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HISTOIRE 



SECOND EMPIRE 



L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et 
de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suéde 
et la Norvège. 

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) 
en juin 1903. 



DU MEME AUTEUR, A LA MEME LIBRAIRIE 



Histoire de la seconde République française. 3 e édition. Deux 
vol. in-8° 16 fr. 

Histoire du second Empire — Tomes 1 et II (1852-1859). 7 e édition. 

Deux vol. in-8° avec cartes 16 fr. 

— Tome III (1859-1861). 6 e édition. Un vol. in-8° avec cartes. ... 8 fr. 

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— Tome V (1866-1869). *• édition. Un vol. in-8° 8 fr. 



PARIS. TYPOCJUPHIE PLON-NOCRRIT ET C ie , 8, RUE GARANC1ERE. 5995. 



HISTOIRE 



DU 



SECOND EMPIRE 



PAR 



PIERRE DE LA GORCE 



TOME SIXIÈME 



SIXIEME EDITION 




PARIS 

LIBRAIRIE PLON 

PLON-NOURRIT et G ie , IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARANCIÈRE— 60 
Tous droits réservés 




HISTOIRE 



SECOND EMPIRE 



LIVRE XXXVI 



LE MINISTERE DU 2 JANVIER 



Sommaire : I. — Quel accueil favorable rencontre le nouveau ministère : 
M. Qilivier et ses collègues. — Déclaration de M. Daru au Sénat (7 janvier 
1870) : le ministère des honnêtes gens. — Premiers actes du nouveau 
cabinet. — Irritation et dépit des irréconciliables. — Quel prétexte imprévu 
d'agitation s'offre tout à coup à eux. 

II. — Le prince Pierre Bonaparte : son origine et son passé. — Dans quelle 
querelle il prend parti : double duel en perspective. — Ulrich de Fonvielle 
et Victor Noir chez le prince. — Mort tragique de Victor Noir (10 janvier). 
— Premières mesures prises par le gouvernement. — Rochefort; quel article 
il publie dans la Marseillaise. — Séance parlementaire du 11 janvier : décla- 
ration de M. Emile Ollivier : demande d'autorisation de poursuites contre 
Rochefort. — La soirée du 11 janvier : les réunions publiques : concilia- 
bules. — Les funérailles (12 janvier) : immense affluence : quel dissentiment 
s'élève entre les chefs de la démagogie : comment la journée s'achève sans 
que la paix publique ait été troublée. 

III. — Gomment s'atténue la très vive impression causée par l'événement 
d'Auteuil. — Le ministère du 2 janvier : son caractère; fusion des partis; 
confiance et espoir presque universels. — Mesures libérales prises par les 
nouveaux ministres. — Création de grandes commissions. — Le parti révolu- 
tionnaire; ses agissements : poursuites votées contre Rochefort : anniversaire 
du 21 janvier : grève du Creusot et comment elle nr^ s'apaise que pour 
renaître bientôt : arrestation de Rochefort (7 février); tentatives d'émeute: 

T. vi. i 



HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



l'ouvrier mécanicien M%y. — Comment M. Emile Ollivier et ses colloques ne 
le laissent pas arrêter dans la voie libérale. — Projets de réformes. — Quels 
témoignages reçoit le gouvernement, même de la part de ceux qui ont été 

jusque-là ses adversaires. 



Pour la génération présente, Tannée 1870 apparaît tout 
enveloppée de deuil, et on se figure mal qu'aucune heureuse 
lumière en ait pu percer les ténèbres. Cette impression, géné- 
rale à l'excès, ne répondrait point à la réalité des choses. A 
ces temps tragiques, rien ne manqua, pas même ces joies 
décevantes qui rendraient plus cruel le passage subit de la 
séeurilé à l'angoisse. Ce qui devait s'achever dans le sang et 
dans les larmes s'inaugura dans un espoir radieux, et l'Empire 
un peu vieilli ne sembla jamais si près de refleurir qu'à 
l'heure où tout se préparait, dans les desseins de Dieu, pour la 
suprême catastrophe. 

On a raconté la formation du ministère du 2 janvier. Ce 
qu'on ne saurait trop souligner, c'est l'assentiment presque 
unanime qui accueillit l'acle gouvernemental et parut pour la 
dynastie consécration nouvelle. 

Avec un remarquable retour de confiance, les esprits se 
tournaient vers l'Empereur. On louait sa noblesse à se 
dépouiller; on admirait sa magnanime hardiesse à rechercher 
d'anciens adversaires et à les admettre en ses conseils; on 
était touché de l'initiative généreuse qui aspirait à fondre tou° 
les partis dans un grand parti national. Ce jugement fut non 
seulement celui de la France, mais celui de l'Europe. Jus- 
qu'ici, Napoléon avait surtout garanti l'ordre : s'il assurait 
pareillement la liberté, quel bon citoyen lui refuserait son 
concours ? Ce qui était désintéressement semblait aussi 
sagesse. En restreignant ses propres attributions, l'Empereur 
allégeait le fardeau que son fils un jour porterait; en effaçant 
les traces des vieilles discordes, il consolidait le trône, facili- 



LE MINISTERE DU 2 JANVIER. 3 

tait la transmission héréditaire, et enlevait au pouvoir impérial 
son aspect d'établissement puissant mais viager. 

Parmi les ministres, plusieurs étaient peu connus du public. 
Ce qu'on apprit d'eux dans les jours qui suivirent fortifia le 
sentiment général de bon vouloir et d'approbation. Le pays, 
dans son immense majorité, voulait avant tout la paix. M. le 
comte Daru qui venait d'être appelé aux Affaires étrangères, 
se recommandait par l'autorité du caractère, la maturité du 
jugement, la prudence. Il se rattachait à l'époque impériale 
par son origine, aux partis monarchiques par ses relations; et 
nul n'eût suspecté son entière indépendance. De nature 
réservée, de loyauté irréprochable, il saurait dérouter les 
interrogations indiscrètes, déconcerterait la duplicité, et ne 
prêterait aucune prise à qui le voudrait enlacer. Son esprit 
positif, plus sensé qu'étendu, le détournerait de toute initia- 
tive inconsidérée, et on pouvait être certain qu'il ne livre- 
rait à aucune aventure la fortune un peu chancelante de la 
France. — Après la paix, la bonne gestion des deniers publics 
était le principal vœu de la nation. M. Buffet, dépositaire du 
portefeuille des finances, n'était pas seulement intègre, mais 
personnifiait en lui l'intégrité même. Mêlé souvent dans la 
Chambre aux discussions budgétaires, on l'avait vu défendre 
avec une passion obstinée, souvent éloquente, la cause de 
l'économie. Les mêmes maximes qu'il avait proclamées comme 
député, il les observerait comme ministre : il se montrerait 
ménager jusqu'au scrupule des ressources nationales, et cette 
rectitude sévère, qui ne tolérerait point l'ombre d'un abus, 
serait la fidèle image de l'austérité de sa vie. — Deux minis- 
tres étaient restés de l'ancienne administration, le général 
Lebœuf et l'amiral Rigault de Genouilly qui présidaient, l'un 
à la guerre, l'autre à la marine. Le public, loin de s'étonner 
de leur maintien, se félicita qu'ils eussent été conservés. Le 
général Lebœuf surtout inspirait la confiance par sa belle 
carrière militaire, provoquait les sympathies par sa bienveil- 
lante franchise, et cette opinion favorable rencontrait alors 
peu de contradicteurs. — Les autres membres du Cabinet 
étaient tous rccoinmandablcs à des titres divers. M. Chcvan- 



4 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

dier ae Valdrômc, appelé à diriger les affaires intérieures, 
était actif et de caractère résolu. M. Segris, ministre de l'ins- 
truction publique, avait révélé plus d'une fois un remarquable 
(aient oratoire, un peu gâté, il est vrai, par une timidité 
excessive qui souvent laissait passer ou n'utilisait qu'à demi 
les occasions. M. Louvet, ministre du commerce, se distin- 
guait par une rare puissance de travail, une raison froide et 
sûre, une expérience consommée des affaires. M. le marquis 
de Talhouët, ministre des travaux publics, apportait à ses 
collègues le prestige de sa naissance, de ses relations mon- 
daines, de sa fortune; en outre, le charme et la haute dignité 
de ses manières lui avaient valu dans la Chambre d'unanimes 
sympathies. — Du milieu de tous ces personnages se déta- 
chait M. Emile Ollivier. Il n'était point président du Conseil, 
et les députés du centre gauche s'étaient même fort appli- 
qués à prévenir ou à effacer tout ce qui semblerait signe de 
supériorité. Ces précautions ne marquaient vis-à-vis de lui 
ni antipathie ni jalousie, mais seulement un peu de défiance. 
On redoutait ses inexpériences, ses enthousiasmes, sa mobi- 
lité, ses envolées superbes qui étaient plutôt d'un artiste que 
d'un homme d'État : de là la pensée de le contenir, de l'en- 
cadrer fortement entre ses égaux, de garder une sorte d'équi- 
libre entre des tempéraments et des groupes divers qui, 
mutuellement, se feraient contrepoids. En dépit de ce soin, 
l'opinion publique attribuait à l'ancien député de la gauche 
une place prépondérante. C'était à lui que l'Empereur avait 
confié le mandat de former la nouvelle administration. C'était 
lui qui avait contresigné comme garde des sceaux les décrets 
de nomination. Entre tous les conseillers de la Couronne, 
il était le seul dont le nom eût pénétré dans les masses, les 
uns s'étant habitués à louer son libéralisme, les autres à 
flétrir sa défection. Ce qui le porterait plus que tout le reste 
en un rang à part, ce serait son. admirable éloquence, tou- 
jours prête à l'attaque ou à la réplique, et que nul incident 
ne déconcerterait, même les plus imprévus. Aussi, quoique 
sans titre officiel, apparaissait-il, aux yeux de la nation, 
comme le vrai chef du Cabinet; et dès le premier jour, le 



LE MINISTERE DU 2 JANVIER. 



ministère du 2 janvier s'était appelé le ministère Ollivier 
Diverses circonstances contribuèrent à accroître la popula- 
rité de M. Ollivier et de ses amis. Pendant toute Tannée 1869, 
les gens de négoce avaient sensiblement souffert des incertitudes 
de la politique et des simulacres d'émeutes : ils saluèrent avec 
joie un gouvernement rajeuni qui, en satisfaisant toutes les 
aspirations légitimes, réduirait les agitateurs à l'état de fac- 
tieux. Exaspérés par les menaces socialistes, les bourgeois 
libéraux embrassèrent avec ardeur un régime qui serait l'ordre 
sans être la réaction. S'étant enquis des opinions des nouveaux 
ministres, les catholiques s'assurèrent que la plupart d'entre 
eux étaient non seulement favorables, mais dévoués aux inté- 
rêts religieux. Les monarchistes constitutionnels voyaient 
triompher, sinon leurs princes, du moins leurs doctrines, et le 
jour était proche où M. Thiers, avec un accent de fatuité qui 
eût gagné à se dissimuler davantage, s'écrierait en montrant 
les ministres : « Nos opinions sont assises sur ces bancs. » 
Jusque sur les lisières du parti républicain, on observa quel- 
ques signes de flottement. Ernest Picard, dans l'Électeur libre, 
énuméra les réformes qu'il importait de réaliser : a Si le minis- 
tère, ajouta-t-il, accomplit cette œuvre, il faudra le seconder 
dans sa tâche. » — Parmi les hommes d'ordre, les seuls qui 
demeurassent un peu sombres étaient les députés de la droite 
Ils jugeaient hardie à l'excès l'initiative du souverain, se dépi- 
taient de l'avènement du centre gauche, et surtout déploraient 
l'envahissement orléaniste : « Dans le cabinet actuel, disait l'un 
d'eux, il ne manque que le duc d'Aumale à la Guerre et le 
prince de Joinville à la Marine. » Ces propos eux-mêmes ne 
s'échangeaient qu'à voix basse, le respect des volontés impé- 
riales enchaînant les critiques. Une autre crainte dominait, 
celle qu'une mauvaise humeur trop peu dissimulée ne décidât 
l'Empereur à dissoudre le Corps législatif. Sans l'appui de 
l'administration, quel serait le sort des anciens candidats offi- 
ciels! A cette pensée, les députés les plus réactionnaires rede- 
venaient fort circonspects, et se décourageaient d'une résis- 
tance qui, en frappant le ministère, les frapperait eux-mêmes 
plus sûrement. 



6 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

On attendait avec curiosité les déclarations du Cabinet. 
Celui qui le premier prit la parole fut M. Daru. Ce fut au 
Sénat, le 7 janvier. Il s'agissait de prendre date pour trois 
demandes d'interpellation, formulées par M. Rouland sur le 
Concile, par M. de Butenval sur la politique commerciale, par 
M. de Maupas sur la politique intérieure. Amené à s'expliquer 
sur cette question d'ordre du jour, le ministre des Affaires 
étrangères se leva de son banc. Son discours (peut-on même 
l'appeler discours?) dura à peine quelques minutes. Mais, dans 
ces mots très brefs, ponctués avec fermeté, l'auditoire sentit 
passer le souffle de l'esprit nouveau. Le langage fut celui, non 
d'un avocat qui traduit la pensée d'autrui, mais d'un agent res- 
ponsable qui veut la lumière, toute la lumière, et est prêt 
pareillement à publier ses actes et à en porter le poids : « Le 
gouvernement, dit M. Daru, est complètement aux ordres du 
Sénat pour s'expliquer sur toutes les demandes d'interpella- 
tion, sans exception aucune. (Mouvement.) Son plus vif désir 
est de s'expliquer complètement à l'une et à l'autre tribune 
sur tous les grands intérêts du pays. (Approbation.) Nous 
sommes en présence de trois interpellations. Nous les accep- 
tons dans l'ordre où elles se présentent. (Très bien!) Si vous le 
voulez, nous discuterons la question du Concile mardi pro- 
chain, la politique commerciale jeudi, et la politique intérieure 
samedi. (Nouveau mouvement. )Nous sommes prêts à répondre. 
Nous désirons nous expliquer sur tous les points. » Ces paroles 
étaient simples, volontairement abrégées, dédaigneuses de 
toute forme oratoire, prononcées même avec un accent saccadé 
qui les rendait peu agréables. Mais cet empressement à ne rien 
cacher, à répudier tout délai, à entrer comme à pieds joints 
dans le vif des pratiques parlementaires, avait quelque chose 
de hardi, de spontané, qui commandait l'attention, qui com- 
muniquait la confiance. Le ministre ne laissa pas refroidir 
l'impression : « Nos intentions, poursuivit-il, sont du reste 
connues. Nous avons dit publiquement ce que nous voulons, 
nous avons signé des programmes que nous nous proposons 
d'exécuter. Nos actes répondront à nos paroles. Nous sommes 
d'honnêtes gens. Nous ferons tout ce que nous avons dit; nous 



LE MINISTÈRE DU 2 JANVIER. 7 

tiendrons toutes les promesses que nous avons faites. » Sur 
ces mots, M. Daru s'assit brusquement, en homme qui, ayant 
dit tout ce qu'il voulait dire, juge superflu de rien ajouter. On 
vit bien alors que les discours valent, non par eux-mêmes, 
mais par le moment où ils se prononcent, et par les disposi- 
tions de ceux qui les écoutent. Une longue émotion accueillit 
.* ce langage, et cette franchise impressionna plus que ne l'eût 
fait aucune éloquence. « Nous sommes d'honnêtes gens, » 
avait dit M. Daru. L'expression fit fortune, et on ne parla plus 
que du ministère des honnêtes gens ; on en parla même un peu 
trop, car à la longue le mot prit un air d'épigramme, d'épi- 
gramme désobligeante autant qu'injuste pour tous ceux qui 
avaient servi l'Empire jusque-là. 

Les premiers actes du ministère marquèrent la volonté de 
pratiquer résolument la politique libérale. Parmi les hauts 
fonctionnaires de l'Empire, il s'en trouvait un qui se recom- 
mandait par des facultés supérieures et résumait en lui beau- 
coup de services, mais qui, depuis quinze années, se mouvait 
dans l'arbitraire comme en son habituel élément : c'était 
M. Haussmann. Cet éminent personnage fut invité à résigner 
ses fonctions, puis, sur son refus de se démettre, fut remplacé. 
La mesure priverait l'Empire d'un de ses serviteurs les plus 
considérables. En revanche, elle démontrait, par un exemple 
éclatant, que la loi serait désormais la règle pour tous et que 
nul ne s'élèverait impunément au-dessus d'elle. — En recevant 
■ les membres de la Cour d'appel et du Tribunal, M. Emile 
Ollivier s'appliqua à proclamer l'indépendance de la magis- 
trature : « Je séparerai toujours, ajouta-t-il, la justice de la 
politique. » Durant les premiers temps du règne, une tendance 
fort commune avait été l'exagération de l'esprit répressif. Dans 
ses instructions aux chefs de service et aux employés de ses 
bureaux, le garde des sceaux prit à tâche de réagir contre cet 
excès : « N'oubliez pas, leur dit-il, que dans l'œuvre de la 
justice il y a une grande place pour la mansuétude et que le 
ministère de la justice doit être aussi le ministère de la bien- 
veillance. » Dès ce temps-là on commença à s'entretenir de 
grandes commissions qui seraient prochainement créées et qui 



8 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

refondraient les institutions nationales clans le sens de la 
décentralisation et de la liberté. En notifiant aux préfets son 
avènement, le ministre de l'Intérieur, M. Chevandicr de Val- 
drôme, s'inspira des mêmes pensées généreuses. Après avoir 
établi que le gouvernement ne saurait tolérer aucune tentative 
de désordre, il poursuivait en ces termes : « Vous ne me trou- 
verez pas moins résolu à réprimer tout acte arbitraire, tout 
excès de pouvoir, quel qu'en soit Fauteur. » Il invitait ses subor- 
donnés à développer autour d'eux l'esprit d'initiative, le goût 
des affaires locales : « Pour mieux atteindre ce but, vous vous 
garderez de subordonner l'administration à la politique et vous 
traiterez avec une égale impartialité les honnêtes gens de tous 
les partis. » Ces sages recommandations se terminaient par le 
plus chaleureux, le plus noble appel au concours de tous les 
hommes de bonne volonté. 

Une conduite si avisée déconcertait fort les irréconciliables. 
Que l'existence du ministère se prolongeât, et un à un tous 
leurs griefs leur seraient ravis. Le 10 janvier, le Corps légis- 
latif reprit ses travaux, interrompus par les fêtes du nouvel an. 
Dès cette première séance, on put saisir la tactique de l'ex- 
trême gauche. Elle consisterait à multiplier les questions, à 
accumuler les incidents, à enfler jusqu'à la menace le son des 
paroles. L'espoir, l'unique espoir, était que le gouvernement, 
perdant patience, céderait à quelque maladroite tentation de 
représailles. De sa voix tonnante, Emmanuel Arago évoqua le 
2 décembre. En des paroles passionnées et débiles, le vieux 
Raspail demanda qu'on épurât les comptes de la ville de Paris 
et qu'une enquête fût ordonnée sur les « fortunes scanda- 
leuses » des fonctionnaires de l'Empire. Le plus agressif fut 
Gambetta. Il interrogea le ministre de la Guerre sur le cas de 
deux soldats qui, pour avoir fréquenté les réunions publiques, 
avaient été envoyés en Algérie. Puis, généralisant sa pensée, 
il prit à partie le Cabinet tout entier, et en termes d'une dureté 
étudiée, lui signifia une hostilité sans merci. Justement M. Emile 
Ollivier venait de faire appel à tous ses collègues, même à ceux 
de l'opposition : « Si pour fonder la liberté, répliqua Gam- 
betta, vous comptez sur notre concours, il faut vous attendre à 



LE MINISTERE DU 2 JANVIER. 



ne le rencontrer jamais Vous avez invoqué le suffrage uni- 
versel A nos yeux, le suffrage universel n'est pas compatible 

avec la forme de gouvernement que vous préconisez Entre 

la forme dominante aujourd'hui et le suffrage universel, il y a 
incompatibilité absolue Par le progrès de l'évidence se for- 
mera la majorité qui vous succédera et qui tirera les conclu- 
sions indiquées par la logique : entre la République de 1848 et 
la République de l'avenir, vous n'êtes qu'un pont ; et ce pont, 
nous le passerons. » 

Ces implacables paroles résonnèrent avec un son étrange 
dans la salle agitée et murmurante. Mais qui eût cru que ces 
menaces fussent autre chose que forfanterie? C'est sous cette 
impression que les députés se séparèrent. Cependant, à cette 
heure-là même, le hasard ménageait au parti démagogique un 
prétexte inattendu pour enflammer les âmes. Comme la séance 
s'achevait, on vit accourir au Palais-Bourbon, en une hâte 
éperdue, deux journalistes de la Marseillaise, feuille récem- 
ment fondée par Rochefort; l'un s'appelait Arthur Arnoult, 
l'autre Millière : ils étaient fort animés et demandaient leur 
rédacteur en chef. De suite, disaient-ils, il fallait qu'ils le vis- 
sent. Au milieu des espérances renaissantes de la liberté, le 
génie malfaisant qui pesa sur toute cette fatale année 1870 
venait d'apparaître pour la première fois. 



Iï 



Dans une assez modeste maison de la rue d'Auteuil habitait, 
vers la fin de l'Empire, le prince Pierre Bonaparte, troisième 
fils de Lucien, En lui bouillonnaient à l'état vierge toutes les sau- 
vages passions corses qui s'étaient adoucies chez ceux de sa 
race au contact du continent. Des aventures de sa vie déjà 
longue — car il avait cinquante-quatre ans — on eût composé 
tout un roman, mais mauvais et sombre, fait de rencontres 
douteuses plutôt que de prouesses, de violences sensationnelles 
plutôt que d'épisodes tragiques. 11 avait grandi en Italie, cette 



10 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

vraie patrie de Bonaparte. Retiré dans les Etats du Pape, il 
n'avait nourri qu'un désir, celui de semer l'agitation là où il 
avait reçu l'hospitalité. Artisan de complots, il avait tuél'unde 
ceux qui voulaient l'arrêter, et condamné à mort, puis gracié, 
avait subi au château Saint-Ange une assez longue détention. 
Sou humeur vagabonde l'avait porté de tous côtés, en Amé- 
rique, en Angleterre, en Orient; partout il s'était montré sous 
le même aspect, moitié révolutionnaire, moitié bretteur, impa- 
tient de toutes mœurs policées et surtout incapable de retenir 
ou de modérer ses colères. La catastrophe du 24 février lui 
ouvrit deux perspectives : il pouvait, fils de Lucien, caresser 
la République, et, parent de Louis-Napoléon, ménager de loin 
les chances d'Empire. C'est vers la République qu'il se tourna. 
A la Constituante, il siégea dans le voisinage de la Montagne ;à 
la Législative, il fut l'implacable adversaire de la majorité. 
Cependant, par intervalles, il se hasardait à certifier le républi- 
canisme de son cousin. Entre temps, il participa, comme chef 
de bataillon au titre étranger, au siège de Zaatcha; il figura 
très correctement dans les premières attaques, puis, impatient 
de toute discipline, quitta l'armée, d'un départ subit qui sembla 
désertion (1). Un jour, à l'Assemblée, il lui arriva de souffleter 
un vieillard son collègue qui l'avait, disait-il, insulté. L'aven- 
ture eut en police correctionnelle le dénouement qu'elle méri- 
tait (2). Le coup d'État survenant, le fils de Lucien s'en 
indigna, puis se résigna à en profiter. A la vérité, il n'en pro- 
fita que peu, et du banquet de l'Empire ne recueillit que les 
miettes. On le fit altesse, mais altesse de second ordre, étranger 
à la famille impériale et cousin qui ne cousinait que par tolé- 
rance. Le nouveau règne se consolidant, on ne parla plus guère 
de lui. A la Cour, on le connaissait à peine. Il portait le poids 
d'une situation irrégulière que plus d'une fois, semble-t-il, il 
voulut en vain régulariser (3). Les libéralités de la cassette 
impériale formaient la meilleure source de son revenu; il pos- 
sédait pourtant un domaine en Corse qu'il souhaitait ardem- 

(1) Voir Moniteur, 20 novembre 1879. 

(2) Voir Gazette des Tribunaux, 18 août 1S^9. 

(3) Voir Papiers des Tuileries, t. I er , p. 67. 



LE MINISTÈRE DU 2 JANVIER. 11 

ment vendre à l'Empereur et que non moins obstinément 
l'Empereur se refusait à acheter (1). Il vivait très à l'écart, 
entouré de quelques familiers qui lui étaient fort dévoués, ce 
violent ayant ses heures de grande bonté. Sa principale occu- 
pation était la chasse dont les salutaires fatigues lassaient son 
exubérante nature. Il s'y adonnait peu dans les domaines delà 
Couronne, la vénerie impériale mesurant avec parcimonie les 
autorisations (2). En revanche, il s'y livrait avec ardeur dans les 
Ardennes où il avait loué une sorte d'ermitage fort retiré, mais 
guère plus solitaire que sa maison d'Auteuil. Ce n'était pas que 
cet homme ne souhaitât un rôle plus actif. Plus d'une fois il 
s'était offert au souverain, ayant, disait-il, « un bras solide et 
un cœur dévoué. » L'Empereur avait jugé que les « bras 
solides » ne lui manquaient point et que le « dévouement du 
cœur » serait moins utile que ne pourraient être funestes les 
lacunes du jugement. D'ailleurs, la constante application du 
souverain «était de garder à distance la besogneuse et avide 
lignée des Bonaparte. Entre les parents à laisser dans l'ombre, 
le plus compromettant était le prince Pierre. On se flattait de 
le tenir toujours dans la coulisse. Voici quel événement le 
ramena sur le devant de la scène. 

Depuis un mois, une polémique très vive s'était engagée 
entre deux journaux corses : l'un était la Revanche, journal 
radical inspiré de loin par un publiciste parisien, Paschal 
Grousset, rédacteur de la Marseillaise ; l'autre était V Avenir 
de la Corse, rédigé par un agent du ministère de l'Intérieur 
appelé Délia Rocca. Ce fut sur Napoléon I er que se concen- 
trèrent les invectives de la Revanche. La querelle se traînait 
en un échange d'insultes obscures, quand tout à coup, le 
prince Bonaparte intervint. Le 30 décembre 1869, en une- 
lettre au rédacteur de l'Avenir, il prit à partie, avec une 
incroyable violence, les gens de la Revanche, les traitant de 
misérables, de lâches, de judas. L'étrange épître, publiée à 
Bastia, revint à Paris. Paschal Grousset, se jugeant vise', résolut 



(1) Papiers des Tuileries, t. I er , p. 67, T.">. 

(2) Ibid., t. I-, p. 244-246. 



P2 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de demander réparation. Ainsi s'annonçait un premier duel. 
— Dans le même temps, on en put prévoir un second. La 
Marseillaise ayant soutenu avec beaucoup de virulence la 
cause de la Revanche, Pierre Bonaparte répliqua le 9 janvier à 
Rochefort, par une provocation où tout était calculé pour 
aiguiser l'injure. « Après avoir outragé, disait-il, chacun des 
miens, vous m'insultez par la plume d'un de vos manœuvres. 
Mon tour devait arriver. Seulement j'ai un avantage sur ceux 
de mon nom, c'est d'être un particulier, tout en étant Bona- 
parte... Je viens donc vous demander si votre encrier est 
garanti par votre poitrine... J'habite, non dans un palais, mais 
59, rue d'Auteuil. Je vous promets que si vous vous présentez, 
on ne vous dira pas que je suis sorti. » 

Paschal Grousset et Rochefort paraissent ne pas s'être con- 
certés. Le 10 janvier, des bureaux de la Marseillaise, leurs 
témoins partirent séparément pour Auteuil. Ceux de Paschal 
Grousset se mirent en route les premiers : c'étaient Ulrich de 
Fonvielle et Yvan Salmon, dit Victor Noir. Ce Victor Noir, 
que nul ne connaissait alors, était un jeune homme de vingt et 
un ans, robuste, débordant de vie. Il faisait à la Marseillaise 
l'apprentissage du journalisme, fournissait des nouvelles à la 
main, et s'initiait pareillement au reportage et à l'orthographe. 
Il était ce jour-là, ont raconté plus tard les témoins oculaires, 
particulièrement animé et dispos. L'aventure avait quelque 
chose d'imprévu qui l'attirait. 11 s'était habillé avec plus de 
soin qu'à l'ordinaire, s'était fort appliqué à se donner des airs 
de gentleman, et avait ajusté avec beaucoup de peine des gants 
un peu petits pour ses fortes mains. Il était très fier de se 
rendre dans une maison princière, très fier d'être témoin contre 
un Bonaparte ; il se montrait d'ailleurs plus émoustillé qu'ému, 
car malgré son jeune âge, il s'était déjà battu deux fois (1). 

J'ai parlé de duel et même de deux duels. L'expression est 
impropre. Tout ce que la civilisation a accrédité d'usages pour 
humaniser une coutume barbare fut ici méconnu. La règle 



(1) Haute Cour de Tours, déposition Georges Cavalier. [Gazette des Tribu- 
naux, 24 mars 1870.) 



LE MINISTERE DU 2 JANVIER. 



eût voulu que les témoins de Grousset se missent en rapport 
avec les amis du prince : directement, ils se rendaient chez 
l'offenseur. Toutes les convenances étant de plus en plus 
oubliées, ils s'y rendaient en armes ; car l'un et l'autre portaient 
dans la poche un pistolet. Les incorrections ne se comptant 
plus, Paschal Grousset prit lui-même place dans la voiture qui 
emportait ses amis : chemin faisant, on héla un rédacteur du 
Réveil, du nom de Santon, qui monta aussi dans le fiacre. 
Quand on fut arrivé devant le n° 59, les témoins seuls fran- 
chirent le porche; les deux autres, ayant mis pied à terre, se 
promenèrent de long en large aux alentours, comme pour 
prêter main forte en cas d'événement. 

Il était environ deux heures. Le prince, bien qu'il fût légè- 
rement grippé, ne se fit pas attendre. Il parut au bout de cinq 
à six minutes, en déshabillé, mais avec un pistolet en poche, 
dans un appareil équivoque, moitié d'un valétudinaire, moitié 
d'un spadassin. Il ne se souvenait plus de la lettre à la 
Revanche, ne se souciait pas de Paschal Grousset qu'il ne 
connaissait point, et ne s'attendait qu'à un seul duel, un duel 
avec Rochefort que la veille il avait provoqué. Dans cette per- 
suasion, il ne douta pas que ceux qui pénétraient chez lui ne 
fussent envoyés par le rédacteur en chef de la Marseillaise. Le 
dialogue, singulièrement compliqué par le quiproquo, fut 
étrange comme tout le reste. « Nous sommes chargés d'une 
communication pour vous, dit Ulrich de Fonvielle, et il tendit 
à Pierre Bonaparte une lettre signée Paschal Grousset. — 
Quoi! répliqua le prince, vous ne venez pas de la part de 
Rochefort? — Lisez la lettre, reprirent les témoins. — Elle 
est toute lue; je me bats avec Rochefort, je ne me bats pas 
avec ses manœuvres. Ètes-vous solidaires de ces gens-là? — 
Nous sommes, reprit Victor Noir, solidaires de nos amis. » À 
ces mots, si nous en croyons Ulric de Fonvielle, Pierre Bona- 
parte porta à Noir un soufflet, puis lui tira un coup de pistolet. 
Suivant le prince, au contraire, ce fut Victor Noir qui, exas- 
péré sans doute par l'épithètc de manœuvre, souffleta le pre- 
mier Pierre Bonaparte; à quoi celui-ci répondit en saisissant 
son revolver et en le déchargeant sur son agresseur. Cette 



li HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

seconde version, quoique suspecte en plusieurs manières, 
paraît plus plausible; et plus tard la justice la consacrerait. 
Victor Noir, atteint, porta brusquement la main à sa poitrine, 
puis, sortant de l'appartement, descendit en chancelant les 
degrés. Ulric de Fonvielle, de son côté, chercha à armer son 
pistolet, et, se dissimulant derrière les fauteuils et les meubles, 
rétrograda à reculons. C'est de la sorte qu'il s'enfuit, poursuivi 
par le prince qui, se croyant visé, fit feu sur lui deux fois sans 
l'atteindre. Arrivé sur le seuil de l'hôtel, il se jeta dans la rue 
en criant à l'assassin. A ce moment même, Victor Noir, qui 
s'était soutenu jusque-là, s'abattit comme une masse sur le 
trottoir. Attirés par les cris de Fonvielle, Paschal Grousset, 
Sauton, quelques passants, accoururent; on s'empressa autour 
du blesse et on essaya de l'interroger; il fit signe qu'il étouf- 
fait. La balle avait touché le cœur, et au bout de quelques 
minutes, le malheureux expira. 

En cet instant débouchaient rue d'Auteuil les témoins de 
Rochefort, Millière et Arthur Arnould, chargés d'organiser la 
seconde rencontre. Eux aussi, ils étaient armés comme s'ils 
fussent venus à deux fins, pour se battre de suite aussi bien 
que pour préparer un duel. « J'avais sur moi un pistoiet, a dit 
plus tard Millière, mais tout petit et au canon microscopique, 
qui m'avait été donné par ma femme pour le jour de ma 
fête (1). » Sauton alla aux nouveaux arrivants : « N'entrez pas, 
leur dit-il; ici on assassine; on vient de tuer Victor Noir. — 
Au contraire, il faut entrer, » répliqua Millière. Et il essaya 
d'ameuter les passants. Bientôt survinrent quelques sergents 
de ville. Mais l'émotion paralysait les premiers actes de l'en- 
quête; on parlait d'un meurtre commis par un prince, et le 
grand nom de Bonaparte troublait. 

Cependant Rochefort était à la Chambre. La perspec- 
tive du prochain duel le préoccupait. Il en parla à Gam- 
betta et à Emmanuel Arago. « Prenez bien vos précau- 
tions sur le terrain, lui dit Arago, et surtout, n'allez pas 
vous-même chez cet homme. Il a déjà eu de fâcheuses 

(1) Haute Cour de justice. (Cuzclte des Tribunaux, 23 mars 1870.) 



ll: ministère du 2 janvier. 15 

affaires (l). » La séance venait de s'achever quand, vers quatre 
heures du soir, le rédacteur en chef de la Marseillaise apprit l'é vé- 
nement. Aussitôt, il se rendit à la chancellerie. N'ayant pas trouvé 
M. Emile Ollivicr, il se retira en annonçant qu'il reviendrait (2). 
Au lieu de reparaître, il rentra au bureau de son journal et, 
bien tard dans la soirée, écrivit l'article qui, se répandant le 
lendemain matin, appellerait le peuple de Paris à la vengeance. 

Cette justice que Rochefort réclamait, le gouvernement était 
résolu à ne pas la marchander. A la première nouvelle du 
meurtre, l'impression dans les sphères officielles fut celle d'un 
immense ennui. Quel contretemps funeste au début d'un 
ministère heureux! Le principal souci fut de hâter l'action 
publique, afin que les Parisiens apprissent en même temps, et 
la violence et la répression. Sans retard, des ordres furent 
donnés pour que le prince fût arrêté Celui-ci avait devancé le 
vœu du gouvernement, et de lui-même s'était constitué pri- 
sonnier. Le ministère eût souhaité que la justice ordinaire 
fût saisie. Toutefois, un sénatus-consulte du 4 juin 1858 (3) 
avait organisé, pour les membres de la famille Bonaparte, une 
juridiction criminelle spéciale, haut jury recruté par le sort 
parmi les conseillers généraux; et les textes impératifs de la 
loi ne permettaient point le retour au droit commun. Un 
décret décida que la Chambre des mises en accusation de la 
Haute Cour serait convoquée (4). 

La soirée et la nuit qui suivirent furent calmes, l'événement 
ne s'étant pas ébruité. Le 1 1 janvier au matin, la Marseillaise 
parut encadrée de noir. Sur la première page, elle portait en 
grosses lettres ces mots : 

Assassinat commis par le prince Pierre-Napoléon Bonaparte 

sur Victor Noir. 

Tentative d'assassinat commise par le prince Pierre-Napoléon 

Bonaparte contre Ulrich de Fonv telle. 

(1) Rochefort, Aventures de ma vie, t. II, p. 133. 

(2) Discours de M. Emile Ollivier au Corps législatif, 17 janvier 1870. 

(3) Voir Bulletin des Lois, 1858, n° 610. 

(4) Journal of t ciel, 11 janvier 1870. 



}ti HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

L'article de Rochefort était ainsi conçu : 

J'ai eu la faiblesse de croire qu'un Bonaparte pouvait être autre 
chose qu'un assassin ! 

J'ai osé m'imaginer qu'un duel loyal était possible dans cette 
famille où le meurtre et le guet-apens sont de tradition et d'usage. 

Notre collaborateur. Paschal Grousset a partagé mon erreur, et 
aujourd'hui nous pleurons notre pauvre et cher ami Victor Noir, 
assassiné par le bandit Pierre-Napoléon Bonaparte. 

Voilà dix-huit ans que la France est entre les mains ensanglan- 
tées de ces coupe-jarrets qui, non contents de mitrailler les républi- 
cains dans les rues, les attirent dans des pièges immondes pour les 
égorger à domicile. 

Peuple français, est-ce que décidément tu ne trouves pas qu'en 
voilà assez? 

Le journal fut saisi; mais déjà s'était propagé l'appel à la 
révolte. Ce fut dans une attente agitée que s'ouvrit la séance 
parlementaire. On avait à peine achevé la lecture du procès- 
verbal, que Rochefort demanda la parole. Il qualifia d'assas- 
sinat le meurtre de Victor Noir, marqua de flétrissure l'assassin, 
réclama des juges, non des juges d'exception, mais le jury; 
puis il parla de l'émotion publique, et il en pouvait témoigner 
mieux que personne, l'ayant lui-même provoquée. Enfin, 
comme s'il eût voulu compléter à la tribune l'article du matin : 
« Je me demande, dit-il en manière de conclusion, si nous 
sommes en présence des Bonaparte ou des Borgia. — « Vous 
interpellez le gouvernement en l'outrageant, répliqua M. Emile 
Ollivier; le gouvernement vous répondra et ne vous outragera 
point. » La réponse suivit, digne, calme, attristée : nul ne 
déplorait plus que les ministres l'événement de la veille; 
mais les convenances ne permettaient point qu'on devançât 
l'œuvre de la justice : avec une impartialité prévoyante, toutes 
les mesures avaient été prises, et on pouvait être assuré que le 
rang du prévenu ne serait ni cause de ménagements, ni source 
d'impunité. Sur la juridiction exceptionnelle, le garde des 
sceaux fut bref et précis : il eût désiré, et ses collègues avec 
lui, la comparution devant le jury; mais un sénatus-consulte 
formel avait organisé une compétence spéciale; dans l'avenir, 
on pourrait abroger la loi; pour le présent, on était tenu de 



LE MINISTÈRE DU 2 JANVIER. 17 

s'y conformer. « N'exagérons pas la gravité de la situation, dit 
en finissant le garde des sceaux. Un homicide a été commis 
par un personnage haut placé : nous le poursuivons... Quant à 
ces excitations par lesquelles on essaie de soulever le senti- 
ment populaire, nous les contemplons avec impassibilité et 
sans crainte; nous sommes la loi, nous sommes le droit, nous 
sommes la modération, nous sommes la liberté, et, si vous 
nous y contraignez, nous serons la force. » Ainsi parla M. Emile 
Ollivier, soutenu par la chaleureuse approbation de la droite 
et des centres. L'opposition demeurait silencieuse. Seuls, à 
l'extrême gauche, quelques-uns interrompaient. Le plus animé 
était Raspail ; à propos de Pierre Bonaparte, il jugea opportun 
d'évoquer le nom de Tropmann, ce monstrueux criminel qui, 
en ce temps-là même, attendait l'heure de l'échafaud. Comme 
le ministre venait de regagner sa place, une lettre arriva qui 
émanait du procureur général; c'était une demande en autori- 
sation de poursuites contre Rochefort pour l'article paru dans 
la Marseillaise. La demande fut renvoyée aux bureaux. 

Cependant, dans le parti révolutionnaire, l'effort était grand 
pour exalter les passions. La brutalité de l'attentat, le nom 
du coupable, l'âge de la victime, tout accroissait les colères. 
Sans contrôle, on attribuait au prince la provocation, et l'aven- 
ture prenait un aspect de guet-apens. Au malheureux jeune 
homme, on improvisait une biographie : on vantait sa fran- 
chise et sa bonté; on poétisait ses dernières heures; il était, 
disait-on, sur le point de se marier; et l'image d'une femme 
en deuil ajoutait quelque chose de sentimental à l'horreur du 
trépas. Le soir, les réunions publiques reflétèrent ces impres- 
sions de sympathie chaleureuse, de courroux crédule, d'ardeur 
vengeresse. A Belleville, à la Chapelle, le bureau fut décoré 
d'un voile noir. Aux plus exaltés, ces manifestations parais- 
saient bien fades. Le corps avait été transporté à Neuilly, au 
domicile de Louis Noir, frère de la victime. Le lendemain, 
12 janvier, auraient lieu les obsèques. Serait-il impossible de 
passer des paroles aux actes, et de faire sortir la guerre civile 
de la cérémonie des funérailles? Sur ce point s'engageaient 
des discussions passionnées, les uns aspirant à saisir l'occasion, 



18 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

les autres craignant de fournir au gouvernement une facile 
victoire. Les principaux agents du parti blanquiste ayant été 
consultés, ceux-ci répondirent que leurs hommes ne marche- 
raient pas. Dans les bureaux du Réveil, on répugnait pareille- 
ment à l'insurrection. Les meneurs de Y Internationale étaient 
indécis. En revanche, certains ouvriers des faubourgs sem- 
blaient résolus à se battre et voulaient se rendre à la manifes- 
tation avec des armes cachées sous leurs vêtements. Entre 
tous les agitateurs, le plus animé, le seul vraiment convaincu, 
était Flourens : « Demain, disait-il, il faudra vaincre ou 
mourir. » Et il ajoutait : « 1848 a commencé par un cadavre, 
nous avons celui de Victor Noir (1). » 

Le 12 janvier, dès les premières heures du jour, de nom- 
breux groupes remontèrent les avenues qui conduisent vers 
l'Arc-de-Triomphe. Les plus résolus franchirent les fortifica- 
tions et s'engagèrent dans Neuilly. Le plan de l'autorité était 
de ne gêner en rien les hommages à rendre au mort; aussi 
s'était-on gardé de masser les troupes sur le lieu même des 
obsèques. La journée s'avançant, ces vastes quartiers parurent 
trop étroits, tant affluaient les nouveaux arrivants! Les calculs 
les plus modérés ont évalué à plus de quatre-vingt mille le 
chiffre des manifestants. Imposante par le nombre, la démons- 
tration ne portait point en elle cette unité de vues qui rend 
redoutables les multitudes. Quelques-uns, mais en infime mi- 
norité, méditaient l'insurrection. La plupart n'aspiraient qu'à 
flétrir le meurtrier, et à atteindre, à travers le prince Pierre 
Bonaparte, l'autre Bonaparte, celui qui régnait. Puis il y avait 
la grande armée des curieux qui cherchaient un spectacle, 
des blasés qui espéraient quelque émotion sensationnelle. Ce 
qui, dans Neuilly, était rassemblement, se transformait en foule 
compacte aux abords de la maison mortuaire. Cependant, 
autour du cercueil, entre les chefs de groupe, entre les pa- 
rents du mort, se prolongeait le débat ardent commencé la 
veille. Flourens et quelques-uns de ses amis voulaient que le 

(1) Voir Rapport de M. le procureur général Grandperret, 4 mai 1870. 
(Journal officiel, 5 mai 1870.) — Voir aussi procès de Blois; acte d'accusation. 
[Gazette des Tribunaux, 18 et 19 juillet 1870.) 



LE MINISTERE DU 2 JANVIER. 10 

corbillard, au lieu de s'acheminer vers le cimetière communal, 
rentrât dans Paris : on traînerait le cadavre jusqu'au Père- 
Lachaise, et, chemin faisant, on ameuterait les flots du peuple. 
Rochcfort et Delcscluze s'appliquaient à combattre une réso- 
lution si téméraire : ils invoquaient le vœu de la famille : rien 
n'était prêt pour une insurrection; au contraire, du côté du 
pouvoir, abondaient les moyens de répression : dans les larges 
avenues qu'on aurait à traverser pour gagner le centre de la 
ville, toute foule serait dispersée ou massacrée. La discussion 
durait encore quand les pompes funèbres enlevèrent la dé- 
pouille. On se dirigea vers le cimetière de Neuilly, mais non 
sans une dernière lutte. Chemin faisant, Flourens et ses com- 
pagnons essayèrent de détourner le corbillard et de le ramener 
vers Paris. L'un des assistants, qu'on appelait Benel, saisit les 
chevaux par la bride. Un autre, nommé Fontaine, criait de 
toutes ses forces : « A Paris, à Paris! » et ajoutait : « Nous 
avons des bombes (1). « 11 y eut un moment de confusion 
indescriptible. Rochefort s'évanouit, et on put craindre une 
bataille pour la conquête du cercueil. Enfin, ceux qui rêvaient 
de recommencer les funérailles du général Lamarque furent 
vaincus, et le pauvre jeune homme, obscur dans sa vie, 
célèbre seulement par sa mort, put reposer en paix dans le 
lieu de sa sépulture. 

Dans les Champs-Elysées, les troupes étaient massées, prêtes 
à agir si les manifestants, non apaisés par les honneurs 
funèbres, se risquaient jusqu'à l'émeute. Il se trouva que ces 
précautions furent superflues. Le retour s'accomplit sans inci- 
dent notable : tout au plus quelques bousculades, quelques 
interventions de la cavalerie pour refouler ou couper des 
groupes trop compacts. A la tombée de la nuit, la ville avait 
repris sa physionomie habituelle ; nulle part la circulation 
n'était entravée; tous les magasins, tous les cafés étaient 
ouverts; et le seul signe d'une préoccupation inaccoutumée se 
marquait par l'empressement à lire les journaux que l'on s'ar- 



(1) Procès de Blois : acte d'accusation. [Gazette des Tribunaux, 20 juillet 
1870.) 



•20 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

rachait dans les kiosques. A dire vrai, une double sagesse 
avait préservé la paix publique : les démagogues, par crainte 
des risques, redoutaient de provoquer la force armée; les mi- 
nistres bonnétes et humains du 2 janvier n'eussent rien tant 
regretté que de s'en servir. L'Empire touchait à ses derniers 
jours. Mais il faudrait, pour l'abattre, d'autres adversaires et 
d'autres coups. 



III 



Dans le ciel serein de l'Empire libéral, l'événement d'Auteuil 
passa comme un signe funeste, mais qui glisse sans se fixer. 
Après un instant de crainte superstitieuse, on se rassura, et 
toute l'attention se reporta sur l'œuvre poursuivie par Emile 
Ollivier et ses amis. 

Cette œuvre, bien qu'interrompue dès ses débuts, bien 
qu'un peu gâtée par quelques excès d'optimisme et quelques 
inexpériences, mérite de n'être point oubliée. Elle fut une des 
meilleures qui aient été tentées au dix-neuvième siècle. 

Un trait la distingue, à savoir un intense et patriotique 
désir de ne rien laisser perdre des forces nationales, de ras- 
sembler tous ceux qu'avaient séparés nos discordes civiles. A 
travers les années, un souvenir demeure gravé dans la mémoire 
des contemporains, c'est celui des réceptions ministérielles qui 
marquèrent cet hiver. Le spectacle était suggestif autant que 
nouveau. Dans les salons remplis par les sénateurs, les députés, 
les magistrats, les fonctionnaires, apparaissaient tout à coup 
des visiteurs dont l'entrée faisait sensation et dont les noms se 
chuchotaient de bouche en bouche. C'étaient ordinairement 
des vieillards. Ils arrivaient en habit noir, le plus souvent sans 
décorations et en un simple appareil qui, loin de les cacher, 
les dénonçait. Ces hôtes inaccoutumés s'appelaient Guizot, 
Odilon Barrot, Duvergier de Hauranne. Une curiosité attentive 
et étonnée observait leurs allées et venues, notait leurs paroles, 
s'ingéniait à mesurer les marques de déférence qui les accueil- 



LE MINISTÈRE DU 2 JANVIER. 21 

laient. Eux-mêmes semblaient partager la surprise qu'ils exci- 
taient. On les voyait porter de tous côtes leurs regards, comme 
s'ils se fussent appliqués à explorer les lieux, à réveiller leurs 
souvenirs, à remettre les noms sur les visages. On assistait 
parfois à de singulières reconnaissances entre gens qui, depuis 
la fondation de l'Empire, ne s'étaient point parlé. Ce n'était 
point qu'on se fût perdu de vue; mais une crainte, sans doute 
excessive, de déplaire au prince, avait voulu qu'on semblât 
s'ignorer. A la chancellerie, le plus grand sujet d'étonnement 
était le garde des sceaux lui-même. Celui que les bonapartistes 
venaient saluer était Emile Ollivier, fils de proscrit et grandi 
dans la haine de l'Empire. Autour de lui, on eût pu désigner 
ceux de ses collègues qui avaient souffert des rigueurs du 
coup d'État. Les vieux impérialistes coudoyaient les tenants de 
lorléanisme; quelques autres apparaissaient, gens d'affaires, 
avocats, journalistes, que volontiers on eût naguère classés 
dans le parti républicain. Cet assemblage de toutes les opinions 
était comme l'image de la fusion générale à laquelle les nou- 
veaux ministres aspiraient. Emile Ollivier allait de groupe en 
groupe, bon, expansif, radieux, souriant aux autres, souriant 
aussi à sa propre fortune, et plein d'une confiance qui parais- 
sait alors justifiée. Tout, en ces heures fugitives, prospérait au 
gré de ses vœux, et auprès de lui sa jeune femme complétait 
l'image de son bonheur. Elle se montrait à ses côtés, modeste 
plutôt que timide, ni éblouie ni étonnée de son élévation, 
dédaigneuse de tout ornement au point de paraître austère, 
soit qu'elle voulût, par son exemple, remettre en honneur les 
habitudes oubliées de la simplicité, soit qu'elle méprisât toute 
parure, hormis celle de ses vingt ans. 

En leurs rencontres, tous ces revenants de la politique ne 
laissaient pas que d'évoquer d'étranges souvenirs. Tout 
étonnés de l'évolution des choses, ils ne pouvaient se défendre 
de rapprocher le présent du passé. Un jour, aux Tuileries, 
dans l'un des salons d'attente, Odilon Barrot trouva réunis les 
nouveaux ministres. L'un d'eux vint à lui : « Ne me recon- 
naissez-vous pas, lui dit-il, monsieur Barrot?» Puis il ajouta avec 
un sourire et en faisant allusion au coup d'État : « Il y a dix- 



52 HISTOIRE DU SI'COND EMPIRE. 

huit ans, je vous ai aidé à faire votre lit à Vinccnnes; votre 
matelas était tout près du mien, et vous vous y preniez vraiment 
trop mal pour le disposer. — Oui, je vous reconnais, reprit le 
vieillard; vous êtes M. le marquis de Talhouët. Et moi aussi, 
je puis vous rendre souvenir pour souvenir : vous rappelez- 
vous que, quand vous eûtes quitté votre vêtement, je remar- 
quai sur votre chemise une légère tache de sang et vous en 
demandai l'origine? Vous me répondîtes que vous aviez clé 
touché par une baïonnette au moment où vous vouliez forcer 
l'entrée du Palais- Bourbon ; heureusement, votre manteau 
avait arrêté le coup (1). » On pourrait noter en ce temps-là 
bien des conversations pareilles. Le plus singulier n'était pas 
ces discours, mais qu'ils se tinssent dans l'antichambre du 
cabinet impérial et entre ceux qui attendaient le prince pour 
le servir ou le conseiller. 

On eût dit, non un règne déjà vieux qui s'achève, mais un 
règne nouveau qui s'inaugure. On sentait passer sur le pays 
ces larges brises d'espérance qui soufflent à l'heure des avène- 
ments. Ce qui charmait les vieillards, attirait surtout les jeunes 
gens. Tout le passé se fondant dans les perspectives de l'avenir, 
ils se donnaient avec un empressement joyeux. De tous côtés, 
ils faisaient circuler des adresses d'adhésion : on en rédigea 
à l'Ecole de droit, dans les conférences de stagiaires ou d'étu- 
diants, au cercle catholique du Luxembourg. « Courage, Saint- 
Père, courage, " criaient les Romains à Pie IX, aux premiers 
jours de ses réformes libérales. En ce mois de janvier 1870, 
le même cri de sympathie montait vers l'Empire renouvelé. 

Le ministère avait à cœur de répondre à cette confiance. Par 
des actes, peu importants en eux-mêmes mais significatifs, il 
tint à bien souligner l'esprit qui l'animerait. Ayant sauvegardé 
la paix publique le jour des funérailles de Victor Noir, il se 
piqua de prouver son libéralisme en usant de générosité, même 
envers ses pires adversaires : le 12 janvier, l'amnistie fut 
étendue à Ledru-Rollin à qui le retour en France avait élé 
jusque-là interdit. Une plainte fort générale s'élevait depuis le 

(1) Otlilon Barrot, Mémoires, t. IV, p. 388-389. 



LE MINISTÈRE DU 2 JANVIER. 23 

commencement de l'Empire contre l'ingérence des juges de 
paix dans les luttes électorales : deux circulaires successives 
proclamèrent qu'ils ne dépendaient que de leurs chefs hiérar- 
chiques; en outre, les rapports politiques furent supprimés; 
enfin, il fut établi que ces magistrats ne pourraient, dans leur 
canton, briguer aucun mandat, soit de conseiller général ou 
d'arrondissement, soit de conseiller municipal (1). Une ins- 
truction aux procureurs généraux (2) fixa la conduite à adopter 
vis-à-vis de la presse : la liberté la plus complète devait être 
laissée, même aux opinions les plus violentes; en revanche, il 
conviendrait de poursuivre sans hésiter l'outrage envers 
l'Empereur, les provocations à la révolte, l'excitation des 
militaires à la désobéissance. Le désir de placer au-dessus de 
tout soupçon l'indépendance des corps judiciaires fit abroger 
le décret du 16 août 1859 qui confiait au premier président et 
au procureur général dans les cours, au président et au procu- 
reur impérial dans les tribunaux, le soin de dresser le tableau 
de roulement entre les diverses chambres. Désormais, la répar- 
tition serait fixée par une commission composée des président 
et vice-présidents ainsi que du doyen des conseillers et des 
juges : de la sorte s'évanouirait un reproche assez peu fondé, 
mais souvent formulé contre le gouvernement : celui de com- 
poser au gré de ses intérêts les chambres appelées à statuer sur 
les délits politiques (3). Jusqu'ici, les commentaires des 
séances législatives avaient été interdits. Ainsi le voulaient les 
sénatus-consultes impériaux; et, à la fin de 1867, un procès 
resté fameux avait appliqué ces sévères prescriptions. En 
attendant un changement de législation, une circulaire du 
garde des sceaux eut pour but de rassurer les journalistes : 
à l'avenir le droit d'appréciation, d'analyse ou de discussion 
pourrait s'exercer sans danger (4). Dans le même temps, un 
projet fut présenté qui conférait au jury la connaissance des 
délits de presse. Cependant, parmi les lois de l'Empire auto- 

(1) Journal officiel, 27 janvier et 20 février 1870. 

(2) Journal officiel, 29 janvier 1870. 

(3) Décret du 21 février 1870. {Bulletin des Lois, 1870, p. 353.) 

(4) Voir Journal officiel, 4 février 1870. 



24 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

ritaire, il en était une qui contrastait avec l'état des esprits et 
dont nul n'eût osé réclamer le maintien : c'était la loi de 
Sûreté générale. L'abrogation en fut proposée par le gouverne- 
ment, et un vote unanime l'abolit. 

Ces mesures n'étaient que mesures de détail. M. Emile Olli- 
vier et ses collègues nourrissaient de plus amples desseins. Pour 
les aider dans la réalisation de leurs vues, trois grandes com- 
missions extra-parlementaires furent créées. La première avait 
pour objet de rechercher le régime le meilleur pour l'adminis- 
tration et la représentation de la ville de Paris. La deuxième, 
dont le mandat était bien plus étendu, avait pour mission 
d'élaborer une série de projets destinés à ranimer la vie muni- 
cipale, cantonale, provinciale. La troisième, enfin, étudierait 
les questions relatives à la liberté de l'enseignement supérieur. 
L'esprit le plus large présida aux choix ministériels. — Dans le 
comité de la Ville de Paris entrèrent M. Laboulaye, M. Gochin, 
M. Léon Say, M. Batbie : on leur associa à la vérité M. Emile 
de Girardin, esprit plus brillant que pondéré, qui tour à tour, 
louait ou attaquait Emile Ollivier, et que l'ancien député de 
la gauche redoutait et ménageait à l'excès. — La commission 
de décentralisation eut pour président Odilon Barrot. On y 
remarqua d'anciens députés, très respectés, très regrettés de 
leurs collègues : M. de Flavigny, M. Lambrecht; des représen- 
tants des anciens partis : M. de Barante, M. Benoist d'Azy, 
M. Prévost-Paradol; des économistes tels que M. Le Play et 
M. Léonce de Lavergne. Une sollicitude attentive avait 
recherché jusque dans les provinces les hommes modestes et 
instruits qui pourraient fournir des avis éclairés. C'est dans 
cette pensée que furent adjoints à la commission M. de Metz- 
Noblat qui avait autrefois rédigé le manifeste de Nancy, et 
aussi M. Garnier, directeur d'un journal légitimiste de Lyon, 
qui avait organisé, l'année précédente, un congrès sur la 
décentralisation. Bien que le but fût de développer l'initiative 
individuelle en restreignant les attributions du pouvoir, 
l'esprit de justice qui régnait alors dans les sphères officielles 
n'eût pas toléré que les doctrines contraires restassent sans 
interprète : l'un des membres du comité était M. Dupont- 



LE MINISTERE DU 2 JANVIER. 



White qui professait, au moins d'une manière générale, la 
théorie de l'Etat centralisé. — La commission de l'enseigne- 
ment supérieur fut choisie avec la même équité. Elle eut pour 
président M. Guizot. Chacune des Facultés y fut représentée 
par un de ses maîtres les plus éminents : ce furent M. Valette 
pour l'École de droit, M. Andral pour l'École de médecine, 
M. Saint-Marc-Girardin pour la Faculté des lettres, le Père 
Adolphe Perraud pour la Faculté de théologie. Les catho- 
liques, très empressés à la conquête d'une liberté dont ils 
espéraient profiter, avaient pour organes M. le duc Albert de 
Broglie, M. Léopold de Gaillard, le Père Gaptier qui dirigeait 
l'école dominicaine d'Arcueil, et aussi un publisciste très 
jeune encore, mais dont on vantait déjà l'esprit pénétrant et 
vigoureux, M. Thureau-Dangin. Nulle tendance exclusive : à 
côté des catholiques étaient appelés à siéger, outre M. Guizot, 
plusieurs protestants : c'étaient en particulier M. Bois, pro- 
fesseur à la Faculté de théologie de Montauban, et le très 
respectable général Chabaud-Latour. La pensée générale était 
de permettre à l'initiative individuelle l'ouverture d'établisse- 
ments destinés aux hautes études. Avant de porter cette der- 
nière atteinte à l'antique monopole, le gouvernement avait 
tenu non seulement à ne pas fuir, mais à rechercher les objec- 
tions. Animé de ces pensées, il avait largement introduit dans 
le comité les fonctionnaires ou professeurs de l'Université 
officielle. Tels étaient M. Boissier, M. Saint-René-Taillandier, 
M. Ravaisson, M. Bersot. De la sorte, aucun élément d'infor- 
mation ne serait négligé, et la décision se prendrait en pleine 
loyauté comme en pleine lumière. 

Cependant les irréconciliables ne désarmaient pas. L'ardeur 
fut égale en ce temps-là, dans le parti de l'ordre pour fonder la 
liberté, dans le parti contraire pour surexciter les passions. Le 
lendemain des funérailles de Victor Noir, les chefs de ["Inter- 
nationale se réunirent et, sans se décourager du récent échec, 
recherchèrent les moyens de mettre à profit les occasions 
futures. On décida d'organiser entre les divers groupes de la 
société des rapports permanents, afin d'assurer, au jour favo- 
rable, une action simultanée. On résolut de combiner une 



26 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

entente étroite avec Rochefort. Enfin des émissaires travaille- 
raient les grandes villes, Lyon, Rouen, Roubaix : grâce à cette 
coalition, tout mouvement parisien aurait aussitôt son contre- 
coup dans les provinces. En attendant le soulèvement décisif, 
aucun prétexte ne serait négligé pour entretenir l'agita- 
tion (1). 

Les prétextes ne manquèrent pas. Le 17 janvier, au Corps 
législatif, vint à l'ordre du jour la discussion sur les poursuites 
contre Rochefort. Bien avant l'heure de la séance, une foule 
compacte stationnait aux abords du Palais-Boyrbon. Tous les 
députés étaient à leur banc; dans les tribunes, pas une place 
n'était vide. Ceux qui recherchaient les incidents dramatiques 
furent déçus. Rochefort, décidément réfractaire à l'éloquence, 
ne prononça que quelques ternes paroles. Tout le succès fut 
pour Ollivier : « Nous ne craignons pas la révolution, dit-il, 
parce que le peuple n'en veut pas... Nous ne réprimerions, 
ajouta-t-il, qu'avec douleur; car réprimer, c'est répandre le 
sang... mais la volonté résolue du gouvernement est d'empê- 
cher qu'il y ait des journées. » Par 222 suffrages contre 34, le 
Corps législatif vota les poursuites. Vaincus dans la Chambre, 
les amis de Rochefort essayèrent une revanche au dehors. A la 
chute du jour, quelques centaines de jeunes gens, partant de 
la place de la Concorde, parcoururent la rue de Rivoli, la rue 
de Castiglione, la rue Saint-Honoré, en chantant des chants 
séditieux. Dans la soirée, des rassemblements se formèrent 
rue d'Aboukir, rue Montmartre, sur les boulevards. Le lende- 
main soir, on revit les mêmes promenades tumultueuses et elles 
se prolongèrent longtemps dans la nuit. Chemin faisant, ces 
groupes en croisèrent d'autres, et se confondirent en partie 
avec eux : c'étaient des bandes de gens avinés ou de femmes 
perdues qui se rendaient sur la place de la Roquette dans l'es- 
poir de l'exécution de Tropmann. 

Au moment où la dictature impériale abdiquait, on voyait 
poindre une autre dictature, celle des faubourgs. Pour mani- 



(1) Voir lettre de Varlin à Basteliea. (Rapport Je M. le procureur général 
Gra?ulperrct, Journal officiel, 5 mai 1870.) 



LE MINISTÈRE DU 2 JANVIER. 21 

festcr, tout était bon, et spécialement les anniversaires. Jus- 
tement on touchait au 21 janvier. La Marseillaise, à cette 
occasion, tint à bien montrer qu'elle avait pour légitimes 
ancêtres le Père Duchesne et V Ami du Peuple. Elle proclama 
que « régner, tel était le crime de Capet. Les rois, ajoutâ- 
t-elle, étant hors nature, sont aussi hors la loi, et c'est leur 
faire trop d'honneur que de les juger. » Un banquet rassembla 
à Saint-Mandé les plus exaltés des démagogues. C'est en cette 
réunion que fut porté un toast resté fameux, le toast à la Balle, 
« à la petite balle libératrice, à la petite balle humanitaire, à 
la petite balle de bon secours que le monde attendait. » Celui 
qui avait composé cette prétentieuse apologie du meurtre, 
Félix Pyat, fut prudent jusqu'à la faire lire par un de ses 
subordonnés; quanta lui, il avait regagné la terre étrangère, 
avant coutume de n'être factieux qu'à distance. Un des assis- 
tants, nommé Fontaine, souligna l'appel à l'assassinat. Après 
avoir proclamé la fin de tous les empires, il ajouta : « Ils ont 
les chassepots, nous avons la science ; grâce à ses progrès, nous 
serons bientôt débarrassés de ce bandit de Bonaparte (l). » 
La tactique révolutionnaire était de semer dans les dépar- 
tements l'agitation. Quel meilleur moyen que les grèves ! La 
plus importante fut celle du Creusot. Elle éclata vers le 
milieu de janvier. La première cause de dissentiment entre 
les patrons et les travailleurs avait été la gestion de la Société 
de secours mutuels dont la caisse était confiée à l'administra- 
teur de l'usine. Cet état de choses ayant soulevé quelques 
critiques, il fut convenu que les ouvriers seraient appelés à 
décider par voie de suffrage s'ils entendaient maintenir l'an- 
cienne organisation ou prendre eux-mêmes la gérance de leurs 
intérêts. Le jour du vote, les abstentions furent nombreuses; 
niais la majorité se prononça pour la gérance directe. Gepen- 
lant, dans les assemblées préparatoires qui avaient précédé le 
scrutin, un ouvrier ajusteur, arrivé au Creusot depuis quelques 
mois, avait pris sur ses camarades un extraordinaire ascen- 
dant. On l'appelait Assi. Assi, ayant laissé passer trois jours 

(1) Voir Rapport de M. le procureur général Grandperret. 



28 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

sans se rendre à son travail, fut remplacé à son étau. C'était le 
19 janvier. Aussitôt une quarantaine d'ouvriers quittèrent 
l'atelier. L'exemple se propagea avec une rapidité inouïe : 
avant la fin de la journée, le nombre des grévistes atteignait 
trois mille. D'un bout à l'autre du pays, la nouvelle fit sensa- 
tion. On n'était point encore accoutumé aux grèves. Les 
usines du Grcusot étaient, entre toutes celles de France, les 
plus importantes. Celui qui les dirigeait était M. Schneider, 
Tun des premiers parmi les industriels de son temps et l'un 
des personnages les plus considérables de l'Empire. En cette 
partie de la Saône-et-Loire était agglomérée une population 
ouvrière très dense, et nul ne pouvait mesurer quelle serait 
la gravité d'une collision. Ce qui accroissait l'effervescence, 
c'étaient les excitations des journaux et surtout de la Marseil- 
laise. Assi apparaissait de plus en plus comme le véritable 
chef. De parole facile, de nature impérieuse, toujours prêt 
à proclamer, avec toute sorte d'enflures de langage, les droits 
du prolétariat, il exerçait sur ses compagnons une véritable 
fascination. On savait déjà, on connut surtout plus tard, qu'il 
correspondait régulièrement avec Paris et avec Londres. Sa 
vanité, qui était monstrueuse, consolidait son empire; le 
vovant si assuré, on le suivait avec une aveugle foi. Des forces 
importantes furent envoyées sur les lieux. Cavaliers et fantas- 
sins arrivèrent au cœur de l'hiver, furent cantonnés sous des 
hangars glacés, s'épuisèrent en patrouilles, et devinrent, avec 
les ouvriers paisibles, les vraies victimes de la grève. Après 
huit jours d'inquiétudes, les assiriens (ainsi appelait-on les par- 
tisans d'Assi) durent s'avouer vaincus. Le travail reprit, au 
moins provisoirement, car bientôt renaîtrait l'agitation. Les 
événements du Creusot eurent au Corps législatif leur épilogue. 
Le 26 janvier, on vit Esquiros se lever au milieu de ses collè- 
gues et dénoncer l'emploi de la force publique dans les grèves. 
Le ministre de l'Intérieur ayant revendiqué avec énergie son 
droit, Gambetta monta à son tour à la tribune et, avec un 
embarras qui se déguisait en vain sous la violence des mots, 
développa, lui aussi, la même thèse insoutenable. On s'étonna 
de tant d'aberration : « Gambetta, dit-on, ne serait-il qu'un 



LE MINISTÈRE DU 2 JANVIER. 29 

Rochefort cloquent? » Le secret de cette intervention se trouve 
dans une lettre que vers ce temps-là, l'un des chefs de Xlnter- 
nationale, Bastelica, adressait de Marseille a Varlin : « Savez- 
vous, écrivait-il, que, sur la grève du Greusot, nos députés 
Gambetta et Esquiros n'ont interpellé que sur notre somma- 
tion (1)?» 

Si Gambetta avait besoin qu'on le stimulât, Rochefort, 
malgré sa défaillance aux funérailles de Victor Noir, gardait la 
faveur des faubourgs. Le 22 janvier, le tribunal se réunit pour 
le juger. Il ne comparut point et fut condamné par défaut à six 
mois de prison pour offense envers la personne de l'Empereur 
et pour provocation à la guerre civile. Le jugement n'ayant 
point été frappé d'opposition et tous les délais étant expirés, 
on attendit de jour en jour son arrestation. Le 7 février, dans 
la soirée, il fut appréhendé rue de Flandre, à la Villette, au 
moment où il se rendait dans une réunion publique, et il fut 
emmené à Sainte-Pélagie. Tandis qu'on l'y conduisait, le bruit 
de l'événement se répandit dans la réunion où on l'attendait. 
Flourens présidait, ayant à ses côtés Debeaumont et Millicrc. 
« Nous ne laisserons pas Rochefort en prison, s'écria Debeau- 
mont, dussions-nous mourir tous. » A ces mots, le commissaire 
de police qu'on appelait Barlet déclara la réunion dissoute. 
Flourens, se levant alors, s'arma d'un revolver et d'une canne 
à épée, proclama la révolution en permanence, ordonna 
l'arrestation du commissaire. On sortit aux cris de : Vive la 
République! Vive Rochefort! et au chant de la Marseillaise. 
Chemin faisant on désarma quelques soldats attardés. Le 
malheureux Rarlet suivait, à la manière d'un otage. Bientôt 
il fut laissé libre, soit par l'humanité de Flourens, soit par la 
complicité de celui qui avait la mission de le garder. Les 
manifestants, d'abord au nombre de près de quinze cents (2), 
se fondirent peu à peu, la plupart reculant devant le péril 
d'un combat. Ceux qui restaient étaient décidés à la lutte. 
Au bas du faubourg du Temple, deux omnibus et quelques 

(t) Voir troisième procès de l'Internationale. Rapport de M. l*avocat impé- 
rial Aulois. (Gazette des Tribunaux, 24 juin 1870.) 
(2) Journal officiel, 9 février 1870. 



30 HISTOIRE DU SKCOND EMPIRE. 

voitures renversées figurèrent un commencement de barricade. 
Rue de Paris, les moellons et les planches d'une maison en 
construction servirent à édifier des retranchements plus 
solides. Une boutique d'armurier fut pillée. Cependant la 
force publique arrivait. Les barricades furent emportées, 
mais après une assez vive résistance, et un officier de paix 
fut même grièvement blessé. Flourens, resté presque seul, 
pénétra au théâtre de Belleville où on lui avait assuré qu'il 
trouverait des fusils. Il y fut cerné, ne parvint qu'à grand'- 
peine à s'échapper, et se réfugia chez un ami. 

On se flattait que les agitateurs se décourageraient. L'espoir 
fut trompé. Les troubles recommencèrent dans la soirée du 8. 
Ils se prolongèrent le 9, quoique avec moins de gravité, les 
habitants s'employant eux-mêmes à empêcher les barricades. 
Dans le même temps, on apprit que quelques désordres, 
d'ailleurs assez vite réprimés, avaient éclaté à Marseille (1). 
Le 10, le calme se rétablit. Le gouvernement se croyait sur 
les traces d'un complot. A Mazas avaient été écroués la plu- 
part des rédacteurs de la Marseillaise, Millière, Germain Casse, 
Arnoult, Ulrich de Fonvielle, Paschal Grousset. Puis, les 
rigueurs se multipliant, le nombre des individus placés sous 
la main de la justice s'éleva à 450 environ. Cependant on 
eût dit qu'un destin malfaisant s'appliquait à multiplier les 
incidents sensationnels. Le 11 février, à six heures du matin, 
la police s'était rendue aux Batignolles chez un ouvrier méca- 
nicien, qu'on appelait Mégy, afin de s'emparer de sa personne. 
Celui-ci, dès que la porte eut cédé, fit feu d'un pistolet et 
blessa mortellement un des agents. « J'ai tiré dans le tas, ' 
dit-il quand on l'interrogea (2). » Ce qui était crime parut à 
quelques-uns acte de légitime défense : la police, disait-on, 
avait procédé avant le lever du jour et contrairement aux loic. 
On excusa le meurtrier, bientôt on le glorifia. Mégy, Assi, 
Flourens, telles seraient les nouvelles idoles. Le jour était 
proche où Rochefort lui-même serait trouvé tiède. Le 

(1) Voir Gazette des '1 . annaux, 13 février 1870. 

(2) Rapport de M. le procureur général Grandperret. (Journal officiel, 5 mai 
1870.) 



LE MINISTÈRE DU 2 JANVIER. 31 

11 février, Bastelica écrivait de lui à Varlin : « Cet homme a 
eu, comme tous ceux qui servent la révolution, son jour, son 
heure, sa latitude. Aujourd'hui, le niveau populaire l'a surpris. 
Qu'il regagne la rive s'il ne veut être noyé... A un autre 
maintenant (1). »> 

En ces conjonctures, ce fut le grand honneur du gouverne- 
ment de chercher dans la liberté elle-même le remède qui 
userait la révolution. Pour le ministère Ollivier, le mois de 
février, les premiers jours du mois de mars furent les temps de la 
plus grande activité. Toutes espèces de réformes étaient éla- 
borées, sur les élections, sur la législation industrielle, sur le 
cumul des gros traitements, sur l'Algérie, sur le régime de la 
presse. La Commission de décentralisation commençait ses 
études; la Commission d'enseignement se constituait. Les 
députés luttaient de zèle avec les ministres, et on ne comptait 
plus les projets dus à l'initiative parlementaire. Jamais, depuis 
1789, on n'avait vu pareille ardeur. Le principal danger était 
que la confusion naquît de la surabondance des desseins. Vou- 
lant définir l'œuvre qui se tentait alors, Prévost-Paradol la 
caractérisait en ces termes : « C'est la refonte dans le sens de 
la liberté de toutes les institutions françaises, telles que la 
Révolution, le Consulat et l'Empire les ont faites. » 

Ce n'est pas sans tristesse qu'on retrouve aujourd'hui dans 
les recueils officiels les restes de tous ces travaux entrepris 
dans l'espérance. H y a justice à les indiquer. A quoi bon y 
insister? Tous ou presque tous demeureraient à l'état d'ébauche, 
et déjà l'Empire était condamné à n'avoir plus que des com- 
mencements de pensées. En revanche, ce qu'on ne saurait trop 
redire, même au risque de se répéter, c'est le touchant 
accord qui porta en ce temps-là vers le service du pays l'una- 
nimité des gens de bien. A la Chambre, on put noter un 
moment — moment bien fugitif — où la droite oublia ses 
regrets, où les plus modérés de la gauche parurent se laisser 
gagner. Un jour, — c'était le 22 février, — dans un vote de 



(1) Troisième procès de i Internationale . Rapport de M. Aulois. [Gazette des 
Tribunaux, 24 juin 1870.) 



32 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

confiance provoqué par une interpellation de Jules Favre, 
l'opposition se trouva réduite à dix-huit voix. Jusque dans le 
langage des ennemis les plus résolus de l'Empire, on peut 
saisir, à cette époque, de curieux aveux et comme une ten- 
dance à désarmer. Souvent, au cours de ce livre, on a eu occa- 
sion de citer M. Doudan, l'homme qui peut-être a le mieux 
analysé, au jour le jour, les actes du règne, et en a été le plus 
clairvoyant, le plus implacable censeur. En ce mois de février 
1870, sa correspondance s'adoucit, et il se hasarde, chose 
inouïe! jusqu'à se laisser arracher un éloge. « Le ministère, 
écrit-il, a vraiment les meilleures intentions, une honnêteté 
irréprochable, une prudence qui n'est pas sans hardiesse. » Sur 
le souverain, les jugements eux-mêmes s'amollissent, quoique 
toujours mêlés d'épigrammes. « Je crois l'Empereur décidé à 
ce rôle soudain d'un Auguste constitutionnel. Il est, sans doute, 
fatigué de l'exercice d'une volonté sans contrôle qui n'a pas 
fait de miracles, à beaucoup près. Son affection pour son fils 
le ramène à modérer l'action de son gouvernement pour en 
assurer la durée... Il a peut-être été plus romanesque encore 
que pervers; avec l'âge, il peut se dégoûter des romans poli- 
tiques et rentrer dans les droits chemins du sens commun. » A 
la vérité, ce profond observateur des choses se ravise presque 
aussitôt. Avec cette seconde vue des méditatifs et des solitaires, 
il entrevoit ce que nul ne discerne encore; il s'effraie, comme 
il le dit lui-même, de tant de courants qui poussent sur les récifs ; 
et, dans la même page, il trace ces mots d'une gravité prophé- 
tique : « Généralement la Providence ne laisse pas dénouer 
des embarras si compliqués, et ilest dans ses habitudes de couper 
les nœuds par des coups imprévus. » 



LIVRE XXXVII 

LE CONCILE 



Sommaire : I. — Quelle préoccupation s'impose, en dehors de la politique, 
au gouvernement nouveau. — Le Concile : tristesses et grandeurs du ponti- 
ficat de Pie IX : comment naît et se développe le dessein d'un concile œcu- 
ménique : bulle d'indiction (29 juin 1SG8). — La société civile, et disposi- 
tions qui y dominent. — La société religieuse : les catholiques libéraux et 
leurs adversaires. 

II. — La question de l'infaillibilité pontificale. Gomment cette question d'ordre 
purement théologique est livrée aux discussions publiques : de deux motifs 
qui poussent les fidèles à fortifier l'autorité papale. — Incidents divers : le 
l'ère Hyacinthe; comment il se sépare de l'Eglise romaine. — Polémiques 
entre catholiques. 

III. — Ouverture du concile (8 décembre 1869). — Premiers efforts en vue 
de hâter la définition de l'infaillibilité. — Les évoques de la minorité; leurs 
embarras et leurs alarmes. 

IV. — L'Empire et le concile : de la conduite du gouvernement pendant 
l'année 1809 : arrivée de M. le comte Daru aux affaires: ses sentiments; 
ses premières déclarations et ses premières dépêches : comment la publication 
du Schéma de ccclenâ avive ses alarmes : deux courants dans le ministère : 
l'abstention et l'ingérence : quel est le caractère respectueux de cette ingé- 
rence. — Dépêche du 20 février. — Mort de M. de Montalembert. — Quels 
motifs rassurent la Cour de Rome; réponse du cardinal Antonelli (19 mars). 
— Mémorandum de M. le comte Daru (6 avril). — Comment le parti de 
l'abstention l'emporte sur celui de l'ingérence. 

V. — Suite des travaux conciliaires. — Comment est proclamée l'infaillibilité 
pontificale : prorogation du concile. 



Il n'est guère de ministre qui, en entrant en charge, ne 
trouve, dans l'héritage de ses prédécesseurs, quelque grande 

T. Vf, 3 



34 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

question engagée et ne recueille l'obligation plus ou moins 
urgente d'y pourvoir. En dehors de la politique générale, une 
1res importante affaire sollicitait l'attention de M. Emile 011 î- 
vier cl de ses collègues. A Home venait de se réunir, sur la 
convocation do Pie IX, un concile œcuménique. Vis-à-vis de 
cette Assemblée, quelle conduite adopterait le gouvernement 
ingérence jalouse, vigilance respectueuse ou systématique 
abstention? 

On comprendrait mal les débats passionnés que, dans le 
monde laïque comme dans le monde ecclésiastique, le Concile 
souleva si on ne marquait bien en quel état des âmes venait de 
se réunir l'auguste assemblée. 

Au cours de son long règne, Pie IX avait connu tous les 
extrêmes, l'extrême dans le bonheur, l'extrême dans la dis- 
grâce. Il avait vu ses sujets s'attacher à lui avec d'amoureux 
transports, puis assiéger son palais, assassiner son ministre, 
et le contraindre à l'exil. L'Italie l'avait salué comme l'ini- 
tiateur de ses libertés; bientôt, par un revirement subit, elle 
l'avait réduit à demander aux puissances un appui. Lui-même, 
sous l'impression des événements, s'était reproché ses géné- 
reuses audaces; troublé du sens que le monde attachait à ses 
paroles, il s'était éloigné de son passé, comme on s'éloigne 
d'une erreur et presque d'un péché. Les années suivantes 
avaient comblé les malheurs du pontife, et déjà ses ennemis 
escomptaient le coin de terre que gardait encore l'épée de 
la France. — Tour à tour acclamé et menacé comme prince, 
Pie IX avait, comme souverain spirituel, connu les mêmes 
alternatives d'épreuves et de consolations. Sous son pontificat 
s'était complété le travail de sécularisation qui, commencé en 
France à l'époque révolutionnaire, avait gagné l'univers 
entier. Religions d'Etat, immunités ecclésiastiques, domaines 
mainmortables, tout disparaissait, et la violence achevait de 
détruire ce qui s'obstinait à vivre encore. Gomme si l'ancien 
et le nouveau monde se fussent piqués d'émulation, on avait 
vu dans le même temps le Mexique chasser ses moines et 
l'Italie fermer ses couvents. Victime de la révolution, l'Église 
l'était aussi du pouvoir absolu, et un long cri angoissé montait 



LE CONCILE. 



vers le Saint-Siège, celui de la Pologne persécutée pour sa foi. 
Cependant, les thèses impunément exposées dans les livres,} es 
principes journellement proclames dans la presse, le dévelop- 
pement des associations antireligieuses, étaient pour le père 
commun des fidèles un constant sujet de surprise et d'afflic- 
tion. Il comprenait mal une tolérance qu'il jugeait pernicieuse 
pour les âmes, et ce qui était dispute d'opinion, difficile à 
prévenir ou à modérer sous un régime libre, lui apparaissait 
comme un insupportable libertinage. Par intervalles, il laissait 
déborder ses amertumes en des lettres ou allocutions, à la 
fois véhémentes et désolées; mais ses paroles, que les incré- 
dules raillaient, semblaient à beaucoup de croyants eux- 
mêmes, maladroites ou excessives, tant la différence des 
milieux ambiants avait engendré les malentendus et les perpé- 
tuait! Telle se montrait la part des épreuves. Combien, à côté 
des tristesses, n'étaient pas grandes les espérances! L'Église, 
battue en brèche là où elle avait le plus dominé, réparait ses 
pertes par ses conquêtes. D'Angleterre arrivait la nouvelle de 
conversions éclatantes à la foi orthodoxe : d'autres, ayant abjuré 
pièce par pièce l'hérésie, n'hésitaient plus que pour franchir 
le dernier pas qui compléterait l'exode. D'un bout à l'autre 
de l'Amérique anglo-saxonne, les adeptes se multipliaient, ne 
comptant que sur eux-mêmes pour construire le temple ou 
entretenir l'autel, et s'inclinant tous avec une égale obéissance 
devant la Primauté romaine. Les grands services maritimes et 
les routes tracées à travers les déserts ayant rapproché les 
continents, les premières extensions d'empire avaient été 
celles de l'Église. Pie IX avait ses beaux jours : c'étaient ceux 
où il recevait les vicaires apostoliques. Dans un langage sou- 
vent inculte, mais tout coloré de reflets divins, les saints 
prêtres racontaient leurs travaux, leurs combats, leurs 
épreuves; puis ils essayaient de décrire le domaine agrandi 
de la foi, conquête pacifique où le seul sang versé était celui 
des apôtres. Qu'étaient les défections de la vieille Europe 
auprès de ces amples moissons d'âmes? Dans la vieille Europe 
elle-même, régnait un état d'âme curieux à décrire Les 
croyances dogmatiques subissaient des attaques plus radicales; 



36 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

do plus, lton nombre do chrétiens s'étaient pénétres par degré, 
et comme à leur insu, de maximes un peu équivoques : en 
revanche, ocux qui demeuraient tout à fait fidèles l'étaient 
plus ardemment et, pour ainsi dire, plus violemment. Galli- 
canisme, jansénisme, tous ces systèmes politiques ou philo- 
sophiques, odieux à Rome ou condamnés par elle, descen- 
daient au rang d'opinions démodées. Sur les débris de ces 
écoles, une autre école s'était formée qui, non contente des 
préceptes de l'obéissance obligatoire, ne sollicitait qu'une 
faveur, celle de se soumettre davantage. Un autre signe mar- 
quait cette seconde moitié du siècle. Tandis que le monde 
scientifique se fixait dans l'observation des faits positifs au 
point de ne rien admettre au delà, certaines âmes languis- 
saient d'un grand désir, celui d'étendre, loin de le restreindre, 
le domaine du surnaturel. La dévotion se faisait plus tendre. 
La foi s'affirmait par des manifestations extérieures plus solen- 
nelles et plus passionnées. On commençait à parler de sanc- 
tuaires nouwaux où la puissance divine se révélait par des 
prodiges. Un zèle ardent relevait d'une longue désuétude cer- 
taines pratiques et poussait les foules vers les lieux des pèleri- 
nages. Plus qu'à aucune époque, deux courants attiraient la 
société dans un sens contraire, les uns niant avec une assu- 
rance péremptoire tout ce que leur œil ne pénétrait point, 
les autres se laissant de plus en plus emporter vers le monde 
invisible, et jusqu'à tomber parfois dans les excès du mysti- 
cisme. 

En ce grand mélange de crainte et d'espoir, l'âme excellente 
de Pie IX tantôt s'exaltait dans la joie, tantôt se brisait dans la 
douleur. Cependant, la nécessité apparaissait de régler cette 
confusion, de dégager le bien du mal, et de grouper en une 
vaste synthèse l'ensemble des vérités éternelles. Combien cette 
proclamation des droits de Dieu ne serait-elle pas plus impo- 
sante et plus sacrée si le Pontife suprême appelait autour de 
lui l'épiscopat du monde entier! De ces pensées était né le 
dessein d'un concile œcuménique. 

Des la fin de 1864, à la suite d'une séance de la Congréga- 
tion des Rites, Pic IX entretint très secrètement de son désir 



LE CONCILE. 37 

quelques cardinaux (l). Quelques mois plus tard, il confia à 
une commission préparatoire le soin de délibérer sur ce grand 
objet, puis sous la forme la plus confidentielle, il provoqua les 
avis de plusieurs évêques latins (2) . En 1866, la guerre entre la 
Prusse et l'Autriche laissa le projet en suspens. Cependant, au 
mois de juin 1867, les fêtes du centenaire de saint Pierre atti- 
rèrent à Rome près de cinq cents évêques. Ce qui avait été 
jusque-là médité dans l'ombre fut alors divulgué, et, le 26 
juin, une allocution prononcée en consistoire public notifia à 
l'Église et au monde la résolution du Saint-Père. 

A l'initiative du Pape, les évêques répondirent par une 
adresse pleine d'effusion. En dépit de ces témoignages, les 
doutes ne manquaient point. Le cardinal Antonelli craignait 
le mauvais vouloir ou l'intervention des puissances. Certains 
diplomates redoutaient que les débats conciliaires ne fissent 
éclater l'opposition entre la société civile et la société reli- 
gieuse, entraînées depuis près d'un siècle en des voies con- 
traires; ils appréhendaient que les évêques du monde entier, 
si différents de race, d'éducation politique ou d'habitudes, 
n'eussent peine à se mettre à l'unisson les uns des autres; 
il arriverait alors qu'on aurait provoqué les divergences en 
voulant consolider l'union (3). Dans l'entourage même du 
Saint-Père, on eût pu surprendre quelques objections. Plu- 
sieurs prélats, plusieurs membres du Sacré-Collège, se mon- 
traient plus inquiets que réjouis par la perspective de voir 
rassemblés dans Rome tant d'évêques étrangers. Les grandes 
délibérations qui s'annonçaient s'offraient à leurs yeux avec 
un vague aspect de parlementarisme, et cette apparence leur 
déplaisait fort. « A quoi bon, disaient-ils, le concile? Nous 
avons le Pape, et pour nous guider vraiment cela nous 
su f lit (4). » 

Soutenu par l'assentiment général de l'épiscopat, Pie IX 



(1) Ceccom, Stovia del Concilie* ecumenico vaticane, t. I er , p. 3-4. 

(2) CeCGOHI, p. 38 et suiv. 

(3) Mahni>c, Histoire du Concile, p. 31-32. — Lacrance, Vie de Mgr Dupan- 
loup, t. III, p. 55. 

(4) Lacrance, Vie de Mgr Dupanloup, t. III, p. 55. 



38 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

écarta ces conseils. Il ne niait ni les embarras, ni même les 
périls, mais comptait, suivant sa coutume, sur l'assistance 
divine : « Je me sens poussé, disait-il, à convoquer ce grand 
synode (1). » Le 29 juin 1868 parut la bulle d'indiction qui 
fixait la date de l'ouverture du concile. Il serait inauguré le 
8 décembre 1869. 

La bulle était conçue en termes si généraux qu'on n'en 
pouvait rien inférer pour l'ordre du jour futur. Elle traçait un 
programme ample autant que magnifique, qui embrassait 
toutes les questions et n'en signalait particulièrement aucune. 
Même sous cette forme un peu vague, elle ne pouvait manquer 
de saisir fortement les esprits. Elle émut à la fois, — et le 
monde politique qui se préoccupait surtout des droits de l'État, 
— et le monde intellectuel qui s'intéressait surtout aux idées. 

Voici ce qui frappa surtout les politiques. La bulle leur 
parut remarquable moins par ce qu'elle contenait que par ce 
qu'elle omettait. Jusqu'ici, les promoteurs des conciles avaient 
convié les chefs d'Etat à s'y faire représenter. Les princes y 
avaient figuré par leurs ambassadeurs ; ceux-ci groupaient les 
évêques de leur pays, recevaient communication des docu- 
ments, exprimaient les vœux ou les doléances de leurs souve- 
rains, remplissaient, en un mot, une sorte de rôle mixte, 
moitié surveillants, moitié protecteurs. Tel était le spectacle 
qu'avait offert le concile de Trente. Pie IX venait de rompre 
avec cette tradition. Dans le document pontifical, aucune 
invitation au pouvoir civil, mais un simple vœu pour que l'au- 
torité séculière, loin d'entraver l'action de l'Église, se complût 
à la favoriser. L'omission n'était point fortuite ; bien au 
contraire, l'innovation n'avait été adoptée qu'après de grandes 
perplexités. Tout d'abord, le Sacré-Collège avait opiné pour le 
maintien des anciens usages, et le cardinal Antonelli s'était 
exprimé en ce sens dans un entretien avec M. de Sartiges. On 
assure même que le Saint-Père s'était préoccupé de fixer la 
place à assigner aux ambassadeurs dans la sainte assemblée. 
Après examen, l'avis contraire avait prévalu, et on avait résolu 

(1) Baunard, Vie du cardinal Pie, t II, p. 382. 



LE CONCILE. 39 

de s'abstenir, ou du moins d'attendre que les souverains expri- 
massent le vœu d'être représentés. Avait-on estimé, en fin de 
compte, que le contrôle des princes serait plus gênant que 
leur protection ne serait utile? S'était-on persuadé que, toutes 
choses étant changées depuis le seizième siècle, dans la société 
ecclésiastique comme dans la société civile, il y aurait quelque 
puérilité à chercher des exemples dans le passé? Ce qui paraît 
le plus probable, c'est que l'embarras de convoquer certains 
chefs d'État détermina la résolution de s'abstenir vis-à-vis de 
tous. Décemment, pouvait-on admettre au concile l'ambassa- 
deur de Victor-Emmanuel, ce spoliateur des États pontificaux, 
ou le représentant de Juarez, ce meurtrier de Maximilien? 

Les légistes imbus des théories gallicanes (et il restait encore 
parmi les vétérans du Sénat quelques représentants de cette 
opinion mourante) ne pouvaient que signaler avec une mau- 
vaise humeur chagrine et irritée cette prétention de la puis- 
sance séculière. Tout à l'inverse, la jeune école, qui visait à 
séparer l'Église de l'État, ne manquerait pas de s'autoriser de 
l'acte pontifical pour convier les gouvernements à ignorer 
désormais ceux qui semblaient prendre l'initiative de la scis- 
sion. Dès le 10 juillet 1868, au Corps législatif, M. Emile Olli- 
vier se fit l'interprète de cette doctrine. Amplifiant à l'excès le 
sens de la bulle récente, il proclama que le Pape lui-même 
venait de séparer implicitement la société civile de la société 
religieuse, et que « l'événement était un des plus graves 
depuis 1789 ». En termes excellents (car il était l'un des 
hommes rares pour qui la séparation de l'Église et de l'État 
représentait une formule sincère), il exhortait les ministres de 
lEmpereur à laisser librement annoncer le Concile, à laisser 
librement partir les évêques, à éviter vis-à-vis des catholiques 
tout ce qui paraîtrait malveillance et surtout vexation. Puis il 
concluait en ces termes : « On vous a laissés hors du Concile, 
restez-y; ne prenez pas de responsabilité, ne frappez point à 
une porte qu'on ne vous ouvre pas. » 

Le plus important était de pénétrer les pensées de l'Empe- 
reur. Par largeur d'esprit, habitude de tolérance, désir de paix, 
nul souverain n'était, plus que Napoléon III, respectueux de la 



40 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

liberté religieuse. Les événements du règne avaient un peu 
Altéré ces dispositions bienveillantes. Les complications ita- 
liennes avaient plus d'une fois mis aux prises l'Empire et le 
clergé. La publication du Syllabus avait été pour le monarque 
un assez vif déplaisir; dans les principes condamnés par 1. 
cour de Rome, il avait vu la condamnation de ses propres 
maximes; en vain, les évéques (et en particulier le cardinal de 
Bonnecbosc qu'il tenait en grande estime) avaient-ils essaye 
de l'éclairer, de lui faire comprendre la différence entre l«" 
théorie et la pratique, entre la thèse et Y hypothèse ; il avait for! 
peu goûté ces distinctions, et comme il était l'esprit le moin. 
théologique du monde, il s'était persuadé que la société laïque 
et l'Eglise se trouvaient séparées par un infranchissable 
abîme. Enfin, certains petits désagréments avaient laissé dan' 
l'esprit du souverain une impression pénible : il avait demande 
avec quelque insistance pour Mgr Darboy le chapeau de car- 
dinal, et s'étonnait de n'avoir reçu que des réponses dilatoires. 
— C'est en ces conjonctures que Napoléon connut la résolu- 
tion du Saint-Père. Sa conduite se ressentit à la fois, et de 
l'esprit d'équité qui était le fond de son caractère, et de h> 
réserve un peu méfiante qu'avaient fait naître les incidents dt 
la politique. Sur l'affaire du concile, il s'expliqua deux fois ai 
Corps législatif par l'organe de M. Baroche, alors ministre de> 
Cultes. Ce fut le 10 juillet 1868 et le 9 avril 1869. On avais 
demandé si tonte facilité serait accordée aux évéques pour se 
rendre à Rome, et si le gouvernement ne jugerait pas à propos 
de mander les prélats avant leur départ pour leur rappeler 
leurs devoirs envers la société civile. Sur l'une et l'autre 
question, le ministre fut très net : aucune entrave ne serait 
apportée au voyage des Pères du concile; quant aux instruc- 
tions officieuses, le gouvernement se garderait d'en formuler 
aucune : il ne mettait pas en doute le patriotisme de l'épis- 
copat et avait à cœur d'éviter tout ce qui semblerait ingé- 
rence ou pression. Telle était la part de la bienveillante 
confiance. Voici où se retrouvait la trace de sentiments un peu 
moins favorables. « Sur le fond des choses, disait en subs- 
tance M Baroche, nous réservons notre liberté d'action. En 



LE CONCILE. 41 

ce qui concerne les rapports entre le pouvoir religieux et le 
pouvoir civil, nous sommes, poursuivait- il, armés par les 
lois. » Et il ajoutait : « Après le concile, une grande question 
se posera, celle de savoir si nous devrons admettre en totalité 
ou en partie les décisions de cette grande assemblée. » 

Tandis que ces pensées occupaient les politiques, on com- 
mençait à observer, non seulement dans la société chrétienne 
mais en tous ceux qui s'intéressaient aux problèmes religieux, 
de remarquables symptômes d'agitation. Quel serait le pro- 
gramme du concile, et quel esprit l'animerait? Déjà deux partis 
très différents s'efforçaient par avance de l'incliner à leurs vues. 

On connaît (1) ces deux partis. Les uns voulaient associer 
les idées religieuses aux idées de liberté : tels étaient M. de 
Montalcmbert, M. de Falloux, Mgr Dupanloup, le prince 
Albert de Broglie, M. Gochin, et à leur suite les écrivains du 
Correspondant et du Français, les orateurs des Congrès de 
Malines. Les autres, avec Louis Veuillot, les rédacteurs de 
l" Univers (2) et la grande majorité du clergé, repoussaient les 
doctrines libérales comme on ferait d'une erreur, presque 
d'une hérésie. Des deux parts l'attachement à la foi catho- 
lique était égal, et c'est ce qui empêcherait, au moins dans 
notre pays, qu'aucun désaccord ne devînt déchirement. Mais 
deux conceptions très diverses des besoins de l'Église inspi- 
reraient deux langages très contraires. Ici régnait l'ardent désir 
de ménager les faiblesses de la société contemporaine : là 
prévalait la résolution de maintenir la doctrine en sa rigidité, 
d'en consolider même les fondements comme on fortifie une 
place contre les imminentes attaques de l'ennemi. M. de Mon- 
talcmbert, Mgr Dupanloup et leurs amis, les yeux tournés vers 
leurs frères séparés, les protestants, les rationalistes, souhai- 
taient que le concile, loin d'appesantir le joug de la foi, déjà 
trop lourd pour plusieurs, s'abstînt de tout ce qui paraîtrait 
défi aux doctrines en vogue ou extension du domaine sur- 
naturel : leurs adversaires rejetaient ces prudences tout 



(1) Voir t. II, liv. XI. 

(2) L'Univers, supprimé en 1860, avait reparu en 1867. 



42 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

humaines : « Craignez, disaient-ils, de compromettre l'unité 
à force de poursuivre l'union, n Les libéraux rêvaient une 
assemblée toute de paix et de charité, qui s'appliquerait sur- 
tout à développer les œuvres d'assistance, à propager les prin- 
cipes de solidarité chrétienne, à accommoder aux besoins du 
lemps les merveilleuses ressources de l'Eglise : dans le camp 
opposé on ne niait point les avantages de ce programme; on 
observait toutefois qu'un concile œcuménique n'est pas un 
congrès; que son objet est de remettre en lumière les vérités 
immuables sans cesse obscurcies par les ténèbres humaines, 
non de propager de simples conseils ou de formuler des opi- 
nions. « Pie IX a paru dans la chaire de Saint-Pierre entre les 
deux moitiés de ce siècle pour absoudre le passé, pour bénir 
l'avenir. » Ainsi parlaient les lecteurs du Correspondant et du 
Français. A quoi les lecteurs de V Univers répliquaient qu'abso- 
lution et bénédiction supposent repentir et ferme propos : le 
siècle se repentait-il? n'aggravait-il pas au contraire tous ses 
vieux péchés? « Gardez-vous, disaient les uns, d'éteindre la 
mèche qui fume encore. — Craignez, répondaient les autres, 
d'énerver ou d'enchaîner la parole de Jésus-Christ » 



II 



La lutte avait commencé, mais non très vive encore ni très 
acérée, quand, le 6 février 1869, la Civilta cattolica, journal 
publié à Rome et qui recevait les inspirations du souverain 
pontife, entreprit de tracer le cadre des futures délibérations 
conciliaires. On prédisait que les débats seraient très courts 
et que les votes le plus souvent se formuleraient par accla- 
mation. L'assemblée affirmerait les principes du Syllabus. 
Elle proclamerait comme vérité révélée l'Assomption de la 
Sainte Vierge. Enfin (et ce serait l'objet capital de ses travaux) 
elle définirait et élèverait à l'état de dogme la doctrine de 
1 ' infa illib ilité pontificale. 

De la Civilta l'information passa dans la presse religieuse et 



LE CONCILE. 43 

spécialement dans V Univers (1). Bientôt, les autres feuilles la 
propagèrent. A bien juger les choses, la principale question 
soulevée par le journal romain, à savoir celle de l'infaillibilité 
pontificale, relevait de la théologie pure. Que le Pape, uni aux 
représentants de l'Eglise universelle, fût infaillible en matière 
de foi et de morale, nul catholique ne le pouvait contester 
sans verser dans l'hérésie. Mais la plupart des docteurs et des 
écrivains ecclésiastiques allaient plus loin dans l'interprétation 
des textes évangéliques. Se fondant sur les paroles de Jésus à 
Pierre, ils enseignaient que le Pape, même isolé de l'épiscopat, 
jouissait du privilège de l'inerrance lorsque, parlant solennel- 
lement aux fidèles de toute nation, il fixait le dogme ou la 
morale. Cette croyance très générale devait-elle être élevée 
au-dessus de toutes les controverses et définie comme vérité 
révélée? Telle était la question que la Civilta exhortait le 
concile à résoudre par acclamation. 

La question, si grave qu'elle fût, paraissait, par ses termes 
mêmes, échapper à la compétence de la société laïque. Selon 
toutes les conjectures, il semblait donc que la controverse — 
si controverse il y avait — ne dût point franchir les limites des 
écoles ecclésiastiques. Il n'en alla point de la sorte, et le terrain 
le moins approprié à la lutte se transformant en arène, on ver- 
rait tout à coup les esprits, délaissant tout le reste, s'échauffer 
pour la plus abstraite, la plus ardue des discussions théolo- 
giques comme ils l'eussent fait pour la politique elle-même. 

Voici par quel détour la société civile ressaisit un débat qui, 
par sa nature, passait au-dessus d'elle. Sur la question doctri- 
nale de l'infaillibilité se greffait une question subsidiaire : 
celle de savoir si, cette infaillibilité étant d'ailleurs conforme 
à lu tradition de l'Eglise, l'heure était favorable pour une défi- 
nition dogmatique. Par ce côté, le problème s'offrait avec des 
éléments complexes, et la solution en pouvait être influencée, 
non seulement par les arguments théologiques, mais par 
toutes sortes de considérations politiques et sociales. Ceux qui 
se seraient récusés en des matières dogmatiques se jugèrent 

(1) Voir l'Univers, 13 février 1870. 



44 HISTOIRE DO SECOND EMPIRE. 

aussitôt fort compétents pour apprécier une question d'oppor- 
tunité. Vers cette issue, tous se précipitèrent, les catholiques 
libéraux, les catholiques autoritaires, et aussi plusieurs autres 
qui n'étaient pas catholiques du tout. 

il advint donc que plusieurs mois avant l'ouverture du con- 
cile, tout ce qui serait discuté à Rome dans l'assemblée des 
évéques se trouva débattu dans les journaux, dans les livres, 
dans les entretiens publics ou privés. Théologie, philosophie, 
histoire, politique, sociologie, tout se mêla avec plus de bruit 
que de clarté, comme il arrive en un trop grand entre-croise- 
ment de paroles. De part et d'autre, on agrandit, on déplaça 
même l'objet de la controverse, au point d'y englober tout ce 
qu'on avait à cœur de combattre ou d'affirmer. 

Les libéraux observaient que l'Église est une monarchie non 
absolue, mais tempérée d'aristocratie, et que cette aristocratie 
est représentée par les évéques. Ils rappelaient que, si le Pape 
est le successeur de Pierre, les évéques sont les successeurs 
des apôtres. Les plus hardis ajoutaient que proclamer l'infailli- 
bilité séparée, c'était incliner la papauté vers l'absolutisme et 
substituer aux antiques coutumes des coutumes toutes nou- 
velles. A ces considérations s'ajoutait un argument formulé à 
point pour toucher le cœur de Pie IX : combien de fois le 
Saint-Père n'avait-il pas multiplié les tendres appels aux 
Églises orientales et aux communions protestantes de l'Occi- 
dent! Ne serait-ce pas creuser la séparation que d'ajouter une 
cause de divergence à celles qui existaient déjà? Une appréhen- 
sion très vive était exprimée, celle que de nouvelles définitions 
ne trouvassent quelques esprits rebelles : on craignait surtout 
pour l'Allemagne, ce pays de dispute obstinée, et qui avait vu 
naître jadis de si formidables hérésies. Une autre objection se 
formulait : si la proclamation de l'infaillibilité tenait la pre- 
mière place dans les travaux de la future assemblée, le Pape 
ne paraîtrait-il pas, aux yeux du monde, n'avoir voulu, en 
convoquant les évéques, que faire consacrer l'accroissement 
de sa propre puissance? A ce programme restreint, combien 
ne valait-il pas mieux substituer un programme plus large ! Le 
Concile, loin de heurter la société moderne, irait à elle dans 



LE CONCILE. 45 

un grand clan de charité et d'amour; par là s'opérerait une 
union féconde où se fondraient tous les hommes de bonne 
volonté. — Ainsi parlaient M. de Montalembertet ses amis; et, 
en raisonnant de la sorte, ils rencontraient des alliés assez 
inattendus : c'étaient les derniers tenants du gallicanisme, 
anciens adversaires transformés en approbateurs. A ces con- 
cours un peu suspects se joignait, sous une forme plus ou 
moins voilée, l'adhésion de beaucoup de prélats français. 
Ceux-ci n'entretenaient, à vrai dire, qu'une confiance limitée 
dans la réconciliation de l'Église et du monde moderne; mais, 
pour des motifs divers, ils inclinaient à retenir la cour de 
Rome. Ils redoutaient de réveiller les préjugés de la société 
civile, d'exciter les ombrages des gouvernements. Déjà, 
disaient-ils, le Syllabus a soulevé beaucoup d'interprétations 
malveillantes : que si l'on persiste dans la même voie, la 
méfiance deviendra hostilité. D'autres s'alarmaient pour le 
pouvoir temporel du Pape. Le 9 juillet 1869, le vieux car- 
dinal Billiet, retenu dans son diocèse par son grand âge, écri- 
vait à Mgr Dupanloup : « Monseigneur, je demande à Dieu 
le don de sagesse pour ceux qui auront le bonheur d'assister 
au concile. Quelques zélateurs exagérés conseillent de définir 
l'infaillibilité. Qu'arrivera-t-il? On blessera l'Empereur, il 
retirera ses troupes de Rome. Les Italiens y entreront de suite 
et n'en sortiront pas de sitôt (1). » 

Les ultramontains de Y Univers ne se laissaient déconcerter 
ni par les raisonnements de leurs adversaires, ni par les doutes 
anxieux d'une portion de l'épiscopat. Ils s'autorisaient de la 
croyance très générale, presque universelle, pour pousser à la 
définition dogmatique : si l'infaillibilité pontificale est écrite 
dans la tradition, dans les œuvres des Pères, dans l'enseigne- 
ment constant des écoles ecclésiastiques, quel serait le péril 
de proclamer ce qui, de temps immémorial, a été la foi com- 
mune? La lumière n'offusque que ceux qui ont intérêt à pro- 
longer les ténèbres. Aux arguments théologiques, s'ajoutaient 
les considérations tirées de l'histoire. Depuis le commenec- 

(i) Voir Laciusoe, Vie de Mgr Dupanloup, t. IJÎ, p. 129. 



46 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

ment du siècle, on avait vu s'affaiblir en Europe les doctrines 
séparatistes, se discréditer en France les maximes gallicanes. 
Il était temps de mettre à profit ce retour et de fortifier, au 
point de les rendre indissolubles, les liens qui rattachaient les 
fidèles an suprême pasteur. L'état de la société, loin de com- 
mander la réserve, semblait un motif pour ne rien ménager : 
de demi-vérités, timidement exposées, ne réussiraient qu'à 
accroître la confusion morale où le monde se débattait. On 
parlait de paix, de conciliation, d'union des âmes : mais il n'y 
avait de paix solide que celle qui reposait sur la foi intégrale 
en Jésus-Christ. 

Tels étaient les arguments des deux écoles. Quels que fus- 
sent parmi les catholiques libéraux, les lumières, les talents, 
les vertus, il fut bientôt visible que les chances penchaient du 
côté de leurs adversaires. Ceux-ci avaient pour eux le nombre 
et l'appui non dissimulé de Pie IX. En outre, deux tendances 
d'ordre très divers favorisaient manifestement leur dessein. 

La première avait son origine dans la condition même du 
Saint-Père. Les dernières années avaient vu se démembrer le 
pouvoir temporel. De cette spoliation, les catholiques avaient 
ressenti une violente douleur et une indignation profonde. De 
là un véhément désir : celui de dédommager le pontife de ses 
disgrâces, celui de se rapprocher de lui avec un redoublement 
de respectueux transports comme font des enfants pieux autour 
d'un père infortuné. En cette occurrence, qu'une occasion se 
présentât de grandir le pontife dans la mesure où la Révolu- 
tion avait découronné le roi, et les peuples catholiques se don- 
neraient joyeusement, avec une soumission qui ne demanderait 
qu'à ne rien retenir. C'est en ces conjonctures que se produi- 
sait la question de l'infaillibilité, et ce qui était pour les théo- 
logiens le triomphe définitif d'une doctrine traditionnelle serait 
pour les fidèles un hommage de filiale réparation. 

Une autre tendance, celle-là spéciale à l'Église de France, 
seconderait les doctrines développées par la Civilta. Un trait 
particulier marquait chez nous, depuis le commencement de 
ce siècle, la hiérarchie ecclésiastique : c'était l'effacement du 
clergé rural. En réorganisant le culte catholique, le Concordat 



LE CONCILE. 47 



avait semblé ignorer cette infinité de prêtres qui, répandus 
jusque dans les plus pauvres villages, exerçaient le ministère 
paroissial. Il ne leur avait conféré aucun rang officiel, ne leur 
avait assuré aucune garantie pour leur cure; la dédaigneuse 
qualification de desservant avait souligné l'état où l'on enten- 
dait les tenir. Maintenus dans leurs postes ou éloignés de leurs 
résidences suivant la volonté des évèques, ignorés du pouvoir 
civil qui avait jugé au-dessous de lui de descendre si bas, les 
pauvres prêtres n'avaient pas laissé que de porter pénible- 
ment leur sort précaire. Sans doute, la sagesse épiscopale avait 
rendu assez rares les actes de bon plaisir. L'arbitraire subsis- 
tait cependant, quoique corrigé par la prudence d'une admi- 
nistration paternelle. En leur sujétion silencieuse, les curés de . 
campagne avaient porté leurs regards vers le pasteur suprême, 
celui qui avait tout le prestige de l'éloignement et qui n'éveil- 
lait que des espérances. Ainsi avait grandi l'image d'une auto- 
rité douce, tendre, réparatrice, et qu'on n'entrevoyait que 
dans un nimbe sacré. Sur ces entrefaites, s'était propagé 
t Univers. On ne dira jamais assez l'influence qu'exerça sur 
tout le peuple ecclésiastique ce puissant Veuillot, maître dans 
l'émotion comme dans l'ironie, et qui ne dépouillait de leurs 
rayons toutes les autorités intermédiaires que pour reporter 
ces mêmes rayons sur le vicaire de Jésus-Christ. Cependant 
les nouvelles communications rapides avaient permis à quel- 
ques prêtres, même parmi les plus pauvres, de réaliser un 
dessein jusque-là chimérique, celui de se rendre à Home. En 
1862 et en 1867, à l'époque des grandes fêtes pontificales, on 
les avait vus sous la colonnade de Saint-Pierre, dans un ravis- 
sement radieux qui n'était plus d'ici-bas. La nature avait pro- 
digué à Pie IX, à défaut de génie politique, toutes les grâces 
exquises et charmantes où se reflétait son âme. Dans les pres- 
bytères de village, les humbles voyageurs rapportèrent un 
souvenir qui ne s'effacerait plus : celui de ce vieillard vêtu 
de blanc dont ils avaient entendu la voix, dont ils avaient 
touché la robe, et qui bénissait la Ville et le Monde. De là, un 
culte passionné, et qu'il faudrait retenir plutôt qu'encourager; 
car aisément il eût confiné à l'idolâtrie. En cet état des âmes, 



48 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE 

la question de l'infaillibilité se trouva résolue dans les cœurs 
bien avant que la théologie développât ses arguments. Puis, 
tout ce clergé était peuple, et le peuple, simpliste par nature, 
aime d'instinct ce qui est concentration. Ainsi s'exercerait une 
grande poussée qui déconcerterait les adversaires et entraîne- 
rait les indécis. 

Gomme Tannée 1869 s'avançait, les deux partis achevèrent 
de se dessiner. Dans le camp des infaillibilistes, les plus consi- 
dérables parmi les prélats étaient, en France, Mgr Pie, 
Mgr Plantier; en Belgique, Mgr Dechamps; en Angleterre, 
MgrManning. — Dans le camp opposé, on remarquait déjà, on 
remarquerait surtout plus tard, Mgr Darboy, Mgr Ginouilhac, 
évêque de Grenoble, enfin Mgr Dupanloup qui, volontiers, 
faisait passer ses inspirations dans le journal le Français. 
Aucun de ces prélats n'attaquait la doctrine de l'infaillibilité : 
ils se contentaient de combattre l'opportunité d'une définition 
dogmatique. Dans le même temps, le doyen de la faculté de 
théologie de Paris, Mgr Maret, publia sous ce titre : Du concile 
général et de la paix religieuse, un très savant ouvrage où il 
contestait la croyance elle-même et réclamait en outre la 
périodicité des conciles. C'était en Allemagne que les théories 
développées par la Civilta rencontraient le plus de résistance. 
Un grand nombre de catholiques rassemblés à Goblentz avaient, 
dans une adresse à l'évêque de Trêves, protesté contre les 
desseins attribués à la Cour de Rome, et résumé, comme en 
une sorte de cahier des vœux, les aspirations religieuses de 
leur patrie. Plus récemment, dix-neuf évêques réunis à Fulda, 
s'étaient appliqués, dans une lettre collective à leurs diocé- 
sains, à masquer beaucoup de conseils sous beaucoup d'éloges, 
et avaient dénoncé les tendances de ceux qu'ils appelaient les 
» hommes exaltés » . Ces documents, très graves de ton et 
empreints d'une grande élévation chrétienne, ne dénotaient 
aucune passion. En revanche, il ne manquait au delà du Rhin 
ni de journalistes ni de professeurs, ardents à pousser à l'ex- 
trême les arguments et à les revêtir de formes acérées. Avec 
tous les raisonnements de la plus subtile théologie, ils com- 
battaient les doctrines ultramontaincs, appelaient à leur aide 



LE CONCILE. 4? 

les ressources de leur érudition, raillaient surtout la courte 
science italienne. Dans ces polémiques qui allaient s'enveni- 
mant, on eût pu surprendre quelque chose d'une antique 
rivalité : celle de l'esprit germanique contre l'esprit latin, de 
i'empire contre le sacerdoce. Le plus renommé de ces hardis 
disputeurs était un prêtre, le chanoine Dœllinger, fameux 
alors pour sa science et ses lumières : ce serait aussi le seui 
qui verserait plus tard dans l'hérésie. 

L'Allemagne ne verrait qu'après le Concile cette scission. 
Pendant l'automne de 1869, une défection douloureuse, 
quoique tout à fait isolée, affligea l'Église de France. L'arche- 
vêque de Paris avait, depuis plusieurs années, confié les pré- 
dications de l'Avent à Notre-Dame à un religieux de l'ordre 
des Carmes. On l'appelait le Père Hyacinthe. En lui se réunis- 
saient la plupart des dons extérieurs qui subjuguent les foules : 
une voix sonore et étendue, un geste ample et magnifique, un 
port plein de majesté. Sa pensée, figurée à l'excès et souvent 
flottante, montait parfois en superbes envolées. Volontiers, il 
interprétait les livres saints, s'attachait à l'Ancien Testament 
plutôt qu'à l'Evangile, et trouvait, pour traduire les scènes 
bibliques, des accents qui ravissaient. Ayant parlé des temps 
antiques en un langage plein de poésie, il parlait des temps 
modernes avec des effusions pleines d'espérance. Le succès, 
un grand succès, accueillit le conférencier, et plus d'une fois, 
l'aspect de la cathédrale rappela les grands jours de Lacor- 
daire. On négligea même un peu le très sage et très docte 
Père Félix qui, chargé des prédications du Carême, poursui- 
vait, sans autre souci que le bien des âmes, sa sainte et labo- 
rieuse carrière. Le charme n'était point tel que l'approbation 
ne se mêlât de craintes. La parole du prédicateur laissait dans 
l'esprit des images plutôt que des idées. Point de doctrine 
solide, puis çà et là des maximes troublantes qui eussent 
semblé osées, même dans une assemblée profane. Par inter- 
valles, une très explicite profession d'attachement à l'Église 
rassurait les plus alarmés. Bientôt renaissait l'équivoque. Une 
thèse assez habituelle était de suivre en une sorte de parallèle 
les trois formes religieuses les plus parfaites, le judaïsme, le 



50 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

catholicisme, le protestantisme : la comparaison s'achevait 
souvent sans conclusion bien saisissahle, et même aux yeux 
des moins dévots, cet excès d'impartialité ne laissait pas que 
de surprendre en un prêtre. Plusieurs motifs prolongèrent la 
tolérance de l'autorité ecclésiastique. L'ordre des Carmes était 
lier d'un orateur si fameux. Gomme les dénonciations se for- 
mulaient surtout dans V Univers, on ne prit point garde à des 
attaques qui englobaient indistinctement tous les libéraux. 
Mgr Darboy, bien qu'un peu troublé, ne laissait pas que 
d'avoir confiance en celui qu'il avait choisi. Cependant on 
s'avisa que chez ie Père Hyacinthe, la prédication n'était point 
seule sujette à critique. Tout au début de sa célébrité, il avait, 
dans une réunion de jeunes gens, parlé de la révolution de 1789 
en termes qui avaient soulevé un vif émoi. Beaucoup plus 
récemment, il s'était avisé de publier dans une revue de Gênes 
une lettre qui jugeait le passé avec la plus méprisante injus- 
tice, le présent avec la plus téméraire confiance. Par là il 
avait ravivé les craintes de ceux qui suspectaient sa sagesse, 
ne voulant pas accuser sa foi. Des conseils lui furent donnés. 
Il les écouta avec déférence et ne les suivit point. Dans l'en- 
trefaite parurent les articles de la Civilta. Bien qu'il se contînt 
encore, l'infaillibilité du Pape en dehors des conciles l'exaspéra 
comme une résurrection d'idolâtrie. Le Congrès de la Ligue de 
la Paix s'étant tenu au mois de juin 1869, il y prononça 
des paroles non hétérodoxes, mais fécondes en ambiguïtés. 
C'est alors qu'aux avis succédèrent les avertissements commi- 
natoires. Il était interdit au Père de se mêler aux controverses 
religieuses, de prendre part aux réunions publiques, d'assister 
aux délibérations des Chambres législatives, de parler en 
dehors des églises. Une grande indulgence tempérait ces sévé- 
rités. La lettre où étaient consignées ces remontrances se 
mêlait de douces exhortations, presque d'excuses. « Un père 
peut bien adresser ces paroles à son fils, quoique grand ora- 
teur. » Ainsi s'exprimait le supérieur de l'ordre (1). Quelle 



(1) Lettre du 22 juillet 1869. — Voir aussi Revue chrétienne, janvier 1870, 
p. 65 97. 



LE CONCILE. 51 

que fût cette charitable sagesse, le coup était porté. A quelque 
temps de là, le Père Hyacinthe quitta son couvent. Le 20 sep- 
tembre 1869, il rendit sa résolution publique par une lettre 
qui le retranchait, non seulement de sa congrégation, mais de 
l'Église catholique. Les amis du moine furent atterrés. Ailleurs 
on essaya de tirer de cette conduite une moralité, et d'y voir 
le fruit naturel du libéralisme. De méritoires efforts furent 
tentés pour retenir celui qui déjà versait dans l'abîme. « Le 
Père Hyacinthe doit souffrir beaucoup en ce moment, dit 
Mgr Darboy ; il n'est pas bon de piétiner sur ceux qui 
souffrent (1). » Et il s'abstint de toute remontrance irritée. 
Mgr Dupanloup ne sut pas retenir quelques durs reproches, au 
milieu de ses instantes prières. A l'homme en qui il avait 
espéré, Montalembert jeta l'un des plus nobles appels qu'une 
âme ait jamais adressés à une autre âme (2). Il était trop tard, 
et ce fut en habits laïques que le prêtre, désormais séparé de 
l'Église, reçut les messagers qui lui furent envoyés. 

Dans le grand bruit des querelles, la défection du Père 
Hyacinthe ne fut qu'un épisode. Quand l'émoi se fut calmé, 
les polémiques reprirent. Le 10 octobre 1869, le Correspon- 
dant, en une longue étude, entreprit de développer les vues, 
les espérances de ses amis. L'article était éloquent, réservé 
bien plutôt que téméraire, et respirait l'entier dévouement, 
l'entière obéissance au Saint-Siège. Les plus grandes har- 
diesses n'allaient pas au delà de quelques vœux pour la pério- 
dicité des Conciles, pour une participation plus large des 
évéques dans le gouvernement de l'Église, pour un recrute- 
ment moins exclusif des congrégations romaines. Le souhait 
était exprimé que les catholiques, privés de leurs anciens pri- 
vilèges, retrouvassent leur influence « en prenant une part 
plus active dans l'usage des libertés générales » . Sur la ques- 
tion de l'infaillibilité, les rédacteurs (car l'article était le fruit 
d'un travail collectif), observaient une extrême prudence, et 
la seule supposition qu'ils écartaient comme indigne de l'Église 

(1) Cardinal Foulon, Vie de Mgr Darboy. p. 311. 

(2) Voir Vie de M. de Montalembert, par le P. Lecanuet, t. II, p. 450-452. 



52 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

et par conséquent impossible était celle d'un vote emporté par 
surprise ou prématurément formulé par acclamation. — Telle 
était Thumeur belliqueuse que les plus ardents virent, affectè- 
rent de voir en ce programme si modéré, un empiétement sur le 
concile futur. C'était au milieu d'un tumulte croissant que les 
évêques vaquaient aux préparatifs de leur départ. Au paisible 
enseignement des écoles ecclésiastiques ou des séminaires, 
s'était substituée une théologie ignorante et batailleuse qui 
s'arrogeait le droit déjuger, de condamner ou d'absoudre. On 
disputait dans les salons, dans les cercles, dans les associations 
pieuses, dans les sacristies, dans les parloirs des couvents. La 
presse indifférente ou irréligieuse ne laissait pas que de s'inté- 
resser fort à ces querelles; elle se répandait en toutes sortes 
de sophismes ou de joyeusetés impies, et du conflit des deux 
doctrines concluait à l'inanité de l'une et de l'autre. L'Univers 
avait, sous forme de souscription pour les frais du concile, 
organisé un vaste pétitionnement en faveur de l'infaillibilité. 
Chaque jour, dans ses colonnes, se publiaient les adhésions, 
accompagnées tantôt d'effusions pieuses, tantôt d'anathèmes 
ou d'injures. Ainsi se poursuivait un plébiscite moitié laïque, 
moitié ecclésiastique, le plus étrange de tous et non le moins 
périlleux. Touché de ces dangers, Mgr Dupanloup, qui jusque- 
là s'était contenu, signala avec son ordinaire ardeur, l'incon- 
venance des manifestations. Veuillot répliqua. Le prélat reprit 
la plume. On atteignit de la sorte la fin de l'automne. Déjà la 
plupart des évêques étaient réunis à Rome. 



III 



Le jour du 8 décembre, fut l'un des plus solennels dans 
l'histoire de l'Église. Ce jour-là s'ouvrit le vingtième concile 
oecuménique. Jamais plus imposant spectacle n'avait ébloui les 
regards et pénétré jusqu'aux âmes. Le lieu de l'assemblée 
était la basilique de Saint-Pierre. Bramante et Michel-Ange 
avaient fourni le décor, et tout ce que l'art a de plus magni- 



LE CONCILE. 53 



fique s'unissait à ce que la religion a de plus sacré. Au dehors, 
la pluie, poussée en rafales par la bise d'hiver, venait battre 
les murailles du temple; au dedans, tout était éclat, lumière, 
harmonie, et ce contraste semblait l'image de l'Eglise elle- 
même, radieuse et confiante dans la tempête. En une longue 
théorie, on vit, s'avançant sous le portique et chantant le 
Veni Creator, les évêques venus de tous les points du globe, 
ceux de l'Europe, ceux de l'Orient, ceux du continent nou- 
veau, enfin les vicaires apostoliques, pasteurs aux diocèses 
encore indécis, et qui, en leur appareil plus humble, repré- 
sentaient l'Eglise dans sa royale pauvreté. Puis, tout un céré- 
monial s'accomplit qui rappelait les temps anciens, mais des 
temps si éloignés, si perdus de vue, qu'aucune nouveauté 
n'eût eu l'attrait de ces choses antiques. Cependant tous les 
yeux se tournaient vers Pie IX, et l'on ne se lassait pas d'ad- 
mirer le dessein de la Providence qui avait choisi pour affermir 
la puissance spirituelle du pontife, les jours mêmes où toute 
puissance visible lui échappait. 

Quand on se fut bien rassasié de ces pompes, la curiosité 
publique changea d'objet, et le principal souci fut de discerner 
les tendances qui prévaudraient dans le concile. Les mêmes 
divisions qui avaient partagé le monde partageraient aussi 
l'assemblée des évêques. Au premier plan apparut la question 
de l'infaillibilité, question dominante, et au point d'effacer 
toutes les autres 

Dès le 3 janvier, les partisans de la définition proposèrent à 
leurs collègues la signature et le dépôt d'un Postulatum, décla- 
rant que « l'autorité du pontife romain est souveraine et par 
suite infaillible lorsque, usant du pouvoir apostolique, il pro- 
nonce sur les choses de la foi et des mœurs, et enseigne ce 
qui doit être cru et tenu, ce qui doit être rejeté et condamné» . 
Il était aisé de prévoir que les adhésions ne manqueraient pas. 
On n'ignorait point les sentiments du Saint-Père; et les fami- 
liers du Vatican affirmaient avec ardeur ce que le Pape lui- 
même dédaignait de déguiser. La propagande s'autorisait 
d'une considération qui levait tous les scrupules; il ne s'agis- 
sait pas d'affirmer des maximes nouvelles ou contestées, mais 



54 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de consacrer une croyance presque universelle. A Saint-André 
délia Y aile, pendant les fêtes de l'Epiphanie, Mgr Pie ne 
jugea point prématuré de développer dans la chaire la thèse 
que le concile n'avait point encore abordée; puis, par une 
allusion très transparente aux catholiques libéraux, il parla de 
* ces deux ou trois fausses lueurs qui avaient, en ce siècle, égaré 
les hommes et troublé la vue, même des plus sages (1). » Dans 
ce temps-là même, la doctrine formulée par le Postulatum 
trouva en France, en la personne de dom Guéranger, un 
défenseur que nul n'eût surpassé. En son livre sur la Monar- 
chie pontificale, le savant bénédictin épuisa, en quelque sorte, 
la controverse, tant il poussa à fond les arguments! Le parti 
infaillibiliste avait, d'ailleurs, ses gros bataillons : c'étaient les 
évêques d'Espagne et d'Italie; c'étaient aussi les vicaires 
apostoliques, peu versés dans les débats théologiques, mais 
simplistes à la manière des hommes d'action, et se reposant 
filialement sur Pie IX comme sur le représentant même du 
Christ. Bientôt le Postulatum réunit quatre cent dix-neuf 
signatures. 

Cet empressement dépassait toutes les craintes du parti con 
traire. Un contre- postulatum fut rédigé qui recueillit environ 
cent trente adhésions. En cette grande inégalité, les évêques 
hostiles à la définition, très considérables, en général, parle 
savoir, le crédit, l'importance de leurs sièges, s'efforcèrent de 
suppléer à leur petit nombre par leur étroite union. Les Fran- 
çais prirent coutume de se rassembler tantôt au palais Sal- 
viati, chez le cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, 
tantôt via Condotti, chez l'archevêque de Paris. Les princi- 
paux étaient Mgr Ginouilhac, renommé pour sa science théo- 
logique, Mgr Dupont des Loges, évêque de Metz, personnage 
du caractère le plus austère et de la plus haute vertu, enfin 
Mgr Dupanloup. A ces réunions se montrait parfois Mgr de 
Mérode, très avancé dans l'intimité de Pie IX, mais dominé 
par une crainte fort vive : celle qu'en alourdissant le joug de 
la foi, on ne poussât vers le schisme les peuples de race ger- 

(1) OEuvrcs du cardinal l J ie. t. VI, p e 575. 



LE CONCILE. 55 

manique (l). Les plus résolus dans l'opposition étaient les 
Allemands. On désignait parmi les plus notables Mgr Haynald, 
archevêque de Golocza; Mgr Hefelé, évêque de Rottem bourg, 
Mgr Strossmayer, évêque de Sirmium, Mgr Ketteler, évêque 
de Mayence, le cardinal de Schwarzenberg, archevêque de 
Prague, le cardinal Rausscher, archevêque de Vienne. Après 
de longs et pénibles efforts, un comité international fut créé, 
qui concentrerait la résistance. En dehors de ce groupe, un 
autre groupe, s'était formé, qu'on eût pu désigner sous le nom 
de tiers parti, et qui, sans toucher à la théologie, visait à 
gagner délai sur délai, à ajourner les questions irritantes, à 
trouver des formules mitigées : ainsi agissait Mgr Forcade, 
évêque de Nevers, et surtout le cardinal de Bonnechose. — 
Cependant, la condition de tous ces prélats ne laissait pas que 
d'être embarrassante. Ce qui les troublait le plus, ce n'était 
pas l'infaillibilité, car ils y croyaient presque tous, mais c'étaient 
les tendances générales dont le Postulatum récent semblait 
l'indication. Sur l'unique question jusqu'ici agitée, quelles 
autres questions ne se grefferaient-elles pas? Dans cet esprit, 
on notait tous les indices qui semblaient révéler dans le gou- 
vernement pontifical l'arrière-pensée de restreindre les attri- 
butions de l'assemblée : le Saint-Père avait désigné lui-même 
tous les officiers du concile; toutes les commissions avaient 
été nommées sous son inspiration; aucun procès-verbal des 
séances ; aucun droit de faire imprimer les discours pronon- 
cés; il n'était pas jusqu'aux dispositions acoustiques de la salle 
qui ne rendissent la discussion malaisée. Déjà les plus pessi- 
mistes se prenaient à redouter une centralisation excessive 
dans les affaires ecclésiastiques et prédisaient la prépotence 
de quelques cardinaux ou prélats, tous Italiens, qui exerce- 
raient, en fait, la plénitude du pouvoir spirituel. Tels seraient, 
disait-on tout bas, les fruits du concile. Une appréhension 
plus vive encore était celle des conflits qui pourraient surgir 
entre la société laïque et la société religieuse. Les doctrines 
du Syllabus ne seraient- elles pas reprises et décidément 

(1) Besson, Vie de Myr de Mérode., p. 280. 



50 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

imposées aux fidèles? Puis on craignait des représailles, et 
qu'en fin de compte l'État ne se séparât de l'Église. — De ces 
prévisions alarmées naissait une sorte de malaise dont on 
retrouve l'expression, même dans la correspondance des pré- 
lats les plus modérés. Le 12 janvier, Mgr de Bonnechose écri- 
vait : « Je suis très préoccupé de la tournure que prend le 
concile... je crains un avortement qui serait un abaissement 
pour l'Église, un triomphe pour ses ennemis (1). » Le 31 jan- 
vier, il allait jusqu'à hasarder l'idée d'une suspension de 
l'assemblée : « Ce serait, ajoutait-il, un remède extrême et 
plein d'inconvénients. » Le 10 février, il consignait de nouveau 
ses doléances dans son Livre-J Gurnal : « On n'avance guère, 
écrivait-il; les esprits s'échauffent au lieu de se calmer. Il me 
semble que nous sommes embarqués pour une navigation dif- 
ficile, sur un navire agité par les flots et où tout le monde a le 
mal de mer. » Dans la correspondance du grave évêque de 
Metz, on trouve les mêmes appréciations soucieuses. Le 
17 janvier, en une lettre au comte de Ghambord, il s'exprimait 
en ces termes : « Je dois vous confier, monseigneur, que je ne 
suis pas sans tristesse. Humainement parlant, le concile ne 
semble pas devoir répondre à l'espérance universelle. On 
attend beaucoup de cette solennelle assemblée, et jusqu'à 
présent, je n'aperçois rien qui fasse présager de grandes choses 
et de grands résultats (2). » Un peu inquiets du présent, 
inquiets surtout pour l'avenir, les évêques de l'opposition, 
ceux du tiers parti, tâtonnaient de tous côtés pour trouver un 
point d'appui. Le cardinel Antonelli « comprenait, mais répu- 
gnait à agir. » Dans l'entourage du Saint-Père, « on craignait 
par-dessus tout de dire au Pape ce que l'on s'imaginait devoir 
lui déplaire (3). w Le Pape, quand on parvenait jusqu'à lui, se 
montrait bon, accueillant, prêt à tout écouter. Mais il était 
notoirement acquis au parti contraire. En ces conjonctures, une 
influence modératrice pourrait s'exercer, à savoir celle des 
gouvernements, celle de la France surtout, qui puisait dans 

(1) Livre-Journal. {Vie du cardinal de Bonnechose, t. II, p. 108.) 

(2) Voir Vie de Mgr Dupont des Loges, par M. l'abbé Klein, p. 239-241. 

(3) Livre-Journal du cardinal de Bonnechose. 



LE CONCILE. 57 

sa longue protection le droit d'être écoutée. Cette pensée 
même laissait les évêques fort perplexes. A certains moments 
ils l'accueillaient, puis ils la repoussaient avec scrupules, 
presque avec remords. Tout appel à la puissance séculière 
paraîtrait tentative d'intimidation vis-à-vis du Saint-Siège, et 
ils ne se fussent point pardonné l'ombre d'une pression mal- 
séante sur Pie IX qu'ils aimaient, qu'ils vénéraient et qu'ils se 
désespéraient de contredire et d'attrister. 



IV 



Pendant toute l'année 1889, le gouvernement français (et 
c'était celui dont la conduite entraînerait les puissances catho- 
liques) avait persisté dans l'attitude expectante que nous 
avons décrite. Au mois d'avril, comme le prince de Hohenlohe, 
premier ministre de Bavière, avait proposé une conférence 
européenne pour conjurer les dangers que le concile pourrait 
faire courir aux idées modernes, le projet était demeuré sans 
suite. Au mois d'octobre, une instruction diplomatique, pré- 
parée par M. de la Tour d'Auvergne, avait résumé, à l'usage 
Je notre ambassadeur à Rome, les vues du cabinet impérial. 
La dépêche désapprouvait par avance toute résolution dont 
l'objet serait d'accroître démesurément les prérogatives du 
pontife romain : elle rappelait les orages jadis soulevés par le 
Syllabus et co»seillait qu'on se gardât de maximes trop abso- 
lues : elle exprimait enfin le souhait que l'élément italien fût 
moins prépondérant dans le gouvernement de l'Église. 11 n'y 
avait point lieu de douter que plusieurs de ces suggestions 
dussent être peu agréables à Pie IX. Mais les avis étaient for- 
mulés avec un si grand accent de loyauté respectueuse qu'aucun 
froissement durable n'en pouvait résulter. A quelque temps 
de là, le 29 novembre, l'Empereur, en ouvrant la session légis- 
lative, tint à effacer, par de gracieuses paroles, toute trace de 
déplaisir. « De la réunion de tous les évêques de la catholi- 
cité, on ne doit attendre, dit-il, qu'une œuvre de sagesse et 
de conciliation. » 



58 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

C'est sur ces entrefaites qu'avait été formé le cabinet du 
2 janvier. Le ministère des relations extérieures avait été, 
comme on l'a dit, confié au comte Daru. C'était un catholique 
très dévoué à l'Eglise. Cette sollicitude pour les intérêts reli- 
gieux eût dû rendre plus aisés et plus cordiaux les rapports 
avec la cour de Rome. Toutes choses étant renversées, ce fut 
le contraire qui arriva. 

Cette singularité s'explique par les divergences qui sépa- 
raient en ce temps-là les âmes les plus chrétiennes. De part et 
d'autre on discutait avec ardeur et, pour tout dire, sans grande 
chance de s'entendre, les uns se fondant sur la théologie pure 
qui n'admet pas les transactions, les autres sur la politique 
qui ne vit que de compromis. Les amis de M. Daru étaient 
M. de Montalembert, le prince de Broglie, M. Gochin. Le 
journal qu'il patronnait était le journal le Français. Fils d'un 
haut dignitaire du premier Empire, il avait en outre grandi 
dans le respect du Concordat; et plus exclusif en cela que ses 
amis politiques et religieux, il n'imaginait rien en dehors des 
maximes que cet acte avait consacrées. Pour employer l'ex- 
pression du temps, il était un catholique libéral, ce qui, aux 
yeux de certains esprits échauffés, semblait alors pire que de 
n'être point catholique du tout. Appelé aux affaires, le nou- 
veau ministre jugea que son devoir de bon Français et de 
chrétien clairvoyant était de venir en aide aux évêques de la 
minorité. Ainsi fit-il, et sans mesurer peut-être tous les 
embarras dans lesquels il se jetterait. 

Ce n'est pas qu'au début il n'ait observé une extrême pru- 
dence. Dans une note trouvée parmi ses papiers et où il trace 
le programme de sa tâche, nous lisons ces mots : « Ne pas nous 
mêler du concile, mais prendre garde que la popularité du 
Saint-Père ne soit en souffrance si certaines questions sont 
agitées. » La première dépêche adressée le 10 janvier à notre 
ambassadeur à Rome, M. de Banneville, se ressentit de cette 
réserve. On y trouve un éclatant hommage au concile et à 
Pic IX lui-même : « Ce que nous avons à cœur, ajoutait le 
ministre, c'est le maintien entre l'Eglise et l'Etat de ces bons 
rapports, de cette confiance mutuelle, nécessaires à la paix des 



LE CONCILE. 59 

consciences comme au repos de la société. » Tout au plus for- 
mulait-il quelques avis respectueux sur le danger de susciter 
d'inopportunes controverses. — Le lendemain, 11 janvier, au 
Sénat, M. Rouland, l'un des derniers tenants du vieux gallica- 
nisme, interpella le Cabinet : « Les nouveaux ministres sont-ils 
hien résolus, comme leurs prédécesseurs, à repousser tous 
les empiétements du pouvoir religieux sur le pouvoir civil? » 
Autant la question était péremptoire, autant la réponse fut 
mesurée. M. Daru lut sa dépêche de la veille. Pour le reste, il 
jugea tout débat prématuré : « Car, observait-il avec finesse, 
on ne sait jusqu'ici rien du concile, si ce n'est par ceux qui n'y 
assistent point. » Puis, il termina par ces mots très propres à 
rassurer et à réjouir les catholiques : « La France, qui veut 
qu'on respecte sa liberté, entend respecter aussi la liberté de 
l'Église. » 

Sur ces entrefaites, on connut le Postulatum et les adhésions 
qu'il recueillait. C'est alors qu'on put saisir chez le ministre 
des Affaires étrangères les premiers signes d'inquiétude ou 
d'irritation : « La question de l'infaillibilité, écrivait-il le 17 jan- 
vier, rentre dans le domaine de la foi plutôt que dans le 
domaine propre des intérêts laïques... Cependant, ajoutait-il, 
nous croirions manquer à notre devoir d'ami et d'allié fidèle 
de l'Église si nous n'avertissions pas le Saint-Siège du trouble 
qui déjà se répand dans les esprits. » A la suite de ces consi- 
dérations se répétaient tous les arguments tant de fois déve- 
loppés par les catholiques libéraux. — Ces réclamations n'ayant 
obtenu que d'évasives réponses, M. Daru renouvela ses plaintes 
en une seconde dépèche où il passait insensiblement du ton 
de la prière à celui de la remontrance : « J'ai peu de pen- 
chant, écrivait-il le 1 er février, pour l'intervention des gou- 
vernements dans les affaires de l'Église, mais ce sentiment 
de respect ne va pas jusqu'au point de m'interdirc à moi-même 
le droit de présenter les observations qui me semblent utiles. » 
La question de l'infaillibilité qui apparaissait le 17 janvier 
comme une question purement religieuse prenait, dans la 
dépêche du 1 er février, un nouvel aspect. Par un raisonnement 
plus subtil que solide, on arrivait à la considérer comme ques- 



00 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

tion mixte. « Proclamer l'infaillibilité personnelle et séparée du 
Pape, disait M. Daru, c'est changer la condition des évêques; 
or cette condition est réglée par le Concordat. » Le ministre 
des Affaires étrangères touchait à un péril plus réel quand il 
signalait l'effervescence de l'opinion en Autriche et en Alle- 
magne, quand il évoquait, à titre de perspective plus ou moins 
lointaine, la séparation de l'Eglise et de l'État. Il terminait par 
des assurances qui, sous sa plume, n'étaient pas suspectes : 
« Nous agissons dans l'intérêt de l'Église, de la France, de la 
liberté (1). » 

Jusqu'ici ces dépêches laissaient percer des divergences, 
non de vrais désaccords. Tout à coup, une indiscrétion de la 
presse transforma en controverse très vive ce qui n'était que 
dissentiment. 

Le 10 février, la Gazette d Âucjsbourg publia les canons d'un 
schéma ou projet de constitution sur l'Eglise, schéma qui avait 
été distribué le 21 janvier aux Pères du concile. Ce document 
ne touchait point à l'infaillibilité pontificale et, en la plupart 
de ses dispositions, se rapportait aux matières spirituelles. En 
revanche, quelques-uns des canons, et très spécialement les 
derniers, reproduisaient la théorie du pouvoir indirect du spi- 
rituel sur le temporel. Il y était dit que l'Eglise a le pouvoir, 
non seulement de diriger par des conseils et par la persuasion, 
mais aussi d'ordonner par des lois et de contraindre par des 
jugements et des peines salutaires les pécheurs et les 
rebelles (2). On condamnait cette maxime, que l'Eglise n'est 
pas une société parfaite et doit être assujettie à la domination 
séculière (3). On établissait le droit de l'Église à se prononcer 
sur la moralité de tous les actes dans la vie publique et sociale, 
et on niait qu'aucune autorité civile pût rendre licite ce que le 
droit divin ou ecclésiastique aurait prohibé (4). On proclamait 
que les lois de l'Église puisent toute leur force obligatoire en 
elles-mêmes, en dehors de toute sanction, de toute confirma- 

(1) Papiers de M. le comte Daru 

(2) Canon XII. 

(3) Canon X. 

(4) Canon XX 



LE CONCILE. 61 

tion séculière (I). On affirmait enfin que tout pouvoir était une 
émanation de Dieu, et ne pouvait exiger l'obéissance qu'en 
vertu des lois de Dieu (2). 

En formulant ces propositions, le Saint-Siège professait-il 
une nouveauté? 11 y aurait eu, à le croire, quelque naïveté ou 
quelque ignorance. Au fond, cette doctrine était celle qu'à 
toutes les époques, l'Église avait enseignée. Pouvait-elle ensei- 
gner autre chose? Dépositaire de la vérité intégrale, c'est- 
à-dire de toutes les vérités qui dominent et ce monde et 
l'autre, n'avait-clle pas, par essence, la plénitude des droits 
comme elle avait la plénitude des lumières? Moitié par con- 
sentement volontaire, moitié par nécessité matérielle, elle 
avait été amenée, au cours des temps, à s'accommoder aux 
milieux très divers où Dieu l'appelait à vivre, à reconnaître un 
état de fait très différent de la législation idéale. De là des 
tolérances très sages, des transactions très salutaires; de là des 
accords qui avaient pratiquement délimité les deux domaines, 
celui de la puissance civile, celui de la puissance religieuse. 
En dépit de ces tempéraments, l'Église, tout en voilant ses 
prérogatives, avait souci que la notion ne s'en perdît pas. A de 
longs intervalles, et comme pour interrompre la prescription, 
elle prenait soin de les proclamer, et de déployer au-dessus 
des lois contingentes le code des vérités éternelles. C'est à un 
dessein de cette sorte qu'on pouvait attribuer le schéma 
divulgué par la Gazette d'Augsbourg. Voici pourtant en quoi 
résidait l'innovation, l'innovation considérable, grosse peut- 
être de dangers : si le schéma était adopté, le résultat serait 
d'imposer sous peine d'hérésie des maximes qui jusque-là 
n'avaient été que l'enseignement commun. 

Quelles que fussent les doctrines traditionnelles, cette sorte 
de rappel au droit idéal résonna désagréablement aux oreilles 
de la société laïque. Les maximes en faveur dans le monde 
moderne et introduites dans les constitutions politiques étaient 
si semblables aux principes condamnés par le schéma que le 



(1) Canon XXI. 

(2) Canon XVIII. 



62 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

publie et les gouvernements curent peine à ne pas se sentir 
atteints. Tout d'abord on essaya de révoquer en doute l'infor- 
mation. Comme aucun démenti ne venait, soit de la noncia- 
ture, soit de la secrétairerie d'État, il fallut renoncer à l'espoir 
que le document fût apocryphe. La question de l'infaillibilité 
relevait du domaine de la théologie, et, à toute rigueur les 
gouvernements pouvaient l'ignorer. Tout autre était le schéma 
sur l'Eglise. Par ses propositions, par les dernières surtout, il 
confinait aux plus graves problèmes qu'agitent la politique et la 
morale humaines. Mais que faire? Fallait-il garder la réserve 
dans laquelle on s'était jusque-là fixé? Au contraire, l'heure 
était-elle venue d'intervenir? Dans les conseils de l'Empereur, 
l'une et l'autre conduite avait ses avocats. 

L'abstention avait son défenseur en M. Emile Ollivier. En 
1868, en 1869, il avait, comme député, exhorté le gouverne- 
ment à paraître ignorer les questions conciliaires. Plusieurs 
motifs l'affermissaient dans sa conviction. La séparation de 
l'Eglise et de l'État lui apparaissait comme la condition de 
l'avenir : quel meilleur moyen d'acclimater ce régime dans 
la société civile, et d'y habituer l'Église elle-même, que d'ob- 
server dans les affaires religieuses la plus respectueuse réserve 
alors que tout semblait conviera l'intervention! La politique 
conseillait la même attitude. Formuler des avertissements com- 
minatoires vis-à-vis d'un souverain désarmé serait peu géné- 
reux; chuchoter des avis dépourvus de sanction serait peu 
digne de la France. L'état des institutions françaises permet- 
tait de pratiquer sans danger la plus large tolérance : sous 
l'ancien régime, les décrets du concile eussent été appelés à 
entrer dans la législation séculière; de là des conflits; le 
monde moderne n'avait rien laissé subsister de pareil, et la 
société civile, si jamais elle était contrainte à se défendre* 
n'aurait, pour demeurer maîtresse de ses destinées, qu'à invo- 
quer la force de ses propres lois. Une dernière considération 
poussait M. Emile Ollivier à se montrer fort circonspect. 
« En cas d'ingérence, disait-il, quels seront nos alliés dans 
l'assemblée conciliaire sinon les membres de la minorité? 
Mais au premier signe d'une lutte aiguë, un mot, un seul mot 



LE CONCILE. 63 

de Pie IX les désarmera. Il arrivera donc que nous aurons 
contre nous, et les évêques qui se disent libéraux, et par sur- 
croît tous ceux qui se glorifient de ne pas l'être. » 

Tout autre était le ministre des Affaires étrangères. Indépen- 
dant de toute foi dogmatique, AT. Emile Ollivicr puisait dans 
son indifférence une sérénité facile. Catholique zélé, M. Daru 
sentait ses agitations s'accroître. Les tendances générales du 
concile l'avaient mis en éveil : le Postulalum sur l'infaillibilité 
l'avait inquiété : le schéma sur l'Eglise achevait de le troubler. 
De Rome lui arrivaient des fragments de mémoires, des bribes 
de lettres, des faits divers, sans qu'il pût discerner quelle était 
la part de l'exagération et celle de la vérité. De science théolo- 
gique un peu courte, il s'avançait à tâtons à travers de demi- 
ténèbres, quoique avec l'entière droiture du chrétien qui 
s'émeut surtout pour sa foi. Les écrits mêmes de ses amis 
étaient trop empreints de passion pour qu'il y puisât beaucoup 
de lumières. L'un des derniers qui avaient attaqué la majorité 
conciliaire était le bon et respectable P. Gratry, éloquent 
comme toujours et prompt aux grandes envolées, mais d'éru- 
dition un peu hasardée, et plus excité qu'il ne convient à un 
saint. D'Allemagne arrivait la voix du chanoine Dœllinger, voix 
irritée et disputeuse, avec des accents qui présageaient la 
révolte. Cependant, au faubourg Saint-Germain et dans le 
milieu habituel où vivait M. Daru, une influence dominait, 
celle de Montalembert. De plus en plus courbé sous les infir- 
mités, cet homme illustre rassemblait les restes de ses forces 
pour dénoncer les dangers qui, disait-il, menaçaient l'Église- 
Une certaine excitation maladive prêtait, par intervalles, à ses 
entretiens ou à ses lettres des formes exaspérées. Un souci 
surtout l'absorbait. Dans l'évolution où se laissaient emporter 
les catholiques, il s'appliquait avec véhémence à dégager sa 
responsabilité : oui , jadis il avait voulu , servi , propagé , 
l'ultramontanisme, mais jamais celui qui aspirait à triompher. 

M. Emile Ollivier n'avait ni le titre ni les fonctions de prési- 
dent du Conseil, en sorte que le comte Daru ne relevait que de 
l'Empereur. Le 20 février, le ministre des Affaires étrangères 
communiqua à ses collègues, après l'avoir fait approuver par 



(H HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

le souverain, une dépêche destinée à M. de Banneville. Sur le 
fond des choses, l'approbation fut unanime. Le garde des 
sceaux lui-même, bien que très pénétré du danger de telles 
ingérences, ne formula point d'objections fondamentales : il 
se borna à proposer divers remaniements qui furent opérés 
dès le lendemain (1). La dépêche commençait par rappeler le 
document publié par la Gazette d'Augsbourg : « De pareilles dis- 
positions, poursuivait M. Daru, ne sont pas autre chose que la 
consécration de l'autorité suprême de l'Église sur la société 
civile, que la subordination absolue de tous les pouvoirs poli- 
tiques à la papauté proclamée infaillible. » Le ministre conti- 
nuait en ces termes : a Nous ne pouvons attendre le moment 
où ces projets seront devenus des décisions. Alors en effet, il 
serait trop tard, puisque tous les évêques, tous les prêtres de 
la catholicité seraient tenus en conscience d'enseigner ces 
doctrines du haut de la chaire. » M. Daru n'allait pas jusqu'à 
réclamer explicitement l'admission d'un ambassadeur spécial 
dans l'assemblée conciliaire. Mais il concluait en exprimant le 
vœu formel que le gouvernement français reçût communica- 
tion des projets qui touchaient aux matières mixtes : aucun 
vote définitif ne devrait intervenir avant que le cabinet impé- 
rial, soit par lui-même, soit par ses représentants, n'eût eu le 
temps de formuler ses observations. 

En précisant ces demandes, M. Daru se défendait de toute 
pression sur le concile. En une sorte de mémoire manuscrit 
qu'il écrivit plus tard pour la justification de son ministère, 
il a résumé en ces termes l'instruction du 20 février : « Ma 
dépêche pouvait se traduire ainsi : délibérez en toute liberté, 
seulement écoutez-nous. » La cour de Rome écouterait-elle? 
11 semble que le dessein ait été de poursuivre les travaux du 
concile sans grand souci de l'autorité séculière. Dès le com- 
mencement de mars, un chapitre nouveau, relatif à l'infailli- 
bilité pontificale, fut intercalé dans le schéma de Ecclesia. « La 
rédaction proposée au concile, mandait le marquis de Banne- 



(1) Négociations avec la Cour de Rome a propos du concile, par M. le comte 
Daru. [Papiers de M. le comte Daru.) 



LE CONCILE. 



ville, contient, au dire des juges les plus compétents, l'affir- 
mation de la doctrine infaillibiliste dans le sens le plus 
absolu (1). » Fallait-il voir dans cette motion une sorte de défi 
à la France? Interrogé par M. de Bannevillc, le cardinal 
Antonelli répudia avec beaucoup d'énergie toute intention 
pareille : il n'y avait là, disait le secrétaire d'Etat, qu'une 
simple coïncidence, et le concile avait suivi Tordre normal de 
ses travaux. — Cependant, comme la communication du 
20 février demeurait sans réponse, M. Daru jugea utile un 
nouvel exposé de ses vœux. Le 10 mars, il rédigea une seconde 
dépêche. Le premier soin était de démentir une rumeur pro- 
pagée par les journaux. Certaines feuilles publiques prêtaient 
au gouvernement le projet de peser sur le Saint-Siège par la 
menace de retirer le corps d'occupation. Très noblement, 
ML Daru protestait contre un pareil dessein : « Il n'y a, disait-il, 
et il n'y aura jamais dans nos paroles ou dans nos actes ni 
menaces ni atteinte à la dignité du concile. "Ayant parlé de la 
sorte, le ministre reprenait les arguments développés trois 
semaines auparavant. Il rappelait que l'article 16 du Concordat 
conférait au chef de l'État français tous les droits qui avaient 
appartenu jadis aux rois de France; or, le droit de se faire 
représenter aux conciles avait toujours été reconnu au profit 
des princes, sous l'ancienne monarchie. Par ce raisonnement 
M. Daru semblait préparer la Cour de Rome à recevoir un 
ambassadeur spécial; mais cette fois encore, il laissait percer 
ses désirs plutôt qu'il ne les formulait expressément. Il pour- 
suivait en désavouant toute immixtion jalouse. Il se bornait 
à demander que le gouvernement français fût appelé comme 
témoin dans le concile et pût, à ce titre, édifier les mem- 
bres de l'assemblée sur les sentiments de la société laïque. 
Tout ce que nous désirons, disait-il, c'est être « entendus sur 
des sujets qui touchent à l'ordre politique et civil et qui 
peuvent fournir demain la matière d'un enseignement professé 
et répandu partout (2) » . 



(1) Dépêche du marquis de Banneville au comte Daru, 9 mars 1870. 

(2) Correspondance inédite de M. le comte Daru. 



66 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Comme cette dépêche arrivait à Rome, un grand deuil 
frappa l'Église et la France. Le 13 mars, on apprit que Monta- 
lembert venait de mourir. Il luttait, depuis plusieurs années 
contre un mal incurable. Mais son âme maîtrisait la souf- 
france, et attentif à utiliser les moindres intervalles de ses 
crises, il ne cédait à la douleur physique rien de ce qu'il 
pouvait lui ravir. Sous la menace permanente de la mort, il 
lisait, causait, méditait avec une entière liberté desprit, et par 
un miracle d'énergie, de sérénité sur son propre sort, d'amour 
pour son pays et son Eglise, suivait avec le même intérêt pas- 
sionné tout ce qu'il avait la certitude de quitter bientôt. La 
veille du jour suprême, il reçut suivant l'usage, à demi couché 
sur sa chaise longue, ceux qui vinrent le visiter en son appar- 
tement de la rue du Bac. Avec son habituelle éloquence, il 
parla du concile, de la religion, de la France. Il ne paraissait 
pas plus atteint qu'à l'ordinaire; et, le danger étant de toutes 
les heures, l'inquiétude s'était amortie par sa durée même 
Pourtant l'un des amis qui le quittèrent vers le soir, eut, en 
recevant son étreinte, la sensation que sa main était plus froide 
que de coutume et comme déjà glacée. 11 écrivit encore deux 
lettres, puis lut longtemps, la lecture ayant toujours été la 
passion de cet esprit chercheur et curieux. La nuit se passa 
avec la monotonie de toutes les nuits, en des alternatives de 
douleurs et de sommeil agité. Au réveil, il sembla que les 
forces fussent un peu revenues. C'était un dimanche. Le 
malade prit son livre d'heures. La prière qu'il commença ne 
devait point s'achever ici-bas. Tout à coup il porta les mains à 
la poitrine : « Mon Dieu, mon Dieu! » murmura-t-il. Puis il 
perdit connaissance. Une demi-heure après, tout était fini. 

De la rue du Bac, la nouvelle se répandit dans le faubourg 
Saint-Germain, puis dans Paris. L'émotion fut extrême, non 
dans les masses (car jamais celui qui venait d'expirer n'avait 
été populaire), mais en tous ceux qui s'intéressaient aux idées. 
L'impression s'accrut par l'heure où ce grand homme dispa- 
raissait. On était au moment le plus aigu des discussions con- 
ciliaires, et comme, tout mourant qu'il était, Montalembert 
dépassait en ardeur les plus jeunes, il sembla qu'il tombait en 



LE CONCILE. 67 

plein combat. Le 16 mars fut le jour des funérailles. Tous les 
clients de Montalembert étaient là, et les religieux pour qui 
il avait réclamé le droit commun dans la patrie, et les mem- 
bres des anciennes Assemblées avec qui il avait revendiqué la 
liberté, et les pauvres en qui il avait honoré limage du Ghrisl. 
Entre toutes les causes, Montalembert avait surtout aimé les 
causes vaincues : autour du prince Czartorisky, on remarquait, 
reconnaissables à leur schapzka, les délégués des écoles polo- 
naises. A celui qui avait écrit la Nation en deuil, les proscrits 
payaient le dernier hommage. Le cortège se dirigea vers le 
cimetière de Picpus, sans que les rafales d'une pluie battante 
en éclaircissent trop sensiblement les rangs. Devant le caveau 
funèbre, aucun discours, le défunt ayant demandé que « les 
prières de l'Eglise fussent les seules et les dernières pro- 
noncées sur son tombeau » . Ce qu'aucune parole publique 
n'exprima, se gravait dans toutes les mémoires. On ne son- 
geait point à l'illustre mort sans rappeler la fière bonne grâce 
de son accueil, la vibrante ardeur de sa pensée, la vivante 
chaleur de sa parole. Dans ses écrits ou dans ses discours, la 
critique eût aisément relevé des invectives contradictoires, des 
excès dans l'éloge ou dans les condamnations; cette âme, 
impétueuse, tout en dehors, la moins calculatrice du monde, 
n'avait point toujours échappé aux imprudences de l'extrême 
sincérité. Les taches, les variations mêmes s'absorbaient dans 
une forte et harmonieuse unité qui était comme la marque 
supérieure de cette admirable vie. Gomme Montalembert 
entrait dans sa vingtième année, il avait vu l'Église de France 
timide encore par souvenir des anciennes persécutions, n'ima- 
ginant d'autre refuge que derrière le trône, et moins atten- 
tive à étendre la foi qu'à se faire pardonner les restes de son 
empire. 8a passion, son unique passion avait été de la relever 
de sa servitude. En gentilhomme, il s'en était fait le cheva- 
lier servant, et le premier en France avait répété le mot de 
saint Paul : Civis romanus sum ego. Là résidait l'impéris- 
sable originalité de la grande existence que Dieu venait de 
clore. A la vérité, dans les dernières années, une anxiété poi- 
gnante avait envahi l'âme de Montalembert. Il avait discerné, 



68 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

cru discerner, dans une portion du clergé, dans la papauté 
elle-même, des tendances vers la théocratie, vers la centrali- 
sation absolutiste; et, comme le scandale même lui paraissait 
moins haïssable que la dissimulation, il n'avait rien retenu de 
ses alarmes. La veille même de sa mort, une lettre de lui se 
colportait, fiévreusement frémissante, qui bafouait les adula- 
lions, les servilités du nouvel ultramontanisme, et qui procla- 
mait qu'aucune vénération, même celle envers le chef de 
l'Église, n'autorisait les formules ou les pratiques de l'idolâ- 
trie. Tous ces souvenirs anciens ou récents s'agitaient dans 
les cœurs, pendant que la pierre du sépulcre retombait sur 
la dépouille de ce « fils des Croisés » , le premier qui, depuis 
la Révolution, eût bravé les a fils de Voltaire » . Il ne parais- 
sait pas que les fils de Voltaire lui eussent tenu rigueur; plu- 
sieurs d'entre eux, et non des moins qualifiés, entouraient la 
tombe. Ceux qu'on appelait alors les catholiques libéraux, pleu- 
rèrent Montalembert comme un chef, comme un ami. Quand 
Mgr Dupanloup reçut à la villa Grazioli le télégramme fatal, 
la dépêche trembla longtemps dans sa main; puis silencieux, 
il se rendit à la chapelle des Sacramentines, afin d'apaiser par 
une longue oraison le trouble de son cœur. Comme on priait 
pour le mort à la maison des Jésuites de la rue de Sèvres, le 
De projundis commencé s'interrompit dans les sanglots. Du 
haut de la chaire de Notre-Dame, le Père Félix se fit l'inter- 
prète de la reconnaissance de l'Eglise. Veuiliot lui-même, cet 
adversaire passionné, se rappela, en face du trépas, les jours 
de l'ancienne union. Il encadra de noir le journal l'Univers, 
et à ces marques extérieures, ajouta son propre témoignage, 
mêlé de trouble et d'espoir, de reproche et d'attendrissement. 
Cependant la dernière lettre de Montalembert circulait clans 
Rome, et avait paru à Pie IX le fruit d'un orgueil voisin de 
la révolte. A la nouvelle du grand deuil, ses premières paroles 
furent rigoureuses jusqu'à la dureté. Gomme les amis du 
défunt voulaient célébrer à Sainte-Marie in Aracœli un service 
pour lui, il interdit la cérémonie, soit qu'il craignît une mani- 
festation peu séante, soit que, par une faiblesse dont les saints 
eux-mêmes ne sont pas exempts, il gardât sur le cœur quel- 



LE CONCILE. 69 

qucs traces d'irritation. Les jours suivants, le noble pontife 
se retrouva tout entier. A Sainte-Marie Transpontine, il com- 
manda lui-même une messe « en souvenir des anciens services 
rendus au Saint-Siège par le comte de Montalembert (1) »; il 
y assista dans une loge grillée, et longuement pria pour celui 
qui fut au dix- neuvième siècle l'un des plus magnanimes servi- 
teurs de son Eglise et de son pays. 

Tandis qu'on s'entretenait de Montalembert, les conseillers 
du Saint-Père achevaient d'élaborer la réponse à M. Daru. Ils 
l'élaboraient à loisir, en une disposition plus sereine que trou- 
blée, et avec la conviction qu'on aurait à traverser des 
embarras plutôt qu'à braver des périls. 

D'abord, les adversaires (pouvait-on même employer ce 
mot?), étaient des catholiques, c'est-à-dire des adversaires 
d'occasion, sur qui toujours on conserverait barre et qui, 
d'eux-mêmes, émousseraient leurs armes. Les ministres de 
Napoléon n'étaient point unis dans leurs vues. De plus en plus, 
M. Emile Ollivier s'affermissait dans l'abstention, et comme 
il était le moins dissimulé des hommes, il découvrait volon- 
tiers ses pensées. Un jour, il lui arriva de les développer devant 
ses collègues de la Chambre, M. Kolb-Bernard et M. Keller. 
Par cette voie, l'information parvint à Rome et y fut accueillie 
avec un grand allégement. Restait, il est vrai, l'Empereur, 
maître de retenir ou d'accentuer les remontrances. Ce qu'on 
pénétrait de ses dispositions, semblait rassurant. Sans doute il 
réprouvait les doctrines ultramontaines, et au seul nom du 
Syllabus s'effrayait. En dépit de ces préventions, le monarque 
avait trop ressenti les ennuis des affaires romaines pour y 
engrener de nouveau sa main. Quand on lui vantait les avan- 
tages de l'abstention, il ne laissait pas que déjuger bien sage, 
bien opportune, une conduite qui lui épargnerait de nouveaux 
embarras. M. Emile Ollivier, le principal conseiller de cette 
politique, excellait d'ailleurs à se faire écouter, et par son 
éloquence persuasive qui ne flattait pas, qui ne heurtait pas 
non plus, avait su gagner l'esprit et le cœur du maître. D'autres 

(1) Journal de Rome, 18 mars. 



70 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

avis, bien propres à impressionner, se joignaient à ceux du 
garde des sceaux. Vers ce temps-là, comme Napoléon recevait 
M. Guizot, l'entretien s'engagea sur les affaires du concile : 
« Sire, lui dit avec autorité le vieil homme d'État, il y a des 
difficultés qui n'existent que parce qu'on les accepte ; n'acceptez 
pas celle-là. — Vous avez raison, » répliqua l'Empereur. 

La cour de Rome était en fonds d'habileté pour exploiter 
lette condition favorable. La réponse se formula le 19 mars, 
en une dépêche du cardinal Antonelli au nonce. Dans ce docu- 
ment, on retrouvait la manière habituelle du secrétaire d'État 
de Pie IX : une courtoisie pleine de bonne grâce, une dignité 
aisée, une légère, très légère hauteur, une dextérité merveil- 
leuse à diminuer les difficultés en affectant de les ignorer, un 
art consommé à ne rien concéder tout en paraissant ne rien 
refuser. La dépêche débutait par une véritable effusion de 
reconnaissance. M. Daru avait proclamé, au nom de son gou- 
vernement, la volonté de respecter, de faire respecter la liberté 
du concile. Le cardinal prenait acte de la promesse : on n'avait 
jamais douté de la bonne volonté de la France ; mais quelle 
ne devait pas être la gratitude du Saint-Siège pour cette pro- 
tection infatigable qui durait depuis plus de vingt années ! 
Ayant parlé de la sorte, Antonelli arrivait à l'objet de la 
demande. Ici, son langage se nuançait d'une surprise infinie. 
Il ne comprenait pas, il ne lui était pas donné de comprendre 
l'impression ressentie par le ministre de l'Empereur. Un exposé 
suivait, plein de gravité, plein de force aussi, et où se résu- 
maient les maximes de l'Église. L'Église avait reçu de Dieu la 
sublime mission de conduire les hommes, soit individuelle- 
ment, soit réunis en société, à une fin surnaturelle. De là déri- 
vaient pour elle le droit et le devoir de connaître de la moralité 
et de la justice de tous les actes, soit intérieurs, soit extérieurs, 
dans leurs rapports avec les lois divines. Ainsi advenait-il que 
te jugement de l'Église, en portant directement sur la moralité 
de tous les actes, s'étendait indirectement à ces actes eux- 
mêmes. En ce sens, on pouvait dire que l'autorité de l'Empire 
dépendait de celle du sacerdoce, comme les choses humaines 
dépendent des choses divines, les choses spirituelles des choses 



LE CONCILE. 71 

temporelles. Telle avait été, continuait le cardinal, la tradition 
constante. Après avoir proclamé ces principes, la dépêche 
s'empressait d'en limiter l'application, et très nettement désa- 
vouait toute immixtion directe du pouvoir religieux dans les 
affaires politiques. « Celles-ci, écrivait le secrétaire d'Etat, 
d'après l'ordre établi par Dieu et d'après l'enseignement de 
l'Eglise elle-même, sont du ressort de l'autorité temporelle, 
sans dépendance d'aucune autre autorité. » Le sens du schéma 
étant ainsi précisé, Àntonelli arrivait à la doctrine de l'infailli- 
bilité. Il niait que cette doctrine, dût-elle être érigée en 
dogme, pût devenir une cause d'affaibkssement pour l'autorité 
épiscopale. Bien au contraire, en affermissant l'autorité en 
haut, on la consoliderait à tous les degrés. Ainsi s'exprimait le 
ministre du Saint-Père. Après avoir exposé de la sorte les vues 
de l'Église, Antonelli (et là se retrouvait une de ses habiletés) 
se gardait de conclure. La courtoisie interdisait de fermer la 
porte au représentant de la France; la prudence empêchait de 
la lui ouvrir. Attentif à éviter l'un et l'autre danger, le cardinal 
n'opposait aux demandes de M. Daru aucun refus positif. 
Seulement, il ne doutait pas, il ne voulait pas douter, que le 
gouvernement français, désormais éclairé, se garderait de toute 
insistance ultérieure ; et c'est sur ce ton tranquillement 
assuré que se terminait la dépêche. 

La réponse venue de Rome trouva à Paris le ministère plus 
que jamais divisé. M. Emile Ollivier persistait à déconseiller 
toute intervention, et cette opinion, désormais presque pu- 
blique, ne laissait pas que de lui valoir de nombreuses sympa- 
thies dans le clergé et parmi les fidèles : a II a un fonds très 
religieux, disait de lui Pie IX, » et l'excellent Pape ne lui repro- 
chait qu'une chose, c'étaient ses théories sur la séparation de 
l'Église et de l'Etat; encore avait-il soin d'ajouter avec indul- 
gence : « Ce sont des illusions de philosophe et de poète, et la 
pratique des affaires les dissipera bien vite (I). » Cependant 
M Daru se dépitait de n'être pas soutenu, d'être même contre- 
carré par son collègue, et entre la place Vendôme et le quai 

(1) Voir Emile Ollivier, l'Église et V État au Concile du Vatican, t. II, p. 202. 



71 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

d'Orsay s'échangeaient de petits billets qui, sous une forme 
courtoise, presque affectueuse, laissaient percer quelque irri- 
tation (1). Quelle que fût la différence entre la thèse et Yhypo- 
thèse, le ministre des Affaires étrangères ne pouvait se per- 
suader que le concile proclamât des principes, sans le dessein 
d'en poursuivre tôt ou tard l'application. Il entrevoyait, dans 
un avenir plus ou moins éloigné, une lutte entre la société 
religieuse et la société laïque. Dominé par cette crainte, il 
s'usait à chercher un moyen, à la fois respectueux et efficace, 
d'avertir, d'arrêter s'il se pouvait, la cour de Rome. Et il 
fallait, pour qu'il ne se décourageât pas, que sa conviction fût 
bien forte; car, en ses persévérants efforts, il courait risque 
de réunir contre lui, et les libres-penseurs qui railleraient son 
intervention, et les catholiques ultramontains qui ne seraient 
pas loin de s'en indigner. 

Le conseil des ministres délibéra de nouveau. On résolut de 
n'insister ni sur l'envoi d'un délégué extraordinaire, ni sur la 
communication des documents. Mais, sur les représentations 
du comte Daru, il fut décidé que les vues du gouvernement 
français seraient fixées dans un Mémorandum qui serait une 
réponse au dernier message pontifical et serait remis au Saint- 
Père, en sa qualité de président du concile. Ce Mémorandum, 
rédigé dans les premiers jours d'avril, répétait, avec quelques 
variantes de forme, les arguments déjà développés dans la 
dépêche du 20 février. « Nous demandons instamment à la 
sagesse du souverain pontife et des Pères du concile, écrivait 
M. Daru, d'écarter du schéma de Ecclesiâ tout ce qui, dans le 
texte publié et non désavoué, aurait, nous le croyons, les plus 
graves conséquences sur l'ordre légal et sur l'ordre social de 
tous les Etats de l'Europe... A moins de refuser aux mots leur 
sens naturel et vrai, on ne peut se soustraire à cette conviction 
que ce schéma aurait pour but et pour objet de subordonner 
dans le monde entier la société civile à l'empire du clergé. » 
Le ministre des Affaires étrangères ne niait pas qu'à de cer- 
taines époques, de pareilles doctrines n'eussent été proclamées 

(1) Papiers de M. Daru. 



LE CONCILE. 73 



par l'Église; mais « aucun peuple, aucun prince ne les avait 
acceptées, même dans les temps où la foi catholique régnait 
sans partage » . Les différences entre la rigueur des vérités 
abstraites et les tolérances de la conduite pratique ne suffi- 
saient pas à rassurer le ministre de l'Empereur. « Peut-on 
admettre que demain, dans toutes les paroisses de France, on 
enseignera aux hommes qu'ils sont libres de faire ce qu'ils ne 
sont pas libres de croire, qu'on doit penser d'une manière, 
que l'on peut agir de l'autre? Cette distinction infligerait aux 
consciences délicates les plus douloureuses tortures... » On 
remarquera que le Mémorandum ne touchait pas à la doctrine 
de l'infaillibilité. Dans ce silence, on pouvait voir une conces- 
sion à M. Emile Ollivier qui, non sans raison, considérait ce 
débat comme relevant de la théologie pure. Amené à tenir un 
langage qui ne manquerait pas de déplaire, M. Daru ne négli- 
geait rien pour tempérer l'effet de ses paroles. Surtout, avec 
la plus délicate loyauté, il repoussait la pensée que la résis- 
tance de la Cour de Rome pût hâter le retrait du corps d'occu- 
pation : « Nous présentons des observations, répétait en ce 
temps-là même le ministre à ses familiers, nous ne formulons 
point d'injonctions. » 

Le Mémorandum fut transmis aux puissances afin qu'elles 
l'appuyassent. L'Autriche, la Prusse, la Bavière y adhérèrent 
par écrit, l'Espagne et le Portugal par des déclaration verbales. 
Le 14 avril, le marquis de Banneville communiqua le docu- 
ment au cardinal Antonelli. Quelques jours plus tard, il fut 
lui-même reçu par le Saint-Père. La forme de la note était 
tellement réservée, la sincérité du gouvernement français était 
si évidente qu'un déplaisir trop visible eût été peu séant. 
Pie IX accueillit le message sans irritation, et le messager lui- 
même avec beaucoup de bonne grâce. Il se répandit même en 
assurances bienveillantes. « Je tiendrai toujours grand compte, 
dit-il, des observations de l'Empereur. » Sur le fond, il fut dou- 
cement inflexible : il ne pouvait communiquer le document au 
concile et ne le lui communiquerait pas. 

L'inflexibilité du Saint-Père était sans danger, au moins 
vis-à-vis du gouvernement impérial. Peu auparavant, un télé- 



74 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

gramme était arrivé de Paris à Rome, qui était ainsi conçu : 
« Daru se retire; Ollivicr le remplace; concile libre. » La nou- 
velle était vraie. On dira plus loin les causes de cette retraite. 
M. Ollivicr, qui venait de prendre Y intérim des affaires étran- 
gères, ne goûtait pas plus que M. Daru les maximes contenues 
dans le schéma de Ecclesia : seulement il jugeait, ainsi qu'on 
l'a dit, l'ingérence plus périlleuse que l'abstention. Sa poli- 
tique se formula dans une dépêche adressée le 12 mai à M. le 
marquis de Banneville. « Nous sommes, écrivait-il, sortis un 
instant de notre réserve pour donner des conseils, pour pré- 
senter des observations. Le Saint-Père n'a pas cru devoir 
écouter les conseils ni accueillir les observations. Vous ne 
provoquerez et n'accepterez désormais aucune conversation, 
soit avec le Saint-Père, soit avec le cardinal Antonelli, sur les 
affaires du concile. Vous vous bornerez à nous renseigner, à 
nous tenir au courant des faits. » — Très fidèlement, M. de 
Banneville se conforma à ces directions. Il écrivait le 18 mai : 
« Depuis la remise du Mémorandum du 5 avril, j'ai eu soin de 
m'abstenir de toute démarche qui pût engager le gouvernement 
de l'Empereur et ma propre responsabilité. Je n'ai point revu 
le Saint-Père et n'ai eu avec le cardinal Antonelli que des con- 
versations académiques sur la marche du concile. » Aucun avis 
ne put faire dévier le gouvernement de cette conduite, pas 
même les suggestions de Mgr Darboy qui conseillait, à titre de 
témoignage de mécontentement, le rappel momentané de notre 
ambassadeur, et qui appelait cela une retraite à la Morcau (1). 



Toute ingérence civile étant écartée, l'histoire du concile 
relèverait désormais uniquement de l'histoire ecclésiastique. 
Cette histoire elle-même tiendrait tout entière dans la grande 
affaire de l'infailliblité. On assista aux efforts désespérés des 
chefs de la minorité. La tactique favorite était d'accumuler 

(1) Voir Emile Ollivier, VÉfjlisc etVÉtatau Concile du Vatican, p. 231-236. 



LE CONCILE. 75 

des délais : de la sorte, on gagnerait les chaleurs; l'assem- 
blée se prorogerait; quand elle se rassemblerait de nouveau, 
peut-être les événements politiques ou religieux auraient-ils 
tourné vers d'autres objets l'attention du monde. Ayant pénétre 
ces procédés dilatoires, la majorité résolut de les déjouer. 
Elle jugeait, et le Pape avec elle, qu'après tant de polémiques 
ardentes, le silence du concile laisserait l'impression d'un 
reste de doute. « En contestant l'opportunité de la définition, 
on l'a rendue nécessaire, » disait l'évêque d'Angoulême, 
Mgr Gousseau (1). En un grand nombre de diocèses, même 
dans ceux qui étaient gouvernés par des évêques de la mino- 
rité, les prêtres, par des adresses au Saint-Père, suppliaient 
qu'on ne tardât point (2). Le 9 mai, un nouveau schéma sur 
l'Église fut distribué. On en avait écarté toutes les proposi- 
tions relatives aux rapports de l'Église et de l'État. Peut-être 
fallait-il voir dans cette très importante, très opportune 
retouche, une concession à la dépêche française du 20 février 
et au Mémorandum qui avait suivi. En revanche, l'infaillibilité 
du Pape se trouvait définie en termes non équivoques. Le sou- 
verain Pontife était déclaré infaillible lorsque, « exerçant sa 
mission de docteur suprême de tous les chrétiens, il définissait par 
son autorité apostolique ce gui devait être tenu pour article de 
foi par l'Eglise universelle dans les choses de foi ou de mœurs. » 
Les gouvernements s'étaient confinés dans l'abstention. 
Cette réserve ne pouvait être du goût des polémistes. Au 
moment où allait s'ouvrir le grand débat, les adversaires de 
l'infaillibilité s'ingénièrent, soit à titre de protestation, soit 
par un arrière-espoir de succès, à ressaisir tous les argu- 
ments développés depuis une année. En Angleterre, l'illustre 
Newman s'inquiétait d'avoir à défendre des décisions devant 
lesquelles son esprit s'inclinait d'avance, mais qui seraient 
peut-être malaisées à faire accepter partout (3). En France, le 

1 Uaunard, Vie du cardinal Pic, t. II, p. 305. — Correspondance du car- 
dinal Pie et de Mi/r Cousseau, p. 496. 

(2) Voir Louis Ykiiu.ot, Home /tendant le concile, pa.ssim. — Voir aussi 
Vie de Mgr Dupont des Lor/es, par M. l'abbé Kikin, p. 243-244. 

(3) Lettre ù l'archevêque de Birmingham. (Voir le Français , 10 avril 1870.) 



7<i HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Père Gratry achevait la série de ses lettres que dom Guérangcr 
s'appliquait à réfuter une à une. En ce temps-là même une 
brochure parut qui, sous ce titre : Ce qui se passe au concile, 
s'égarait jusqu'à des interprétations diffamatoires vis-à-vis de 
la majorité et du Pape lui-même. Cependant, en Allemagne et 
particulièrement en Bavière, une association de prêtres et de 
laïques s'était formée pour combattre la politique ultramon- 
taine. Le plus absolu dans ses pensées était l'abbé Dœllinger. 
Comme il rencontrait à cette époque notre chargé d'affaires, 
M. Tiby, il lui exprima le regret que les gouvernements n'eus- 
sent pas pris, vis-à-vis de la Cour de Rome, une attitude plus 
énergique. « Mais, si l'on définit l'infaillibilité, quelle sera, 
interrogea le diplomate, la conduite des évêques allemands? 
— Ah! répliqua l'abbé, on reculera, selon toute vraisem- 
blance, devant les décisions extrêmes. Il n'en restera pas 
moins chez beaucoup de prélats et d'ecclésiastiques un schisme 
à l'état latent, une protestation intérieure et permanente contre 
les doctrines imposées; ce sera une maladie de l'Église (1). » 
Et le prêtre parlait en homme que déjà la maladie avait gagné. 

C'est au milieu de tous ces bruits extérieurs que commen- 
cèrent les débats. Ils s'ouvrirent le 13 mai. La discussion géné- 
rale, close le 3 juin, reprit à propos des chapitres. La minorité, 
quoique entièrement privée du concours du tiers parti, con- 
tinua à se défendre, mais en reculant. Les désirs se faisant 
très humbles, beaucoup d'évêques en vinrent à former un seul 
souhait, celui qu'au moins les termes de la définition fussent 
mitigés; et un grand travail fut de chercher une rédaction 
qui rallierait tous les suffrages. A se dégrader ainsi, la discus- 
sion perdait de son ampleur, et la majorité enhardie poussait 
de plus en plus ses adversaires sur le terrain flottant et rétréci 
où ils essayaient de tenir encore. Ce qui était désavantage pour 
les débats était, par compensation, grande sécurité pour l'avenir. 
Combien cette attitude ne faciliterait-elle pas la soumission! 

Le 13 juillet, on procéda au vote sur l'ensemble du schéma. 

(1) Emile Ollivieb, VÊglise et l'État au concile du Vatican, t. II, p. 2G7- 
2C8. 



LE CONCILE. 11 



Il y eut 451 suffrages affirmatifs, 88 suffrages négatifs, 62 suf- 
frages conditionnels. Les suffrages conditionnels ayant exigé 
un nouvel examen, la minorité tenta un suprême effort auprès 
du Saint-Père pour obtenir que la formule de la définition fût 
adoucie, et que le Pape ne fût déclaré infaillible qu'appuyé 
sur le consentement des Eglises, innîxus testimoniis Ecclc- 
siarum. Pie IX renvoya la requête au concile, ce qui était une 
façon de la décliner. Il est d'ailleurs superflu d'observer qu'un 
pareil changement de rédaction eût rouvert la controverse. 
Le 17, Mgr Dupanloup et Mgr Strossmayer s'adressèrent 
encore par lettre au souverain Pontife : ils le suppliaient de 
retarder jusqu'au mois de novembre la promulgation du 
décret. La communication ne reçut aucune réponse. Le len- 
demain devait avoir lieu la séance publique présidée par le 
souverain Pontife et où la définition serait solennellement con- 
firmée. Les évêques de la minorité jugèrent peu séant de renou- 
veler leur vote hostile en face du Père commun des fidèles. Ils 
se contentèrent de rédiger une protestation, et incontinent quit- 
tèrent Rome. Le 18 juillet, dans Saint-Pierre, en présence de 
Pic IX, la définition fut acclamée : 2 évêques seulement sur 
535 votants persistèrent jusqu'au bout dans leur opposition. 
Le concile fut ajourné, et il sembla même à un grand 
nombre que sa tâche était finie. A toutes les ardeurs de la 
discussion, un grand calme succéda, sans qu'on vît, comme 
dans les affaires humaines, les disputes se prolonger par un 
reste d'agitation. Plusieurs causes concoururent à l'apaise- 
ment. La première résidait dans l'esprit qui animait l'épis- 
copat. « Quoi que fasse ou proclame le concile, écrivait 
Mgr Darboy, la foi nous enseigne que ce sera bien fait et 
décidé. » En l'occurrence, la soumission était d'autant plus 
aisée que rassemblée du Vatican n'avait fait que fixer l'ensei- 
gnement traditionnel : l'opposition s'étant fondée moins sur 
des motifs théologiques que sur des considérations d'ordre 
moral ou social, l'adhésion serait un sacrifice d'opinions, non 
de croyances. La profonde vénération pour Pie IX rendrait 
pour un grand nombre l'obéissance empressée, presque 
joyeuse. « Dans la contention d'amour pour le Saint-Père, 



78 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

disait Mgr Diipunloup en s'appropriant les paroles de saint 
François de Sales, je ne me suis laissé vaincre par per- 
sonne (I). » Un autre motif contribuerait ù apaiser les cons- 
ciences. Si le projet de définition avait éveillé les craintes, 
c'était moins pour lui-même qu'à titre de symptôme : on 
redoutait les excès de zèle auxquels pourrait se porter une 
majorité trop sûre d'elle-même. A cet égard, les propositions 
publiées par la Gazette d'Aurjsbourg, avaient avivé les craintes 
(les maximes, quoique vraies théoriquement, exigeaient des 
commentaires trop subtils pour le commun des hommes; aussi 
il y avait lieu d'appréhender que, solennellement imposées 
aux ridèles, elles ne provoquassent dans les esprits de grands 
troubles, peut-être de grandes révoltes. De là les remontrances 
de M. Daru. Très sagement, les propositions avaient été ajour- 
nées. Que restait-il dès lors, sinon une décision d'ordre pure- 
ment théologique et conforme à la croyance presque univer- 
selle? Parmi les rebelles, le seul fameux fut Doellinger. Je 
n'ai pas dit le grand événement qui, à lui seul, eût suffi à 
suspendre les querelles. Dans la correspondance du vénérable 
évêque de Metz, Mgr Dupont des Loges, on trouve une lettre 
tracée en hâte au moment de quitter Rome, et saisissante 
comme un cri d'anxiété : « La guerre! la guerre! écrit le saint 
prélat. Quelles calamités nous sont peut-être réservées! Il me 
tarde d'être au milieu de mon troupeau. » Comme les Pères 
du concile rentraient dans leurs diocèses, on apprit les pre- 
miers désastres. Dans l'effroyable angoisse de la lutte pour la 
vie, qui eût pu, en France, entretenir d'autres pensées que 
celle de la patrie? L'Europe elle-même n'était-elle pas trop 
remplie du spectacle pour porter ses regards ailleurs? Quand 
le tumulte se fut apaisé, le concile du Vatican, bien que non 
clôturé, parut chose déjà vieillie. Et le monde, sollicité par 
d'autres objets, alla à ses destins, les uns rejetant en bloc 
toute révélation surnaturelle, les autres acceptant — en bloc 
aussi, — suivant la formule enseignée par le catéchisme aux 
enfants, « tout ce que croit et enseigne l'Église catholique. » 

(l) Lettre au clergé de son diocèse, p. 56. 



LIVRE XXXVIII 

LE PLÉBISCITE 



Sommaire ; I. — Les actes du ministère. — Quelles appréciations un peu 
inoins favorables se mêlent aux éloges des premiers jours. — Langage de la 
presse. — Le Corps législatif : débat sur les candidatures officielles et quelle 
en est la suite. — La droite : M. Clément Duvernois et le Peuple fran- 
çais. — Comment, malgré ces légers signes de défaveur, l'adhésion générale 
persiste. 

II. — Comment les réformes libérales s'étaient surtout appliquées au Corps 
législatif, et quelle extraordinaire anomalie subsistait dans la condition du 
Sénat. — Discussions diverses sur le recrutement du Sénat, sur ses attribu- 
tions, et tendance à restreindre le domaine des lois constitutionnelles. — 
Comment M. Emile Ollivier parait adopter quelques-unes de ces pensées. — 
Lettre impériale du 21 mars. — Comment le procès du prince Pierre Bona- 
parte fait un instant diversion aux autres soucis. — Projet de sénatus-consulte 
et ce qu'il contient. — Comment les sénateurs jugent indispensable la sanction 
populaire pour ratifier la réforme constitutionnelle. — L'idée du plébiscite : 
embarras et perplexité dans le ministère. — Débats au Corps législatif sur 
le pouvoir constituant : discours de Gambetta. — Le plébiscite; M. Emile 
Ollivier et ses collègues : démission de M. Buffet, puis de M. Daru. — Le 
Sénat : rapport de M. Devienne : vote du sénatus-consulte. 

III. — La période plébiscitaire. — Le gouvernement : amis attiédis et amis 
dangereux : le Comité central plébiscitaire. — Les partis : singulier embarras 
des libéraux : violences démagogiques : réunions publiques; propagande dans 
l'armée. — Bruits de complots; rapport de M. le procureur général Grand- 
perret. 

IV. — Le vote plébiscitaire (8 mai 1870). — Les premiers résultats. — Essai 
de sédition à Paris. — Recensement général des votes : votes par régions : 
votes de l'armée et de la marine. — (Juelle interprétation les partis donnent 
au vote plébiscitaire : les républicains; les impérialistes ; les Ubéraux. — Com- 
ment le ministère se complète : M. Mège, M. Plichon, le duc de Gramont. — 
Discours de l'Emnereur (20 mai 1870). — Comment l'aspect général des 



KO II1STOIRK DU SKCOND KMIMRK. 



choses piiiait rassurant, et Comment le mois de juin 18/0 est l'un des plus 
paisibles dans l'histoire de l'Empire. 



On s'est applique à grouper dans leur ensemble les contro- 
verses religieuses nées du concile. Il faut maintenant revenir 
en arrière, reprendre par le détail les incidents de la politique, 
suivre, dans ses paroles et dans ses actes, le gouvernement 
nouveau. On a dit quelle adhésion presque unanime l'avait 
accueilli. Cette popularité, quoique très réelle, commençait à 
subir quelques atteintes. C'était encore la lune de miel, mais 
déjà voilée de nuages. 

L'un des embarras des nouveaux ministres résidait dans la 
grandeur des espérances qu'ils avaient éveillées. Cn empresse- 
ment plus zélé que sage les avait placés si haut que, dans 
l'exercice de leur charge, ils ne pourraient que déchoir. Déjà 
apparaissaient les premières désillusions. Au lieu de garder en 
mémoire ce qu'ils avaient accompli, on énumérait, avec un 
accent un peu déçu, ce qui restait à réaliser. Contre l'excès 
de la faveur, on sentait des velléités de réaction : dans cette 
réaction s'unissaient, et les impatients qui ne savaient point 
attendre, et les envieux que toute longue louange importunait. 

« Nous sommes d'honnêtes gens, » avait dit le 7 janvier au 
Sénat, M. le comte Daru. Tout d'abord le mot avait paru fait 
à souhait et, avec toutes sortes de commentaires flatteurs, 
s'était répété. Bientôt on observa, en un langage beaucoup 
plus rassis, que l'honnêteté était chose fort vieille, et que 
les ministres du 2 janvier, si gens de bien qu'ils fussent, 
ne l'avaient ni inventée ni retrouvée. Puis les jugements, 
quoique toujours favorables, se mêlèrent de légères, très légères 
épigrammes : on honorait l'intégrité, mais on doutait qu'elle 
suffît à tout. Qui parlait de la sorte? Non un ennemi du cabinet 
mais un de ses amis, Prévost-Paradol. Le jour n'était pas loin 
où l'éloge, en se continuant, produirait une impression d'aga- 



LK PLEBISCITE. 81 

cernent, où le public trouverait austères à l'excès les conseillers 
du prince, et ressentirait le repentir de sa propre admiration. 
Ce sentiment n'était point nouveau. C'était celui qui animait 
les Athéniens quand ils se lassaient qu'Aristide fût surnomme 
le Juste. 

La presse libérale, indépendante et modérée, ne refusait 
point son appui au cabinet. Mais la place de l'éloge se rétré- 
cissait dans la mesure où s'élargissait la place des conseils. 
Ces conseils se nuançaient parfois de critiques : « Jusqu'ici, 
disait le journal la France, le ministère a montré beaucoup de 
courage, et son chef un admirable talent; désormais le talent 
et le courage ne suffisent plus; il faut la prévoyance. » Dans 
les Débats, John Lemoinne demandait avec une hâte nuancée 
d'impatience quand on se déciderait à construire quelque 
chose. D'autres déploraient la prolixité des circulaires et les 
prodigalités de paroles. Ce langage ne dénotait ni mauvais 
vouloir ni surtout hostilité; toutefois il résonnait avec un son 
singulier si on le comparait aux effusions des premiers jours. 

Au Corps législatif, après un premier moment de surprise, 
les membres de l'ancienne majorité s'étaient résignés au nou- 
veau ministère. Ils l'avaient accepté, par obéissance envers 
l'Empereur, et aussi par crainte de dissolution. Cette adhésion, 
bien qu'elle se traduisît par des suffrages favorables, n'avait 
rien de commun avec le plein assentiment qui naît de la con- 
formité des pensées. Quiconque eût prêté l'oreille aux entre- 
tiens des couloirs aurait recueilli des propos fort libres, mêlés 
de doutes, de tristesse, de persiflage. « Les ennemis de l'Empire 
ont vraiment trop l'air d'être chez eux » : ainsi parlaient cer- 
tains membres de la droite, fort irrités des influences orléa- 
nistes, puissantes dans le cabinet et tout à fait prépondérantes 
dans les grandes commissions. Les plus animés ne manquaient 
pas d'insinuer que l'Empereur n'avait voulu tenter qu'une 
expérience et que promptement le régime ancien reviendrait. 
Sur M. Emile Ollivier les traits s'accumulaient, assez vifs, assez 
acérés. Quand on avait loué ses facultés oratoires et son inté- 
grité, on se croyait quitte envers lui. Il était, disait-on, pré- 
somptueux, irréfléchi, prompt à poussera l'extrême ses impres- 

T. VI. 6 



sj HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

s ions. Il avait en solitaire étudié la politique dans les livres, 
m;iis manquait de ce sang-froid, de cette possession de soi- 
même qui naît du contact des hommes et du maniement des 
affaires. A ces critiques s'ajoutaient les doléances sur le régime 
impérial dégénéré. A quoi servait, disait-on, d'avoir dédaigné, 
durant dix-huit ans, les institutions parlementaires, si on 
devait les restaurer avec leurs pires inconvénients? On avait 
raillé la domination des avocats : mais rencontrait-on autre 
chose dans le gouvernement? On avait protesté contre les 
longs discours : mais à quelle époque avait-on vu, comme 
dans les récentes discussions, des harangues qu'une séance ne 
suffisait pas à achever? On avait médit de l'éloquence : mais 
l'éloquence mise à part, que restait-il à Emile Ollivier? 

Tout l'art de l'opposition démocratique serait de développer 
ces germes de défiance, de faire passer dans les scrutins publics 
quelque chose de ce qui s'échangeait dans les entretiens 
privés. Cette pensée inspira, vers la fin de février, une inter- 
pellation sur les candidatures officielles. A ne considérer que 
la tactique parlementaire, le plan ne manquait ni d'habileté ni 
de perfidie. Si les ministres revendiquaient pour leur propre 
usage les anciennes pratiques électorales, que deviendrait 
leur réputation de libéralisme? Si au contraire ils désavouaient 
les coutumes d'autrefois, quelle ne serait pas l'irritation de la 
majorité? La manœuvre réussit, et au point de jeter quelque 
désarroi dans le ministère, quelque confusion dans la Chambre. 
Appelé le premier à prendre la parole, le ministre de l'Inté- 
rieur, M. Chevandier de Valdrôme, essaya d'abord d'éluder la 
dangereuse discussion; puis, obligé de s'expliquer, il s'ingénia 
à garder un lien entre la politique du passé et la politique de 
l'avenir : volontiers il sacrifiait le système des candidatures 
officielles ; toutefois il revendiquait au profit du gouvernement 
le droit de déclarer devant les électeurs où étaient ses amis, 
où étaient ses adversaires. A ce langage qui graduait les tran- 
sitions et ménageait les susceptibilités des vieux impérialistes, 
les applaudissements éclatèrent sur les bancs de l'ancienne 
majorité. — Malgré les apparences contraires, la gauche ne 
désespéra pas d'arracher au cabinet quelque déclaration qui le 



LE PLÉBISCITE. 83 

compromettrait. Elle poussa a la tribune M. Grévy. C'était 

l'homme de la logique subtile et serrée. Avec une froideur 
étudiée qui imposait L'attention, H excellait à développer des 
doctrines paisiblement radicales, et ses conclusions avaient 
quelque chose de spécieux qui ne portait point toujours la 
conviction, mais rendait malaisée la réplique. En des paroles 
nullement provocantes, mais très péremptoires, il détruisit la 
distinction qu'avait établie le ministre de l'Intérieur : candida- 
tures officielles, candidatures préférées, les deux appellations 
se valaient, et la seule différence résidait dans les mots : qui 
dit préférence dit recommandation, et si le gouvernement 
adopte une candidature amie, il sera entraîné, même malgré 
lui, à emplover tous les moyens pour en assurer le succès. 
Ainsi s'exprima l'orateur de la gauche, au milieu d'un grand 
silence, à peine coupé de légers murmures. — Une attaque, 
à la fois si calme et si vive, exigeait une réponse. M. Emile 
Ollivier se chargea de la formuler. Un de ses principaux 
soucis était d'observer fidèlement au pouvoir les maximes qu'il 
avait professées dans l'opposition. Cet honorable scrupule 
l'entraîna fort au delà de ce qu'eussent voulu les dispositions 
de la Chambre. Il commença par proclamer que sous le régime 
parlementaire, le parti ministériel avait le droit, comme les 
partis opposants, d'avouer et de déclarer ses candidats. Jusque- 
là, la doctrine était celle qu'avait développée M. Ghevandier de 
Valdrôme. Le premier signe de déviation apparut quand le 
garde des sceaux ajouta qu'en parlant de la sorte, il avait 
entendu poser un simple principe, mais qu'en fait, il se garde- 
rait de toute tutelle sur son parti et laisserait ses amis se 
défendre eux-mêmes. Le lendemain, la divergence s'affirma 
davantage. Répondant à M. Granicr de Cassagnac, M. Ollivier 
rejeta loin de lui toutes les armes que son collègue s'était 
refusé à déposer : il ne voulait, disait-il, répudier aucune des 
convictions de son passé, et tant qu'il serait ministre, il garde- 
rait, en matière électorale, la plus complète neutralité. Ayant 
parlé de la sorte, le ministre de la Justice s'assit. Comme 
M. Chevandier de Valdrôme, il fut suivi jusqu'à sa place par 
un long bruit d'applaudissements. Seulement les acclamations 



84 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

avaient changé de côté : elles venaient du centre gauche, de 
la gauche même; ailleurs régnait une surprise embarrassée. 
Quand on alla au scrutin, il se trouva que M. Ollivicr avait 
(chose inouïe!) rallié autour de lui tous ses anciens compa- 
gnons de lutte. Pour l'ordre du jour votèrent Jules Favre, 
Gambelta, Ferry, amis décevants, amis d'un jour et dont 
l'adhésion n'était que piège. En revanche une minorité nou- 
velle venait de s'annoncer : elle se composait de cinquante- 
six députés de la droite qui s'étaient refusés, en cette circons- 
tance, à suivre le cabinet. 

Pour la première fois depuis le 2 janvier, l'ancienne majo- 
rité avait rompu la discipline. On voit poindre en ce scrutin 
les éléments d'une opposition qui sans doute se fût développée 
plus tard si les événements n'eussent emporté, et la Chambre, 
et le ministère, et l'Empire. Dans ces 56 voix se confondaient 
les amis de M. Rouher, inconsolés de la disgrâce de leur chef, 
les gens de cour soutenus par l'Impératrice, les réactionnaires 
à outrance qui répétaient les furibondes doléances du Pays. 
Du milieu de ces groupes se détachaient quelques hommes 
actifs, habiles à parler, confiants dans un retour de fortune, 
et résolus à mettre en œuvre, pour restaurer le gouvernement 
personnel, toutes les ressources du régime parlementaire : tels 
étaient M. Pinard, M. le baron Jérôme David, M. de Forcade 
la Roquette. La liste des opposants se complétait enfin par un 
personnage que le dépit de l'ambition ajournée entraînait dans 
les rangs hostiles au ministère : c'était Clément Duvernois. 

On sent dès à présent, on sentira jusqu'à la fin l'influence 
dissolvante de cet homme actif, hardi, plein de ressources, 
prêta tout pour sa fortune. Le 31 décembre 1869, il s'était cru 
ministre. Le lendemain, les scrupules de M. Magne, les objec- 
tions de l'Empereur, les nouvelles combinaisons d'Emile Olli- 
vier, l'avènement du centre gauche, avaient déjoué ses espé- 
rances. Il avait tout d'abord contenu ses rancunes. Voici que 
l'heure lui semblait propice pour se retourner contre ceux 
qui l'avaient écarté. Quelle conduite plus avisée que de tra- 
duire les regrets, les répugnances de l'ancienne majorité ! La 
manœuvre, qui était habile, était en même temps osée, cet 



LE PLÉBISCITE. 85 

homme ayant grandi clans le parti démocratique. Clément Du- 
vernois était en fonds de dextérité et d'audace pour affronter 
ces inconséquences. Son plan, bientôt arrêté, fut de servir 
la droite, sans se confondre avec elle, et en se couvrant 
des apparences du progrès et de la liberté. Ayant échafaudé 
cette thèse, il la développa dans le Peuple français, avec une 
extrême surabondance de commentaires ingénieux et de para- 
doxes imprévus. Son premier soin fut d'établir que la liberté 
résidait non dans les mots, mais dans les tendances. A ne 
considérer que les tendances, pouvait-on considérer comme 
représentants de la liberté ces hommes improprement appelés 
« hommes du centre gauche » , dont le modèle était la monar- 
chie et qui visaient « à ramener la France jusqu'en 1846? » 
« Le véritable centre gauche, c'est nous, » disait le rédacteur 
en chef du Peuple français, et en cela il reproduisait les pro- 
pres expressions de M. Emile Ollivier dans une lettre à M. de 
Talhouët. Le 5 mars, un article, intitulé la Rue de Poitiers, 
tenta de démontrer que les ministres du 2 janvier, tout infectés 
d'orléanisme, étaient à proprement parler les réactionnaires, 
que les progressistes, au contraire, étaient les Cinquante-six. 
Complaisamment, les journaux de l'Empire autoritaire, le 
Pays, le Public, reproduisirent l'article. Charmé de son succès, 
Clément Duvernois ne négligea rien pour l'exploiter. « Vous 
des les jouets de la rue de Poitiers, » dit-il aux nouveaux minis- 
tres, par allusion au patronage que les monarchistes étendaient 
sur eux. Un jour, il feignait de croire que le suffrage uni- 
versel était menacé : un autre jour, il se répandait en rail- 
leries sur les grandes commissions, ces nids de parlementaires 
arriérés. L'un des plus attaqués était M. Buffet, dont le sens 
droit et la probité sévère répugnaient à tenter des expériences 
sur la fortune publique. « Quand on lui parle de réformes, 
disait dédaigneusement le Peuple français, il répond par le? 
maximes du fidèle caissier. » Avec beaucoup de force, Clé- 
ment Duvernois niait que la liberté pût courir aucun péril. 
» La réaction bonapartiste, écrivait-il, est un fantôme; au 
contraire, la réaction cléricale et monarchique est un danger 
réel. » — Les députés de la droite ne laissaient pas que de prêter 



80 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

l'oreille à ces suggestions. Peu à peu, ils se persuadaient que 
le meilleur moyen de ressaisir l'influence, ce serait de paraître 
embrasser, eux aussi, la liberté. Le 8 mars, M. Jérôme David 
terminait ainsi un de ses discours : « J'ai beaucoup médité 
depuis quelque temps, et j'arrive à croire qu'en politique 
comme en bien des choses, la liberté et le droit commun sont 
les meilleurs auxiliaires. » Un autre auxiliaire — auquel on ne 
songeait qu'avec une pudeur effarouchée, tant la hardiesse 
paraissait inouïe! — c'était la gauche elle-même. On put noter 
en ce temps-là, dans certains journaux, des louanges bien sus- 
pectes à l'adresse de ceux qu'on avait jusqu'ici considérés 
comme ennemis. M. Jules Ferry ayant attaqué au Corps légis- 
latif l'élection d'un député, M. de Guiraud, le Peuple français 
apprécia son discours en ces termes : « Il n'a pas voulu pas- 
sionner le débat, il l'a éclairé. La Chambre lui a accordé son 
attention la plus soutenue et ne lui a pas ménagé les applau- 
dissements. » En s'unissant à l'opposition démocratique, la 
droite ne pourrait-elle pas, par quelque scrutin de surprise, 
mettre en échec le ministère? Cette perspective semble avoir été 
entrevue, mais entrevue seulement. Les bonapartistes purs ne 
s'y arrêtaient que pour s'en détourner aussitôt. Ils s'en détour- 
naient par scrupule ; ils s'en détournaient surtout par crainte : 
toute dislocation du cabinet aurait sans doute pour consé- 
quence la dissolution ; il arriverait donc que le succès se trans- 
formerait en désastre pour ceux des députés qui puisaient dans 
la candidature officielle leurs meilleures chances de réussite. 
Ainsi se mêlaient de quelques notes dissonantes les una- 
nimes louanges qui avaient accueilli le ministère du 2 janvier. 
A bien juger les choses, cette opposition engendrerait non des 
périls, mais seulement quelques embarras. Cependant il res- 
tait à achever l'évolution du régime impérial, à compléter dans 
les institutions la transformation qui s'était accomplie dans les 
hommes. Là surgiraient tout à coup les vraies, les sérieuses 
complications. Elles naîtraient dès divergences entre les con- 
seillers du prince, et, chose singulière! le même acte qui pré- 
tendrait couronner l'Empire libéral consommerait entre les 
libéraux la première grande scission. 



LE PLÉBISCITE. 87 



II 



Si l'on rassemble les réformes constitutionnelles accomplies 
depuis 1852, on remarquera que presque toutes avaient eu le 
même objet, à savoir le développement de la Chambre élec- 
tive. Au début du règne, le Corps législatif s'était trouvé réduit 
à ses attributions fondamentales, c'est-à-dire au vote des lois, 
du contingent militaire et du budget; encore les entraves 
apportées au droit d'amendement ne laissaient-elles d'autre 
alternative que d'accepter ou de refuser en bloc ce que le gou- 
vernement avait proposé. Point de tribune; point de reproduc- 
tion sténogiaphique; un perpétuel souci pour amortir l'éclat 
des paroles ou en assourdir le bruit; toutes sortes de tutelles 
et en particulier celle du Conseil d'Etat, maître exclusif de 
préparer les projets et de marquer les limites où s'arrêteraient 
les innovations; point de ministres sur les bancs officiels, mais 
de simples commissaires, ignorant de la vérité ou ayant mis- 
sion de la voiler, subalternes entamant avec d'autres subal- 
ternes un court et timide colloque. Le libre octroi de l'Empe- 
reur avait effacé, une à une, ces servitudes. Par le droit 
à' Adresse, puis par le droit à' Interpellation substitué au droit 
d'Adresse, les députés avaient pénétré dans le domaine, 
jusque-là interdit, de la politique. La reproduction intégrale 
des débats parlementaires avait associé le pays à la vie de s< s 
élus. Au Palais-Bourbon, on avait vu reparaître par degrés les 
représentants du Gouvernement : ce furent d'abord les mùu's- 
tres sans portefeuille, puis le Ministre d'État accompagné di 
ses auxiliaires, enfin les titulaires des divers départent 
ministériels, appelés à expliquer eux-mêmes et à justifier li 
actes. Peu à peu, la faculté d'amendement s'était élargie. Le 
budget lui-même s'était laissé scruter au moins dans ses par- 
ties principales, et on avait pu feuilleter à l'aise ce que jadis 
on n'était admis à embrasser que d'un seul regard. Le sénatus- 



88 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

consulte du «S septembre 18(>9 venait d'abolir tout ce qui res- 
tait des anciennes sujétions. En vertu de cet acte mémorable, 
les députés échappaient à toute tutelle du Conseil dEtat, jouis- 
saient du droit d'initiative, étaient autorisés à faire leur règle- 
ment et à élire leur bureau, recouvraient le droit de voter les 
tarifs internationaux, avaient toute latitude pour étudier jus- 
qu'en ses moindres détails la loi de finances. Désormais, 
l'affranchissement était complet, et pour exercer sur le sort de 
l'Empire une influence prépondérante, il suffirait aux élus de 
la nation de hausser leur indépendance jusqu'au niveau de 
leurs attributions agrandies. 

La même initiative qui avait transformé le Corps législatif 
n'avait touché que fort timidement à l'autre Chambre, celle 
qui siégeait au Luxembourg. Comme les députés, les sénateurs 
avaient vu la sténographie reproduire leurs débats, avaient été 
admis à exercer le droit d'adresse, puis, par dédommagement 
du droit d'adresse, le droit d'interpellation. Tout récemment, 
les portes de la salle s'étaient ouvertes au public. En outre, on 
eût pu saisir des efforts partiels pour stimuler et rajeunir la 
haute Assemblée. Mais ces changements, tout de détails et 
d'apparence, n'avaient rien innové quant aux attributions 
essentielles et à la condition du Sénat. Or cette condition était 
la plus singulière du monde. L'acte fondamental de 1852 avait 
établi la plus absolue des démarcations entre les lois ordinaires 
et ces lois plus solennelles, plus augustes, dites lois constitu- 
tionnelles. Les premières seraient l'œuvre du Palais-liourbon, 
les secondes l'œuvre du Luxembourg. Ici se montrait l'ano- 
malie, et telle que l'esprit le plus inventif n'en eût pu conce- 
voir de plus extraordinaire. S'agissait-il de légiférer sur les 
matières courantes du droit privé ou public? Aucun acte ne 
devenait parfait sans le vote des députés, siégeant comme élus 
du suffrage universel. Que s'il s'agissait de ces questions bien 
plus hautes qui touchent soit à la vie organique des peuples, 
soit à la transmission ou à l'organisation du pouvoir, la déci- 
sion exclusive appartenait à une assemblée qui n'avait pour 
elle ni la force de l'élection ni le prestige de l'hérédité, mais 
qui puisait son seul titre dans le choix du prince. La puissance 



LE PLEBISCITE. 89 

législative, celle même qui s'exerçait au jour le jour et réglait 
les objets les plus modestes, reposait dans les représentants de 
la nation : au contraire, cette autorité redoutable qui s'appelle 
le pouvoir constituant, résidait en une oligarchie artificielle et 
viagère, composée de ministres hors de charge et de hauts 
fonctionnaires récompensés. Toutes les fois qu'un décret 
nommait un sénateur, il instituait par le fait même un consti- 
tuant à vie; et le Sénat lui-même n'était rien autre chose 
qu'une Constituante perpétuelle non élue. 

Dans les premières années, cette inconséquence n'avait guère 
été relevée. Plusieurs motifs expliquaient cette réserve. 
D'abord le gouvernement ne tolérait point dans la presse les 
controverses sur la Constitution. Puis cette Constitution ne 
subissant alors que peu de remaniements, les occasions de cri- 
tique manquaient. Enfin les pouvoirs électifs étaient en ce 
temps-là en tel discrédit et le prince en tel prestige, qu'on 
n'imaginait pas que la désignation du souverain conférât un 
titre moindre que le choix par le peuple. — Comme l'Empire 
libéral s'affermissait, les théoriciens politiques commencèrent 
à dénoncer l'hérésie. Jugeant tout à fait inouï qu'une assemblée 
de hauts fonctionnaires eut le droit exclusif de veiller sur la 
Constitution ou de l'amender, ils laissèrent entendre qu'il y 
aurait opportunité à modifier la composition du Sénat et à y 
introduire un élément issu de l'élection. Tel fut leur premier 
vœu. En veine de hardiesse, ils ne s'arrêtèrent point, et, 
passant du recrutement aux attributions, ils se mirent à com- 
battre comme tout à fait arbitraire la distinction entre l'auto- 
rité constituante et l'autorité législative. Cette règle avait son 
fondement dans une fausse logique, non dans la nature des 
choses. Combien ne vaudrait-il pas mieux renoncer à cette 
subtile conception et établir entre les deux Chambres un 
échange profitable à toutes deux : le Sénat partagerait avec la 
Chambre des députés le pouvoir constituant; la Chambre des 
députés, de son côté, partagerait avec le Sénat le pouvoir 
législatif. On estimait au surplus (et là était la troisième cri- 
tique) que le législateur de 1852 avait rangé sous la rubrique 
constitutionnelle toute une série de dispositions qui rentraient 



10 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

dans la sphère des lois ordinaires. A cet égard, on invoquait 
le mot de M. Emile de Girardin : « La Constitution de la 
France, avait dit un jour le célèbre journaliste, devrait être 
assez courte pour s'écrire sur une pièce de cent sous. » Si une 
telle concision était impossible, tout au moins y aurait-il avan- 
tage à déclasser certains textes mal à propos introduits ou 
gardés dans l'acte de 1852. Ainsi ramenée à ses éléments les 
plus simples, la loi fondamentale de l'État se bornerait à régler 
la transmission de la Couronne, à fixer les attributions essen- 
tielles des grands pouvoirs publics. Le reste s'absorberait dans 
le domaine législatif. 

Dans les derniers temps, ces pensées avaient été fréquem- 
ment débattues. Elles inspiraient M. Bonjean quand, au mois 
d'août 1869, à propos du dernier sénatus-consultc, il avait 
demandé par voie d'amendement que le Sénat fût nommé 
pour moitié par les conseils généraux, et que les deux Chambres 
fussent investies d'attributions communes. Elles inspiraient les 
membres du centre gauche quand, au mois de décembre 1869, 
ils avaient inscrit dans leur programme la participation des 
députés aux modifications constitutionnelles. M. Emile Ollivier 
n'avait pas laissé que de se pénétrer de ces influences. Le 
15 janvier 1870, au Luxembourg, répondant à une interpella- 
tion de M. de Maupas, il s'était exprimé en ces termes : « Y 
a-t-il lieu de partager le pouvoir constituant entre l'Assemblée 
législative et le Sénat?» Ayant hasardé l'interrogation, il s'était 
abstenu de formuler la réponse. Mais c'était déjà un symptôme 
notable que la question fût posée par le gouvernement lui- 
même. Le garde des sceaux jugeait d'ailleurs qu'il y aurait 
avantage à alléger l'acte de 1852, à le débarrasser de toutes les 
matières accessoires qui s'y trouvaient confondues. Dans cet 
esprit, il avait demandé, dès le mois de février 1870, que le 
mode de nomination des maires, réglé par l'article 57 du pacte 
fondamental, rentrât dans le domaine de la législation ordi- 
naire. 

Cette perspective de changement ne pouvait laisser indiffé- 
rents les membres de la haute Assemblée. A vrai dire, ils s'en 
montraient plus soucieux que réjouis. La nomination par 



LE PLEBISCITE. 91 

l'Empereur leur paraissait le meilleur des titres, et ils n'en 
ambitionnaient pas d'autre. Ils attachaient un prix extrême au 
pouvoir constituant et montraient peu d'empressement à le 
troquer contre le pouvoir législatif : ce serait, disait l'un d'eux, 
devenir d'évéque meunier. Quand fut présenté le projet qui 
abrogeait l'article 57, leur trouble ne se déguisa plus, et 
presque tous se demandèrent où on voulait les mener. Ils 
s étaient prêtés à voter le dernier sénatus-consulte ; mais en le 
votant, ils l'avaient considéré comme la charte définitive de 
L'Empire, et n'avaient point imaginé qu'à brève échéance, ils 
seraient conviés à consacrer d'autres innovations petites ou 
grandes. Ils redoutaient qu'à force de déclassements et de 
retouches, la Constitution ne courût deux grands périls : 
d'abord celui de déchoir dans l'opinion du public, ensuite 
celui de devenir tout à fait inintelligible. xV ces préoccupations 
se mêlait la mauvaise humeur, naturelle à des vieillards jaloux 
de préserver contre toute agitation la quiétude de leur vie 
déclinante. Cependant les sénateurs se gardaient de pousser à 
fond les critiques. Façonnés à une longue obéissance, ils atten- 
daient qu'un signe de l'Empereur réglât leur propre orientation. 

Ils n'attendirent pas longtemps. Le 21 mars, en une lettre 
au garde des sceaux, le souverain proclama sa volonté 
« d'adopter toutes les réformes que réclamait le gouvernement 
constitutionnel » . « Parmi ces réformes, ajoutait-il, je place au 
premier rang celles qui touchent à la constitution et aux pré- 
rogatives du Sénat. » L'Empereur ne changeait pas le recrute- 
ment de la haute Assemblée, mais avait résolu d'en modifier 
profondément les attributions. Dans cet esprit, il était décide 
à partager entre les deux Chambres le pouvoir législatif. De 
plus, il jugeait opportun de faire rentrer dans le domaine de 
la loi tout ce qui n'appartenait pas par essence au domaine 
constitutionnel. Enfin l'heure lui semblait venue « de restituer 
à la nation la part du pouvoir constituant qu'elle avait délé- 
guée v . En terminant, l'Empereur invitait ses ministres à lui 
soumettre un projet de sénatus-consulte qui serait l'expression 
programme. 

L'innovation était considérable. Du môme coup se complé- 



08 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Lerait L'évolution libérale. Pourtant le pays, sur l'heure, ne 
s'émut guère. La réforme se présentait en termes trop abstraits 
pour que les masses en pénétrassent le sens. Puis toutes sortes 
d'objets portaient ailleurs l'attention. Les débats du concile 
surexcitaient, en matière religieuse, l'esprit de controverse. 
Sur divers points du territoire, des grèves venaient d'éclater : 
la plus grave était celle du Greusot qui renaissait plus violente 
au moment où on la croyait terminée. En ces jours enfin, la 
curiosité publique était absorbée par le procès d'Auteuil. 

Le 21 mars, le prince Pierre Bonaparte comparut devant le 
haut jury rassemblé à Tours. Le choix de cette ville paisible 
garantissait la paix de l'audience et l'indépendance des juges. 
En dépit de l'éloignement, les passions politiques refluèrent 
plus d'une fois jusqu'en ces lieux. A l'appel des témoins, on 
vit passer dans le prétoire plusieurs hommes destinés à une 
prochaine célébrité. Les plus notables furent Paschal Grous- 
set, Millière, Rochefort. Ils comparurent non libres, mais 
escortés de gardiens; car ils subissaient des condamnations 
pour délits de presse ou avaient été englobés dans les arres- 
tations collectives qui avaient dépeuplé les bureaux de la 
Marseillaise. Le contraste fut étrange entre leur condition et 
leur langage. Bien que sous la main de la justice, ils s'avan- 
cèrent, provocants, prompts à l'injure, en quête de bravades, 
soit que l'excès de la colère leur inspirât le dédain du péril, 
soit que leur méprisant orgueil se puisât dans le pressentiment 
d'une ère prochaine où ils seraient juges à leur tour et juges 
sans pitié. A dire vrai, une seule déposition, celle d'Ulrich de 
Fonvielle, eût importé à la conscience du jury. Cette déposi- 
tion elle-même était doublement viciée, par tous les entraîne- 
ments de l'affection, par tous les débordements de la haine. 
Fonvielle, s'emporta jusqu'à l'insulte, fut condamné pour 
outrages à la Cour, et là même où on cherchait un peu de 
lumière, on ne rencontra qu'un petit procès qui s'intercala 
dans le grand. Au banc de la partie civile étaient assis Floquct 
et Laurier, ces tenants de la faction irréconciliable. On avait 
annoncé d'abord que Lcdru-Rollin, récemment rentré dans la 
patrie, chercherait par cette affaire retentissante à rajeunir 



LE PLEBISCITE. 93 

son nom. Ce n'eût pas été un médiocre spectacle que de voir 
ce vieux revenant dupasse demandant vengeance pour l'enfant 
immolé. Ledru-Rollin répudia la cause, soit que l'exil eût 
achevé d'engourdir son âme toujours un peu molle et pusilla- 
nime, soit qu'il répugnât, ainsi qu'il l'écrivit lui-même, à 
plaider devant des juges gagnés d'avance. Cependant le prince 
avait ses amis répandus dans la salle, et aux voix enrouées et 
haineuses qui semblaient venir de Belleville, répondaient par 
intervalles d'autres voix sauvages qui semblaient venir du 
maquis. » Silence aux Corses! » s'écria plus d'une fois Floquct, 
de cet organe éclatant qui lui tenait lieu d'autres dons. Pierre 
Bonaparte eut deux avocats. Son meilleur défenseur fut le pro- 
cureur général, M. Grandperret. Celui-ci rassembla, avec une 
grande minutie d'argumentation, tous les indices qui permet- 
taient d'attribuer à Victor Noir le rôle de provocateur. Ainsi 
détruites par avance, que devenaient les réquisitions, même 
les plus insistantes, et quel jury (haut jury ou jury ordinaire) se 
fût hasardé à condamner? La vérité, c'est qu'une obscurité 
impossible à éclaircir subsistait sur l'initiative des violences; 
entre les deux systèmes, le moins invraisemblable était cer- 
tainement celui de l'accusé. Dès lors, à moins qu'on ne prati- 
quât à rebours les privilèges, Pierre Bonaparte devait béné- 
ficier de ce doute qui profite au dernier des misérables. Après 
cinq jours de débat, les jurés prononcèrent un verdict d'ac- 
quittement. Comme le prince venait de quitter l'audience, la 
Cour rendit un arrêt qui le condamnait à 25,000 francs de 
dommages-intérêts en faveur des parents de la victime. Le 
parti démagogique se répandit en imprécations sur la servilité 
des juges; puis, ne pouvant ressusciter Victor Noir, il entre- 
prit d'exalter son compagnon Fonvielle et songea même à le 
porter à la députation comme un autre Rochefort. Pendant ce 
temps, Napoléon avisait à replonger dans l'obscurité son com- 
promettant cousin. Le 28 mars, on lisait dans la Patrie : « On 
nous assure que par suite d'une décision de l'Empereur, le 
prince Bonaparte et sa famille doivent résider à l'étranger 
pendant un temps indéterminé. » 

Tandis que se déroulait le procès de Tours, les conseillers de 



ÏU HISTOIRE DO SECOND EMPIRE'. 

l'Empereur élaboraient le projet de sénatus-eonsulle. Le 
28 mars, M. Emile Ollivier on fit la lecture au Sénat. Le garde 
des sceaux, dans son exposé des motifs, commençait par établir 
le prinripe de la dualité des Chambres. Puis il montrait eom- 
menl. ce principe avait été méconnu : «Le Sénat et le Corps 
législatif, disail-il, se meuvent dans deux sphères différentes : 
les lois constitutionnelles sont réservées à l'un, et les lois ordi- 
naires à l'autre, en sorte qu'il existe une constituante et une 
législative juxtaposées plutôt que deux Chambres législatives. » 
M. Ollivier proposait de revenir à la dualité réelle et de par- 
tager le pouvoir législatif entre le Luxembourg et le Palais- 
Bourbon. Convenait-il de pousser plus à fond la transforma- 
tion et de modifier le recrutement du Sénat? Le ministre ne le 
pensait point, et estimait que les sénateurs puisaient dans le 
caractère inamovible de leur charge une suffisante garantie 
d'indépendance. Ayant expliqué les attributions nouvelles que 
recueillerait la haute Chambre, le garde des sceaux indiquait 
quel sacrifice serait le prix de ces avantages. En associant le 
Sénat au pouvoir législatif, on ne pouvait lui maintenir le 
droit exclusif de modifier la Constitution : « Car alors, obser- 
vait Emile Ollivier, au lieu d'être un modérateur, il devien- 
drait un dominateur. » Une dernière question se posait. En 
qui résiderait désormais le pouvoir constituant enlevé au 
Sénat? Ici le ministre procédait par distinction. Les disposi- 
tions qui ne touchaient pas aux fondements du droit public, 
rentreraient dans la sphère législative et pourraient être chan- 
gées à la manière des autres lois. Quant aux règles fondamen- 
tales qui fixaient l'hérédité impériale et l'organisation essen- 
tielle des pouvoirs publics, elles formeraient le texte définitif 
de la Constitution; et cette Constitution, ainsi réduite à ses 
éléments primordiaux, ne pourrait plus être modifiée que par 
plébiscite. 

Ayant parlé de la sorte, M. Emile Ollivier s'assit. Mais voici 
où commencèrent les complications. La suite de ce chapitre 
pourrait se continuer sous ce titre : « Comment on détruit le 
régime parlementaire en prétendant le couronner. » 

Dès que le projet parvint dans les bureaux, une même 



LE PLEBISCITE. &5 

pensée surgit dans l'esprit des sénateurs et bientôt s'y fixa. 
L 'innovation était trop importante pour que la liante Chambre 
| - Ci t valablement la consacrer : il fallait, pour Lui imprimer son 
caractère définitif, la ratification du peuple. Divers motifs 
valurent à cette opinion une sorte d'unanimité. En logique 
pure, on ne pouvait contester que l'a'uvre ratifiée en 1852 par 
le suffrage universel ne fût complètement transformée : ce 
que le peuple avait créé, le peuple seul avait qualité pour le 
changer. À cette considération s'ajoutait pour beaucoup de 
sénateurs le désir d'apposer leur marque sur le projet gouver- 
nemental. Le Cabinet du 2 janvier s'était naguère formé sans 
l'adjonction d'un seul membre de la haute Assemblée. L'exclu- 
sion n'avait pas laissé que de déplaire, et on n'était pas fâché 
de montrer aux nouveaux ministres que la Chambre qui 
siégeait au Luxembourg n'était point une Chambre d'enregis- 
trement. Le Sénat avait, par intervalles, de ces velléités d'im- 
portance, et point toujours au bon moment. Enfin, les amis de 
l'Empire autoritaire s'employaient avec Beaucoup de zèle à 
favoriser ces tendances : accréditer dans les institutions l'appel 
au peuple, c'était remettre aux mains du souverain un moyen 
de dominer toutes les oppositions parlementaires. C'est sous 
cette impression que fut nommée la commission. On y intro- 
duisit les personnages les plus notables de l'Empire : M. Rouher, 
M. Baroche, M. Magne, M. Drouyn de Lhuys. Si l'on en croit 
l'un de ceux qui la composèrent (1), elle fut nommée avec le 
mandat formel de faire prévaloir l'idée du plébiscite. 

A première vue, il semblait que la thèse sénatoriale ne fût 
pas bien éloignée de la pensée ministérielle. C'étaient les 
ministres eux-mêmes qui, dans le projet de sénatus-consulte, 
avaient inscrit le principe du plébiscite et, en apparence, les 
sénateurs ne faisaient que hâter l'application d'un système 
emprunté aux conseillers de l'Empereur. Que si on pénétrait 
au fond des choses, les divergences se découvraient. En rédi- 
geant le sénatus-consulte, kes ministres avaient, à la vérité, 
recueilli l'idée du plébiscite, et l'avaient proclamé comme le 

(1) Voir M. de Maupas, Mémoires, t. II, p. 484. 



OU HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

moyen suprême si Ton voulait dans l'avenir changer la Consti- 
tution. Mais, en réservant au profit du prince la ressource de 
l'appel au peuple, ils avaient entendu l'armer d'un droit 
théorique qui sans doute demeurerait inexercé. Leur formule 
était une concession, plus spéculative que réelle, à la thèse 
napoléonienne de la souveraineté populaire directement pra- 
tiquée. On y pouvait voir une réminiscence inoffensive du 
régime ancien, une sorte de prérogative mystique trouvée dans 
l'héritage des Bonaparte, prérogative maintenue par tradition 
et comme par privilège de survivance, mais dont aucun Bona- 
parte — on l'espérait du moins — ne se prévaudrait jamais. 
Or, voici que le Sénat prenait, si l'on peut s'exprimer ainsi, les 
ministres au mot. Ceux-ci avaient introduit dans leur projet le 
droit plébiscitaire. Au Sénat, on s'emparait de la formule; et 
un principe, destiné à sommeiller longtemps, peut-être tou- 
jours, devenait tout à coup une imminente réalité. Quels 
n'étaient pas les ennuis de cette complication! M. Ollivier et 
ses collègues s'étaient efforcés d'éviter tout ce qui troublerait 
le pays. Dans cet esprit et au risque de quelques mécomptes 
pour eux-mêmes, ils avaient renoncé à demander la dissolu- 
tion de la Chambre. Il se trouvait que toute cette prudence 
n'avait réussi qu'à reculer les embarras. En fait, le plébiscite 
provoquerait un renouveau d'agitation chez un peuple qui 
avait surtout besoin de repos. En droit, il marquerait une 
sorte de résurrection du césarisme, venant se jeter à la traverse 
de la liberté renaissante. 

L'annonce d'un nouveau sénatus-consulte avait laissé le 
public indifférent. Le mot de plébiscite le réveilla brusque- 
ment. Cependant la commission du Sénat délibérait à huis 
clos. Avant même qu'elle eût achevé ses travaux, le Corps 
législatif tint à marquer son sentiment sur cette grande affaire. 

L'occasion naquit à propos d'une interpellation sur le pou- 
voir constituant, interpellation qui, après divers ajournements, 
fut remise au 4 avril. La doctrine plébiscitaire semblait un 
acheminement vers la démocratie pure. La gauche, tout 
d'abord, ne s'arrêta point à ces apparences. Avec M. Grévy, 
elle dénonça la faculté d'appel au peuple comme une arme aux 



LE PLEBISCITE. 97 

mains du despotisme; avec M. Picard, elle évoqua les souve- 
nirs de 1852. Bien que parlant un tout autre langage, les mem- 
bres du centre gauche, M. d'Andelarre, M. Martel, manifestè- 
rent plus de crainte que d'approbation. En revanche, M. Jérôme 
David laissa percer une joie triomphante, et cela seul était un 
signe des espérances qui renaissaient. La discussion se pour- 
suivait sans grande ampleur, sans grandes envolées, quand 
parut à la tribune Gambetta. C'est par son intervention que le 
débat demeure, aujourd'hui encore, digne de mémoire. 

Jusque-là, le député de lîelleville s'était signalé par sa tur- 
bulente violence et, aux yeux d'un grand nombre, ne se sépa- 
rait guère de la foule des clubistes. L'heure était venue où il 
prendrait rang parmi les orateurs politiques. Seul, il osa 
creuser la doctrine de l'appel au peuple, la confisquer au profit 
de son parti, la retourner contre l'Empire. Parlant du plé- 
biscite, il remonta jusqu'à l'origine du mot : » Le plébiscite, 
dit-il, c'est la science et la conscience du peuple. » De là 
dérivait pour le peuple le droit de pénétrer tous les faits 
d'ordre matériel, toutes les circonstances d'ordre moral qui 
lui permettraient de porter son jugement en pleine science et 
en pleine conscience. La conséquence était que tout plébiscite 
serait « leurre et mensonge » si les termes n'en étaient débattus 
et précisés par le pouvoir législatif, si les citoyens eux-mêmes 
ne jouissaient d'une liberté sans limites pour pénétrer toutes 
les questions qu'ils auraient à résoudre. S'étant exprimé de la 
sorte, Gambetta élargit l'ordre du jour : « Le plébiscite, dit-il 
en substance, c'est le pouvoir mis aux voix. Mais alors, que 
devient le principe héréditaire, le principe dynastique? Ah! 
l'on comprend l'effarement des monarchistes parlementaires. 
Proclamer la doctrine plébiscitaire, c'est rédiger l'acte de 
décès de l'idée monarchique. » La thèse qui suivit fut la plus 
hardie, la plus radicale aussi qui eût été développée à la tri- 
bune depuis le commencement du règne. Avec un singulier 
mélange d'adresse insinuante et de véhémence enflammée, 
l'orateur s'appliqua à définir le suffrage universel : « Le suf- 
frage universel, c'était la souveraineté nationale perpétuelle- 
ment agissante : or, il n'y avait qu'une seule forme de gou- 

T. VI. 7 



08 HISTOIRE DU SECOND KM PI RE. 

vcrnement adéquate au suffrage universel. » « Celte forme, 
continuait Gambetta, vous ne me permettrez pas de la taire, 
parce qu'elle est sur mes lèvres, parce qu'elle est dans mon 
cœur : c'est la for me républicaine. » Le grand mot était lâché, 
et il avait été amené avec tant d'art que pas un murmure, pas 
une interruption n'arrêta au passage la suprême témérité. Le 
reste de la harangue, moitié discours de tribune, moitié con- 
férence de métaphysique constitutionnelle, tint tout entier en 
un parallèle entre la monarchie qui, sous peine de périr, devait 
s'entourer d'institutions monarchiques, et le suffrage universel 
qui contenait en germe la République, et tôt ou tard la met- 
trait au jour comme par une naturelle éclosion. On ne sait ce 
qu'on doit le plus admirer, ou l'habileté de l'orateur qui sut 
colorer de modération ses plus grandes hardiesses, ou la lon- 
ganimité de l'auditoire, attentif à se contenir jusqu'au bout. 
Pendant deux heures, la Chambre écouta avec tolérance, 
presque avec faveur, ce jeune homme, hier inconnu, à la voix 
mêlée de tonnerres et de caresses, osé et maître de lui tout 
ensemble, souple jusqu'à l'astuce, véhément jusqu'à l'empor- 
tement; et chose étrange, inouïe! ce jeune homme venait, en 
plein Empire, parler de la République en un langage aisé, 
sans provocation, sans crainte non plus, comme on eût fait 
d'une prévision toute naturelle et d'une éventualité du lende- 
main. Quand on cherche l'explication de cette généreuse 
patience, on ne la trouve que dans la foi robuste qui animait 
encore les amis de l'Empire. On pouvait sans péril passer à 
cette juvénile et chaude éloquence la fantaisie d'une hypo- 
thèse impossible. « Gambetta, disaient les députés en sortant 
du Palais-Bourbon, a vaillamment plaidé sa cause, mais c'est 
une cause qui n'est point au rôle. » 

Ce qui était bien au rôle, c'était le plébiscite. Avec sa sincé- 
rité ordinaire, M. Emile Ollivier n'avait point dissimulé la 
surprise, le regret, que lui inspiraient les dispositions du 
Sénat : « Nous avions espéré, disait-il le 4 avril au Corps légis- 
latif, que le projet de sénatus-consulte serait considéré comme 
s'adaptant aux bases plébiscitaires. » Cependant, le9 membres 
de la haute Assemblée s'affermissaient dans leur pensée : ils 



LE PLEBISCITE. 99 

ne se croyaient pas autorises à consacrer seuls la réforme. 
L'Empereur avait-il prévu tout d'abord un recours au suffrage 
universel? Rien n'autorise à le penser. La question se posant 
au Luxembourg, il fut gagné par les scrupules qui agitaient les 
sénateurs; peut-élrc aussi, devant la perspective d'un appel au 
peuple, sentit-il se réveiller tout ce qu'il portait en lui d'instinct 
césarien. Devant cette coalition de volontés, M. Ollivier jugea 
la résistance inutile, et sans beaucoup d'entrain, se décida à 
tenter l'épreuve puisqu'on ne pouvait l'éviter. Entraînerait-il 
avec lui tous ses collègues? A cet égard, la curiosité était 
extrême dans le monde politique. Parmi les partisans du 
régime parlementaire, l'annonce du plébiscite provoquait un 
vif sentiment d'improbation. Reconnaître au souverain le droit 
permanent de recourir à la nation, lui reconnaître ce droit 
en dehors de tout contrôle, de tout assentiment des Chambres, 
c'était déposer dans la Constitution elle-même le germe qui la 
pourrait détruire. Ainsi parlait-on en ce groupe du centre 
gauche, qui avait pour représentants dans le ministère, 
M. Buffet et M. Daru. M. Buffet se laissa bien vite gagner par 
les répugnances de ses amis. Son âme intègre et fière avait 
peu souci de retenir le pouvoir. Attaché jusqu'au rigorisme 
aux maximes de la monarchie libre, il avait à cœur de 
repousser toute pratique qui faciliterait les retours offensifs 
du pouvoir absolu. Dès le commencement d'avril, le bruit de 
sa démission courut. Les jours suivants, comme se discutait 
au Corps législatif l'interpellation sur le pouvoir constituant, 
on le vit siéger «à son banc ministériel, et on crut à un accom- 
modement. Bientôt sa retraite se confirma et fut officiellement 
annoncée. Tout autre fut d'abord la condition de M. Daru. 
Dominé par les traditions napoléoniennes qui se mêlaient en 
lui aux croyances libérales, il n'avait pas discerné de suite le 
danger de la doctrine plébiscitaire, et, loin d'en concevoir 
ombrage, l'avait au contraire défendue. Peut-être aussi com- 
prit-il, crut-il comprendre que, de toute façon, la délibération 
préalable du Parlement serait obligatoire Mieux éclairé par 
les controverses qui suivirent, il imagina une transaction : il 
acceptait le prochain appel au peuple, mais il demandait que, 



100 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

pour l'avenir, nul plébisciste nouveau ne pût être soumis au 
suffrage universel sans le préalable assentiment des deux 
Chambres; cette condition serait énoncée dans le texte remanié 
du sénatus-consulte. Plusieurs députés, notamment le marquis 
d'Andelarre, essayèrent d'amener le souverain à ces vues. 
Celui-ci protesta de ses intentions libérales, mais refusa, soit 
pour le présent, soit pour l'avenir, toute limitation de son droit. 
Le 9 avril, M. Daru fut reçu en audience par l'Empereur, mars 
sans que de l'entretien sortît aucune entente. Le lendemain, 
il se démit de sa charge. C'est ainsi que, par une bizarre con- 
jonction des choses, l'acte qui aurait dû affermir le ministère 
du 2 janvier en commença l'ébranlement (1). 

Dans l'entrefaite le Sénat se réunit pour entendre le rapport 
de la commission. Le spectacle ne laissait pas que d'être sin- 
gulier. On s'apprêtait à couronner l'édifice libéral. Qui s'en 
allait? Les libéraux. Qui se réjouissait? Les gens de la droite. 
Le rapporteur se leva. C'était le premier président Devienne. 
Au mois d'août 1869, il avait combattu — autant du moins que 
sa nature sceptique s'accommodait de la lutte — l'amendement 
de M. Bonjean qui conférait au Sénat le pouvoir législatif. 
Le 14 avril 1870, avec la même indifférence hautaine, il 
recommanda la théorie contraire. Le seul souci fut d'accumuler 
les formules solennellement dédaigneuses qui masqueraient 
la contradiction. La discussion s'étant ouverte le 18 avril, on 
entendit de grandes louanges sur la Constitution de 1852. La 
conclusion logique eût été de la consolider. On s'avisa bientôt 
que ces éloges n'étaient qu'oraison funèbre ; car tous les dis- 
cours demandèrent qu'on abrogeât ce qu'on ne se lassait 
point d'admirer. Au moment de consacrer sans retour les 
principes de la monarchie libre, le Sénat ne négligea pas de 
pourchasser quelques petites formules libérales. Les décrets 
nommant des sénateurs devaient, suivant le projet des commis- 
saires, être accompagnés de la mention « qu'ils avaient été 
délibérés en conseil des ministres » . La clause parut dégager 



(1) Notice sur M. le comte Daru, par M. Buffet. — Vie de M. Cochin, par 
M. DE Falloux, p. 326-330. — Papiers de M. le comte Daru. 



LE PLEBISCITE. 101 

un vague parfum de parlementarisme, et la haute Assemblée, 
se dédommageant de ses grands sacrifices par quelques revan- 
ches de détail, se donna le menu plaisir de l'effacer. Des caté- 
gories étaient créées entre lesquelles devrait se limiter le choix: 
du souverain; au dernier moment, on abolit la restriction, ce 
qui laissait toute liberté à l'Empereur et ne découragerait 
aucune espérance. Cependant les regards cherchaient au fau- 
teuil M. Troplong, et on se disait qu'aucun homme en ce siècle 
n'était mort plus à propos pour sa gloire. Que devenaient ses 
amples et brillants rapports, commentaires d'une législation 
promise à l'immortalité et si vite remplacée? Les débats se 
prolongèrent pendant trois séances. Vers la fin du troisième 
jour, M. Emile Ollivier se leva. Sous sa jeune et brillante 
parole, les sénateurs s'éveillèrent et on applaudit fort, un peu 
moins pourtant qu'on n'eût acclamé M. Rouher. Quand vint 
l'heure du scrutin, la Constitution nouvelle fut votée à l'unani- 
mité, ce qui semblait le témoignage d'une approbation poussée 
jusqu'à l'enthousiasme. Ainsi finit le 20 avril 1870, dans la 
dix-neuvième année de son âge, le Sénat constitutionnel. 11 ne 
restait plus qu'à souhaiter longue vie, vie plus utile surtout, au 
Sénat législatif. 



III 



Le plébiscite fut fixé au 8 mai. La formule était la suivante : 
« Le peuple approuve les réformes libérales opérées dans la 
Constitution depuis 1860 par l'Empereur avec le concours des 
grands corps de l'État, et ratifie le sénatus-consulte du 
20 avril 1870. n Le vote aurait lieu au scrutin secret par oui 
ou par non. 

Une fois encore, les partis allaient se trouver aux prises. Ce 
serait une occasion, et la dernière, de les saisir sur le vif. 

Le 4 avril, M. Emile Ollivier avait dit au Corps législatif : 
« Nous n'avons aucune inquiétude sur le résultat du plé- 
biscite. » Cette sécurité n'était pas telle qu'elle ne se mêlât de 



I 8 HISTOIRE DU SECOND EMIMliE. 

quelques soucis. La principale crainte n'était pas l'acharne- 
ment dos adversaires, mais la tiédeur des indifférents. On 
redoutait l'inertie des bourgeois; on appréhendait plus encore 
la torpeur des paysans, fort en retard cette année-là pour les 
travaux agricoles, et uniquement attentifs à regagner le temps 
perdu. 11 fallait s'assurer contre un succès trop modeste et sur- 
tout se prémunir contre les abstentions. Le 23 avril, l'Empe- 
reur adressa au peuple une proclamation où se retrouvait un 
éclatant hommage à la souveraineté du suffrage universel, où 
se retrouvait aussi le souvenir de tous les témoignages de con- 
fiance qui, depuis dix-huit ans, avaient resserré les liens entre 
le prince et la nation. Le lendemain, les ministres, par une 
circulaire collective, sollicitèrent le concours de leurs subor- 
donnés : ils ne donnaient pas, disaient-ils, un ordre, mais un 
patriotique conseil : dans le fonctionnaire, ils démêlaient le 
citoyen, et, faisant appel au citoyen, l'invitaient à voter pour 
l'Empire. Ces avis, légèrement platoniques, ne furent-ils pas 
accompagnés de suggestions plus précises? Le ministre de 
l'Intérieur, M. Chevandier de Valdrôme, manda les préfets et 
leur recommanda de n'omettre aucun moyen légitime de 
succès : les représentants du gouvernement se garderaient de 
toute pression, de toute menace, mais ils n'hésiteraient pas à 
déployer, suivant la propre expression du ministre, une activité 
dévorante. 

Bien que cette exhortation à une activité dévorante trahît un 
commencement d'excitation, les conseillers de l'Empereur 
avaient trop souci de leur dignité pour ressusciter les abus 
qu'ils avaient plus d'une fois déplorés. Seules, les provocations 
révolutionnaires leur inspireraient dans les derniers jours 
quelques représailles. Mais s'ils étaient tenus à laisser au 
repos leurs armes les plus redoutables, la même réserve ne 
s'imposait pas à leurs amis. La plus grande habileté consiste- 
rait à créer, en dehors de l'action officielle, une organisation 
assez puissante, assez large aussi, pour encadrer en elle tous 
les partisans de l'Empire. De la sorte, la cause du gouverne- 
ment serait soutenue sans que le gouvernement lui-même se 
compromît. 



LE PLEBISCITK. 103 

En cette conduite résiderait la véritable sagesse. Toutefois, 
pour la pratiquer l'embarras ne laissait pas que d'être assez 
grand. Où trouver ces précieux alliés? Le gouvernement avait 
à la fois des amis attiédis qu'il serait malaisé d'échauffer et 
des amis dangereux qu'il importait de maintenir au second 
rang. 

Les amis attiédis étaient les membres du centre gauche. De 
tout temps, ils avaient suspecté le jugement d'Ollivier, et dans 
leurs lettres, on trouverait les traces multipliées de ces 
méfiances (1). Le départ de M. Buffet, celui de M. Daru, 
avaient de plus en plus distendu les liens déjà fort relâchés. 
« Que deviendrait, disait-on, le gouvernement parlementaire, 
si le chef de l'Etat pouvait à toute heure passer au-dessus des 
Chambres et engager un colloque direct avec la nation? » 
Les députés de ce groupe étaient trop soucieux du repos 
public, trop pénétrés de loyalisme, pour s'égarer jusqu'à un 
suffrage hostile. Selon toute apparence, ils ne se réfugieraient 
pas non plus dans l'abstention. Mais comme ce oui, qu'en fin 
de compte ils se décideraient à prononcer, leur coûtait! et 
avec quelle verve, avec quelle aisance, avec quelle profusion 
d'arguments ils développaient les raisons de dire non! Ils se 
désolaient que tous les suffrages affirmatifs dussent avoir, au 
sortir de l'urne, la même apparence, et volontiers, ils eussent 
inventé des bulletins nuancés qui exprimassent le oui le plus 
grondeur, le plus désagréable. A des amis si maussades, 
pouvait-on demander la propagande? Ne serait-ce pas beau- 
coup que de s'assurer leur silence? En ces milieux, on 
souhaitait le succès, mais le minimum du succès, le succès 
mais pas jusqu'au triomphe, assez pour sauver l'Empire, pas 
assez pour inspirer l'infatuation. Le 18 avril, M. Beslay, 
rédacteur en chef du Français, écrivait à M. le comte Daru : 
« Légalement, il ne faut pas plus de la moitié des voix, et on 
aura les deux tiers. Une trop grande réussite serait le prélude 
d'une période réactionnaire. » Et il ajoutait en précisant les 



(1) Voir notamment lettres de M. Lambrechtà M. Corne. (Félix Lambrecht, 
par M. Desjardins, p. 53-54.) 



104 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

chiffres : « Il faut désirer que le plébiscite n'ait que quatre mil- 
lions de voix (I). » 

A côté des amis désabusés, il y avait les amis compromet- 
tants. C'étaient les partisans de l'Empire autoritaire. Ceux-ci 
ne demandaient qu'à lancer toutes leurs forces, qu'à se porter 
à l'avant-garde. Leur dessein, en combattant, était de faire 
coup double. Le plébiscite assurerait la défaite de la déma- 
gogie, décidément noyée dans les flots du suffrage universel. 
Et tel serait le premier fruit du succès. Puis les suffrages affir- 
matifs seraient présentés à l'Empereur comme le témoignage 
de sa popularité personnelle. Du même coup, on raviverait 
chez Napoléon les souvenirs de 1852; on resserrerait l'ancienne 
union du peuple et de l'Empire. Entre ces deux forces, quelles 
forces, fussent celles du Parlement, ne seraient broyées! Il 
arriverait donc qu'à la victoire contre la Révolution se joindrait 
une seconde victoire, remportée sur ceux-là mêmes qui auraient 
imprudemment engagé la bataille et en seraient les apparents 
bénéficiaires. En véritables enfants terribles, les plus ardents 
découvraient leurs pensées. Le 18 avril, au Sénat, M. de Ségur 
d'Aguesseau s'exprimait en ces termes : « L'intérêt national 
veut que le pouvoir profite de son succès. Il ne s'agit pas de 
faire du sentiment et de dire qu'il n'y aura plus ni vainqueurs 
ni vaincus. S'il faut un gant de velours à la main qui conduit 
la nation française, cette main doit être de fer. » Le journal le 
Pays excitait le gouvernement à se dégager de « l'ornière orléa- 
niste et parlementaire » . « Le premier gage à offrir au peuple, 
ajoutait-il, c'est de donner congé pour le prochain terme à 
toutes les commissions extra-parlementaires composées de gens 
plus ou moins inconnus, groupés autour de deux ou trois noms 
trop connus (2). » Cependant les politiques évitaient ces 
bruyants éclats. Leur principal effort serait d'altérer tout dou- 
cement le sens de l'appel au peuple. A ne consulter que les 
termes du plébiscite, la réponse affirmative impliquait une 
approbation des réformes libérales. Le travail des bonapar- 



(1) Papiers de M. le comte Daru. 

(2) Voir le Pays, 11, 13, 15 avril 1870. 



LE PLÉBISCITE. 105 

tistes autoritaires serait d'absorber la question dans une ques- 
tion plus grande et de la transformer en une option entre 
l'Empire et l'anarchie. L'esprit simpliste du peuple, peu accou- 
tumé à la métaphysique constitutionnelle, aiderait à cette 
habile déviation. Le plébiscite, ainsi détourné de sa formule 
primitive, serait donc un solennel renouvellement d'adhésion 
à l'Empire, non spécialement à l'Empire libellai, mais à 
l'Empire sans épithète, à l'Empire tel que le pays, depuis dix- 
huit ans, l'avait soutenu et acclamé. Dans cet esprit et sous le 
bénéfice de ce commentaire, les vieux impérialistes offraient 
leurs influences, leurs cadres, leur expérience électorale. Ils 
s'offraient avec une sécurité d'autant plus reposée que les 
récentes démissions avaient éloigné du cabinet leurs plus vigi- 
lants adversaires. Que si le plébiscite était un grand succès, ils 
se garderaient de triompher trop bruyamment et de revendi 
quer pour eux la récompense. Seulement ils protégeraient le 
ministère, l'épureraient peu à peu, écarteraient par ajourne- 
ment les réformes gênantes. Ils soutiendraient, ils applaudi- 
raient M. Ollivier, mais en l'isolant, en l'attirant vers eux par 
progressions insensibles. Parallèlement, un travail semblable 
s'accomplirait sur l'Empereur, et c'est ainsi que le gouverne- 
ment personnel se restaurerait par degrés sous le couvert de 
ceux qui avaient reçu mission de le détruire. 

Cette mauvaise humeur des uns, cet empressement suspect 
des autres limitaient fort pour le gouvernement le choix de ses 
auxiliaires. Entre le centre gauche qui ne s'offrait point et la 
droite qui s'offrait trop, le principal appui, le seul tout à fait 
sûr, c'était le centre droit. Des réunions se tinrent à l'hôtel 
du Louvre. Puis, sous les auspices de ce groupe, un comité se 
forma sous le nom de Comité central plébiscitaire. Il eut son 
siège rue de Rivoli. Son président fut le duc d'Albuféra. Il se 
composa de députés et en outre de sénateurs et de journalistes. 
Aux membres du centre droit, M. Ghesnelong, M. Mège, M. de 
Mackau, M. Josseau, M. Dupuy de Lôme, furent adjoints deux 
des membres les plus importants de la droite, M. Jérôme 
David et M. Pinard. En outre, parmi les délégués de la presse 
figura M. Clément Duvernois. Ces choix, loin de marquer une 



10(5 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

inconséquence, révélaient une habile sagacité. L'imprudence 
eût été de se confier aux bonapartistes autoritaires, de leur 
abandonner une part prépondérante de direction. Fondus dans 
le centre droit, ils ne représentaient plus qu'une fraction 
notable du parti conservateur : on évitait de s'absorber en 
eux, et, d'autre part en les accueillant, on leur ôtait la tenta- 
tion d'entrer en campagne pour leur propre compte. Le pre- 
mier soin du Comité central fut de faire appel aux conseillers 
généraux : ceux-ci, à leur tour, grouperaient autour d'eux les 
conseillers d'arrondissement, les conseillers municipaux, en 
un mot tous ceux qui, détenant un mandat électif, avaient 
qualité pour guider leurs concitoyens (1). Entre toutes les 
exhortations, la plus pressante fut de combattre l'abstention 
qui était qualifiée de « défection envers la liberté » ou de 
« complaisance envers les hommes de désordre » . On comptait 
sur îe concours du clergé, non toutefois sans une arrière- 
pensée un peu soucieuse; car si les évêques réunis à Rome 
faisaient parvenir au ministre des Cultes les meilleures assu- 
rances, le journal V Univers, alors fort en crédit, se refusait 
obstinément à influencer ses abonnés (2). Sous les auspices du 
Comité central de nombreux sous-comités s'établirent. On en 
compta bientôt quatre-vingts à Paris, trois cent cinquante dans 
les départements (3). 

Tandis que le gouvernement s'organisait de la sorte, les 
partis hostiles offraient un assez singulier spectacle, les uns 
prolongeant leurs perplexités ou se réfugiant dans une attitude 
passive, les autres se portant résolument à l'assaut du pouvoir 
et de la société. 

On peut être bref en parlant des légitimistes. La rigueur de 
leurs doctrines leur défendait de sacrer l'Empire. Aussi un 
seul débat s'élevait entre les deux journaux du parti : l'Union, 
organe quasi officiel de M. le comte de Chambord, se conten- 
tait de prêcher l'abstention : la Gazette de France, plus engagée 

(1) Circulaire du 18 avril. 

(2) Voir /' Univers, 5 mai 1870. 

(3) Déclaration de M. Clément Duv émois au Corps législatif, séance du 
27 mai 1870. 



LE PLÉBISCITE. 101 

dans l'opposition active, opinait pour un suffrage négatif. Il 
est juste d'ajouter que, dans les campagnes, bon nombre de 
monarchistes, plus avides de repos que soucieux de logique, 
ne suivraient ni l'un ni l'autre conseil. Sensibles avant tout au 
péril social, ils se rendraient au scrutin; ils s'y rendraient à 
contre-cœur, un peu honteusement; et en demandant à Dieu et 
au roi de les absoudre, ils déposeraient comme à la dérobée 
un suffrage favorable. Ce serait une des nombreuses variétés 
de ces oui maussades qui, confondus dans l'urne avec les oui 
enthousiastes, prêteraient à l'Empire une apparence d'unanime 
acclamation. 

Parmi les orléanistes, parmi les libéraux qui oscillaient à 
égale distance de la monarchie parlementaire et de la Répu- 
blique, l'ennui et l'embarras étaient plus grands encore. Ils 
flottaient perpétuellement entre la crainte des réactionnaires, 
— des gens de mauvaise droite, comme les appelait M. Dour- 
dan (1) — et une autre crainte toute contraire qui était celle 
des démagogues. « Quand je lis le Pays, disait l'un d'eux, je 
me décide à voter non; mais voici que je lis m Marseillaise, et 
derechef, je me résigne à voter oui. » Gomme quelques jours 
séparaient du scrutin, ils employaient cet intervalle à exhaler 
leur mauvaise humeur. Songeant au tumulte des réunions 
publiques : « Voilà, murmuraient-ils, dix jours de fièvre dont 
on se serait bien passé. » Puis ils ajoutaient, par allusion aux 
termes du plébiscite : « Jamais on n'a posé tant de questions 
obscures à neuf millions d'hommes qui ne sont pas préparés à 
répondre. «Un seul se montrait satisfait: c'était M. Laboulaye 
qui, plus familiarisé avec les coutumes suisses ou américaines 
qu'avec les pratiques de l'Angleterre, voyait dans l'appel au 
peuple un moyen de corriger les abus du parlementarisme. 
Parlout ailleurs, la réflexion accroissait les incertitudes loin 
de les dissiper. M. Thiers, M. Dufaurc, M. Allou, inclinaient 
vers l'abstention ou vers le vote négatif. Quoique à regret, 
M. (iuizot conseillait l'adhésion. La note la plus ordinaire était 
celle d'une résignation mêlée d'ironie : « Puisque le plébiscite 

(1) Correspondance, t. IV, p. 270. 



108 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE- 

est présenté, écrivait Saint-Marc-Girardin, il vaut mieux le 
voter que le refuser. » S'étant exprimé de la sorte, il ne taris- 
sait pas en railleries sur la conception bizarre qui avait voulu 
superposer au sénatus-consulte le plébiscite comme une sorte 
de canonisation, comme une promesse d'immortalité. Il con- 
cluait avec un redoublement de persiflage : « Nous voterons 
cette immortalité, nous souvenant de ce mot des Lacédé- 
moniens : « Puisque Alexandre veut être Dieu, qu'il soit 
« Dieu (1). » 

Tout ce qui était irrésolution ou désarroi dans les groupes 
intermédiaires, se transformait dans le parti démocratique en 
âpre et ardente activité. Les républicains ne pouvaient espérer 
la majorité et n'avaient point la folie d'y prétendre. Mais s'ils 
parvenaient à s'assurer Paris, à gagner quelques grandes 
villes, à prendre pied dans certains départements, les terri- 
toires conquis se détacheraient comme autant d'îlots teintés de 
rose ou de rouge vif sur la carte uniforme de l'Empire. Avec 
le temps, avec la persévérance, les îlots s'étendraient et qui 
sait? se rejoindraient peut-être. De là un violent effort, et 
dirigé surtout par les violents. 

C'est alors que ceux-ci s'essayèrent décidément à la direction 
du parti. Depuis longtemps, les députés modérés, comme 
Ernest Picard, avaient été relégués à l'arrière-plan : leur 
groupe était désigné dédaigneusement sous le nom de gauche 
ouverte, parce qu'il ne refusait pas de s'ouvrir aux libéraux. 
Cependant d'autres députés, de nuance plus exclusive, Grévy, 
Ferry, Gambetta, constituaient ce qu'on appelait la gauche 
fermée, par opposition à la gauche ouverte, et se flattaient de 
maintenir la discipline autour d'eux. A la nouvelle du plé- 
biscite, ils s'adjoignirent quelques représentants de la presse : 
Peyrat, Pierre Lefranc, Duportal. De la collaboration com- 
mune, un manifeste sortit qui, le premier jour, parut violent 
et qui bientôt sembla pâle, tant il fut dépassé! — La propa- 
gande antiplébiscitaire révéla tous les progrès récents de la 
démagogie. On s'était résigné à la presse radicale parisienne, 

Cl) Journal des Débats, 21 avril 1870. 



LE PLÉBISCITE. 109 

au Rappel, au Réveil, à la Marseillaise. « Après tout, disaient 
les optimistes, ces feuilles sont utiles à leur manière, ne serait- 
ce qu'en servant cT épouvantai] pour les bourgeois. » Voici qu'on 
apprit, non sans stupeur, que les journaux de la capitale 
avaient des émules en province. C'était à Marseille le Peuple, 
dirigé par Naquet; à Toulouse, l'Emancipation, rédigée par 
Duportal; Vogeli avait fondé à Grenoble le Réveil du Dau- 
vhiné; Lissagaray avait créé dans le Gers l'Avenir; Marcou 
inspirait à Garcassonne la Fraternité. Toute cctle presse dépar- 
tementale avait grandi subrepticement; elle avait sa clientèle 
dans les villes et se propageait même dans certaines bourgades 
rurales où elle réveillait les souvenirs mal éteints du socialisme. 
A Faction des journaux se mêlait l'influence de Y Internatio- 
nale. En ce printemps de 1870, elle comptait 245,000 adhé- 
rents (1). De Paris elle s'était étendue à Rouen, à Lyon, à Mar- 
seille, à Saint-Étienne; déjà elle embrassait les villes de 
moindre importance et recrutait des adhérents jusque dans les 
chambrées du Var. Dans les centres ouvriers, les grèves étaient 
le grand moyen d'agitation. Il s'en produisit à Limoges, à 
Paris, à Bordeaux, un peu partout. La plus singulière fut celle 
de Fourchambault. Elle éclata sans grief apparent : aucune 
plainte articulée contre les patrons, aucune demande de salaire 
plus élevé, rien qu'un mot d'ordre de Y Internationale et qui fut 
aveuglément obéi (2). — Le plébiscite approchant, toutes les 
passions s'exhalèrent dans les réunions publiques. L'aflluence 
fut moindre qu'en 1869, la curiosité étant blasée; mais on 
observa un progrès dans la violence. Les séances débutaient 
par le choix d'un président honoraire : le plus souvent on accla- 
mait Piochefort, Flourcns, Mégy; bientôt on leur adjoignit un 
étranger du nom de Cernuschi qui avait versé 100,000 francs 
pour la caisse antiplébiscitaire. Les orateurs habituels furent 
Ulrich de Fonvielle, fameux depuis l'affaire Noir, puis Lissa- 
garay, Lefrançais, Millière et en outre un certain Cavalier, dit 

(1) Troisième procès de Y Internationale, exposé des faits par M. l'avocat 
impérial Aulois. (Gazette des Tribunaux, 23 juin 1870 et numéros suivants.) 

(2) Enquête sur les causes de l'insurrection du 4 septembre, rapport de 
Ai. de Ciiamaillard, p. 294-295. 



lio HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Pipe-en-Bois. Par intervalles apparaissait un jeune homme 
haineux, impudent, débraillé, et qui jetait à l'auditoire quel- 
ques mots froids et sinistres comme le couperet du bourreau : 
on l'appelait Raoul Rigault. Convenait-il de pratiquer l'absten- 
tion ou de déposer un suffrage négatif? Les plus fanatiques 
penchaient vers l'abstention, un vote, fût-il hostile, impliquant 
une reconnaissance du régime établi. On composa même une 
Marseillaise abstentionniste, dont les accents alternaient avec 
ceux des orateurs en prose. Cependant des clubistes à l'espoir 
robuste ne se lassaient pas de pousser le peuple vers les urnes, 
et, soit incroyable illusion, soit fanfaronnade, prédisaient que 
le plébiscite serait « le Waterloo de l'Empire » . On assista à 
de véritables dévergondages d'insultes. On condescendait à 
peine à combattre Emile Ollivier. Le vrai point de mire était 
l'Empereur : on l'appela d'abord l'homme de Décembre, puis 
M. Bonaparte ou bien encore l'Exécutif; enfin, un jour, on 
rédigea une sorte d'arrêt précédé de considérants et qui le 
condamnait aux travaux forcés à perpétuité (1). Ces malfai- 
santes bouffonneries ne méritaient que le mépris. Voici où se 
révélait une pensée moins grossière. Assez fréquemment on 
voyait paraître dans les clubs des gens qui se disaient anciens 
soldats. L'un se vantait d'avoir déserté; l'autre qui se procla- 
mait « ancien disciplinaire colonial » , avait voyagé un peu 
partout quoique point volontairement, et racontait de ses 
voyages des choses affreuses. Puis on lisait publiquement des 
lettres, écrites, disait-on, dans les chambrées, signées illisi- 
blemcnt par crainte des châtiments, et qui toutes dénonçaient 
les brutalités de la discipline ou la tyrannie des chefs. On 
appelait cela traiter la question militaire. La propagande la 
plus fructueuse serait celle qui s'exercerait au dehors. Dans 
les quartiers populeux du nord et de l'est de la ville, au 
Château-d'Eau, au faubourg Saint-Antoine, des casernes 
s'étaient élevées, vraies forteresses contre l'émeute. Comme 
font le soir les filles publiques au coin des rues, des gens 
appostés épiaient les cavaliers ou les fantassins qui rentraient 

(1) Voir affaire Lermina. [Gazette des Tribunaux, 8 mai 1870.) 



LE PLEBISCITE. 111 

ou sortaient, leur remettaient des Lanterne, des Marseillaise, 
des portraits, des lithographies, des almanachs ou bien encore 
des paquets de tabac enveloppés dans des proclamations. Tout 
était exploité, et l'ignorante crédulité du soldat, et, mieux 
encore, le demi-savoir des sous-officiers. De temps en temps, 
un de ces malheureux se laissait entraîner jusqu'à une réunion 
publique : c'était alors des ovations, des trépignements, des 
cris de délire; on le hissait au bureau, on lui décernait les 
honneurs de la séance, puis on le traînait de cabaret en 
cabaret, dans un appareil équivoque, moitié de triomphateur, 
moitié d'otage. Dans les jours qui précédèrent le plébiscite, 
l'effort redoubla. « Quand nous aurons les chassepots, disaient 
les coryphées des réunions publiques, nous aurons tout gagné. » 
M. Emile Ollivier s'était contenu jusque-là. Sous tant de mau- 
vaise foi, son âme se souleva. « Nous sommes la modération, 
avait-il dit un jour au Corps législatif; s'il le faut, nous serons 
aussi la force. » Vers la fin de la période plébiscitaire, non 
content de se reposer sur ses amis, on le vit se jeter lui-même 
clans la mêlée. En un langage qui rappelle fort les anciennes 
candidatures officielles, il stimule le zèle des ; uges de paix, du 
clergé, des magistrats. A Paris et dans les provinces, il prescrit 
qu'on arrête les meneurs de Y Internationale, sous la double 
inculpation d'association illicite et de société secrète. A ceux 
de ses subordonnés qui craignent l'inopportunité de certaines 
rigueurs, il répond par des ordres itératifs. « Il est temps, 
écrit-il, qu'on sente la main du gouvernement. » Sa vigilance 
se porte sur les excès des réunions publiques. « N'hésitez pas, 
rccommande-t-il, à faire un exemple, et surtout frappez à la 
tête; prenez-vous-en aux avocats, aux messieurs plutôt qu'aux 
pauvres diables du peuple. » Dans le Var, certaines chambrées 
publient et propagent des pamphlets odieux; aussitôt le garde 
des sceaux ordonne des poursuites immédiates. Cependant la 
violence de la presse ne connaît plus de bornes. Devant cette 
surabondance de provocations, M. Emile Ollivier convie ses 
procureurs généraux à la fermeté. « Poursuivez, télégraphie- 
t-il, les journaux de votre ressort qui contiendraient des appels 
à la guerre civile ou des outrages contre l'Empereur. Nous ne 



119 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

pouvons assister les bras croisés aux débordements révolu- 
tionnaires. » Puis il ajoute, pour écarter de lui tout reprocbe 
d'inconséquence ou d'intempestive rigueur : « Respectez la 
liberté, mais la provocation à l'assassinat et à la guerre civile, 
c'est le contraire de la liberté (1). » 

En cette lutte contre les factieux, le comble du bonheur 
pour le gouvernement serait que la divulgation d'une intrigue 
criminelle, la découverte d'un complot, rejetât vers lui toutes 
les âmes honnêtes. Cette heureuse fortune ne lui manqua 
point. 

Le 30 avril, le Journal officiel publia un entrefilet destiné à 
faire sensation : un homme avait été arrêté qui venait de 
Londres et qu'on appelait Beaury ; il était porteur d'un 
revolver à six coups, d'une certaine somme d'argent et, en 
outre, d'une lettre émanée d'un des réfugiés de Londres; 
pressé de questions, il avait avoué qu'il était venu à Paris 
dans le dessein de tuer l'Empereur. A la suite de cette nou- 
velle, on annonçait que des perquisitions avaient été prati- 
quées dans le quartier du Père-Lachaise, chez un ébéniste du 
nom de Roussel; celui qu'on recherchait était en fuite, mais, 
à son domicile, on avait saisi vingt et une bombes. 

Huit jours séparaient du scrutin. Le lendemain, pour com- 
pléter l'information, le Journal officiel parla d'autres pour- 
suites et d'une vaste enquête qui se continuait. Le 4 mai, 
comme pour graver rémotion, un décret fut publié qui con- 
voquait la chambre des mises en accusation de la Haute Cour. 
Puis un long rapport parut, signé du procureur général Grand- 
perret, et qui offrait un tableau très achevé, très fouillé même, 
de tous les agissements révolutionnaires. On eût dit un récit 
fait à souhait pour la plus grande édification des contempo- 
rains, pour la plus grande commodité de l'histoire. Rien n'était 
omis, ni les tumultueuses funérailles d'Auteuil, ni le toast à la 
balle, ni les troubles qui avaient accompagné et suivi l'arres- 
tation de Rochefort. Des faits généraux, on descendait aux 
détails : on notait les conciliabules; on rapportait des propos 

(1) Voir Papiers des Tuileries, t. I er , p. 326 et suiv. 



LE PLEBISCITE. 113 

atroces; on énumérait les cotisations destinées à acheter des 
armes; on faisait allusion à des substances chimiques nou- 
velles qui hâteraient les destructions. Toutes ces menées, tous 
ces projets étaient, disait-on, établis par les indiscrétions des 
complices, par les révélations des dénonciateurs. Encadré 
dans ce magistral exposé, le misérable dessein de Beaury sem- 
blait quelque ramification d'une vaste entreprise où pourraient 
s'abîmer l'Empire et la société. La publication survenait avec 
une actualité si opportune que cette conspiration si utile, 
découverte à un si bon moment, éveilla quelque scepticisme. 
La vérité, c'est que depuis un an, dans les bas-fonds démago- 
giques, des desseins affreux avaient été entretenus, et à cet 
égard le rapport du procureur général ne divulguait rien qui 
ne fût prouvé. Toutefois, un art ingénieux avait groupé les 
faits, les avait reliés par un lien pas toujours très solide, avait 
donné à de scélérates, mais débiles et niaises tentatives, un 
aspect d'entente universelle entre les factieux. C'est ici que se 
retrouvait la main du gouvernement. Non, la police n'avait pas 
inventé le complot; est-ce la calomnier que de dire qu'elle le 
perfectionna? 



IV 



Le 8 mai s'ouvrit le scrutin. Sous l'ardeur des disputes, 
l'objet primitif de la consultation nationale avait disparu. Nui 
ne songeait au sénatus-consulte, aux réformes libérales. La 
seule question était de savoir qui voulait l'affermissement de 
l'Empire, qui voulait sa destruction. Dès le matin, les sections 
furent encombrées par une foule tranquille. C'étaient les élec- 
teurs paisibles qui s'empressaient de remplir leur devoir 
civique, avant d'aller goûter aux champs le repos du dimanche. 
La journée s'écoula sans incidents. Toutefois, vers cinq heures, 
quelques rassemblements se formèrent, et un avis du préfet de 
police invita la population au calme. A six heures, le dépouille- 
ment commença, et se poursuivit au milieu d'une attente légè- 
rement tumultueuse. Dans la soirée, on connut les résultats de 



J14 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Paris ctdu département de la Seine: 138,000 oui, 184,000 non, 
83,000 abstentions, 9 à 10,000 bulletins nuls. Puis arrivèrent 
les votes de Lyon, de Marseille, de Bordeaux, de Toulouse, de 
Saint-Étienne. En toutes ces grandes villes, les non étaient en 
forte majorité. Aux Tuileries où on attendait les nouvelles, les 
premières dépêches provoquèrent, à ce qu'on assure, une 
impression pleine de trouble. L'Impératrice était irritée, le 
jeune prince exaspéré, et l'entourage ne tarissait pas en excla- 
mations indignées. Seul, l'Empereur conservait tout son calme, 
en homme aguerri contre les émotions trop hâtives, en sou- 
verain confiant dans l'affection de son peuple. Dans la nuit 
parvinrent les résultats généraux des départements. Ils renver- 
saient les espérances de l'opposition, et sans qu'il fût possible 
encore de préciser les chiffres, suffisaient à dissiper toute alarme . 
Le parti démagogique eut à cœur de célébrer le vote de 
Paris, de protester contre la défection du peuple rural. Comme 
à la suite du vote de 1869, on assista, durant trois jours, à des 
essais de rébellion. Ce fut une nouvelle revue des forces révo- 
lutionnaires, une nouvelle série d'escarmouches, et comme la 
préface d'un grand combat qu'on n'osait engager. Au Ghâ- 
teau-d'Eau, au faubourg du Temple, à Bclleville, à la Villette, 
il y eut des rassemblements, des bagarres, des rixes avec les 
scrgenls de ville, des ébauches de barricades. On cria vive 
Roche fort ! vive la République! on cria surtout vive la ligne! En 
ce cri il y avait à la fois un espoir et un remerciement; car 
en certaines casernes, notamment celle du Prince-Eugène, le 
nombre des suffrages négatifs avait dépassé toutes les prévi- 
sions. — Cependant les journaux, pour accroître leur vente, 
multipliaient les éditions, et, en tète de leurs colonnes, inscri- 
vaient en gros caractères toutes sortes de titres sensationnels, 
comme on eût fait en pleine émeute. Le procédé, aujourd'hui 
vulgaire, était alors nouveau. Quand les lecteurs des départe- 
ments reçurent leur journal, beaucoup furent dupes de la 
manœuvre mercantile, et ne doutèrent point que des événe- 
ments, annoncés en si grandes lettres, ne fussent en effet fort tra- 
giques. Au momentoù Paris reprenaitsa physionomie la plus pai- 
sible, la province se mit à craindre pour Paris, et il fallut les avis 



LE PLEBISCITE. 115 

réitérés de l'autorité pour ramener la sécurité dans les âmes. 
Au bout de quelques jours, on connut les résultats définitifs. 
Ils se décomposaient en 7,358,786 suffrages affirmatifs, 
1,571,939 suffrages négatifs. On comptait 1,894,68! absten- 
tions. En outre 1 13,978 bulletins avaient été considérés comme 
nuls(l). Napoléon III, malgré les menées des partis et en dépit 
de ses propres fautes, venait de retrouver la triomphante majo- 
rité qui jadis l'avait élevé jusqu'au trône. L'examen détaillé 
des votes suggérait diverses observations. Les régions du nord, 
de l'ouest, du sud-ouest, avaient été presque unanimes dan ; 
l'acclamation de l'empire : seuls, les départements de la Seine- 
Inférieure, de la Loire-Inférieure, de la Gironde, faisaient 
tache dans l'ensemble. Dans la région de l'est, dans les envi- 
rons de Paris, dans certains départements du centre, les 
efforts de l'opposition avaient été moins stériles, et les suffrages 
négatifs avaientsouvent atteint la proportion de 15 à 20 pour 100. 
C'était dans le sud-est, c'était dans la vallée du Rhône, que le 
parti démocratique avait travaillé avec le plus de fruit. Dans 
les départements de l'Isère, de la Drôme, du Vaucluse, du 
Var, de l'Hérault, on comptait de 25 à 40 pour 100 de votes 
hostiles. Dans les Bouches-du-Rhône, la majorité s'était pro- 
noncée contre le plébiscite. On remarquera que ces contrées 
étaient précisément celles où avaient éclaté, après le Coup 
d'Etat, les soulèvements socialistes. Ainsi Napoléon n'avait 
pas plus ramené ses ennemis par ses services qu'il n'avait 
lassé ses amis par ses fautes. L'Algérie, dont les votes n'étaient 
arrivés qu'avec quelque retard, avait, comme la Seine, comme 
les Bouches-du-Rhône, voté contre l'Empire. Le résultat 
s'expliquait, soit par certains griefs de la colonie contre la 
métropole, soit par l'esprit de la population civile, turbulente, 
aigrie, et n'ayant souvent rencontré que la gêne là où clic 
espérait rencontrer la fortune. Entre tous les commentaires 
nés du Plébiscite, les plus vifs étaient ceux que provoquaient 
les votes militaires. Ce n'était pas qu'il n'y eût quelque 
exagération dans les plaintes des amis de l'Empire ou dans les 

1) Bulletin des Loin, 1870, n° 1813. 



1 ] G HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

espérances de ses adversaires; car, à prendre dans son ensemble 
l'armée de terre et de mer, on y remarquait la même propor- 
tion de suffages favorables ou contraires que dans le reste du 
pays (I). Mais on s'était flatté que le prestige de la discipline 
et la fidélité au nom de Napoléon préviendraient toute disso- 
nance; en outre, plusieurs corps, très gâtés par le contact du 
pire élément civil, avaient, à Paris, à Lyon, à Strasbourg, à 
Metz, à Saint-Etienne, poussé l'opposition jusqu'au scandale; 
à Toulouse, dans l'un des bataillons de chasseurs à pied, les 
non étaient en majorité. De là des mécomptes dont on retrouve 
la trace dans les lettres pleines d'excuses, de regrets, de con- 
fusion, par lesquelles les généraux et les officiers désavouaient 
les égarements de leurs soldats (2). , 

11 n'est pas de manifestation électorale que les partis ne 
détournent à leur profit. Le plébiscite du 8 mai eut le sort 
commun. Du milieu de tous les commentaires, trois interpré- 
tations principales se dégagèrent. — Il y eut la glose des bona- 
partistes autoritaires. A les entendre, la nation, en acclamant 
de nouveau l'Empire, avait voulu renouveler le pacte de 1852. 
Sur le terrain déblayé de tous les éléments hostiles, c'était à 
l'Empereur à reconstruire à son gré. — Il y eut une autre glose, 
celle des révolutionnaires. Ceux-ci, sans se mettre en peine de 
plus amples calculs, partagèrent la nation en deux parts : celle 
des citoyens éclairés qui habitaient dans les villes, celle des 
paysans mal dégrossis qui végétaient dans les campagnes. Si 
les seconds figuraient le nombre, les premiers représentaient 
l'intelligence. Ayant ainsi débuté, les démocrates radicaux 
achevaient leur raisonnement, tantôt avec un aplomb paisible, 
tantôt avec le renfort de quelques déclamations furibondes; et 
jugeant que les voix doivent se peser, non se compter, ils se 
montraient aussi assurés que s'ils l'avaient emporté. — Il y eut 
enfin une troisième glose, celle des centres libéraux. Là seule- 

(1) Votes de l'armée de terre : 254,749 oui; 41,748 non; 2,997 bulletins 
nuls. 

Votes de l'armée de mer : 23,895 oui; 6,009 non; 506 bulletins nuls. 

(2) Voir Papiers des Tuileries, t. 1 er , p. 340-341. — Voir aussi Souvenirs 
du général Lebrun, p. 64. — Voir aussi Séance du Corps législatif, S juin 1870. 



LE PLEBISCITE. 111 

ment on se souvenait de la formule du plébiscite. A moins do 
prétendre que la réponse n'eût aucun rapport avec la ques- 
tion, on devait convenir que le peuple avait entendu accla- 
mer non seulement l'Empereur, mais l'Empereur libéral et 
réformateur. Tel était le langage de M. Ollivier et de ses amis. 
Mais, tandis que les gens du centre droit, s'étant expliqués do 
la sorte, jugeaient superflu de rien ajouter, ceux du centre 
gauche ne négligeaient pas de tempérer les joies trop bruyantes. 
Avec un soin trop minutieux pour être tout à fait exempt de 
plaisir, ils distillaient les grains d'amertume qui se mêlaient 
dans la coupe du triomphateur. Ils relevaient brièvement le 
vote des villes, le vote des militaires. Puis ils supputaient les 
oui intéressés des fonctionnaires, les oui résignés des monar- 
chistes conservateurs, les oui routiniers des indifférents, les 
oui maussades des parlementaires. Ces défalcations faites, 
quelle était la matière à l'enthousiasme? Ainsi parlaient 
M. Buffet, M. Daru et leurs alliés. Ce n'était pas chez eux 
parti pris de critique, mais prudence; car il importait que le 
prince, s'étant décidé à manier l'arme dangereuse du plébis- 
cite, perdît le goût de la ressaisir jamais. 

Tandis que s'échangeaient ces pensées, les ministres se remet- 
taient de leur succès comme on se remet d'une crise qui 
heureusement a bien tourné. Ils triomphaient, mais avec une 
arrière-crainte, celle que les fruits de la victoire ne fussent pas 
cueillis par eux. Cependant trois portefeuilles demeuraient 
vacants : celui de M. Buffet, celui de M. Daru, enfin celui de 
M. de Talhouët qui venait d'imiter ses deux collègues. L'un 
des soins les plus urgents serait de combler les vides. M. Scgris 
prit les finances et fut remplacé lui-même à l'instruction 
publique par l'un des membres les plus importants du centre 
droit, M. Mège. M. de Talhouët eut pour successeur aux tra- 
vaux publics M. Plichon, personnage intègre, clairvoyant, cou- 
rageux, d'une franchise qui touchait à la rudesse, très agréable 
au surplus aux catholiques et aux protectionnistes; car il avait 
déployé un zèle égal à défendre le pouvoir temporel et à 
combattre le traité de commerce. Quand il s'agit de pourvoir 
à l'héritage de M. Daru, les hésitations furent un peu plus 



118 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

longues. M. Ollivier songea d'abord à garder le ministère des 
Affaires étrangères, qu'il avait commencé à gérer par intérim. 
Puis il changea de dessein, ne se sentant pas préparé à l'exer- 
cice de cette grande charge. En fin de compte, un diplomate 
de carrière fut choisi : ee fut M. le duc de Gramont, ambassa- 
deur à Vienne; et entre les noms des nouveaux ministres, 
celui-là seul sera retenu dans les siècles. 

Le 21 mai, le président du Corps législatif remit solennelle- 
ment à l'Empereur le procès-verbal de recensement des votes. 
Aux félicitations qui lui furent adressées, le souverain répondit 
en termes élevés et émus, éloquents et sages. Il commença 
par rendre hommage au suffrage universel qui, « tout en se 
renouvelant sans cesse, conservait une volonté persévérante. » 
Il constata combien l'appel au peuple avait dévié de son objet 
primitif. « Le plébiscite n'avait pour but que la ratification 
d'une réforme constitutionnelle. Dans l'entraînement de la 
lutte, le débat a été porté plus haut. Ne le regrettons pas. Les 
adversaires de nos institutions ont posé la question entre la 
révolution et l'Empire. Le pays l'a tranchée. » En termes 
très formels, Napoléon désavouait toute pensée de retour en 
arrière : « Mon gouvernement, disait-il, ne déviera pas de la 
ligne libérale qu'il s'est tracée. » Et il ajoutait dans un langage 
magnanime : « Tous les droits, tous les intérêts seront protégés, 
sans aucun souvenir des votes dissidents ou des manœuvres 
hostiles. » La harangue se terminait en un magnifique pro- 
gramme de réformes, en un magnifique appel à tous les 
hommes de bonne volonté. Visiblement l'Empereur, fort du 
consentement national, se confiait lui-même, confiait surtout 
son fils au loyalisme du peuple français tout entier. Aux 
époques les plus prospères, Napoléon s'était parfois aban- 
donné à quelques épanchements mélancoliques, comme s'il 
cnl douté de la persévérance de sa fortune. En ce discours de 
1870, en vain chercherait-on une ombre d'appréhension, une 
trace de pressentiments. « Nous devons plus que jamais, disait 
le monarque, envisager l'avenir sans crainte. » 

Toutes les perspectives prochaines étant voilées devant les 
y:ux, les contemporains accueillirent ces paroles comme le 



LE PLEBISCITE. 110 



gage d'une ère propice. De vrai, l'état des affaires autorisait, 
sinon une entière sécurité, du moins de grandes espérances. A 
l'extérieur, on avait craint longtemps des complications, des 
conflits, la guerre peut-être. L'appréhension s'était un peu 
usée par sa durée même. A l'intérieur, les ministres du 2 jan- 
vier ne sentaient plus monter vers eux les élans de sympathie 
qui les avaient soutenus à leur avènement. Mais, à défaut 
d'ardente adhésion, ils rencontraient dans le public un assen- 
timent général qui suffirait à leur tâche. Contre les retours 
offensifs du bonapartisme autoritaire, ils étaient gardés par la 
bonne volonté de l'Empereur. On a prétendu que Napoléon 
avait, dès cette époque, médité de revenir à ses anciens servi- 
teurs ; on a parlé même d'une combinaison dont M. Haussmann 
eût été le principal instrument (1). Rien n'est venu jusqu'ici 
confirmer ces assertions. Sans doute le souverain n'avait point 
une foi absolue dans la consolidation du régime parlementaire, 
sans doute il n'avait pas rompu ses liens avec les représen- 
tants du régime passé; mais, d'après les plus sûrs témoignages, 
il poursuivait l'expérience avec une entière loyauté. Assurés, 
au moins provisoirement, contre leurs adversaires de droite, 
M. Ollivier et ses collègues étaient garantis plus encore contre 
leurs ennemis de gauche. Ils n'avaient à craindre ni les répu- 
blicains révolutionnaires qui perdaient tout crédit par leurs 
excès, ni les républicains modérés qui, à l'exemple de Picard, 
semblaient déjà presque dynastiques. A la vérité, entre les 
deux groupes, un autre groupe existait qui, mêlant à la fois la 
modération et la violence, aspirait à dominer le parti en le dis- 
ciplinant. Gambetta semblait déjà le chef de ce groupe, et, avec 
un incroyable mélange d'impudente audace et de logique 
avisée, proclamait la République comme l'héritière présomp- 
tive de l'Empire. Mais la supposition paraissait si inouïe qu'elle 
éveillait plus de surprise que de colère. — Remis des agitations 
du plébiscite, les conseillers de l'Empereur reprirent leur pro- 
gramme de réformes. Le Corps législatif vota une loi sur la 
presse, une autre sur les conseils généraux. C'est en ce temps- 

(1) Voir en particulier Mémoires de M. le baron Haussmann, t. II, p. 565. 



ISO HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

là que M. Guizot, au nom delà commission extraparlementaire 
qu'il présidait, déposa son projet sur la liberté de renseigne- 
ment supérieur. A la même époque, la commission de décen- 
tralisation acheva ses travaux sur les conseils électifs du dépar- 
tement, du canton et de la commune. Jurisconsulte et philo- 
sophe, M. Ollivier avait à cœur de porter dans les lois civiles 
autant que dans la politique l'esprit d'innovation. Toutes sortes 
de propositions furent mises à l'étude pour retoucher certaines 
parties de la législation successorale , pour réglementer le 
travail des enfants dans les manufactures, pour refondre le 
Gode de procédure civile, pour remanier le Gode d'instruction 
criminelle : projets immenses, mais qu'on. embrassait avec une 
ardeur confiante, comme si de longs loisirs eussent été assurés. 

Ainsi s'écoula le mois de juin 1870. Dans l'histoire du second 
Empire, ce fut l'un des plus paisibles. Aucun incident poli- 
tique, si ce n'est un nouveau procès dirigé contre Ylnterna- 
tionale. Les catholiques étaient absorbés par le Concile, les 
négociants et les industriels par une enquête sur les^ffets des 
traités de commerce. Le principal souci des paysans était une 
sécheresse persistante qui grillait les fourrages et compro- 
mettait les récoltes. Un autre sujet d'appréhension naissait 
d'une épidémie de variole qui se prolongeait avec une con- 
tinuité traîtresse et faisait d'assez nombreuses victimes. On 
touchait à la fin de juin quand vint à l'ordre du jour du Corps 
législatif la loi du contingent. Ce débat fournissait ordinaire- 
ment le prétexte d'une incursion dans le domaine de la poli- 
tique extérieure. M. Ollivier monta à la tribune, et, répon- 
dant à Jules Favre, déclara que le gouvernement était exempt 
de toute inquiétude : « De quelque côté qu'on regarde, ajouta- 
t-il, on ne voit aucune question irritante engagée, et, à aucune 
époque, le maintien de la paix en Europe n'a été plus assuré. » 

Qui pourrait dire la vanité des prévisions humaines? Sous 
l'abri de ces apparences tranquilles cheminait à couvert la 
plus terrible des intrigues. C'est le 30 juin que M. Emile Olli- 
vier prononçait au Palais-Bourbon les paroles qu'on vient de 
rapporter. Trois jours plus tard éclaterait la fatale nouvelle 
qui mettrait aux prises la France et la Prusse, 



LIVRE XXXIX 

LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 



sommaire : I. — Le second Empire et la crise finale : causes générales et caus 
immédiate du conflit. 

II. — La France après 1S67 : politiques diverses qui peuvent être suivies : 
politique de revendication territoriale : politique d'effacement satisfait : 
politique de recueillement. — Comment le gouvernement impérial flotte entre 
la politique de paix et la politique de guerre. — De quelques avertissements : 
la France nouvelle de Prévost-Paradol : le colonel Stoffel et ses rapports. — 
Comment, soit à Paris, soit à Berlin, les assurances pacifiques ne manquent 
pas; quels incidents viennent démentir ces assurances : le Parlement doua- 
nier; la légion hanovrienne; le Slesvvig-Holstein ; le discours de Kiel; les 
chemins de fer franco-belges. 

III. — Comment cette paix fragile suggère une double pensée : celle d'accroître 
et de transformer l'état militaire, celle de nouer des alliances. — De l'état 
militaire : le maréchal Niel : énumération des mesures dues à son initia- 
tive : résistances qu'il rencontre soit dans l'armée, soit dans le Corps légis- 
latif, soit dans l'esprit public. — Mort de Niel et son remplacement par le 
général Lebceuf. — De quelques modifications dans l'entreprise com- 
mencée. 

I V. — Des projets d'alliance : l'Autriche : dispositions favorables de M. de 
Beust; efforts du duc de Gramont, ambassadeur à Vienne. — Quel immense 
embarras se manifeste dès qu'on veut se dégager des formules générales et 
préciser un accord : cruelles perplexités de l'Autriche et raffinement de sa 
politique. — Idée d'associer l'Italie à l'alliance franco-autrichienne : inex- 
tricable difficulté de cette alliance à trois. — Comment, soit à Vienne, soit 
à Florence, les pourparlers demeurent en suspens. 

V. — La Prusse de 1808 à 1870 : mélange de symptômes pacifiques et de 
persévérants envahissements : signes contradictoires : l'esprit public : le roi : 
la famille royale : M. de Bismarck. — En dépit de certains signes i 
rants, le gouvernement prussien tient toutes choses prêtes pour la guerre. — 
Préparation diplomatique : action en Bussie, en Autriche, en Italie, en Angh - 
terre. — Préparation en Allemagne : condition des Etats moyens. — Prépa- 
ration militaire : travail de M. de Moltke, et comment l'industrie de la guerre 
est portée au plus haut point de perfection. 



122 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

VI. — Les débuts de l'année 1870 : le ministère du 2 janvier : comment et cîc 
quelle façon il souhaite la paix : M. Daru : son sage et prudent programme. 

— En (moi cette politique embarrasse M. de Bismarck. — Projet de désar- 
mement : comment les dispositions connues de la Prusse rendent ce projet 
peu praticable : l'Angleterre : propositions transmises par lord Glarendon,et 
comment ces propositions échouent. — Nouveaux efforts pour nouer une 
alliance autrichienne : comment un voyage de l'archiduc Albert à Paris (mars 
1870) fournit un prétexte à de nouveaux entretiens : plans militaires : le 
général Lebrun à Vienne (juin 1870) : réserve du gouvernement autrichien 
et quelle restriction il met à son concours. — Comment on arrive à l'époque 
où éclate l'incident Hohenzollern. 

VII. — Gomment on doit, pour comprendre l'incident Hohenzollern, remonter 
jusqu'à l'époque de la révolution espagnole (septembre 1868). — Formation 
à Madrid, après la chute d'Isabelle, d'un gouvernement provisoire. — Elec- 
tions : réunion des Gortès (11 février 18691. — Recherche d'un roi. — Pre- 
miers bruits de la candidature de Léopold de Hohenzollern. — Siginaringen. 

— De quelle façon la vigilance de M. Benedetti est mise en éveil : conversa- 
tion avec M. de Thile (mars 1869), puis avec M. de Bismarck (mai 1869). — 
L'Espagne : candidature portugaise, candidature italienne : refus et échec. 

— L'été de 1869 : soucis et incidents divers : comment le gouvernement 
français, quoique mis une première fois en éveil, s'abstint de toute action à 
Madrid. — État fâcheux de l'Espagne; agitation carliste et républicaine. 

— M. Salazar y Mazarredo : son mystérieux voyage à la Weinburg (septembre 
1869) : comment ce voyage demeure sans résultat. — Combinaisons diverses. 

— En quelles conditions s'ouvre pour l'Espagne l'année 1870. 

VIII. — M. Salazar à Berlin. — Délibérations entre le roi, le prince Antoine 
et ses ministres. — Comment Léopold de Hohenzollern se dérobe et com- 
ment son frère Frédéric lui est substitué. — Intrigues et allées et venues 
diverses. — Agents prussiens en Espagne : le major de Versen. — Gomment 
le prince Frédéric décline à son tour la couronne. 

IX. — De quelle façon l'intrigue est reprise : activité du major de Versen. — 
Les « fils » se renouent. — Gomment s'affaiblissent les répugnances du 
prince Léopold. — Le prince royal; Bismarck; le roi. — Etat de l'Espagne. 
Gomment Prim ne croit plus à la reprise de la candidature Hohenzollern. — 
Quels avis lui arrivent de Berlin. — Nouvelle mission de Salazar : acceptation 
de Léopold : de quelle manière le roi la ratifie. — De quelle façon devrait 
être dévoilée l'intrigue? — Convenait-il de hâter ou d'ajourner la réalisation? 

— Comment le projet fut divulgué. 

!X. — Comment la grande affaire s'ébruite à Madrid. — Vive émotion de l'am- 
bassadeur de France : son entretien avec le maréchal Prim dans la soirée du 
2 juillet. 

III. — Comment le gouvernement de l'Empereur apprend la candidature. — 
M. le duc de Gramont : son passé, son caractère. — En quelle disposition 
hautaine et irritée il accueille la nouvelle. — Sa dépêche au chargé d'affaires 
de France; entretien de M. Le Sourd et de M. de Thile. — Attitude équi- 
voque de la Prusse, et grande hâte du gouvernement espagnol. — Comment 
l'opinion publique, d'abord assez indifférente, ne tarde pas à s'émouvoir. — 
Dans quel esprit M. de Gramont fait appel aux puissances : son entretien 
avec M. de Werther qui part pour Ems. 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 123 

XII. — Interpellation Cochery. — Le conseil des ministres (G juillet) : dispo- 
sitions diverses; comment est arrêté le projet de déclaration. — Le Corps 
législatif: la séance : manifeste du duc de Gramont : démonstrations vio- 
lentes et irritées d'une partie de la Chambre : comment quelques-uns des 
ministres s'effraient eux-mêmes de leur succès. 

XIII. — Impression en France : le publie; les gens de cour; premières mani- 
festations d'un patriotisme inconsidéré et tapageur. — Impression en Allc- 
mague : attitude cauteleuse et réservée de la Prusse; comment elle se 
ménage et s'apprête à exploiter nos fautes. — Impression des puissances : 
l'Angleterre : la Russie : l'Italie : l'Autriche. 

XIV. — M. Benedetti à Ems : combien est délicate sa mission, et comment les 
instructions venues de Paris accroissent, loin de les amoindrir, les difficultés : 
état d'esprit du ministre et dispositions de l'ambassadeur. — Premier entre- 
tien du roi et de M. Benedetti (9 juillet). — La journée du 10 juillet à Paris ; 
impatience du duc de Gramont, et comment il s'affermit dans la pensée de 
mettre en cause la personne du roi : comment son irritation s'accroît dans la 
journée du 11 juillet. — Nouvelle entrevue du roi et de l'ambassadeur : 
impression de M. Benedetti: à quelle condition l'incident semble pouvoir se 
dénouer pacifiquement. — Ce qui favorise une solution pacifique : dispositions 
de l'Espagne qui, après s'être fort hâtée, ressent un grand trouble de sa témé- 
rité : dispositions du prince Antoine de Hohenzollern, non moins effrayé, 
et quels conseils, venus de divers côtés, semblent l'avoir détourné de l'aven- 
ture espagnole. — Le désistement est décidé (12 juillet). 

XV. — Comment, avec le désistement, se clôt la première phase diplomatique 
de l'incident Hohenzollern : de quelle façon la nouvelle est connue à Paris. 

— Vive mais courte joie. — Commentaires ironiques et irrités des partisans 
de la guerre ; interpellation de M. Duvernois. — La funeste idée des garan- 
ties pour l'avenir. — Le duc de Gramont : ses dispositions; son entrelien 
avec M. de Werther; projet d'une lettre de Guillaume à l'Empereur. — Le 
duc de Gramont au château de Saint-Cloud : les garanties : télégrammes 
adressés dans la soirée à M. Benedetti. 

XVI. — Journée du 13 juillet. — Ems : le roi et M. Benedetti : comment le 
roi refuse toute garantie pour l'avenir. — Saint-Cloud : le conseil des 
ministres : quelles objections soulève chez quelques-uns des ministres la 
politique des garanties : la majorité du conseil les maintient, mais se per- 
suade encore que la guerre pourra n'en point sortir. - — Ems : refus de nou- 
velle audience : irritation du roi et quelle est la cause de cette irritation. — 
Berlin : M. de Bismark : comment il s'apprête à exploiter les fautes de la 
France : entretien avec lord Loftus. — Dépêche arrivée d'Ems : comment 
M. de Bismarck l'adapte aux besoins de la politique belliqueuse; effet prodi- 
gieux de cette imposture. 

XVII. — Journée du 14 juillet : anxieuses délibérations des ministres : com- 
ment tout dénote les déviations vers la guerre : nouvelles venues de Berlin 
et d'Ems; départ en congé de M. de Werther. — Dernières exhortations des 
diplomates; dernière insistance des partisans de la paix. — La mobilisation. 

— Idée d'un congrès; comment on s'y rattache comme à une dernière espé- 
rance. — Comment cet espoir est déjoué et comment le parti de la guerre 
l'emporte. 

XVI II. — Journée du 15 juillet : le conseil des ministres : la séance de la 



IS4 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Chambre : lecture du manifeste qui annonce la guerre : Thiers, M. Emile 
Ollivier, Jules Favre, Buffet. — Demande de communication de pièces. — 
La commission des crédits : ses investigations incomplètes : rapport de 
M. de Talhouèt; comment la Chambre est entraînée : discours de Gambetta : 
vote des projets de loi présentés parle gouvernement. 

XIX. — La journée du 15 juillet à Berlin : manœuvres de M. de Bismarck pour 
éconduire la diplomatie, pour surexciter l'esprit public : succès de ces 
manœuvres. 

XX. — Dernières tentatives d'accommodement : combinaisons anglaises, 
russes, bavaroises : comment elles se perdent dans le tumulte croissant : 
comment l'état de guerre est notifié à Berlin (19 juillet). 



Dans l'histoire du second Empire, un seul objet, la guerre, 
remplit désormais la scè;ic, et devant ce souvenir tous les 
autres souvenirs pâlissent. Quelle que soit la hâte vers le 
dénouement, un retour en arrière est indispensable, pour que 
l'ensemble apparaisse, pour que le nœud des événements se 
découvre. Cette mémorable phase de notre vie nationale se 
développe à la manière d'un drame, et jamais l'art n'imagina 
péripéties plus saisissantes, progressions mieux enchaînées que 
celles qu'offre la réalité vécue. Dans la catastrophe où s'est 
abîmée la grandeur française, l'esprit distingue nettement les 
causes générales et lointaines qui préparent le conflit, l'occa- 
sion qui subitement le précipite, enfin le conflit lui-même avec 
ses horreurs et ses deuils. De là, pour la fin de ce livre, un 
plan tout naturel, imposé par le cours même des choses, et 
qu'on peut suivre sans déviation. — Longuement se traîne une 
première période, période pleine de malaise et d'incertitude, 
où tout s'accumule pour la lutte, même à travers les protesta- 
tions amicales et les assurances de paix. — Puis, lorsque le 
temps a comblé la mesure des rancunes, naît, à point nommé, 
l'incident imprévu (imprévu au moins pour nous) qui fait 
déborder tout ce qui jusque-là s'est avec peine contenu. — 
Enfin, dans un violent accès d'amour-propre exaspéré, se pro- 
nonce la suprême parole, celle qu'aucune sagesse ne peut 



LA CANDIDATURE H O HENZOLLERN. 125 

atténuer ni retenir; et la guerre s'abat sur le pays, comme un 
fruit s'abat sur le sol quand il atteint sa maturité. 



1! 



L'année 1866 avait été pour l'Empire l'année des grandes 
aberrations et aussi celle des grands mécomptes. En 1867, le 
Souverain avait ébauché un essai de compensation; toutes 
choses tournant contre lui, il avait dû abandonner le Luxem- 
bourg à demi saisi, et, au prix de beaucoup d'habileté et de 
sang-froid, n'avait réussi qu'à dégager son honneur. L'Exposi- 
tion universelle avait prolongé pour Napoléon l'illusion de la 
grandeur, pour la France la foi en sa prééminence, pour 
l'Europe les apparences de la paix. L'automne survenant, les 
portes du Champ-de-Mars se fermèrent. Alors apparut la 
réalité : aucune alliance qui garantît la sécurité; aucune force 
militaire qui commandât la crainte; rien que fautes dans le 
passé, rien que fragilité dans le présent, rien que péril dans 
l'avenir. 

Le patriotisme froissé aspirait aux revanches : toutà l'inverse, 
la spécieuse théorie des nationalités conseillait la reconnais- 
sance des faits accomplis. De là deux politiques très nettes, très 
contraires aussi : — la politique de revendication territoriale ; 
c'était celle qui, en un jour de témérité, avait, un mois après 
Sadowa, réclamé la rive du Rhin jusqu'à Mayence ; — la poli- 
tique d'effacement satisfait, c'était celle qui, le 16 sep- 
tembre 1866, avait inspiré la circulaire La Valette. Entre ces 
deux politiques, une troisième politique existait, la seule rai- 
sonnable, la seule digne de la France : elle s'appelait la poli- 
tique de recueillement . Elle consistait à fuir tout vain bruit de 
paroles, à s'abstenir des menaces qui n'engendreraient que des 
périls, et des apologies qui n'éveilleraient qu'une gratitude 
narquoise; à accepter les traités sans les maudire, sans les glo- 
rifier non plus; à observer l'Allemagne en paraissant s'en désin- 



126 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

léresser. Elle consistait à armer, à remonter patiemment dans 
la confiance et dans l'estime de l'Europe, à se replier sur soi- 
même, dût l'attente se prolonger pendant cinquante années, à 
ne livrer à la merci d'aucun incident ce qui restait du prestige 
national. A ce prix, les fautes s'effaceraient peut-être. Quand, 
comment, par quelles voies se répareraient-elles? Aucune pré- 
voyance ne le pouvait deviner. En tout cas, le pays serait en 
fonds de sagesse et de force si jamais il plaisait à Dieu de sus- 
citer les occasions propices. 

Je ne doute pas que l'Empereur, très durement secoué de 
ses rêves, n'ait souhaité de s'engager dans cette voie étroite 
et sensée, la seule exempte d'abîmes. Mais le pire châtiment 
des longues aberrations, c'est l'embarras du retour dans le droit 
chemin. Le peuple français, depuis vingt ans, avait vécu de 
coups de théâtre. Tolérerait-il qu'on le sevrât de ces spec- 
tacles, et toutes les trompeuses mises en scène, dont il avait 
payé les frais, ne lui laisseraient-elles pas un arrière-goût de 
j regret? Le Souverain lui-même renoncerait-il à éblouir le 
monde ? Saurait-il mettre à s'effacer autant de soin qu'il avait 
mis à paraître? Consentirait-il à troquer son rôle d'idéologue 
couronné contre le train modeste d'un Prince humble en ses 
projets comme en sa fortune? Les nouvelles conjonctures des 
choses exigeraient la retenue dans le langage, la modestie dans 
les actes, une habileté qui s'appliquerait surtout à s'abstenir, 
c'est-à-dire les qualités qui manquaient à Napoléon, qui man- 
quaient plus encore à ses serviteurs. Ces conditions per- 
mettaient de craindre que la politique de recueillement fût 
entrevue plutôt qu'adoptée, embrassée par accès plutôt que 
pratiquée avec suite. Restaient les deux autres politiques : la 
politique qui entretenait les arrière-pensées de compensation 
ou de conquête; la politique qui acceptait les faits accomplis 
et les acceptait jusqu'à s'en réjouir. Ces deux politiques étaient 
pleines de dangers. Il y aurait pourtant quelque chose de plus 
périlleux que de suivre nettement l'une ou l'autre, ce serait de 
les mêler toutes deux. 

Malheureusement on les mêla. Suivant l'impression ou le 
caprice, on rêva lutte sans trêve ou magnanime oubli. Tour à 



LA CANDIDATURE TI O H EN ZOLLERN. 127 

tour on se prépara comme en une veillée des armes ; puis, 
moitié fatigue de craindre, moitié apparence de sécurité, on 
détruisit tout ce qu'on avait préparé. Les deux années qui pré- 
cédèrent le grand conflit furent remplies de ces contradictions. 
La politique guerrière inspira les rigueurs primitives de la loi 
militaire : la politique pacifique amenda le projet jusqu'à 
l'énerver. La politique guerrière institua la garde mobile : la 
politique pacifique interdit qu'on l'organisât. La politique 
guerrière poussait les officiers vers les études stratégiques, 
les troupes vers les camps d'instruction : que si l'effort était 
trop intense, trop apparent surtout, la politique pacifique inter- 
venait pour tout arrêter; puis, d'autres influences dominant, le 
travail reprenait jusqu'à ce qu'il s'interrompît de nouveau. La 
politique guerrière ébauchait les alliances : la politique paci- 
fique suspendait ou ajournait le mot décisif qui les rendrait 
efficaces. Dans l'entourage du Prince et dans le public, on 
observait les mêmes signes opposés; beaucoup de paroles con- 
ciliantes, puis, à de rares intervalles, des mots agressifs ou 
équivoques; des développements troublants sur les frontières 
naturelles; et, pour la France, quelles pouvaient être les fron- 
tières naturelles sinon les rives du Rhin? On sentait des 
velléités plutôt que des volontés, des impressions plutôt que 
des desseins, en tout une disposition inquiète qui répugnait 
également à briser ou à accepter l'arrêt de la destinée. Dans le 
Corps législatif mêmes oscillations, mêmes incertitudes; des 
crédits de défense nationale non virilement acceptés, non réso- 
lument repoussés, mais marchandés pièce à pièce ; une perpé- 
tuelle cote mal taillée entre le pied de guerre et le pied de 
paix; assez de prévoyance pour mettre l'ennemi en éveil, point 
assez pour conjurer les disgrâces futures. Dans la presse, qui 
se flattait de façonner l'opinion publique, on remarquait le 
même désarroi. Il y avait les pacifiques, il y avait les belli- 
queux, il y avait surtout ceux qui se montraient alternative- 
ment l'un ou l'autre. Mais, comme il arrive aux époques d'uni- 
versel malaise, le patriotisme se colorait de chauvinisme tandis 
que l'humanitarisme se pénétrait d'utopie. 

Par intervalles, des avertissements d'une lucidité prodi- 



\2H HISTOIRE DU SECOND EMPIRE 

;;i(Miso vinrent percer cette confusion. Un jour, pendant l'été 
de I8(>8, un livre parut sous ce titre : la France nouvelle, et 
qui était l'œuvre de Prévost-Paradol. Les trois derniers cha- 
pitres découvraient des aspects terrifiants. La guerre y était 
considérée comme inévitable, la Prusse étant résolue à absorber 
Joule l'Allemagne, et la France ne pouvant tolérer cet excès 
d'ambition. « La victoire peut nous être infidèle », ajoutait 
Prévost-Paradol; alors « ce serait le tombeau de la grandeur 
française, et nous serions réduits à vivre de notre gloire passée, 
à figurer pour mémoire parmi les grandes puissances, à fatiguer 
l'Europe des souvenirs de Louis XIV et de Napoléon comme 
l'Espagne jette aux chancelleries indifférentes les noms de 
Philippe II et de Charles-Quint. » Le tableau s'assombrissait 
par la peinture de tout ce qui s'était affaibli chez nous, à savoir 
la religion, le devoir, le point d'honneur. Une auscultation 
attentive et impitoyablement fidèle comptait « les battements 
ralentis de ce grand cœur de la France» . C'est en cette déper- 
dition de forces matérielles et morales que notre pays « allait à 
l'épreuve la plus redoutable qu'il eût jamais traversée » . Les 
consolations mêmes étaient si fragiles qu'elles gravaient, loin 
de l'amoindrir, l'idée du péril, a Alors que tout semble perdu, 
disait Prévost-Paradol, le patriotisme, comme l'affection près 
du lit de ceux qui nous sont chers, doit se rattacher à l'incerti- 
tude accoutumée des choses humaines pour ne pas désespérer 
encore, n La conclusion était le rappel des vertus qui sauvent 
les peuples, et surtout l'urgence des suprêmes sacrifices. Tel 
était le livre, d'une clarté prophétique, écrit d'une main ferme, 
un peu fiévreuse pourtant, comme si celui qui traçait le 
tableau eût été troublé par l'intensité de sa propre vision. La 
lecture de ces pages provoqua un violent frisson; puis on 
secoua l'image obsédante comme on secoue l'idée de la mort. 
A ces avertissements publics se joignaient les avis secrets. 
Tout au commencement de 1868, en un long rapport, M. Bene- 
detti, ambassadeur à Berlin, énuméra les ressources et marqua 
les ambitions de la Prusse agrandie. Ces ambitions, loin de se 
limiter au Mein, s'étendaient à toutes les contrées de langue 
germanique. La constatation était d'autant plus digne de 



LA CANDIDATURE HOHEN ZOLLERN. 129 

remarque quelle provenait, non d'un diplomate de l'ancienne 
école, mais d'un des hommes qui avaient vu sans défaveur les 
derniers remaniements territoriaux. Dans le même temps et 
dans les temps qui suivirent arrivèrent à Paris d'autres dépê- 
ches de nature bien plus précise, de portée bien plus grave. Elles 
venaient aussi de Berlin. Celui de qui elles émanaient était un 
officier de notre armée, attaché militaire à l'ambassade de 
France. On l'appelait le colonel StoffeL Tout ce qui pouvait 
être invoqué pour dissiper les fausses sécurités, pour secouer 
les prudences endormies, Stoffel le mit en lumière, avec une 
clairvoyance qui ne laissait rien dans l'ombre, avec une har- 
diesse qui ne ménageait rien. Durant plusieurs années, ses 
rapports se succédèrent, vibrants comme des cris d'alarme 
Dès le lendemain de Sadowa, il montre la Prusse organisant à 
son image les pays annexés, puis étendant ses institutions 
militaires sur toute l'Allemagne du Nord. L'armée prussienne 
lui apparaît comme un instrument de guerre tout nouveau, et 
sans crainte d'effrayer ou de déplaire, il examine les causes 
qui accroîtront, en cas de lutte, ses chances de victoire. Elle a 
pour elle le nombre, l'instruction, l'excellence d'un matériel 
d'artillerie admirable; elle a surtout à son service un état- 
major qui n'a point son équivalent en Europe. « Méfions-nous 
de l'état-major prussien, » tel est le mot qui termine l'une des 
dépêches. La guerre touche de trop près à la politique pour 
qu'il soit aisé de séparer l'une de l'autre, et à certains moments 
les rapports militaires empiètent sur la correspondance diplo- 
matique : dans Bade, dans le Wurtemberg, dans la Bavière 
elle-même, on dénonce déjà les prolongements de la Prusse. A 
mesure que le temps s'écoule, les alarmes redoublent : « On 
vit en France, écrit, le 22 juillet 1868, notre attaché militaire, 
dans l'ignorance la plus complète de tout ce qui concerne la 
Prusse. » — « Mous commençons seulement à nous préoc- 
cuper, continue Stoffel; mais déjà cette nation susceptible, éner- 
gique, sans scrupules, dont les frontières s'avancent jusqu'à neuf 
jours de marche de Paris, compte trente millions d'âmes et 
dispose d'un million de soldats. » Cependant ces rapports par- 
viennent, au moins par extraits, jusqu'à l'Empereur. Le souve- 
T. vi. 



130 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

rain fait expédier un questionnaire au colonel : moitié curiosité, 
moitié inquiétude, il veut le voir, l'entendre, l'interroger. Mais 
bientôt les gens de cour et le prince lui-même se lassent de cet 
homme si prodigue en vérités déplaisantes. L'informateur est 
jugé trop sombre pour n'être pas excessif, trop véhément pour 
être tout à fait impartial. On aime mieux suspecter son juge- 
ment que de s'accuser soi-même. Un mot se répète dans les 
bureaux de la guerre : « Stoffel, dit-on, est un prussomane 
que M. de Bismarck a fasciné. » 

Cette sorte de crise latente n'empêchait pas les deux peuples 
d'échanger les témoignages officiels de leur bon vouloir. A 
Berlin comme à Paris, il y eut même, en ce temps-là, surabon- 
dance de discours pacifiques. Le 29 février 1868, en clôturant 
les Chambres prussiennes, le roi Guillaume se félicita de ses 
relations avec toutes les puissances et du succès de ses efforts 
pour la paix de l'Europe. A l'ouverture du Reichslag, le langage 
fut pareil. Vers la même époque, le prince Napoléon, s'étant 
rendu à Berlin, y fut accueilli, non seulement avec courtoisie, 
mais avec tous les dehors de l'amitié. L'année suivante, comme 
le monarque prussien inaugurait la session du Parlement alle- 
mand, il s'exprima en ces termes \ « Mon peuple peut en toute 
confiance croire à la durée de la paix. » En France, le soin était 
égal à calmer les esprits : « Rien ne menace la paix de l'Eu- 
rope, disait l'Empereur le 8 août 1868, dans un discours au 
maire de Troyes. » Au Corps législatif, M. Rouher, encore 
ministre d'État, modelait ses déclarations sur celles du maître. 
A l'exemple de Napoléon, les hauts fonctionnaires du règne 
mettaient à profit toutes les occasions, banquets, comices agri- 
coles, érection de monuments, pour protester contre les bruits 
belliqueux. Quels que fussent ces efforts, les appréhensions 
populaires ne subissaient que de passagères détentes. Il arrivait 
même parfois que l'idée du péril s'affermissait par la persistance 
des pouvoirs publics à le nier : « J'espère la paix, disait un jour 
au Parlement italien le général Menabrea; mais vraiment on 
l'affirme trop, et j'y croirais davantage si on en parlait moins (1).») 

(1) Chambre des députés, 7 août 18G8. (Parlamento italiano, 1868, p. 4659. 



LA CANDIDATURE H OHENZOLLERN. 131 

Comment se fût-on rassuré? Avec une persévérance tran- 
quille, le roi Guillaume et son ministre poursuivaient leur 
oeuvre d'absorption. A chaque infraction du traité de Prague, 
la Herté française se révoltait, puis la prudence ajournait l'ex- 
plosion. Les menus incidents naissaient, s'apaisaient, renais- 
saient encore. On eût dit de petites flammèches qui, incessam- 
ment, volaient en l'air. Quelle serait celle qui allumerait 
lincendie? 

Dès le milieu de 18G7, M. de Bismarck avait pris l'initiative 
de conférences pour la réorganisation du Zollverein. Il avait 
été décidé que les quatre États du Sud nommeraient des 
députés qui se réuniraient à Berlin et délibéreraient en 
commun, sur les affaires économiques, avec les représentants 
du Reichstag. Cette assemblée porterait le nom de Parlement 
douanier La résolution était grave. Elle apparut plus grave 
encore, par les suggestions des journalistes qui exhortaient le 
gouvernement du roi Guillaume à étendre la compétence des 
députés et à leur soumettre non seulement les questions com- 
merciales, mais la plupart des affaires d'ordre intérieur. Déjà 
les États du Sud s'étaient, par traité secret, subordonnés à la 
Prusse au point de vue militaire; si, en outre, ils solidari- 
saient leurs intérêts civils avec ceux du Nord, que manque- 
rait-il à l'unité? M. Benedetti écrivait le 5 janvier 18(58 : 
o L'indépendance du Midi peut devenir une fiction le jour où 
tel sera le bon vouloir de la Prusse. » A Paris, on s'émut tout 
d'abord, puis on se résigna. A Vienne, le mécontentement fut 
plus durable, et cette nouvelle union douanière excita plus 
d'ombrages que n'avait naguère éveillé d'alarmes la divulga- 
tion des conventions militaires. Heureusement les élections, 
accomplies au début de 1868 en Bavière, en Wurtemberg, à 
Bade, ne répondirent pas aux espérances du parti unitaire. Du 
même coup, il devint vraisemblable que les attributions du 
Parlement douanier se restreindraient à leur objet primitif et 
qu'on échapperait, au moins pour l'heure, à l'entière absorp- 
tion. 

La condition des princes annexés devint elle-même l'origine 
d'un léger, très léger froissement. Le plus considérable de ces 



132 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

princes était le roi Georges de Hanovre. Privé de ses États, il 
n'avait point dépouillé l'appareil royal, et, retiré à Hietzing, 
près de Vienne, il y vivait en exilé qui se souvient et qui 
espère. De son armée, il avait conservé un corps de troupes 
qui aspirait à subsister en terre étrangère, avec ses cadres et 
son personnel, comme en prévision de prochains combats. 
Réfugiée d'abord en Hollande, puis en Suisse, cette légion, au 
commencement de 1868, arriva en Alsace avec des passeports 
autrichiens. L'organisation était contraire à toutes les règles 
internationales. La mauvaise humeur de la Prusse éclata 
contre le gouvernement autrichien qui donnait asile au roi 
Georges et surtout avait délivré les passeports. Très indirecte- 
ment et par contre-coup, elle atteignit la France qui dut, sur 
une réclamation venue de Berlin, licencier la légion. Les offi- 
ciers furent internés à Bourges, les soldats dispersés en Cham- 
pagne. La demande prussienne était légitime et ne pouvait se 
décliner sans incorrection. Mais en l'état de tension né des 
derniers événements, la mesure ne s'exécuta point sans quelque 
déplaisir. Dans la correspondance du général Ducrot qui com- 
mandait alors à Strasbourg, on retrouve la trace de cette 
humeur chagrine. « Il y a eu là, écrivait-il, une petite avanie 
que nous aurions pu éviter en prenant nous-mêmes, dès le 
premier jour, la résolution qui vient de nous être imposée par 
la Prusse (1). » 

Un autre différend un peu plus grave naissait de l'état du 
Sleswig. On se rappelle que, sur la demande de la France, 
l'article 5 du traité de Prague avait stipulé, au profit des Slesvi- 
gois du Nord, le droit de décider, par voie de plébiscite, s'ils 
entendaient demeurer sujets danois ou se rattacher à l'Alle- 
magne. Depuis deux années, la Prusse éludait l'engagement. 
En 1867, une démarche tout officieuse du gouvernement fran- 
çais avait été repoussée par une dure fin de non-recevoir : la 
Prusse déclinait toute ingérence de la France dans l'exécution 
d'un traité que l'Autriche et elle avaient seules signé. Fixé 
dans son attitude patiente, justement persuadé que le litige ne 

(1) Général Ducrot, Sa Vie et sa correspondance, t. II, p. 217, 



LA CANDIDATURE H O H EN ZOLLERN. 133 

valait pas une querelle, le cabinet des Tuileries avait négligé 
de relever la discourtoisie de la réponse. Cependant, entre 
Berlin et Copenhague, les pourparlers se traînaient, quoique 
sans grande illusion. Habiles aux objections dilatoires, les 
négociateurs prussiens feignaient de ne pouvoir préciser, ni 
les limites des territoires à rétrocéder, ni les lieux où s'exerce- 
rait le droit de suffrage; puis ils stipulaient pour la minoriié 
germanique des garanties si compliquées qu'autant eût valu 
faire un traité pour chaque sujet allemand. En une note du 
9 mars 1868, le Danemark constata tristement les obstacles à 
l'entente. En dépit de ces mécomptes, un reste d'espoir rési- 
dait dans le crédit de l'empereur Napoléon. Au commence- 
ment d'avril, un des ministres de Christian IX vint à Paris. On 
put mesurer alors l'âprelé d'une politique résolue à ne rien 
céder. Dès la première nouvelle du voyage, une portion de la 
presse allemande se répandit en paroles violentes contre le 
gouvernement impérial. Dans les cercles officieux de Berlin, 
ce fut à qui répudierait tout conseil, toute immixtion de la 
France. Ainsi se perpétuait la petite querelle que notre sagesse 
seule empêchait de dégénérer en conflit. 

Cette sagesse ne finirait-elle pas par se lasser? Une suscep- 
tibilité inquiète s'obstinait à voir partout des signes de la lutte 
prochaine. En cette disposition, le public français prétait à 
toutes les paroles prononcées de l'autre côté du Rhin le sens 
d'une menace ou d'un présage. Un jour (c'était le 16 sep- 
tembre 1868), au plus fort des transactions de la Bourse, la 
nouvelle se répandit que le roi Guillaume venait de prononcer 
à Kiel un discours belliqueux : il avait proclamé qu'à certaines 
heures la nécessité de la guerre s'imposait aux princes comme 
aux peuples ; il avait ajouté que les meilleures garanties de 
sécurité reposaient sur la force des armées et des flottes. A ce 
simple résumé télégraphique, la crainte s'empara des spécu- 
lateurs et bientôt devint panique : ce fut, pendant une heure, 
une vente continue de toutes les valeurs pareillement entraî- 
nées dans la baisse. Bientôt, un avis de l'autorité rétablit le 
texte de la harangue royale. Elle n'avait rien de comminatoire, 
était tout au plus un peu ambiguë, et se référait aux guerres 



134 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

passées sans viser les complications futures. Le lendemain, le 
monarque prussien lui-même, qui passait à Hambourg, tint à 
expliquer son langage et à le dépouiller de toute signification 
agressive. Après la courte bourrasque, le calme se rétablit, cl 
les plus prompts à railler les appréhensions furent ceux qui 
s'étaient le plus alarmés. En cet excès de nervosité, quel ne 
serait pas l'empire d'un mot mal compris, d'un acte mal inter- 
prété! Le conflit naîtrait à la fois de la frayeur qui ne raison- 
nerait pas, de l'irritation qui ne se contiendrait plus, et le 
péril immédiat paraissant moins insupportable que la perpé- 
tuelle attente de la crise, un mélange de trouble éperdu et de 
bravade folle nous précipiterait tête baissée sur l'ennemi. 

Pendant l'hiver de 1868 à 1869, un autre incident très 
instructif montra bien la fragilité de la paix. La Compagnie de 
VEst venait d'acquérir, par un arrangement amiable, l'exploi- 
tation de divers chemins de fer belges, à savoir ceux du Grand- 
Luxembourg et ceux du Liégeois-Limbourgeois . On ne peut 
douter que le projet de fusion n'ait été inspiré par Napoléon et 
que, dans la pensée du souverain, il ne se rattachât à un plan 
général qui était celui d'amener par degrés une union commer- 
ciale plus ou moins étroite entre la France et la Belgique. 
Même agrandi de la sorte, le dessein était bien modeste, auprès 
de tous ceux qui avaient naguère transformé l'Europe. Pourtant, 
à cette nouvelle, le gouvernement du roi Léopold s'émut, pro- 
testa contre l'introduction d'une société étrangère dans un 
grand service public, refusa d'approuver la convention, fit 
même voter par les Chambres une loi qui interdisait toute ces- 
sion, toute aliénation des lignes concédées. A Paris, le refus 
ne laissa pas que de blesser, et la presse officieuse s'emporta 
jusqu'à la violence vis-à-vis de la Belgique : à Bruxelles, on se 
piqua de ne point reculer; la dignité, la souveraineté nationale 
étaient, disait-on, à ce prix. Quel était, à propos d'un acte 
relativement secondaire, le secret de ces attaques si vives, de 
ces répliques si résolues? Quelle cause subite venait, suivant 
l'expression de M. Malou au Sénat belge, d' « élever un nuage 
entre deux vieux amis » ? L'image de M. de Bismarck, désinté- 
ressé en apparence, mais partout présent, planait sur toute la 



LA CANDIDATURE HOHEN ZOLLERN. 135 

négociation. Par lui, ce qui était simple devenait compliqué ; 
ce qui était inoffensif devenait dangereux. Outre le souci très 
respectable de son indépendance, le gouvernement belge eût 
craint, en nous cédant, de paraître, aux yeux de la Prusse, 
notre complice. De son côté, la France croyait voir, dans la 
résistance à ses desseins, le fruit de conseils étrangers : de là, 
des plaintes bruyantes qui ne s'égaraient sur la débonnaire 
Belgique que pour ricocher jusqu'à lîerlin. Après quelques 
semaines de controverses assez aigres, les conventions des 
Compagnies furent définitivement écartées, et on chercha, 
dans l'organisation d'un service international, un moyen de 
transaction. Quoique fort apaisée, la petite querelle laisserait 
son enseignement. Désormais, et dans les dispositions réci- 
proques des âmes, il n'était point de débat — si modeste fût-il 
— d'où la guerre ne pût soudain jaillir. 



III 



En cet état de malaise anxieux et de perpétuel éveil, on vit 
se produire un double effort, — effort chez les militaires pour 
accroître les ressources de la défense nationale, — effort chez les 
diplomates pour nouer des alliances. C'est ici le lieu d'exposer 
en quoi se marqua ce double dessein, et quelles influences 
rendirent vaines ou inefficaces ces tentatives elles-mêmes. 

La gravité des événements, la nature des périls à craindre, 
les forces de l'ennemi à combattre, tout assignait aux militaires 
la première place, et c'est d'eux qu'il faut parler d'abord. 

Après les grands mécomptes de 1866, un homme avait 
incarné dans sa personne les pressentiments, les prévoyances, 
les alarmes de la patrie : c'était le maréchal Niel. On l'a vu 
précipitant les armements aux jours de l'alerte du Luxem- 
bourg, puis soutenant au Corps législatif la loi sur l'armée. La 
loi vaudrait surtout par celui qui l'appliquerait. Niel ne sem- 
blait pas trop au-dessous d'une si grande charge. Actif par 



136 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

nature, il L'était doublement par prévision des prochains dan- 
gers. Entre la France et la Prusse, il estimait qu'il y avait non 
paix solide, mais simple armistice. Quand se dénoncerait la 
trêve? Il l'ignorait, mais avait soif d'être prêt. Une passion 
intense, faite de patriotisme et d'ambition, le poussait à ne 
rien ménager, ni les autres, ni lui-même, et à la tâche il use- 
rait ses forces au point d'y laisser sa vie. 

Le premier soin serait d'accroître le nombre des soldats. 
Dans cet esprit, le maréchal Niel porta sa sollicitude sur la 
garde mobile. Il s'appliqua à en créer les cadres, en commen- 
çant par les départements de l'est (1). L'entreprise exigerait 
une double bonne volonté, celle du Corps législatif qui vote- 
rait les crédits, celle du pays qui supporterait les charges. L'un 
et l'autre concours paraissant forttièdes, le maréchal fut réduit 
à amorcer de divers côtés l'œuvre qu'il ne pouvait pousser acti- 
vement. Cependant le nombre ne serait rien sans l'armement. 
L'un des principaux soucis fut de compléter la fabrication des 
fusils Chassepot, cette arme nouvelle adoptée depuis peu pour 
l'infanterie, et qui n'avait point alors d'égale en Europe (2). 

Une prévoyance, même médiocre, commandait d'étudier 
sur place les ressources de ceux qui peut-être seraient demain 
nos ennemis. Déjà, durant les années précédentes, le général 
Bourbaki avait visité les camps d'instruction de l'armée prus- 
sienne. Pendant l'automne de 1867, le général Lebrun avait 
parcouru les bords du Rhin; puis, accompagné du comman- 
dant Berge, il s'était rendu en Belgique, au polygone de Bras- 
coet, où se poursuivaient les expériences de tir avec des 
canons du modèle allemand (3). En 1868 et en 1869, un cer- 
tain nombre d'officiers furent chargés d'explorer la Prusse et 
la Bavière rhénane, de reconnaître le cours du Rhin depuis 
Strasbourg jusqu'à Dusseldorf, d'étudier le réseau des routes 
qui conduisaient à Berlin. Quelques-uns étaient accrédités régu- 
lièrement par voie diplomatique; la plupart étaient investis de 
missions officieuses. De leurs voyages ils rapportèrent des tra- 

(1) Voir Souvenirs militaires du général Montaudon, p. 33-35. 

(2) Voir Discours du maréchal Niel au Corps législatif, 4 mars 1868. 

(3) Général Lebrun, Souvenirs, p. 35 et suiv. 



LA CANDIDATURE II O H EN ZO LLERN. 137 

vaux topographiques, des photographies, des projets d'opéra- 
tion et aussi des mémoires sur les ressources des contrées 
qu'ils avaient traversées. Les rapports, remis au dépôt de la 
guerre, furent tous placés sous les yeux du ministre; plusieurs 
furent communiqués à l'Empereur. Tous, à ce qu'on assure, 
confirmaient les renseignements que, dans ce temps-là même, 
Stoffel envoyait de Berlin (1). 

C'est aux départements-frontière que la vigilance était le 
plus nécessaire. Dans la prévoyance d'une invasion allemande, 
le général Frossard reconnut et signala plusieurs positions 
défensives : en Alsace, celle de Wœrth; en Lorraine, celle de 
Cadenbronn. De son côté, Bazaine qui, à son retour du 
Mexique, avait été nommé au commandement militaire de 
Nancy, conseillait de couvrir Frouard par des ouvrages de 
campagne et de former un vaste camp retranché sur le plateau 
de Haye. Entre tous les généraux, Ducrot qui commandait à 
Strasbourg était le plus actif : peut-être même l'était-il à 
l'excès. Tantôt il accompagnait, habillé en bourgeois, les ingé- 
nieurs des ponts et chaussées et de la navigation dans leurs 
tournées sur le Rhin, tantôt il pénétrait en Allemagne, allait 
jusqu'à Darmstadt, voyait le grand-duc et M. de Dalgwick; 
puis il mêlait dans sa correspondance les informations diplo- 
matiques aux informations militaires et ayant recueilli l'expres- 
sion de certains griefs ou de certaine mauvaise humeur, 
concluait un peu hâtivement à l'irréductible hostilité des 
populations allemandes contre la Prusse. En son poste avancé, 
il s'épuisait à épier les paroles, les actes, les démarches de 
ceux que déjà il considérait comme des ennemis. Son âme 
vaillante et passionnée aspirait à l'action : « Le meilleur moyen 
de défendre le Rhin, écrivait-il, c'est de le franchir, h Au 
ministère de la guerre, un langage si osé provoquait quelque 
embarras, et le général passait pour un auxiliaire presque aussi 
compromettant qu'utile. Ducrot ne se laissait déconcerter ni 
par le silence qui accueillait ses communications ni par les 



(i) Général Jarras, Souvenirs, p. 9-12. — Voir Bévue militaire, année 1900, 
p. 513. 



138 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

blâmes indirects qui parfois l'atteignaient. Il souhaitait la 
guerre, la guerre à brève échéance, et cette conclusion ne 
laissait pas que de révéler quelque inconséquence; car le 
même homme qui poussait à la lutte dénonçait, avec autant 
d'obstination que personne, les lacunes de préparation, les 
insuffisances d'effectif, en un mot, tout ce qui rendait invrai- 
semblable le succès (1). 

Ce qu'on savait de la science prussienne éveilla un commen- 
cement d'émulation. On put, vers cette époque, noter d'assez 
nombreuses tentatives pour encourager dans l'armée française 
le goût du travail personnel. Au ministère de la guerre furent 
organisées des conférences qui permettraient aux militaires 
intelligents et instruits de développer devant leurs chefs et 
leurs camarades les sujets qui leur étaient familiers. La cou- 
tume se généralisant, le même usage se propagea dans les 
régiments (2). De la foule indifférente et insoucieuse, quelques 
officiers se dégageaient qui, silencieusement, approfondissaient 
la stratégie, la topographie, les langues, la géographie. En ce 
temps-là furent publiés plusieurs livres ou mémoires qui attes- 
taient une orientation toute nouvelle. Ils étaient l'œuvre de 
militaires jeunes encore, le commandant Fay, le commandant 
Berge, le colonel Lewal, et ces noms seraient plus tard ceux 
des chefs de l'armée. 

Une institution toute nouvelle, celle des chemins de fer, 
changerait sans doute la condition des luttes futures. Le 
15 mai 1869, une Commission ministérielle fut créée pour 
régler, en temps de guerre, la question des transports. Elle 
détermina la composition et la vitesse des trains militaires, 
étudia les moyens d'assurer, soit dans les gares, soit en pleine 
voie, l'embarquement et le débarquement des hommes, des 
chevaux, de l'artillerie. Elle proposa la construction de quais 
spéciaux à Strasbourg, à Metz, au camp de Ghâlons. Elle fit 
établir des tableaux statistiques qui permettraient de connaître 

(1) Voir Vie et correspondance du général Ducrot, t. II, passim. — Voir 
aussi Trochu, OEuvres posthumes, t. I er , p. 252-253. 

(2) Voir circulaires du 25 novembre 1868 et du 19 novembre 1869. (Journal 
militaire officiel.) 



LA CANDIDATURE HOH ENZOLLERN. 139 

les ressources de chaque gare et celles de chaque compagnie. 
Au mois d'août 18(>9 , elle avait fort avancé ses travaux, 
et rien ne faisait prévoir que sa tâche dût demeurer ina- 
chevée (1). 

Les révolutions accomplies dans l'art de la guerre appelaient 
dans certaines armes d'urgentes réformes. Les nouveaux engins 
à longue portée et à tir rapide transformaient le rôle de la 
cavalerie. Impuissante à agir par grandes masses, elle aurait 
désormais pour attribution principale de renseigner le com- 
mandement, d'éclairer de loin les colonnes, de les rallier entre 
elles, de harceler constamment l'ennemi. Une instruction pour 
le service de la cavalerie en campagne eut pour but de répon- 
dre à ces besoins nouveaux (2) . — En ce qui concernait le corps 
d'état-major, qui réclamait une complète refonte, quelques 
réformes furent tentées, mais partielles et timides (3) . — Cepen- 
dant les informations recueillies sur l'artillerie prussienne 
autorisaient de grandes craintes pour les luttes à venir : « Je 
suis consterné de ce que je viens de voir à Brascoet, » disait 
le commandant Berge après avoir assisté aux expériences de 
l'armée belge qui avait adopté le canon prussien (-4). Par mal- 
heur, les généraux qui présidaient aux armes spéciales, les 
membres du Comité, comme on les appelait, ne se laissaient 
pas persuader. L'esprit d'innovation, au surplus, se portait 
ailleurs. Dans les ateliers de Meudon se poursuivait très mys- 
térieusement, sous les auspices de l'Empereur, la construction 
de canons à balles dits mitrailleuses : par avance on vantait les 
effets foudroyants de ces engins qui, disait-on, écraseraient 
l'ennemi sous une véritable pluie de fer et auxquels aucune 
infanterie ne résisterait. 

Telle est, fort en raccourci, l'œuvre tentée par Niel. Elle 

(1) Voir Jacqmin, directeur de la Compagnie des chemins de fer de l'Est, 
les Chemins de fer pendant la guerre, p. &J-48. — Voir aussi Jaiîras, Sou- 
venirs, p. 16-19. 

(2) Voir circulaire du 24 septembre 1868. (Journal officiel militaire, 1868, 
2 e semestre, p. 143.) 

(3) Voir d'Andlau, Metz, campagne et négociations, p. 474. — Voir aussi 
Journal militaire officiel, 1869, 2 e semestre, p. 5-13. 

(4) Général Lebrun, Souvenirs militaires, p. 40. 



l'.O HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

laisse l'impression un peu triste d'une bonne volonté opiniâtre, 
impérieuse même, mais enchaînée de tous côtés. On discerne 
moins des desseins poussés à fond que des commencements de 
pensées. Plusieurs des innovations n'auraient d'autre durée 
que celle du ministère, et le discrédit ou la désuétude les 
atteindrait, même avant la grande guerre. Le secret de celte 
impuissance se trouve dans la condition même du maréchal. 
En sa tâche de rénovateur, il rencontrait trois sortes de résis- 
tances : celles de l'armée, celles du Corps législatif, et plus 
encore celles du public lui-même. 

Beaucoup, parmi les chefs de l'armée, comprenaient mal 
qu'on changeât des pratiques que maintes fois la victoire avait 
consacrées. Ils estimaient que la bravoure suffisait aux soldats, 
et que, quant aux généraux, l'inspiration tiendrait lieu de tout 
le reste sur le champ de bataille. Que si un conflit éclatait 
jamais, on se débrouillerait, comme il était arrivé en Afrique, en 
Crimée, en Italie. Cette confiance un peu fataliste n'avait que 
faire des longs et patients labeurs. Quand on vit, au ministère 
de la guerre, de jeunes capitaines discuter en des conférences 
les plus hautes questions de la stratégie, les critiques, les rail- 
leries éclatèrent, et on négligea de rendre hommage à la méri- 
toire application du plus grand nombre pour ne remarquer 
que la présomption de quelques-uns. Ces militaires, déguisés 
en professeurs, parurent les plus singuliers du monde. Les 
mémoires, les rapports, les voyages d'exploration éveillèrent 
la même surprise narquoise. Avec un zèle opiniâtre, le maré- 
chal INiel recommandait l'étude ; mais la recommandation 
s'attiédissait en passant par la bouche des généraux et, aux 
derniers degrés de l'échelle, se nuançait de réserves, d'incré- 
dulité, de persiflage. Les officiers ne manquaient pas de saisir 
ces courants contraires, et, la paresse aidant, aimaient mieux 
se modeler sur le chef direct qui était près que de chercher la 
faveur incertaine du ministre qui était loin. Un jour, le général 
Jarras, directeur du dépôt de la guerre, se hasarda, dans un 
entretien avec ses subordonnés, à vanter le travail comme le 
meilleur moyen de parvenir. Quel que fût le respect hiérar- 
chique, de bruyantes protestations l'interrompirent, et aussitôt 



LA CANDIDATURE HOH EN ZOLLERN. 141 

beaucoup de noms se prononcèrent en même temps : c'était la 
longue énumération de ceux que leur ignorance n'avait pas 
empêchés d'arriver. 

Plusieurs tendances contrariaient, en outre, les vues du 
maréchal. Beaucoup de militaires appréhendaient qu'en rema- 
niant trop profondément nos institutions, on ne publiât nos 
faiblesses et on ne renseignât l'ennemi. Une crainte non moins 
grande était celle d'effrayer le public ou de faire monter 
jusqu'au souverain des vérités désagréables. Un jour, comme 
le général Ducrot, écrivant au général Fleury, s'était répandu 
en prévisions très sombres, celui-ci lui répondit : «Je n'ai pas 
osé montrer votre lettre à l'Empereur, de peur de l'affliger. » 
Combien, suivant cet exemple, s'ingéniaient à parler bas ou 
s'appliquaient à se taire ! Les uns, par bonté de cœur ou atta- 
chement, répugnaient à dissiper les illusions du maître ; les 
autres avaient à fond étudié les cours et savaient que le grand 
art est de n'y dire que les choses qui plaisent. 

Le principal embarras des réformateurs, c'est qu'ils avaient 
à lutter contre tous les optimismes. Il y avait l'optimisme des 
Comités, composés d'hommes très intègres, très capables, mais 
capables suivant les enseignements de leur jeunesse, enseigne- 
ments qu'ils avaient négligé de mettre à jour. Doublement 
confiants, et par souvenir des succès passés, et par ignorance 
des perfectionnements étrangers, ils jugeaient excellente la 
cavalerie, excellent l'état-major, excellente l'artillerie. Et tout 
cela eût été excellent en effet, si, depuis trente années, d'autres 
n'eussent fait mieux et surtout autrement. — Il y avait l'opti- 
misme des formules qui, de parti pris, proclamaient éminents 
tous les généraux, magnifiques tous les régiments, intangible 
toute la législation militaire. — Il y avait l'optimisme des tra- 
ditions. Depuis cinquante ans, une grande sécurité s'entrete- 
nait par la pensée de toutes les défenses qui couvraient notre 
sol. Pour envahir le pays, l'ennemi devrait franchir le Rhin, 
puis emporter la formidable Strasbourg, sans parler de Metz 
plus formidable encore ; en arrière se dressait la chaîne des 
Vosges avec ses défilés fortement occupés. Tout cet enseigne- 
ment faisait partie de l'éducation nationale, et il semblait qu'il 



149 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

\ cul blasphème à croire que, protégée par tant de barrières, la 
France fût mal gardée. 

Chef de l'armée, le maréchal pouvait négliger ou réduire au 
silence les objections militaires. Voici le second obstacle. Il 
n'était guère de reforme qui ne se traduisît par une dépense. 
A ce point de la tâche apparaissait le Corps législatif, maître 
de voter ou de rejeter les erédits. 

Au début du règne, les députes avaient tout accordé. Sur le 
tard, ils éprouvaient le repentir de leur docilité. Mais les inop- 
portuns accès de parcimonie sont parfois pires que les entraî- 
nements de la profusion. On le vit en cette fin d'Empire. 

Ce fut alors comme un mot d'ordre au Palais-Bourbon, de 
poursuivre et de dénoncer partout les superfluités militaires. 
Par superlluités, on entendait les uniformes coûteux, les fan- 
taisies dispendieuses, tout ce qui était de parade plutôt que de 
combat. Le même soin s'appliqua à rechercher tous les rouages 
inutiles, commandants de petites places fortes reconnues indé- 
fendables, portiers-consignes appelés à garder des portes qui 
ne se fermaient plus, employés préposés au récolement d'un 
matériel hors de service. Parmi les superfluités, les plus auda- 
cieux rangeaient la garde impériale, qui ne fournissait, disait- 
on, une réserve à l'armée qu'en prélevant sur elle ses meilleurs 
éléments. 

Le zèle de réforme, s'il se fût restreint à ces mesures par- 
tielles, eût mérité l'éloge. Par malheur, l'esprit d'économie se 
porterait sur les objets où l'économie serait le plus funeste. 
Entre le gouvernement et la commission du budget, c'était 
une perpétuelle bataille. Le ministre de la guerre ayant placé 
15,000 chevaux chez les cultivateurs, des députés, soucieux de 
diminuer encore les dépenses, proposèrent d'en augmenter le 
nombre, et ce ne fut qu'à grand'peine que leur projet fut 
écarté. Niel ayant réclamé 14 millions pour l'organisation de 
la garde mobile, on ne lui accorda que 5 millions. Les crédits 
relatifs aux réparations des places fortes, à l'artillerie, à l'ar- 
mement, furent, eux aussi, soumis à réduction. Un motif 
qu'on se gardait de publier fortifiait les résistances. Beaucoup 
de députés, même parmi les plus fidèles, avaient perdu leur 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 143 

confiance dans l'Empereur, et, désespérant de lui communi- 
quer la sagesse, croyaient, en limitant ses ressources, lui ravir 
les moyens de s'égarer. 

Tout se retournant contre nous, les erreurs se fortifièrent 
par les enseignements mêmes qui eussent dû nous éclairer. Il 
y a quelque chose de plus dangereux que d'ignorer les institu- 
tions des peuples étrangers, c'est de les connaître à demi. 
Ainsi en fut-il de la Chambre française vis-à-vis des institutions 
allemandes. Au Palais-Bourbon, on savait, mais en gros, que 
l'année prussienne reposait sur une organisation ingénieuse 
qui, en astreignant les hommes à un service de médiocre durée, 
permettait de retrouver, pour le jour du combat, toute la 
nation armée. Ne retenant de ces exemples que ce qui plai- 
sait, les députés se figurèrent, parvinrent à se figurer, que le 
plus court passage sous les drapeaux suffirait à l'instruction 
militaire. De là le dessein, non de changer la loi de 1868, mais 
de l'adoucir par la multiplicité des congés. Le profit serait 
triple, pour le budget, pour les familles, pour les députés eux- 
mêmes qui se consolideraient dans la faveur de leurs com- 
mettants. L'idée, inspirée par les intentions les meilleures, se 
propagea comme par contagion. Quoique fort à contre-cœur, 
Niel dut sacrifier au courant. Le 20 mars 1808, il exposa au 
Sénat que le nombre des semestriers s'élevait au quart de 
l'effectif dans la deuxième année de service, au tiers dans la 
troisième année, aux deux cinquièmes dans la quatrième, à la 
moitié dans la dernière année. Cette concession même parut 
insuffisante. Trois mois plus tard, à l'occasion du budget recti- 
ficatif de 1868, la commission du Corps législatif proposa une 
réduction d'un million sur la solde et, par suite, un accroissement 
des congés. Nonobstant la résistance du ministre, l'amendement 
fut pris en considération. Dans les temps qui suivirent, les 
exigences s'accrurent, et, de ce chef seul, les effectifs subirent 
une réduction de près du tiers. Il arriva donc qu'on eut 
une armée nombreuse, mais sur le papier seulement, et que 
n'ayant point la force qui se puise dans le service universel, 
on énerva cette autre force qui se puise dans le service de 
longue durée. 



1 ', I HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

On a durement qualifié cette conduite du Corps législatif. 
Ce jugement, pour être équitable, doit se tempérer d'indul- 
gence. Ces répugnances étaient la fidèle expression des senti- 
ments du pays, et là résidait, pour les desseins de Niel, le 
dernier, le principal obstacle. 

Ce peuple, qu'un destin invincible entraînait vers la guerre, 
.se sentait pénétré de tous côtés par les influences pacifiques. 
Les chemins de fer, la liberté commerciale, les écrits des éco- 
nomistes, les discours même du prince, tout conviait les 
nations à se rapprocher. Dans les enquêtes agricoles, dans les 
débats industriels, dans les programmes électoraux, une même 
demande se formulait, celle que le service militaire fût allégé. 
Ainsi l'obligation, qui bientôt deviendrait la plus pressante, 
apparaissait comme une exigence surannée. 

On a souvent remarqué que l'époque qui multiplia le plus 
les formules sentimentales, qui goûta le mieux la poésie pas- 
torale, fut celle qui précéda la Révolution. Aux approches 
de 1870, on vit quelque chose de pareil. Jamais les maximes 
de fraternité internationale ne furent plus célébrées qu'à la 
veille de la guerre. Dans les conférences publiques, un sûr 
moyen d'être applaudi était de vanter la solidarité des peuples, 
et le procédé réussissait presque à l'égal des allusions au 

2 décembre. Avec ardeur, on brisait les vieux clichés. Au 
camp de Ghâlons, en juin 1868, l'Empereur, à l'occasion de 
l'anniversaire de Solferino, se hasarda à vanter « l'esprit mili- 
taire » Le mot détonna comme l'expression d'une idée périmée. 
Cependant l'humanitarisme n'avait pas détruit le chauvinisme, 
et la plus grande marque de chauvinisme était de croire qu'il 
suffisait que la France ne voulût point la guerre pour que la 
paix fût assurée. 

En ce temps-là, se forma, sous le nom de Ligue internatio- 
nr.le de la paix, une association qui combattrait le fléau de la 
guerre. Elle enrôla les hommes les plus recommandables, éco- 
nomistes, professeurs, industriels, prêtres catholiques, minis- 
tres des cultes dissidents. Les principaux promoteurs de 
l'œuvre étaient M. Jean Dollfus, M. Michel Chevalier, M. Fré- 
déric Passy. Deux congrès se tinrent, l'un en 1888, l'autre en 



LA CANDIDATURE II O II ENZO LLERN. 14:> 

18G9. On y protesta contre le système de paix armée sous 
lequel pliaient les finances de tous les États. Avec un zèle 
louable, on y rechercha les moyens de réaliser la fusion des 
peuples. Sur l'estrade, à côté des pasteurs protestants et des 
rabbins israélites, étaient assis l'abbé Deguerry, le P. Hya- 
cinthe. Au congrès de 1869, sur la fin d'une des séances, 
celui-ci, prenant la parole, opposa au Dieu farouche qu'on 
appelait le Dieu des armées, un autre Dieu, le Dieu de lumière 
et de pardon, le Dieu de l'Évangile, le Dieu qui avait prononcé 
cette parole, applicable aux nations comme aux individus : Tu 
ne tueras point. 

Pendant l'été de 1869, les fêtes du centenaire de Napoléon I ,p 
permirent de mesurer les transformations du sentiment 
national. Le public contempla froidement les pompes officielles 
et compta avec une indifférence narquoise les marques de la 
munificence impériale. Des tableaux de guerre et de bataille, 
on négligeait les côtés lumineux pour fouiller les aspects 
sombres. On dépeignait « ces détachements de conscrits, ni 
gais ni tristes, mais résignés, qu'on voyait passer en les saluant 
comme on salue un convoi qui se dirige vers le champ dej 
morts » . Qui parlait de la sorte? Non un ennemi de l'Empire, 
mais Jules Janin, dans un feuilleton des Débats. Cependant la 
philosophie et l'histoire s'appliquaient à recomposer l'image 
du grand empereur et à mettre en relief, dans le puissant 
guerrier, le contempteur de la morale et des hommes. Cette 
sévérité était juste : combien n'était-elle pas inopportune! 
Déjà Lanfrey avait développé ces pensées. Littré, dans la 
Revue positiviste (1), les ressaisit avec une force singulière. 
Chez d'autres, la thèse se rehaussait par un rapprochement 
habile qui opposait à l'implacable dureté de Napoléon I er les 
sentiments généreux de Napoléon III. Sous la critique perçait 
la flatterie, et une discrète invitation se formulait à l'adresse du 
prince pour qu'il démarquât son origine, pour qu'il cessât de 
sacrifier à son nom, pour qu'ouvertement, sur la fin de son 
règne, il se montrât le prince humanitaire qu'il était. 

(1) Septembre-octobre 18G9. 

t. vi. 10 



140 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Tandis que dans les classes lellrées circulaient ces courants, 
la démagogie travaillait, à sa façon, à énerver le sentiment 
militaire. Elle introduisait dans les casernes les journaux qui 
prêchaient l'indiscipline; elle attirait les soldats dans les réu- 
nions publiques; elle tentait de les recruter pour les loges 
maçonniques; bientôt elle lancerait des appels aux conscrits 
pour les provoquer à la désobéissance aux lois. Il arrivait donc 
que les vieilles institutions subissaient une double attaque : 
celle des théoriciens qui, voulant la paix et y croyant sincère- 
ment, jugeaient peu sage de maintenir un instrument inutile; 
celle des hommes de désordre qui, en détruisant la force 
publique, aspiraient à s'assurer pleine licence pour détruire 
ensuite la société elle-même. 

Ce n'était pas que, par intervalles, des notes belliqueuses ne 
résonnassent bruyamment. Il ne manquait pas de journalistes 
prompts à pousser aux aventures. Le plus ardent était Emile 
de Girardin. Les contemporains se souviennent des articles 
enflammés qu'il publiait alors dans la Liberté. Il rappelait ce 
mot de Napoléon I er : « La France, sans les départements du 
Rhin, sans la Belgique, sans Anvers, sans Ostende, ne serait 
rien. » A l'unité géographique de l'Allemagne, limitée par la 
rive droite du Rhin, il convenait, à l'entendre, d'opposer 
l'unité géographique delà France s'étendant jusqu'à l'autre rive 
du fleuve. Que cette politique conduisît à la guerre, Emile de 
Girardin ne le contestait point, mais il ne s'en effrayait pas. 
« S'il faut à l'Europe, disait-il, une douche de sang, que cette 
douche lui soit donnée. » Un paradoxe si osé, une jactance si 
folle achevaient de désorienter les esprits. Pour comble de con- 
fusion, le journaliste s'empressait, chemin faisant, d'ébrécher 
sa propre thèse. Le service militaire lui apparaissait comme 
une « traite des blancs » , et, lui aussi, il souhaitait le désarme- 
ment. S'il voulait une dernière guerre, c'était afin d'assurer la 
paix perpétuelle. C'est ainsi qu'il n'échappait à l'utopie de la 
conquête que pour tomber dans l'utopie de l'universel embras- 
sement (1). 

(1) Voir la Guerre fatale, recueil des articles de M. de Girardin, p. 22, 



LA CANDIDATURE HO H ENZO LLERN. UT 

C'est au milieu de ees résistances que Niel travailla pendant 
deux années. On peut surprendre en ses discours les traces de 
sentiments contraires. A certains moments, il pliait sous le 
faix. En ces heures de lassitude, il lui arrivait d'entrevoir des 
perspectives très sombres. Un jour, comme on demandait au 
Palais-Bourbon la suppression des servitudes militaires autour 
de Paris, il s'attribua les paroles de Vauban à Louis XIV et 
répliqua avec tristesse que « les événements étaient changeants, 
qu'il fallait prévoir l'adversité et préparer la défense, même 
dans l'intérieur de la France » . A ces découragements succé- 
daient d'impétueux retours de confiance. Sous cette impression 
raffermie, le ministre s'abandonnait à un langage assuré jus- 
qu'à l'infatuation. Le 7 juillet 1868, il disait au Corps légis- 
latif : « Je vous déclare que si le besoin s'en faisait sentir, il 
n'y a pas un homme devant paraître dans notre armée qui n'ait 
rejoint en douze jours. » Le 12 avril 1869, il s'exprimait en 
termes empreints de la même forfanterie : « Aujourd'hui, 
disait-il, que nous soyons à la paix ou à la guerre, cela ne fait 
absolument rien au ministre de la guerre; il est toujours prêt. » 
Le maréchal était au plus fort de sa tâche quand, au mois 
d'août 1869, la mort le saisit. Cette fin prématurée fut-elle 
cruelle ou clémente pour sa renommée? Combien de fois 
n'a-t-on pas dit de la politique impériale : « Les grandes fautes 
eussent été évitées si Morny eût été là. » Dans l'ordre militaire, 
un pareil hommage posthume fut souvent rendu à Niel. Dieu 
seul connaît ces choses, et l'histoire vécue contient assez de 
secrets pour qu'on n'y ajoute pas les mystères de l'histoire 
conjecturale. 

A qui échoierait le pesant héritage? Au mois de sep- 
tembre 1869, le général Lebœuf s'installa rue Saint-Domi- 
nique. Il arrivait à la première place, avec les souvenirs de la 
plus brillante carrière, avec le renom de la plus parfaite inté- 
grité. Cependant, soit dans l'armée, soit au Corps législatif, 
i impérieux vouloir de Niel avait, à la longue, à demi usé les 

55, 79. — Sur cet état des esprits à la fin de l'Empire, on consultera avec 
beaucoup de fruit le trrs remarquable ouvrage de M. Georges Goyau, V Humani- 
tarisme et l'idée de pairie. 



1.48 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

objections. Sous son successeur, plus accessible, moins affermi 
en autorité, il se produisit une sorte de détente et comme un 
retour offensif de toutes les résistances. De là un ralentisse- 
ment dans l'oeuvre commencée. Diverses commissions ces- 
sèrent d'être convoquées, en particulier la commission des 
chemins de fer (l). Divers règlements furent rapportés. On 
abandonna à peu près les médiocres essais pour l'organisation 
de la garde mobile, et le mot d'ordre fut de répéter que la 
sagesse conseillait de consacrer à l'armée active les ressources 
consumées jusque-là en des expériences stériles. Bientôt on se 
mit à parler, quoique vaguement encore, de quelques réduc- 
tions dans les effectifs. Les forces matérielles, disait-on, ne 
seraient pas sensiblement diminuées par cette mesure, et 
l'effet moral serait considérable en Europe. C'est sous ces aus- 
pices que s'ouvrit l'année 1870. 



IV 



La même vigilance qui cherchait des soldats cherchait aussi 
des alliés. La Russie setant éloignée depuis l'insurrection 
polonaise, l'Angleterre affectant l'indifférence dans les affaires 
continentales, deux seules alliances demeuraient possibles : 
celle de l'Autriche et, subsidiairement, celle de l'Italie. 

Réussirait-on à Vienne? Entre François-Joseph et Napo- 
léon III il y avait le sang de Solferino, il y avait les procédés 
équivoques de 1866, il y avait Maximilien compromis et aban- 
donné. En dépit de ces souvenirs, l'entente ne parut pas, tout 
d'abord, irréalisable. Dès 1867, l'empereur des Français 
s'était rendu à Salzbourg et y avait marqué, quoique en un 
dessin très vague, les premiers linéaments des accords futurs. 
Deux mois plus tard, l'empereur d'Autriche était venu visiter 

(1) Voir général Jarras, Souvenus, p. 19. 



LA CANDIDATURE HO H EN ZOLLERN 140 

l'Exposition. Sur sa roule, il avait semé des propos bien récon- 
fortants. S'entretenant à Strasbourg avec le général Ducrot, il 
lui avait dit, à ce qu'on assure : « J'espère, général, qu'un 
jour nous marcherons ensemble. » Puis, à Paris, dans un dis- 
cours prononcé à l'Hôtel de Ville, il avait parlé de la France 
comme on parle d'une nation amie. 

Ce qui accroissait les espérances, c'étaient les aspirations de 
l'homme qui dirigeait la politique autrichienne. M. de Beust, 
premier ministre de François-Joseph, se distinguait par un 
trait, la haine de M. de Bismarck, en qui il voyait, avec un 
peu de complaisance pour lui-même, un rival. C'était un per- 
sonnage habile, actif, disaient ses amis, agité, disaient ses 
adversaires, impatient d'un grand rôle, inconsolable que ce 
grand rôle eût été usurpé par un autre. Avec une imagination 
inquiète, il rêvait relèvement pour son pays d'adoption, et 
revanche de 1866. Or, aucun de ces desseins n'était réali- 
sable sans la France. 

Tant que cet homme gouvernerait l'Autriche, on pouvait 
prévoir qu'entre les deux puissances allemandes des incidents 
se produiraient. Les incidents ne manquèrent pas. Il en surgit 
à propos de l'hospitalité que la cour de Vienne accordait au 
roi Georges; il en surgit à l'occasion des passeports hano- 
vriens. Le langage provocant de la presse prussienne à l'égard 
du chef du cabinet impérial fournit un autre sujet de querelle. 
Cependant, les belligérants de 1866 s'appliquaient, chacun 
pour son pays, à tracer le récit officiel de la campagne; or, 
ces publications réveillaient de pénibles souvenirs et suscitaient 
d'irritants débats. Bientôt vint l'affaire des chemins de fer 
belges. M. de Beust émit l'avis que le gouvernement du roi 
Léopold pouvait, sans forfaire à sa dignité et sans péril pour 
lui-même, céder à Napoléon : de là, grand mécontentement à 
Berlin (1). Avec une satisfaction dissimulée quoique bien 
naturelle, la France ennuierait les dissentiments. Tout ce qui 
séparerait l'Autriche de la Prusse rapprocherait la cour de 
Vienne de la cour des Tuileries. 

(1) Voir Mémoire* de M. de Reust, t. II, p. 21,. 



150 HISTOIRE DU SECOIND EMPIRE. 

Le plus ardent à nouer l'entente était notre ambassadeur, 
M. le duc de Gramont. Gomme M. de Beust, il haïssait M. de 
Bismarck. Sa haute naissance lui avait valu de nombreuses 
relations dans l'aristocratie viennoise : il y avait recueilli 
contre la Prusse des propos irrités ou belliqueux et, s'autori- 
;ant de ce langage sans faire toujours la part de l'exagération 
ou de la colère, il s'était fortifié dans ses propres convictions. 
Sa correspondance était habilement ménagée pour mettre en 
relief les intérêts communs des deux peuples. Avec une vigi- 
lance extrême, il notait les signes de tension entre Berlin et 
Vienne. Aux Tuileries, l'Autriche apparaissait toujours comme 
une puissance d'ancien régime et, à ce titre, on hésitait un 
peu à s'unir à elle. En ses dépêches, M. de Gramont s'ingé- 
niait à dissiper ces préventions : il faisait valoir les tendances 
libérales qui prévalaient de plus en plus parmi les conseillers 
de François-Joseph, et s'appuyait sur le témoignage du prince 
Napoléon, qui, ayant récemment visité Vienne, avait constaté 
le changement. Il essayait de souffler à Paris les démarches 
affectueuses, les attentions délicates qui cimenteraient l'union 
entre les deux Cours. Gomme l'impératrice d'Autriche était 
sur le point de devenir mère, il télégraphiait, le 21 avril 1868 : 
« M. de Beust m'a insinué que LL. MM. Autrichiennes seraient 
très sensibles à une lettre de Leurs Majestés au moment de 
l'accouchement. » A quelque temps de là, en une longue 
dépêche, il s'appliquait à préciser les dispositions du gouver- 
nement viennois : « Autant le baron de Beust et l'empereur 
d'Autriche, écrivait-il, tiennent au maintien et au développe- 
ment de leurs bons rapports avec la France, autant ils croient 
nécessaire de ne pas leur donner le caractère extérieur d'une 
alliance politique offensive et défensive en vue de l'avenir. » 
Ayant parlé de la sorte, l'ambassadeur s'empressait d'atténuer 
l'impression de mécompte que cette information produirait : 
« L'Autriche, continuait-il, ne laissera pas violer le traité de 
Prague au profit de la Prusse, elle résistera à l'annexion du 
Sud; elle n'a pas renoncé à tenir une place dans la patrie alle- 
mande... Pour réaliser ce programme, le cabinet de Vienne 
appelle à son aide le concours des forces morales sur lesquelles 



LA CANDIDATURE HOHEN ZOLLERN. 151 

il peut compter pour désagréger l'œuvre prussienne; il se for- 
tifie à l'intérieur; il prend en main le drapeau du libéralisme 
allemand ; enfin il organise les forces matérielles de l'Empire 
pour le jour où il faudra combattre. Ce jour-là, les alliances se 
formeront et elles seront loyales (1). » Au commencement 
de 1869, l'ambassadeur tenait un langage à peu près pareil. Il 
convenait « que l'Autriche était plus que jamais éloignée de 
toute idée belliqueuse » . Mais quels n'étaient pas les encoura- 
gements contenus dans les lignes suivantes! « Je puis dire que 
d'ici six mois on ne peut faire la guerre. Dans six mois, la 
Prusse ne sera pas plus forte, mais la monarchie austro-hon- 
groise le sera bien davantage. » Ainsi la politique d'action 
semblait non écartée mais ajournée, et, sous une forme néga- 
tive, on paraissait presque indiquer la durée de l'ajournement. 
Gomme pour fortifier les espérances, le duc de Gramont rap- 
portait les entretiens des salons : « On me dit : « La Prusse 
« n'attend qu'un prétexte et nous ne sommes pas prêts; aussi 
« vous seriez seuls; attendez encore : bientôt nous serons deux, 
« si vous le voulez... » Il n'y a rien d'officiel dans ces paroles, 
continuait le duc de Gramont; mais elles traduisent avec fidé- 
lité les sentiments dont je recueille sans cesse l'expres- 
sion (2). » 

Lorsque deux années se furent écoulées en ces mutuelles 
coquetteries, il fallut se dégager des prolégomènes. Alors 
commencèrent les embarras. Il est des livres qui sont tout 
en préface. L'alliance franco -autrichienne fut un de ces 
livres-là. 

Quand l'Autriche songeait à la grandeur de ses disgrâces, un 
immense désir de revanche la saisissait. Mais, en ses plus 
chaudes ardeurs, une image se dressait à ses yeux, celle de la 
défaite possible : ce ne serait plus l'amoindrissement comme 
en 1866, mais le démembrement. A cette perspective, la crainte 
de tout perdre ajournait le dessein de tout recouvrer. — Quand 
les hommes d'Etat viennois calculaient tout ce qui les rappro- 



(1) Dépêche du 8 août 1868. [Correspondance inédite.) 

(2) Dépêche du 24 février 1869. [Correspondance inédite.) 



152 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

chait de la cour des Tuileries, ils répétaient volontiers ce mot 
de Marie-Thérèse : « Il ne faut plus songer aux vieux préjugés 
qui nous écartent de la France ; nous serons renversés l'un après 
l'autre si nous ne nous unissons. » Cependant un retour de 
réflexion leur montrait la main des Bonapartes dans tous leurs 
malheurs, et ces pensées distendaient les liens prêts à se nouer. 
— Souverain allemand, l'empereur François-Joseph souffrait 
impatiemment que l'Allemagne se fût constituée sans lui et 
contre lui : mais il représentait des intérêts complexes, ayant 
des sujets de toute nation , Tchèques, Polonais, Ruthènes, 
Croates, Italiens, Roumains, Hongrois. Tous ces peuples 
n'avaient point d'injure à venger et s'inquiétaient peu de l'hé- 
gémonie germanique; la Hongrie était même fort hostile à 
l'idée d'une guerre qui eût, en cas de victoire, accru l'influence 
de l'élément cisleithan. — L'aristocratie, le parti militaire, 
souhaitaient une politique d'action : mais l'état des financés, 
les cuisants souvenirs des dernières luttes, les tendances de la 
presse, presque entièrement aux mains de M. de Bismarck, 
tout entretenait dans les masses l'idée de la paix. — A cela 
s'ajoutaient les suggestions d'une politique très raffinée. Sûre- 
ment il fallait entretenir la cour des Tuileries dans l'idée d'une 
alliance; autrement la France, découragée du côté de Vienne, 
pourrait, par une brusque évolution, se porter vers la Prusse. 
Mais était-il sage d'aller jusqu'aux accords positifs? La plus 
grande habileté ne serait-elle pas de s'offrir sans se livrer, de 
faire halte sur le terrain un peu vague des quasi assurances, 
et par-dessus tout de surseoir aux engagements écrits? Une 
crainte dominait, en outre, dans les conseils de François- 
Joseph, celle qu'une alliance entre Vienne et Paris fût aussitôî 
suivie d'une alliance entre Berlin et Saint-Pétersbourg. L'ap- 
préhension, loin d'être chimérique, se fondait sur les propres 
déclarations du prince Gortchakof. « Nous n'avons pas d'al 
liance avec la Prusse, disait en 1869 le prince à M. de Beusl ; 
mais nous ne nous sommes pas interdit d'en contracter dans 
l'avenir... Par exemple, ajoutait-il avec une intention mar- 
quée, si une guerre éclatait entre la France et la Prusse, et si 
celle-ci devait vous compter parmi ses ennemis, nous nous 



LA CANDIDATURE IIOH EN ZO LLERN. 153 

réserverions notre liberté d'action. — Et vice versa, » reprit 
vivement M. de Beust, empressé à stipuler au profit de son 
pays la même liberté (1). 

Cette complication des sentiments et des intérêts présageait 
des difficultés peut-être insurmontables. Si l'entente à deux 
offrait de tels obstacles, quel ne serait pas, pour une entente à 
trois, le surcroît d'embarras! L'idée vint pourtant d'associer 
l'Italie à la combinaison franco-autrichienne. En apparence, 
c'était nouer contre la Prusse une sorte de coalition. En réa- 
lité, c'était transformer une œuvre malaisée en une entreprise 
à peu près impossible. 

Qu'on en juge. Il faudrait fondre ensemble tous ceux qui, 
dans le passé, s'étaient combattus. L'Autriche, chassée de la 
Péninsule, devrait mettre sa main dans la main de ceux qui 
l'avaient expulsée. Entre la France et l'Italie, il y avait le sang de 
Mentana, il y avait Rome que Victor-Emmanuel guettait et que 
Napoléon ne pouvait livrer. Le peuple autrichien, par néces- 
sité de situation, le peuple italien, par tempérament, étaient 
les peuples les plus attentifs à ménager les risques, les plus 
absorbés dans leur intérêt propre, et c'étaient ces deux peuples 
qu'il faudrait associer à la France dans les conjonctures les 
plus graves qui furent jamais. Quel serait l'ennemi? M. de Bis- 
marck. Mais l'Italie, cette ancienne obligée de la France, avait 
été tout récemment l'alliée de la Prusse. 

Le besoin qu'on avait à Paris d'une alliance voila les inex- 
tricables obstacles. A force de chercher des indices favorables, 
on en découvrit quelques-uns. Le cabinet de Vienne, se désin- 
téressant de plus en plus des affaires de la Péninsule, s'était 
peu à peu rapproché de l'Italie : à Florence, on savait gré à 
M. de Beust d'être, en sa qualité de Saxon, fort étranger aux 
vieilles rancunes autrichiennes, et, en sa qualité de protestant, 
fort tiède pour le Pape. En outre, diverses circonstances 
avaient éloigné le gouvernement italien de la cour de Berlin. 
C'est ainsi que les publications relatives à la guerre de 18(>(> 
avaient établi jusqu'à l'évidence chez les hommes d'État cl 

(1) Correspondance de M. le duc de Gramont 



154 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

chez les généraux prussiens le dessein de traiter l'Italie moins 
en alliée qu'en subordonnée. Tel était surtout le sens d'une 
dépêche écrite à la veille des opérations militaires par 
M. d'Usedom, ministre de Prusse à Florence : de là, pour le 
patriotisme national, une blessure d'amour-propre cruelle- 
ment ressentie. Entre la cour des Tuileries et la cour de Flo- 
rence subsistait sans doute la question romaine. Toutefois, la 
France, interrogée sur l'époque de l'évacuation, éludait la 
réponse plutôt qu'elle ne formulait un refus. Il semblait, par 
intervalles, que le jamais de M. Rouher s'amollissait. Le 
dénouement attendu — oserai-je dire souhaité par les Italiens 
— serait peut-être la mort de Pie IX. Selon toute apparence, 
Napoléon se jugerait moins engagé vis-à-vis de son successeur. 
Peut-être ce successeur lui-même serait-il moins rebelle à 
toute transaction. 

Des négociations s'entamèrent donc. Elles s'entamèrent à 
titre officieux et en grand mystère. Amorcées en 1868, elles 
devinrent en 1869 un peu moins inconsistantes. Elles furent 
circonscrites entre quelques hommes : M. de Beust, M. de Met- 
ternich, M. de Vitzthum pour l'Autriche; M. Vimercati pour 
l'Italie, M. Rouher pour la France (I). Notre ambassadeur, 
M. de Gramont, ne fut pas mis dans le secret et ne fut instruit 
que beaucoup plus tard, lorsqu'il quitta Vienne pour prendre le 
ministère des Affaires étrangères. Que se passa-t-il entre les 
initiés? L'insuffisance des documents positifs ne permet pas de 
suivre les détails des pourparlers; mais, en rassemblant les con- 
fidences e'parses, on peut en reconstituer l'ensemble. Tant 
qu'on se tint dans les généralités, l'harmonie ne fut point 
troublée. Quand on essaya de passer de l'entente parlée à l'en- 
tente écrite, les dissentiments se révélèrent. L'Autriche, par- 
dessus tout soucieuse de diminuer les risques, s'offrait et se 
refusait tout à la fois. Elle voulait une alliance qui ne la com- 
promît pas trop, une alliance défensive, c'est-à-dire pour le 
maintien de la paix. Elle aspirait à conserver la faculté de 
demeurer neutre, même en cas de guerre franco-prussienne, 

(1) Voir Mémoires de M. de Bjeu^t, t. II, p. 323. 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLE II N. 155 

et ne consentait à se lier que pour le cas où la Russie inter- 
viendrait en faveur de la Prusse (1). Puis M. de Beust pro- 
posa que les trois puissances s'engageassent à suivre dans toutes 
les questions diplomatiques une politique commune. C'était à 
la fois soutenir la France et l'enchaîner. Ce dernier projet ne 
fut pas accepté à Paris (2); et c'est ce qui sans doute permit 
plus tard au premier ministre autrichien de dire au représen- 
tant de l'empereur Napoléon : « Ce n'est pas ma faute s'il n'y a 
pas eu de traité; j'y tenais; c'est, vous qui n'en avez pas 
voulu (3). » Au mois de septembre 1869, la négociation fut 
close, au moins provisoirement, par des lettres échangées entre 
les souverains. Si nous en croyons M. de Beust, ces lettres con- 
tenaient un seul engagement, celui de ne pas s'entendre, à 
l'insu les uns des autres, avec une tierce puissance. Cette stipu- 
lation répondait à une des principales sollicitudes de l'Autriche. 
A Vienne, en effet, régnait une crainte permanente : celle 
que la France, par un revirement subit, ne s'orientât vers 
Berlin. 

A Florence, le résultat ne fut pas moins décevant. Fidèle au 
souvenir des anciens services, Victor-Emmanuel inclinait vers 
l'union. C'eût été mal connaître le gouvernement italien que de 
croire qu'il engagerait une aussi grosse partie sans la certitude 
d'un avantage tangible. La condition de l'accord, ce serait le 
retrait du corps d'occupation, le retour à la Convention du 
15 septembre, la reconnaissance du principe de non-interven- 
tion. Même à ce prix, l'alliance se fût-elle solidement nouée? Il 
est permis d'en douter. M. de Beust, à ce qu'on assure, appuya 
de toutes ses forces le cabinet de Florence. Napoléon se refusa 
à l'abandon du Souverain Pontife; il se jugeait, au moins vis- 
à-vis de Pie IX, lié d'honneur. Dans le même temps, soit avec 
le roi Victor-Emmanuel, soit avec François-Joseph, les pour- 
parlers furent ajournés sine die. Entre Florence et Paris, 



(1) Dépèche de M. de Iîeust à M. de Metternieh, 11 juillet 1870, et Lettre 
do M. de lîcust à M. d<.' Gramont, 4 janvier 1873. 
2 Voir Mémoires de M. DE Beust, t. II, p. 330. 

(3) Entretien de M. de Beust avec M. le marquis de Cazaux, le juillet 
1870. {Correspondance de M. le marquis de Cazaux, p. 145.) 



156 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

comme entre Paris et Vienne, des lettres s'échangèrent. On y 
exprimait l'espoir courtois de reprendre plus tard les échanges 
de vues si les circonstances se modifiaient (1). 

Dans Tordre diplomatique, ce qui est inutile n'est point tou- 
jours inoffensif. Les pourparlers ne s'ébruitèrent guère. Ce 
qui en transpira suffit pour créer une opinion trompeuse qui 
serait un encouragement à la présomption. Le public ne sut 
rien de positif; mais il saisit des mots, des lambeaux de 
phrases, assigna un sens aux allées et venues des agents offi- 
cieux, et crut à quelque trame savante qui patiemment se 
nouait. L'aspect extérieur des choses ne laissait pas que de 
prêter quelque vraisemblance à ces pensées. Quand on voyait 
M. de Metternich franchir à toute heure, en vrai favori, les 
guichets des Tuileries; quand on entendait M. Nigra, familier 
du château, se répandre en paroles flatteuses ; quand, à Vienne, 
on notait, sur le visage de M. de Gramont, une satisfaction 
superbe, on ne pouvait se persuader que toute cette intimité 
ne fût que surface, que toutes ces avances ne fussent que 
manche, que tant de contentement ne fût qu'infatuation. Les 
courtisans chuchotèrent que l'alliance était quasi faite. Enché- 
rissant sur les courtisans, les nouvellistes répétèrent : l'alliance 
est conclue; seulement, on la tient secrète. L'illusion finit par 
gagner ceux mêmes qui, tenant en main les fils, en eussent dû 
connaître la fragilité. « L'empereur des Français, a écrit plus 
tard le prince Napoléon, crut avoir, dans les lettres de l'empe- 
reur d'Autriche et du roi d'Italie, l'assurance que ces lettres 
pourraient, à un moment donné, servir de base à la rédaction 
d'un traité qu'il n'y aurait plus qu'à signer... (2). » Ainsi s'af- 
fermit une confiance funeste. Hélas! entre Paris, Florence et 
Vienne, il avait été échangé beaucoup de paroles, mais aucune 
ayant force obligatoire. Ces paroles, volontairement équi- 
voques, étaient de celles qui, en cas de victoires, s'appelle- 



(1) Voir le prince Napoléon, les Alliances de l'Empire. [Revue des Deux 
Mondes, 1 er avril 1878, p. 493-494.) — Voir aussi Massari, la Vita ed ilregno 
di Vittorio-Emmanuele II, p. 502-503. 

(2) Les Alliances de V Empire. [Revue des Deux Mondes, 1 er avril 1878, 
p. 494.) 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 15" 

raient engagements, et, en cas de fortune mauvaise ou dou 
teuse, s'effaceraient pour jamais. 



V 



Tout ce qui était pour la France motif d'anxiété ou faiblesse 
se transformait pour la Prusse en sujets de confiance. Poursui- 
vait-elle, dès cette époque, la guerre? Il y aurait témérité à 
l'affirmer. Voici pourtant ce qui détruisait toutes les assurances 
pacifiques : à Berlin, on voulait la paix, mais sous la condition 
tacite de façonner librement tous les pays germaniques. « Il 
semble, écrivait dès 1867 un de nos agents diplomatiques, 
qu'on veuille faire de l'Allemagne une sorte d'arche sainte 
placée en dehors de tout contrôle international, et appliquer 
au centre de l'Europe la doctrine de Monroë (1). » De là déri- 
vait une situation singulière : tout en désavouant la lutte, on 
cheminait sur la. route où le choc serait inévitable. 

Dans le public allemand on remarquait un curieux mélange 
d'emportements hautains et de signes rassurants. Un jour, à 
Stettin, notre attaché militaire fut insulté, et très patriotique- 
ment se garda d'ébruiter l'insulte, de peur de soulever une 
querelle pleine de péril (2). Les publications, les entretiens 
intimes révélaient, par intervalles, la plus provocante outre- 
cuidance. A Berlin, s'étalaient des cartes où l'Alsace était 
englobée dans le territoire germanique : « Ce n'était, disait-on 
à Berlin, qu'une petite Allemagne cousue depuis deux siècles 
à la France. » Jusque parmi les fonctionnaires, les généraux, 
les diplomates, une sorte de téméraire jactance annonçait la 
lutte prochaine et l'anéantissement de la grandeur française. 
Parfois la prédiction s'insinuait sous une forme moitié plai- 
sante, moitié sérieuse. A la fin de 1868, M. de Schleinitz, 
ministre de la maison du roi, disait à Mme de Pourtalès : 



(1) Voir Rothaiï, l'Affaire du Luxembourg, p. 484. 
^2* Colonel Stoffel, Rapports militaires, p. 338. 



158 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

« Soyez-en certaine, chère comtesse, avant dix-huit mois votre 
Alsace aura fait retour à la patrie allemande, et lorsque nous 
irons vous présenter nos hommages à la Robertsau, nous 
aurons la satisfaction d'être chez nous (l). » — Cependant le 
gouvernement ne manquait pas de réprimander ceux qui trop 
ouvertement prêchaient la guerre. Au Reichstag et dans la 
Chambre prussienne des plaintes fréquentes se formulaient 
contre les charges militaires, et à entendre certaines doléances, 
on eût pu se croire au Corps législatif français (2). Des rives de 
la Baltique aux bords du Mein, bourgeois et paysans se souve- 
naient des morts de Sadowa, et frissonnaient à la pensée de 
nouvelles batailles. Quand, aux jours de l'été, nos compatriotes 
se rendaient dans les villes d'eaux des bords du Rhin, ils se 
sentaient enveloppés dans une atmosphère de courtoise sym- 
pathie, et il leur semblait que la morgue prussienne se fondît 
dans la bonhomie allemande : on fraternisait près des Fon- 
taines : dans ce cadre de la Germanie rêveuse, forestière et 
pastorale, toutes les images de la guerre s'affaiblissaient, et 
comme de part et d'autre on répudiait toute pensée d'agres- 
sion, on se persuadait volontiers que la crise n'éclaterait jamais. 
Le roi était le vrai maître de la paix ou de la guerre. Mais 
qui eût osé tirer de son langage un pronostic certain? En ses 
discours d'apparat, il ne ménageait pas les bonnes paroles. Il 
s'exprimait en termes cordiaux, affectueux même, sur le 
compte de l'Empereur et de l'Impératrice. Il témoignait à 
M. Benedetti les égards les plus délicats. Vieillard bienveillant 
et aimable, il portait en public un visage reposé et que ne 
semblait troubler aucun souci. Il y aurait eu quelque opti- 
misme à se confier à ces apparences. L'un dçs diplomates qui 
ont le mieux connu Guillaume disait de lui : « Personne ne 
peut juger l'atmosphère politique par l'aspect extérieur du roi; 
car il sait garder toute sa bonne grâce même dans les moments 
les plus difficiles (3). » Sous le monarque toujours correct et 

(1) Général Ducrot, Vie militaire et correspondance, t. II, p. 272. 

(2) Voir Sybel, Die Begiùnduna des Deutschen Reiches durch Wilhelm I eT , 
t. VII, passim. 

(3) Lord Loftus, Diplomatie réminiscences, 2 e série, t. I er , p. 49. 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 159 

courtois se cachait le patriote prussien. Les deux personnages 
excellaient à se dédoubler. Aux discours conciliants succé- 
daient les harangues mystiques, enflammées, toutes pénétrées 
de souvenirs belliqueux. Une sollicitude attentive honorait 
tous les services, mais en particulier ceux des vétérans qui 
avaient figuré dans la prise d'armes de 1813. Le regard levé 
vers Dieu et la main sur son épée, le roi menaçait vaguement 
un ennemi qu'il ne nommait pas, mais qui n'étant ni à Saint- 
Pétersbourg, ni à Londres, ni même à Vienne, ne pouvait être 
qu'à Paris. 

Autour du monarque, on eût pu observer les mêmes cou- 
rants contraires. Celui qui incarnait en toute son âpreté le 
militarisme prussien, c'était le prince Frédéric-Charles. Cepen- 
dant la paix avait ses avocats : la reine d'abord, dont l'in- 
fluence, souvent méconnue, n'était proportionnée ni à son 
intelligence ni à son cœur; puis le prince royal. Celui-ci per- 
sonnifiait à la cour l'opinion libérale, l'esprit progressiste. Il 
s'était laissé pénétrer par les idées, les coutumes anglaises, et 
les plus exclusifs de ses compatriotes n'étaient pas éloignés de 
lui reprocher ces tendances comme on eût fait d'une désertion. 
Il accomplissait son devoir de soldat, correctement comme il 
convient à un prince prussien, mais sans vocation et surtout 
sans passion. Faisant un jour allusion à l'activité militaire du 
roi, il disait au colonel Stoffel : « J'admire mon père, mais je 
ne sais si j'aurais son courage. » Les combats de 1866, quelque 
considérable qu'y eût été son rôle, avaient gravé dans son âme 
une impression ineffaçable, et à de rares intervalles il laissait 
échapper tout ce que contenait son cœur. En 1868, se trouvant 
en Italie, il disait au ministre Lanza : «Quand on a vu, comme 
j'ai dû le voir, des milliers d'hommes morts ou blessés sur le 
champ de bataille, on ne peut que ressentir l'horreur de la 
guerre. » Puis il ajoutait avec une émotion croissante : 
« J'espère que le bon Dieu m'épargnera de contempler une 
seconde fois cet affreux spectacle (1). » 

Durant les années qui précédèrent la grande lutte, il y eut 

(1) La Vita e i tempi di Giovanni Lanza, t. I er , p. 401. 



KJO HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

à Berlin de longues accalmies. M. de Bismarck se retirait à 
Varzin; M. de Moltke se reposait dans sa terre de Silésie; le 
général de Roon s'occupait fort à faire aménager un domaine 
qu'il venait d'acheter à Guttergotz et qu'il appelait son « Tus- 
culum brandebourgeois ». — « Je vais là-bas, écrivait-il, dès 
que les premiers bourgeons paraissent (1). » On eût dit moins 
des ambitieux en quête de nouvelles entreprises que des 
hommes d'État apaisés, uniquement soucieux d'engranger leur 
moisson de gloire. Bien imprudent qui se fût fié à ces appa- 
rences. Ceux qui semblaient se reposer ne cessaient de veiller. 
«J'ai toujours considéré qu'une guerre avec la France suivrait 
fatalement une guerre avec l'Autriche. » En cette phrase, que 
M. de Bismarck a consignée dans ses Mémoires, résidait la 
vraie pensée du ministre prussien. Au milieu de toutes les 
passagères détentes, son souci permanent était d'être prêt. 
Pour être prêt, il importait d'abord d'enchaîner par l'intérêt, 
l'amitié ou la crainte, les puissances de l'Europe; — il fallait, 
en second lieu, rallier vigoureusement à la Prusse l'Allemagne 
du Sud; — enfin, un soin plus urgent que tous les autres 
serait de porter au plus haut degré de perfection l'outillage 
militaire. C'est à quoi s'employait sans relâche le gouverne- 
ment du roi Guillaume. 

Entre toutes les puissances, la plus indispensable à con- 
quérir était la Russie. Avec son assistance effective ou sa neu- 
tralité bienveillante, aucune ambition ne semblerait téméraire : 
que si elle se montrait indécise ou grondeuse, cette seule tié- 
deur arrêterait tout. De longue main, M. de Bismarck s'était 
appliqué à rapprocher les deux cours. Comme à point nomme, 
les affaires polonaises avaient cimenté l'union. Après Sadowa, 
on avait pu noter quelques signes d'une amitié un peu refroidie. 
Gortchakof trouvait Bismarck trop grand; le tsar jugeait la 
Prusse trop avide. On vit à Berlin le représentant de la Russie, 
M. d'Oubril, rechercher M. Benedetti et entrer avec lui en de 
fréquents échanges de vues. Au- plus vite, il fallait effacer cetlc 



(1) Lettre du général de Roon à M. de Bismark, 22 novembre 1868. 
(Bismarck-Jarhbuch, t. IV, p. 86.) 



LA CANDIDATURE HOH ENZOLLERN, 1G1 

ébauche d'entente. En toute hâte, le général de Manteuffcl 
partit pour Saint-Pétersbourg. Sûrement il réussit, car, du 
jour au lendemain, M. d'Oubri] s'ingénia à fuir l'ambassadeur 
de France autant qu'il s'était appliqué à le rencontrer. Dans 
ses communications avec la Russie, M. de Bismarck affectait 
un ton de sympathie chaleureuse et exaltée. Durant l'automne 
de 18()(), il écrivait de Varzin à Gortchakof : « Depuis le com- 
mencement de ma carrière, je n'ai jamais douté de l'amitié 
séculaire qui unit nos deux pays. Ces sentiments se sont accrus 
depuis que je vous ai connu, et je me réjouis de tout ce qui vous 
arrive de bien (l). » Pendant les années suivantes, les liens se 
resserrèrent. Tout concourait à les consolider. La Russie était 
une monarchie militaire, et pareillement la Prusse. La Russie 
redoutait les aspirations polonaises : la Prusse ne les craignait 
pas moins. La Russie, réservée sur tout le reste, ne portait ses 
ambitions que vers l'Orient : or, l'Orient était le seul point du 
monde où la Prusse n'eût aucun fruit à cueillir. A ces affinités 
se joignaient les attaches de famille, Alexandre étant le neveu 
de Guillaume. Attentif au progrès de cette intimité, Benedetti 
allait jusqu'à redouter quelque traité d'alliance. Non, l'alliance, 
au sens matériel du mot, n'existait pas, et le langage de Gort- 
chakof était, à cet égard, très net. Mais la communauté des 
intérêts, le patient travail des hommes d'Etat avaient si bien 
écarté tous les obstacles, que l'accord se ferait tout seul le 
jour où l'exigerait la politique. Cependant, dans les derniers 
mois de 1869, un nouvel ambassadeur arriva de Paris à Saint- 
Pétersbourg. C'était le général Fleury. Le général passait 
pour avisé. 11 n'était pas un diplomate de carrière, mais jouis- 
sait auprès de Napoléon de toutes les privautés d'un favori, et 
l'envoi de cette sorte de légat a latere ne pourrait que flatter 
Alexandre. Homme du monde accompli, Fleury saurait sans 
doute s'insinuer dans la société russe et y combattre les 
influences allemandes. Son grade achèverait d'assurer son 
I ea une cour qui s'ouvre surtout aux militaires. A Berlin, 
le choix, tout d'abord, ne laissa pas que de troubler. « Mon 

(1) Biimarck-Jahrbuch, t. III, p. 223. 

T, V!, 11 



KÎ2 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

oncle est très intrigué de votre mission auprès de moi, dit le 
Isur lui-même à l'ambassadeur français (1). » Peu à peu, on se 
rassura. « Flcury a toujours été et est encore un fanfaron, 
écrivait le général de Roon à Bismarck (2). » Entre la cour de 
Prusse et celle de Russie, les échanges de témoignages ami- 
caux ne cessèrent pas. Au mois de décembre 1869, le général 
de Nostitz apporta de Saint-Pétersbourg au roi Guillaume les 
insignes de la grande croix de Saint-Georges. Il y eut, à celte 
occasion, des fêtes, des banquets, des discours; et, avec une 
irritante persistance, on rappela la coalition, 1814, la vieille 
confraternité d'armes. Puis, le roi, par un retour de bons pro- 
cédés, fit remettre au tsar l'ordre du Mérite. Que pouvait 
Fleury pour relâcher ces liens si anciens et si forts? Ses instruc- 
tions lui recommandaient « d'insister sur les progrès de l'idée 
germanique qui, si elle continuait à grandir, engloberait dans 
sa sphère d'action tous les pavs de langue allemande, c'est-à- 
dire la Livonie et la Gourlande aussi bien que l'Alsace » . Mais 
en vain développait-il ces pensées. On lui témoignait toutes 
sortes d'égards : le tsar l'invitait à l'accompagner à la prome- 
nade, à le suivre dans les revues, à prendre part à ses chasses. 
Visiblement, la confiance demeurait fixée ailleurs. A Paris, 
Napoléon ne se faisait pas illusion : « N'oubliez pas, écrivait-il 
à son envoyé, que tout ce que vous dites à l'Empereur et au 
prince Gortchakof est répété à Berlin (3). » Un seul argument 
eût séduit à Saint-Pétersbourg : c'eût été l'offre de reviser, 
quant à la neutralisation de la mer Noire, le traité de 1856. 
Mais les instructions du nouvel ambassadeur, loin de lui laisser 
cette latitude, lui recommandaient de garder le silence sur la 
question d'Orient. 

Vis-à-vis de l'Autriche, le grand travail serait, non de con- 
quérir ses faveurs, — l'espoir n'allait pas jusque-là, — mais 
de la retenir dans la neutralité. Le chef du cabinet de Vienne 



(1) La France et la Russie en 1870, d'après les papiers du général Fleury, 
p. 16. 

(2) Bismarck-Jarhbuch, t. IV, p. 92. 

(3) Lettre du 5 janvier 1870. (La France et la Russie, d'après les Papiers 
du général Fleury, p. 41.) 



LA CANDIDATURE UOUENZOLLEItN. 163 

était un ennemi. La tactique prussienne, fort habile, fut de 
séparer le ministre du souverain La même presse qui atta- 
quait M. de Beust, non seulement épargnait la famille impé- 
riale, mais ne négligeait aucune occasion de lui rendre hom- 
mage. Le roi ne se lassait pas de répéter que, dans les plus 
cruels moments, il avait gardé pour François-Joseph les sen- 
timents personnels les plus affectueux : il ne souhaitait que 
l'union, pour raffermissement de la paix, pour la prospérité 
de l'Allemagne. Ainsi s'exprimait-il dans ses entretiens avec 
M. de Wimpffen, ministre d'Autriche à Berlin. Même vis-à-vis 
de M. de Beust, les journaux de M. de Bismarck, à partir de 
1869, s'adoucirent. Les entrevues princières aideraient au 
rapprochement. Pendant l'automne de 1869, le prince royal 
ayant exprimé le désir de se rendre en Orient pour l'inaugura- 
tion du canal de Suez, le roi résista d'abord, craignant, dit-on, 
la dépense. On observa au monarque que le voyage fournirait 
l'occasion naturelle d'une halte à Vienne. Aussitôt Guillaume 
souscrivit au projet (1). Le prince passa deux jours à la cour 
de François-Joseph et y reçut l'accueil le plus courtois. Quel- 
ques mois plus tard, l'archiduc Charles-Louis, frère de 
l'Empereur, se rendit à son tour à Berlin. 11 y fut accueilli 
avec les égards les plus flatteurs. Solennellement, Bismarck 
prit acte de la réconciliation et Beust lui-même, quelque dépit 
qu'il en eût, ne put que mettre son langage à l'unisson de 
celui de son rival (2). Les souvenirs de la récente guerre 
étaient trop vivaces pour que ces témoignages allassent jusqu'à 
l'intimité. Mais ces apparences donneraient le change à 
l'Europe et surtout dérouteraient les menées de la France. 

Vis-à-vis de l'Italie, un unique souci dominaità Berlin, celui 
de creuser les dissentiments entre Paris et Florence. Cette- 
politique créerait une entente tacite entre le gouvernement 
prussien et le parti d'action italien. M. de Bismarck n'était pas 
homme à s'attarder aux scrupules. D'instinct, les révolution- 

(1) Voir lord LoFTTUS, Diplomatie réminiscences, t. I er , seconde série, 
p. 254. 

(2) Dépêche de M. de Bismarck nu général de Schweimtz, 31 janvier 1870, 
dépèche de M. de Beust ù M. de Wimpffen, 4 février 1870. 



!<;/* HISTOIRK DU SECOND EMPIRE. 

naires eux-mêmes avaient compris où était le véritable allié. Dès 
le mois d'août 1867, l'un des lieutenants de Garibaldi, le che- 
valier Frigyesy, était venu à Berlin et s'était insinué auprès du 
mier ministre. À l'entendre, un accord était imminent entre 
le cabinet des Tuileries et celui de Florence; mais que le gou- 
vernement prussien donnât son appui à Garibaldi, et celui-ci 
saurait bien tout empêcber. Un peu surpris par la communi- 
cation, craignant par-dessus tout un piège, Bismarck avait 
prescrit à l'un de ses agents, l'attaché militaire Théodore de 
Bernhardi, de s'enquérir de la sincérité du message. La nuit et 
en un très grand mystère, Bernhardi s'était rencontré, dans la 
demeure du député Greco, avec Garibaldi, et sans s'avancer 
jusqu'à se compromettre, l'avait assuré des sympathies de la 
Prusse (1). Deux mois plus tard s'était livrée la bataille de 
Mentana. L'un des bénéficiaires du combat fut Bismarck. Le 
sang versé là-bas entretiendrait une permanente méfiance 
entre la France et l'Italie. A quelque temps de là, l'empereur 
Napoléon ayant proposé une conférence pour régler les affaires 
romaines, le cabinet de Berlin s'était gardé de toute adhésion. 
La France avait pris à son compte l'inextricable question; il 
importait de lui en laisser, à elle seule, les embarras, a II faut 
à la Prusse, écrivait le 5 janvier 1868 M. Benedetti, une Italie 
troublée, en désaccord permanent avec la France (2). » Rien 
ne fut négligé pour alimenter le désaccord. « C'est souvent par 
les gens de mince étoffe que se frappent les grands coups, "disait 
Frédéric II. Fidèle à cette maxime, M. de Bismarck répan- 
dait les subventions parmi les journalistes italiens : ceux-ci 
développaient cette thèse que la rivale naturelle de l'Italie était 
la France, voisine jalouse sur tout le littoral de la Méditerranée, 
que l'alliée était au contraire la Prusse, entraînée par ses 
intérêts dans une tout autre sphère d'influence. Cependant les 
Piémontais, les Lombards, et en général les Italiens du Nord 
persistaient à pousser leur pays vers Napoléon. L'un des plus 
actifs à soutenir cette politique était le général La Marmora. 

(1) Aus den Tagebiïchern Theodor Bernhardi s. {Deutsche Rundschau, 
1 er décembre 1900, p. 440 et suiv.) 

(2) Benedetti, Ma Mission en Prusse, p. 2C1. 



LA CANDIDATURE HOH EN ZOLLERN. 165 

Le 21 juillet 1868, sous prétexte de défendre les actes de son 
commandement, il lut au Parlement de Florence la fameuse 
dépêche Usedom, doublement offensante pour l'Autriche et pour 
Tltalie (1). En apparence, le débat était purement militaire. 
En réalité, la révélation était une manœuvre hardie pour déta- 
cher à tout jamais l'Italie de la Prusse. A Berlin, l'incident 
provoqua beaucoup d'irritation et aussi un peu d'inquiétude. 
L'inquiétude était hors de propos. La question romaine subsis- 
tait; c'était assez pour tenir en suspens l'alliance franco-ita- 
lienne. 

L'Angleterre se désintéressait de plus en plus des affaires 
continentales. Ardente à étendre son empire dans toutes les 
parties du globe, elle inclinait à considérer comme simple 
question de mitoyenneté les querelles du monde européen. 
Quelle que fût cette condition des choses, un politique à courte 
vue eût seul négligé la Grande-Bretagne. Par sa presse, par 
ses débats parlementaires, par les entretiens de ses hommes 
d'État, les plus voyageurs de la terre, elle contribuait, plus 
que toutes les autres puissances, à créer, à répandre une sorte 
d'opinion internationale ; et, si son appui ne s'accompagnait 
d'aucune force matérielle, il y aurait imprudence à braver 
l'isolement moral qui naîtrait de son hostilité. M. de Bismarck 
s'était pourvu de ce côté, et plus encore le roi, très jaloux 
d'être approuvé par l'Europe. Les dispositions réciproques 
semblaient gage d'accord. Lord Loftus, ambassadeur de la 
reine à Berlin, avait, au lendemain des événements de 1866, 
porté sur les vainqueurs de Sadowales pronostics les plus favo- 
rables. Il observait que l'Angleterre et la Prusse étaient unies 
par la communauté de religion, par une amitié traditionnelle, 
par les mêmes goûts d'activité et de travail, par les mêmes 
aspirations vers le progrès. Il ajoutait que la nouvelle confédé- 
ration allemande, puissante par ses forces territoriales, aurait 
besoin d'une alliance maritime. Quelle serait l'alliée, sin< ;i 
l'Angleterre (2)? Dans les années qui suivirent, ce langage ne 



(\) Séance du 21 juillet 1868. {Parlamento Italiano, 1868, p. 4384.) 
(2) Lord Loftus, Diplomatie réminiscences, 2 e série, t. I er , p. 99-100 



1G6 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

varia guère. De son eôte, M. de Bernstorff, ambassadeur de 
Prusse à Londres, écrivait au commencement de 1868 : «Nous 
sommes tout à fait en coquetterie avec M. Disraeli (1). » Il se 
plaignait seulement que les hommes d'État britanniques allas- 
sent trop en France, pas assez en Allemagne; ils apprenaient 
l'histoire telle qu'on l'écrivait à Paris, et il y avait là toute une 
éducation à changer. C'est à consolider cette bonne volonté que 
s'employa le gouvernement prussien. L'Angleterre souhaitait 
le maintien de la paix : comme lord Clarendon passait à Berlin, 
le roi lui prodigua les assurances les meilleures, et se montra 
tellement persuasif que le diplomate britannique, très en 
faveur auprès de Napoléon, s'empressa de rapporter à Paris 
tout ce qu'il venait d'entendre (2). L'Angleterre s'intéressait 
au roi de Hanovre. Guillaume saisit l'occasion d'une visite du 
prince de Galles pour exprimer tous ses regrets de l'annexion : 
il y avait été contraint, positivement contraint : il comprenait, 
il honorait la fidélité des Hanovriens, mais il ne doutait pas 
qu'après un large tribut payé au passé, ils ne comprissent les 
avantages de l'union à la grande patrie. Cependant, la Grande- 
Bretagne, quoique résolue à ne porter que le petit deuil des 
changements européens, souhaitait des transformations pas 
trop brusques et, jusque dans l'œuvre de la force, une cer- 
taine progression régulière qui lui ôtât son aspect de violence. 
Nul ne savait, comme le roi Guillaume, se revêtir de modéra- 
tion. Un jour, en décembre 1868, comme il recevait l'ambas- 
sadeur d'Angleterre, il s'ouvrit à lui avec un grand air d'aban- 
don. Parlant de l'unité germanique, de la fusion du Nord et 
du Midi : « Ce résultat, dit-il, est fatal. "Aussitôt, comme pour 
tempérer cet aveu, il ajouta : «Ce sera l'œuvre du temps; 
nous ne sommes pas impatients. » Et faisant allusion à l'emr 
pressement de Bade à se donner à la Prusse : « Cette nâte, 
poursuivit le monarque, nous cause plus d'embarras que de 
joie. » S'étant exprimé de la sorte, le souverain s'interrompit : 
« Je ne verrai pas la réalisation de tout cela. « Puis, comme 

(1) Lettre de M. de Bernstorff à M. de Bismarck, 6 mars 1868. (Bi^narck- 
Jahrbuck, t. VI, p. 189.) 

(2) Papiers sauvés des Tuileries, p. 14. 



LA CANDIDATURE HO HK.N'ZOLLERN. 167 

s'il eût calculé la durée de révolution : a Mon fils, non plus, 
ne verra pas l'achèvement de ces choses. » De nouveau, le 
prince parut réfléchir, supputer les années. Enfin, comme 
pour rejeter dans le lointain les sujets inquiétants, il conclut 
en ces termes : « Ce sera sans doute l'œuvre de mon petit- 
fils. » Sur ces mots le roi changes de sujet. Et l'ambassadeur 
put mander à Londres des informations bien apaisantes. Sans 
doute, la Prusse ne renonçait pas à faire l'Allemagne à son 
image. Mais l'Europe pouvait se reposer en paix; n'avait-on 
pas deux générations pour aviser? 

Attentif à contenir ou à rallier les puissances, M. de Bis- 
marck portait pareillement ses regards vers l'Allemagne du 
Sud. Coupée en deux par la barrière du Mein, trop faible pour 
maintenir, au sud du fleuve, son autonomie, la Hesse-Darms- 
tadt s'était résignée, quoique non sans regrets cuisants, à des 
conventions spéciales qui livraient à la Prusse ses forces mili- 
taires. Bade, entraînée vers Berlin par une étroite alliance de 
famille (1), allait au-devant de la servitude. Seules, la Bavière 
et le Wurtemberg défendaient avec un peu plus d'efficacité, 
avec un peu plus d'espoir aussi, les restes de leur indépen- 
dance. 

Étrange était la condition de la Bavière. Elle était trop 
grande pour l'entière soumission, point assez pour l'entière 
liberté. Durant de longues années, elle avait supporté le patro- 
nage de l'Autriche. Combien cette suzeraineté n'était-elle pas 
bénigne comparée au vasselage que lui préparaient les nou- 
veaux maîtres! A dire vrai, tout l'éloignait de la Prusse. A 
Berlin, on aimait le travail, le progrès, la science : à Munich, 
le grand bonheur était de se sentir vivre. Tout ce qui était, aux 
bords de la Spréc, rudesse, règle austère, âpre ambition, se 
transformait, aux rives de l'Isar, en bonhomie, en insouciance, 
en joyeux laisser faire. La Prusse apporterait les lourds impôts, 
le lourd service militaire. La différence des religions complé- 
tait le contraste : ici, le sombre piétisme du culte réformé; là, 



(1) Le grand-duc avait épousé en 1856 la princesse Louise, fille du roi Guil- 
laume. 



168 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

tout l'éclat des pompes et des rites romains. Entre toutes les 
divergences, celle-ci était la principale et les doctrines parti- 
cularistes recrutaient parmi les catholiques leurs meilleurs, 
leurs plus dévoués adhérents. 

LesWurtembourgeois ne répugnaient pas moins à s'effacer. 
Ils étaient fiers de leur capitale, fiers de leur développement 
intellectuel, fiers de leur pays qu'ils jugeaient avec raison 
l'une des plus belles contrées de l'Europe. Ils eussent souhaité 
une grande Allemagne, ils repoussaient l'idée d'une grande 
Prusse. A la cour et dans les sphères officielles, les influences 
russes étaient demeurées très puissantes; or, l'empereur 
Alexandre, bien que favorable au roi Guillaume, se déclarait 
volontiers le protecteur des États du Sud. C'est dans les classes 
populaires que s'affirmait le mieux l'esprit de résistance. Le 
particularisme, personnifié en Bavière par les catholiques, 
l'était en Wurtemberg par les démocrates. Ceux-ci répudiaient, 
et les duretés du service militaire, et les sujétions d'un grand 
Etat centralisé. S'il plaisait à leurs princes de s'engager dans 
cette voie, ils les abandonneraient plutôt que de les suivre; 
dans cet esprit, ils caressaient toutes sortes de conceptions, et 
notamment celle d'une république fédéraliste qui ferait de 
leur belle Souabe une Suisse allemande. 

Ces dispositions commandaient à M. de Bismarck la pru- 
dence. De 1868 à 1870, on le vit s'avancer par degrés, mas- 
quant avec soin ses desseins et ne négligeant aucun auxiliaire. 
11 avait en Bavière un complice : c'était le roi, âme enthou- 
siaste, romantique, fixée dans la contemplation du moyen 
âge, et qui, confondant la poésie du passé avec les conceptions 
très matérielles de la monarchie prussienne, voyait dans le 
nouvel Empire la réalisation de ses rêves. Le premier ministre 
rencontrait d'autres alliés. Tels étaient les bourgeois d'opinion 
progressiste, dédaigneux de leur petite patrie, envieux de la 
cour où ils ne pénétraient pas, séduits par la régularité 
savante de l'administration prussienne, très persuadés que 
l'unité favoriserait les transactions commerciales et aiderait 
aux grandes affaires. Tels étaient aussi certains politiques qui, 
redoutant les ingérences françaises et les immixtions autri- 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 169 

chiennes, n'étaient pas éloignés d'abriter leur sécurité sous 
un maître, ce maître fùt-il dur et peu attirant. C'est à déve- 
lopper ces concours que s'appliqua M. de Bismarck. Il agit sur 
les militaires par le prestige des victoires prussiennes, sur les 
hommes d'État par la perspective d'un rôle dans la grande 
patrie, sur les classes instruites par l'évocation de la Prusse 
savante, propice à l'étude et sachant la récompenser. La plus 
active propagande fut colle que M. de Bismarck exerça par la 
presse. Il l'avait en grande partie à son entière dévotion. A 
Stuttgart, elle raillait les prétentions bavaroises; puis elle 
s'ingéniait à effrayer le roi, les ministres, les hommes de gou- 
vernement, les conservateurs, en grossissant le langage des 
démocrates. A Munich, elle englobait le parti autonomiste 
sous le nom générique à* Ultramontain et tâchait par là de lui 
donner un aspect de coterie. Enfin un argument fort habituel 
était de déplorer la condition précaire des États moyens, isolés 
de la confédération du Nord. S'appuieraient-ils sur l'Autriche 
qui, à Nikolsbourg, avait abandonné ses alliés? ou sur la 
France qui avait considéré le Palatinat comme objet de com- 
pensation? 

Les raisons étaient captieuses. Sur l'heure elles ne produi- 
sirent que peu d'effet. Les élections au Parlement douanier 
avaient été une protestation très nette contre l'absorption. Les 
Bavarois renonçaient malaisément à l'idée d'une confédération 
du Sud où ils domineraient. En attendant, ils se refusaient à 
se modeler sur l'armée prussienne et conservaient leurs règle- 
ments, leur administration, leurs uniformes, leur armement 
A Stuttgart, à Munich, un moyen certain de succès était 
d'interpréter dans le sens le plus restrictif les traités d'alliance 
et surtout de réclamer des économies en matière militaire. 
Vers la fin de 1869, des élections eurent lieu en Bavière et 
assurèrent une majorité au parti autonomiste. A quelque temps 
de là, c'est-à-dire au commencement de mars 1870, le chef du 
cabinet, le prince de Hohenlohe, suspect de pousser à l'absorp- 
tion, fut amené à se démettre de sa charge. Il fut remplacé 
par le comte de Bray, représentant de la Bavière en Autriche. 
Celui-ci, dans sa déclaration aux Chambres, s'appliqua à ras- 



170 HISTOIRE I) r J SECOND EMPIRE. 

Burer les particularistes. « Nous voulons, dit-il, être Allemands, 
niais être aussi Bavarois. Il n'existe ni traités secrets, ni enga- 
gements secrets, ni politique secrète... Les traités de 1866 
n'ont aucune signification offensive et n'ont qu'un but pure- 
ment défensif. » Dans l'entrefaite, les Wurtembourgeois eurent 
aussi leur crise. Elle éclata à propos des questions militaires 
et des réductions d'effectif. Ils gardèrent le président du Con- 
seil, M. de Varnbùhler, personnage de politique très raffinée 
et consomme dans l'art des ménagements; mais le ministre de 
la guerre, jugé trop inféodé à la Prcs.v, fut, ainsi que le 
ministre de l'Intérieur, contraint de se retirer. 

M. de Bismarck était trop avisé pour négliger ces symp- 
tômes, trop résolu pour s'en alarmer. Cet état d'esprit, qui 
l'invitait à ne rien brusquer, n'enchaînait point ses ambitions. 
Qu'il réussît à piquer au jeu le patriotisme germanique, qu'il 
pût se dire provoqué, et, bon gré mal gré, il entraînerait à sa 
suite les Etats du Sud, mécontents, angoissés, mais soumis. 
Seulement les Bavarois, les Wurtembourgeois, cauteleux 
comme sont les faibles, mesureraient de part et d'autre les 
chances de victoire, celles de la France, celles de la Prusse, 
et mettraient le droit du côté où serait à leurs yeux la force. 

Être le plus fort, là résidait donc le grand souci. Si on était 
le plus fort, qu'importait l'Europe? Qu'importaient les protes- 
tations du particularisme? C'est sur l'armée que se concen- 
traient les suprêmes sollicitudes. 

Le travail était ancien. Le service militaire, obligatoire au 
moins en principe, avait assuré le nombre. Les luttes de 1813 
et de 1814 avaient créé une légende, toute pétrie d'héroïsme, 
de colère, de patriotique passion. Dès le début du règne de 
Guillaume, une ample réforme avait accru les cadres, avait 
rétabli dans toute sa rigueur le service personnel et avait, en 
outre, développé les ressources de l'armée active, en la ren- 
dant indépendante de la Landivehr. Trois ans plus tard, le 
Danemark avait fourni, à point nommé, un champ d'expé- 
rience. La campagne de 1866, tout en affermissant la confiance, 
avait révélé les lacunes : de là un redoublement d'application 
pour perfectionner un instrument déjà si redoutable. Toute 



LA CANDIDATURE H OH EN ZOLLERN. 111 

armée vit à la fois d'honneur et de savoir, l'honneur engen- 
drant la bravoure, et le savoir rendant la bravoure elle-même 
efficace. L'armée prussienne avait tout ensemble un chef mys- 
tique qui symbolisait à ses yeux l'honneur, un chef positif qui 
personnifiait en lui la science. 

Le chef mystique, très positif aussi à ses heures, était le roi. 
Hicn tard il avait appris la politique, mais, dès l'enfance le 
métier des armes. Parlant de sa jeunesse : « Je m'exerçais, 
disait-il, à conduire une division d'infanterie ; je ne m'inquié- 
tais guère des affaires de l'Etat (1). » Si tous les Prussiens 
étaient ses sujets, ceux qui portaient l'épée lui appartenaient 
en propre, et en cette servitude mêlée de grandeur, on eût 
retrouvé quelque chose de l'ancien compagnonnage germa- 
nique. Il connaissait personnellement chaque régiment, et 
personnellement aussi les colonels qui les commandaient. 
« Je suis très fier de mon corps d'officiers, disait-il à Stoffel ; 
il est composé de l'élite de la nation, et je trouve dès 
lors tout naturel qu'il commande aux autres classes (2). » 
A l'époque des manœuvres, il lui arrivait de partir à l'impro- 
viste, accompagné d'un ou deux officiers, et de surprendre 
les soldats dans leurs cantonnements. Dès les premiers jours 
du printemps, il se rendait à Potsdam, à Spandau, à Mag- 
debourg, pour y constater l'instruction des recrues. Au mois 
d'août 1868, comme il revenait d'Ems, il s'arrêta partout sur 
son passage, à Francfort, à Erfurt, à Weimar, pour y passer 
des revues. A son retour à Berlin, on remarqua qu'il était par- 
ticulièrement dispos et de bonne humeur. « C'est, dit-il, que 
depuis vingt-deux jours, j'ai inspecté quatre-vingt-sept batail- 
lons. » Ainsi parlait ce monarque de soixante-onze ans. Ses 
devoirs militaires lui apparaissaient avec une sorte de carac- 
tère sacré. De même qu'un pontife religieux est le chef visible 
de son église, de même il se jugeait le chef visible de l'armée. 
Elle trouvait en lui son expression suprême, lui-même se sen- 
tait vivre en elle. Sa constitution était, à ses yeux, intangible 



(1) Sybel, Die Bcgrundung des Deutschen Reiches^ t. II, p. 283 

(2) Colonel Stoffel, Happai ts militaires, p. 2G7. 



172 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

comme un dogme. Il s'associait à ses joies, prenait part à ses 
deuils. Il se plaisait à assister aux fêtes des régiments, aux 
remises de décorations, aux cérémonies commémoratives de 
hauts laits ou de victoires, et s'y montrait avec un visage bien- 
veillant et tranquille, en souverain qui est assez sûr du respect 
et de l'obéissance pour tempérer de familiarité son comman- 
dement. Tout était calculé pour entretenir dans les âmes, 
depuis le général jusqu'au soldat, un patriotisme toujours en 
éveil, susceptible, volontiers provocant. Surtout une sollici- 
tude attentive s'appliquait à confondre dans une même con- 
ception l'idée du devoir militaire et l'idée du devoir envers 
Dieu. Pendant le service divin, c'était sur le roi et sur l'armée 
que le pasteur évangélique appelait d'abord la bénédiction du 
ciel. Quand, à l'aube, les troupes se mettaient en marche, les 
accents des musiques militaires montaient graves comme une 
prière dans l'air sonore du matin. Dans le langage public ou 
privé, on remarquait un perpétuel appel au Très-Haut. Ce 
Dieu qu'on invoquait était un Dieu conquérant et guerrier, 
mis juste au point des ambitions prusiennes. Le Jésus de 
l'Évangile en eût répudié l'image. Mais cette image, même 
faussée par le calcul ou altérée par la passion, suffisait à garder 
dans le devoir et à exalter les âmes de soldats. 

Voici maintenant l'autre chef, celui qui incarne en lui la 
science. Nous avons vu M. de Moltke à la veille de Sadowa. 
La victoire n'a ni ralenti sa vigilance, ni enflé son orgueil. Il 
est demeuré le même, taciturne et solitaire, plus jaloux d'être 
que de paraître, acharné au travail et imposant le travail 
autour de lui, patient et passionné tout ensemble, mais d'une 
passion qui ne se trahit que par d'intenses et courtes flammes. 
Depuis 1866, il tourne exclusivement vers la France une solli- 
citude qui jusque-là s'est partagée entre la Bohême et les bords 
du Rhin. La France, il en a pénétré de longue date les forces 
et les faiblesses. La campagne de Grimée, la campagne d'Italie 
surtout, lui ont permis d'observer les lacunes du commande- 
ment, les lenteurs de la mobilisation, l'incertitude des infor- 
mations, et plus encore une tendance presque universelle à se 
contenter d'à peu près. Souhaite-t-il la guerre? Froidement, 



LA CANDIDATURE HO H EN ZOLLERN. 173 

avec une entière abstraction des risques ou des pertes, il se 
concentre en son art; l'exerçant bien, il l'exerce volontiers, et 
juge que les armées sont comme les locomotives qui ont besoin 
de rouler sous peine de devenir vieux fer. A la veille d'un con- 
flit dont il ne doule guère, il classe en sa mémoire le trésor 
des connaissances emmagasinées dans sa longue vie. Ainsi fait 
un étudiant à l'approche d'une épreuve qui doit décider de sa 
fortune. Et qu'est M. de Moltke, sinon un étudiant prodigieux 
qui n'a pas passé un jour sans apprendre, et qui n'a rien oublié? 
Pour soutenir les luttes futures, il faudra beaucoup d'hommes, 
beaucoup de fusils, beaucoup de chevaux, beaucoup de canons 
surtout. Roon, le ministre de la guerre, a tout préparé. lia tout 
préparé non seulement pour la Prusse, mais pour la confédé- 
ration du Nord, et il fournit en outre le modèle qu'imitent bon 
gré mal gré les Allemands du Sud. Moltke est l'intelligence 
supérieure qui anime toutes ces forces. Il a ses officiers qui 
explorent nos frontières, et par surcroît de sûreté, il les explore 
lui-même. Il a ses cartes perpétuellement tenues à jour qui lui 
découvrent, comme en un livre ouvert, le territoire ennemi. Il a 
aussi ses espions; car cet homme, qui connaît si bien son jeu, 
aime en outre à regarder dans le jeu des autres. Son état-major 
est façonné à son image : là, point de paperasseries, point de 
ces préoccupations de surface qui engourdissent l'intelligence 
en lui donnant l'illusion du travail, mais un continuel éveil, 
un extraordinaire mélange d'initiative et de discipline, une 
perpétuelle répétition du grand drame de la guerre. Ce que 
d'autres attendent du hasard ou de l'inspiration, Moltke le 
cherche dans une préparation patiente, silencieuse et tragique 
qui calcule les heures, suppute les distances, compte et ras- 
semble les hommes. Il estime qu' a une seule faute dans la 
concentration des armées n'est guère réparable au cours d'une 
campagne » . En revanche il juge que « quand les dispositions 
sont bien prises, elles mènent immanquablement au but pro- 
posé. » Durant l'hiver de 1868 à 1869 est rédigé, sous forme 
de mémoire, le plan de la guerre éventuelle. Tout y est prévu, 
*a force et la composition des corps, le choix des routes, la 
durée des opérations, les projets probables de l'ennemi. Voilà 



174 HISTOIRE DU SECOND KM PIRE. 

où 8e révèle l'extrême prudence qui ne laisse rien au hasard. 
Mais les vrais méditatifs sont audacieux, et l'exécution est chez 
eux aussi prompte que longue a été la réflexion. Voici où se 
découvre tout à coup l'extrême hardiesse. « L'objectif, dit 
M. de Moltke, sera de rechercher la principale armée ennemie 
et de l'attaquer là où on la trouvera. » 

Il ne faut pourtant pas, en ces combinaisons, exagérer la 
part des lumières supérieures et des dons divins. Quand on 
cherche où résidait la supériorité de la Prusse à la veille du 
conflit, on la découvre, moins dans les facultés exceptionnelles 
des chefs que dans une appropriation, à la fois ingénieuse et 
terrible, de toutes les sciences à la guerre. Dans les luttes 
industrielles, il arrive parfois que des hommes inconnus ou 
dédaignés montent tout à coup au premier rang. Ce ne sont 
pas toujours les premiers par les qualités maîtresses de l'es 
prit; seulement ils ont eu cet à-propos rare de surprendre à 
point nommé et d'asservir pour leurs besoins les inventions que 
leurs rivaux ignorent encore ou laissent sans emploi : de là des 
bénéfices et des succès qui n'eussent pas été possibles la veille, 
qui ne le seraient plus le lendemain, mais qui, à leur heure, 
paraissent le fruit d'une habileté merveilleuse ou d'un mer- 
veilleux bonheur. Ce destin fut, en ce siècle, celui de la 
Prusse. A la manière d'un chef d'usine qui renouvelle à temps 
son outillage industriel suivant les derniers perfectionnements 
de la science, elle avait transformé, juste à l'heure utile, son 
outillage militaire, c'est-à-dire ses armes, son matériel, ses 
règlements, ses programmes, ses méthodes. Contre cet instru- 
ment nouveau tout approprié aux guerres modernes se heurte- 
rait l'outillage ancien, outillage vieilli et impuissant, quoique 
dirigé par des esprits non vulgaires et manié par de vaillantes 
mains. Cette année 1870 était précisément celle où la Prusse 
possédait dans sa plénitude tout ce que l'Europe ne possédait 
point encore, tout ce que la France, absorbée dans la légende 
de ses gloires antiques, commençait seulement à soupçonner. 
Là résidait pour M. de Moltke le grand avantage, et cette pro- 
digieuse science d'adaptation, fruit de sa perspicacité et de sa 
patience, constituerait la meilleure part de son génie. 



LA CANDIDATURE IlOHEiNZOLLERN. 11! 



VI 



Dans les infirmités qui affligent notre nature humaine, il 
arrive souvent que les jours les plus tranquilles sont ceux qui 
précèdent les crises. A l'époque que nous racontons, on vit 
quelque chose de pareil. L'année 1868 s'était écoulée pleine 
d'alarmes. L'année 1869 avait marqué un certain retour au 
calme. Au début de 1870, les menaces de guerre parurent 
pour un instant si affaiblies, que les moins optimistes osèrent 
se rassurer. 

Peu après la formation du cabinet Ollivier, l'un des attachés 
de l'ambassade française écrivait de Saint-Pétersbourg : «Nous 
voici revenus au temps de Louis-Philippe, et nous sommes 
liés bras et jambes. » Ce qui voulait être épigramme était éloge. 
Ce ministère du 2 janvier, qui devait finir dans l'extrême témé- 
rité, débuta dans l'extrême sagesse, c'est-à-dire dans l'extrême 
prudence. 

Dans les papiers de M. Daru, on trouve le programme qu'il 
se traça lui-même à son entrée aux affaires. La note débute par 
ces mots : « Je veux la paix. La France la désire. De grands 
changements se sont accomplis en Europe depuis vingt ans. 
Nous ne les avons pas faits. Mais notre politique est de main- 
tenir le statu quo. Pour cela, évitons d'agiter l'Europe; ny 
faisons point naître des questions, et, à leur naissance, étouf- 
fons-les quand elles se présentent. » Examinant la condition 
des diverses puissances, le nouveau ministre ajoutait : » Notre 
vieille politique est la bonne entente avec l'Angleterre. Cepen- 
dant, si l'Angleterre se faisait Prussienne, nous aurions à voir 
jusqu'à quel point il conviendrait à la France de se faire 
Russe... Beaucoup de ménagements pour l'Autriche qui est, au 
fond, notre plus sûre alliée... Veillons à ce que la question 
d'Orient ne soit point soulevée... En Italie, rassurons les Ita- 
liens, quant à notre occupation. En Espagne, la bonne solu- 



176 HISTOIRE DU SECOND KM PI RE. 

Lion est le prince des Asturies; mais laissons faire les Espa- 
gnols... Avec tons, de la sagesse. 11 faut que personne ne se 
passe ses fantaisies. Chacun, en Europe, a assez à faire chez 
soi pour ne pas soulever de débats au dehors. » Puis cette sorte 
i!e mémento tout intime s'achevait en ces termes : « En Prusse, 
i. de Bismarck paraît vouloir la paix, ce qui l'honore; de la 
réserve de ce côté (1). » 

Cette réserve fut poussée jusqu'à la circonspection. La corres- 
pondance du ministre fournit diverses preuves de cette scrupu- 
leuse prudence. La question du Sleswig n'avait jamais été tout à 
fait abandonnée, et> dans ce temps-là même, le général Fleury, 
ambassadeur à Saint-Pétersbourg, essayait d'y intéresser le 
tsar. M. Daru jngea que le bénéfice à recueillir ne valait pas 
les dangers d'une nouvelle complication. « Au fond, écrivait-il 
le 6 janvier au général, le règlement de cette question importe 
beaucoup plus au cabinet de Berlin qu'à nous-mêmes. Nous 
n'avons aucun grand intérêt à aider la Prusse à sortir des 
embarras qu'elle s'est créés en différant l'exécution de l'article 5 
du traité de Prague. Nos suggestions dussent-elles réussir, le 
mérite du succès reviendrait à la Russie bien plus qu'à nous. » 
Et la conclusion était qu'on classât pour toujours l'affaire 
sleswigoise (2). Même dans les occasions les plus minimes se 
montrait la vigilance du gouvernement français à enlever tout 
prétexte aux récriminations prussiennes. Le roi Georges conti- 
nuait à tenir sa cour à Hietzing, et le prince royal de Hanovre 
vivait à Vienne dans l'intimité des archiducs. Comme le duc 
de Gramont, notre ambassadeur, se disposait à donner une 
grande fête, il interrogea le ministre sur l'opportunité de con- 
vier les princes exilés et les personnages de leur suite. La 
réponse, formulée au quai d'Orsay, peint sur le vif les disposi- 
tions du cabinet des Tuileries. M. Daru jugeait peu séant que 
les princes dépossédés fussent exclus, mais il exhortait le duc 
à limiter les invitations, à les espacer, à les restreindre aux 
réceptions solennelles qui comprendraient toute la haute 



(i) Papiers inédits de M. le comte Dahu. 

(2) Correspondance inédite de M. le comte Daru. 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 177 

société viennoise. Puis il poursuivait, en homme qui connais- 
sait bien la Prusse : « A Berlin, on ne considérera point ce fait 
connue indifférent. J'ai déjà eu occasion de m'apercevoir 
combien on y est susceptible pour t ut ce qui concerne la 
famille de Hanovre (l). » Ainsi s'exprimait M. Daru, conciliant 
jusqu'aux limites extrêmes où eût commencé la faiblesse. Ses 
collègues partageaient sa prudence. M. Emile Ollivier alla 
jusqu'à se prêter à un entretien avec l'un des correspondants 
de la Gazette de Cologne. « Il n'y a pas de question allemande, 
répétait-il plusieurs fois. » Et le mot se colporta au delà du 
Rhin comme un signe des dispositions françaises. 

Cette conduite ne laisserait pas que de dérouter M. de Bis- 
marck. En ses embarras intérieurs, la France avait été jusque- 
là la grande ressource. A chaque marque d'indiscipline, il 
agitait le fantôme napoléonien. C'était son spectre rouge; et, 
devant la menace du péril étranger, tous les dissentiments 
s'effaçaient. Qu'adviendrait-il si notre diplomatie, systémati- 
quement silencieuse, ne fournissait plus le moindre prétexte 
de querelle? Le changement survenait d'autant plus mal à 
propos que cette année 1870 s'ouvrait, pour le premier 
ministre prussien, avec la perspective de quelques mécomptes. 
Il se sentait aux prises avec d'assez sérieuses difficultés finan- 
cières. En Bavière, en Wurtemberg, l'esprit d'autonomie se 
maintenait vivace. L'accroissement des dépenses de guerre 
provoquait une réaction très générale. Le hudget militaire 
était assuré jusqu'en 1871; il était douteux qu'on en pût obtenir 
le renouvellement intégral. En ces circonstances, non très 
graves sans doute, mais un peu moins propices, combien n'eût 
pas été opportune l'évocation des dangers extérieurs! La 
sagesse du gouvernement impérial menaçait de dérober à 
M. de Bismarck son argument le plus persuasif, et la France 
cessant d'être un péril, la Prusse cesserait d'apparaître en 
Allemagne comme l'instrument du salut. 

Ces pensées prudentes prévalant de plus en plus dans les 
conseils de l'Empereur, les ministres du 2 janvier imaginèrent 

(1) Correspondance inédite de M. le comte Daru. 

T. VI. 12 



178 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de donner à l'Europe un gage non équivoque de leur modéra- 
tion : de là le dessein d'une proposition qui serait faite à Berlin 
et qui aurait pour objet le désarmement. 

Le projet s'offrait-il avec grandes chances de réussite? Le 
difficile serait de convaincre la Prusse. L'armée était, aux 
yeux de M. de Bismarck, l'outil universel; aux yeux du roi, 
l'institution sacrée. Bien des fois, les discours publics des 
hommes d'Élat, les entretiens intimes des diplomates, avaient 
vanté l'opportunité de réduire les forces militaires. En 1863, 
l'empereur Napoléon avait solennellement convié les puis- 
sances à cesser la dangereuse émulation des armements et à 
s'unir dans la paix. En 1867, après l'heureuse issue de la con- 
férence de Londres, la même idée avait été reprise et jamais, 
depuis celte époque, elle n'avait été abandonnée. Or, ces sug- 
gestions n'avaient éveillé à Berlin qu'incrédulité et ironie. Aux 
veux du roi, le désarmement n'était qu'une vaine formule, 
tout au plus bonne pour faire hausser les valeurs de Bourse. 
M. de Bismarck, de son côté, n'avait d'autre souci que de ne 
rien perdre de ses forces. Pendant l'automne de 1868, comme 
une conférence sur l'emploi des projectiles d'éclatement s'était 
ouverte à Saint-Pétersbourg, sa correspondance n'avait exprimé 
qu'une crainte, celle qu'on ne dévoilât les ressources de la 
Prusse, qu'on ne lui enlevât de la sorte quelques-uns de ses 
avantages (1), et il ajoutait, pour se rassurer la conscience, 
que l'intérêt même de la paix interdisait toute concession. — 
Cependant la cause du désarmement comptait en Angleterre 
des avocats considérables. Le plus autorisé, le plus zélé aussi, 
était lord Glarendon qui venait de reprendre la direction du 
Foreign office. Son nom rappelait les plus glorieux souvenirs 
du Congrès de Paris, et il eût été fier de couronner sa carrière, 
en introduisant dans le droit public européen les maximes qui, 
en 1856, avaient été théoriquement proclamées. Il était l'ami 
de l'Empereur, l'ami de la France et, plus encore, l'ami de la 
paix. Attentif à son dessein, il avait pressé plus d'une fois 
l'ambassadeur de la reine à Berlin, lord Loftus, d'aborder le 

(1) Bismarck-Jahrbuch, t. III, p. 277. 



LA CANDIDATURE HO II EN ZOLLERN. 1"9 

sujet qui lui tenait à cœur. On avait pu, en cette occurrence, 
pressentir l'obstination des résistances prussiennes. Longtemps 
Loftus avait hésité avant d'entamer un entretien qu'il savait 
désagréable et importun. Un jour enfin, à Babelsberg, pendant 
l'été de 18(>9, comme le roi se montrait plus affable encore que 
de coutume, il s'était hasardé à développer les vues de son gou- 
vernement : « L'horizon politique est sans nuages, avait dit le 
monarque prussien. — Sire, reprit Loftus, saisissant l'occasion, 
ne serait-ce pas l'heure d'alléger les charges qui pèsent sur 
les budgets, compromettent la paix, paralysent l'agriculture et 
l'industrie? » A ces paroles, le visage du roi, d'ordinaire si 
gracieux et cordial, se rembrunit. « Ces considérations sont 
vraies, répliqua-t-il avec embarras; mais quelle peut être la 
solution pratique? » Loftus proposa divers expédients : les 
puissances pourraient s'entendre pour abaisser dans la même 
proportion leurs contingents, ou bien encore des engagements 
internationaux fixeraient, pour les budgets militaires, un 
maximum qui ne pourrait être dépassé. Le souverain écoutait 
d'un air distrait. « Toutes ces combinaisons, observa-t-il, sont 
incompatibles avec notre système militaire. » Le diplomate 
anglais, sans se rebuter, fit remarquer qu'il y avait en Prusse 
beaucoup d'exemptions partielles et qu'il suffirait d'en accroître 
le nombre. Le prince ne s'attarda pas à réfuter l'objection, 
mais, visiblement contrarié, il répéta à plusieurs reprises : 
» Je ne vois point de moyen pratique. » Puis brusquement il 
détourna l'entretien, et lord Loftus ne put que mander à 
Londres l'insuccès de ses suggestions (1). 

Tous ces symptômes étaient de médiocre augure pour les 
négociations. Napoléon lui-même ne se prêtait qu'à demi aux 
pensées de ses ministres. Il observait que l'effectif présent 
sous les armes était moins considérable que durant les trois 
années de la République. Partant de là, il se montrait disposé 
à suivre les autres puissances, mais non à les devancer (2). 
En dépit de ces objections, le cabinet français jugea opportun 



(1) Lord Loftus, Diplomatie réminiscences, 2 e série, t. I er , p. 25t. 
'2) Papiers de M. le comte Dabu. 



180 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de poursuivre les pourparlers. Si le roi Guillaume et son 
ministre accueillaient le projet, le profit serait grand pour 
Phniïsan.iié, grand pour la paix du monde. Si, comme il était 
vraisemblable, ils le déclinaient ou l'éludaient, tout le bénéfice 
serait encore pour le gouvernement impérial qui aurait attesté 
ses vues pacifiques. 

La condition réciproque de la France et de la Prusse ren- 
dait malaisée une négociation directe. Il fut convenu que les 
propositions du cabinet des Tuileries passeraient par Londres 
et s'y démarqueraient. Lord Glarendon se chargerait de trans- 
mettre à Berlin les pensées qui étaient celles de la France et 
les siennes propres. Le mot de propositions n'était-il pas 
excessif? Le seul objet immédiat était de sonder le terrain, et 
l'on se tiendrait pour fort satisfait si l'on n'était pas trop dure- 
ment éconduit. Dans une dépêche du l ,r février à M. de la 
Valette, ambassadeur à Londres, notre ministère des affaires 
étrangères sollicita les bons offices de l'Angleterre. L'essentiel, 
disait en substance M. Daru, c'est que M. de Bismarck ne 
décline pas à priori nos ouvertures : s'il se prête aux pourpar- 
lers, la partie sera à demi gagnée, car il sera entraîné par 
l'opinion de l'Allemagne, par l'intérêt même de la Prusse. 

Les espérances se faisaient modestes. L'événement prouva 
qu'elles étaient trop ambitieuses encore. Aux premiers mots 
de lord Loftus, M. de Bismarck l'arrêta : il hésitait à commu- 
niquer la demande au roi, tant il connaissait bien les inten- 
tions de son souverain! Puis le chancelier, tout en rendant 
hommage au projet, développa les raisons qui le rendaient, à 
ses yeux, inacceptable. La France, l'Autriche, la Russie, 
avaient, sur le pied de paix, des effectifs supérieurs à ceux de 
l'Allemagne du Nord : la France et l'Autriche avaient même, 
tout récemment, renouvelé leur système militaire; ce n'était 
donc pas à la Prusse à prendre l'initiative des réductions. 
« L'Allemagne, ajoutait le premier ministre, est, à la différence 
des autres Etats, entourée de tous côtés par de puissants voisins 
et se trouve privée de frontières naturelles ; en cette condi- 
tion dangereuse, elle a le devoir de ne pas diminuer le capital 
de sécurité qu'elle doit à ses armées. » — Si décourageante 



LA CANDIDATURE HO HENZOLLERN. 181 

que fût la réponse, une nouvelle dépêche de M. Daru vint, à 
la date du 13 février, solliciter le gouvernement britannique. 
Les ministres du 2 janvier se montraient jaloux de donner 
l'exemple et, malgré les objections, malgré les résistances de 
rKmpereur (1), annonçaient que le contingent à appeler sur 
la classe de 1870 serait diminué de 10,000 hommes. Derechef, 
lord Glarendon essaya de reprendre la négociation. Le suce 
ne fut pas meilleur. Si nous en croyons les dépêches d'origine 
française, M. de Bismarck invoqua, pour maintenir le statu 
quo, les ambitions napoléoniennes et les menées de l'Autriche 
dans l'Allemagne du Sud (2). D'après les documents de source 
allemande, le refus se fonda sur la différence des systèmes 
militaires qui ne permettaient ni d'exécuter dans des condi- 
tions égales ni de contrôler d'une façon efficace le désarme- 
ment (3). 

L'échec était complet. N'était-il pas prévu? Le dernier mot 
de l'incident se trouve dans un rapport que, le 28 février 1870, 
le colonel Stoffel envoyait de Berlin. Notre attaché militaire 
établissait que le désarmement ne serait possible en Allemagne 
que si le roi consentait à changer de fond en comble les insti- 
tutions nationales. Rappelant diverses maximes qu'il avait déjà 
développées dans ses précédentes dépêches, il qualifiait la 
Prusse en ces termes : « Ce n'est pas un pays qui a une armée, 
c'est une armée qui a un pays. » Ayant ainsi achevé de dissiper 
les fragiles espoirs de son gouvernement, l'officier français 
traçait ces lignes remarquables : « Il n'est qu'un seul cas où une 
proposition de désarmement faite à la Prusse aurait un sens, 
ce serait celui où le gouvernement qui la présenterait désirerait 
une rupture... Une telle question serait un excellent prétexte 
de querelle... A toutes les objections, à toutes les propositions^ 
le gouvernement prussien opposerait un non possumus mili- 
taire tout aussi tenace que le non possumus religieux prononce 
sur les bords du Tibre. » Ainsi s'exprimait Stoffel, et la triste 

(1) Lettre (le l'Empereur à M. le comte Daru, 2 février 1870. (Papiers de 
M. le comte Daru.) 

- Dépêche circulaire de M. le duc de Gramont, 4 août 1870. 
:} Dépèche de M. de Thile, 12 août 1870. 



182 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

conclusion du rapport était que la France, loin d'affaiblir ses 
forces, armât jusqu'aux dents. 

Armement jusqu'aux dents, urgente Dréparation de la guerre, 
tels étaient les mots qu'entendaient résonner autour d'eux les 
ministres du 2 janvier. Ils étaient arrivés aux affaires avec le 
généreux programme de paix qui était alors celui de la France 
libérale, et voilà qu'une force invincible les précipitait hors de 
leurs voies. Armer jusqu'aux dents, ils ne pouvaient s'y 
résoudre. La diminution projetée du contingent fut main- 
tenue (1). On vit même en ce temps-là le maréchal Lebœuf 
restreindre le nombre des chevaux d'artillerie et surseoir déci- 
dément à l'organisation de la garde mobile. Cependant l'Empe- 
reur, moins rassuré que ses ministres, persistait à poursuivre 
ses projets d'alliance diplomatique. C'est à cette époque que 
remonte une dernière et curieuse tentative pour rattacher par 
des engagements positifs l'Autriche à la France. 

Un voyage de l'archiduc Albert devint l'occasion des nou- 
veaux pourparlers. Au mois de mars 1870, le prince vint en 
France et séjourna dans Paris. Cet éminent personnage incar- 
nait en lui, et de vieilles gloires, et des gloires récentes. Il 
était le fils de cet archiduc Charles qui avait un instant balancé 
la fortune de Napoléon; lui-même avait, par la victoire de 
Custozza, accru l'héritage paternel, et de l'avis unanime, il 
passait pour l'un des meilleurs généraux de son temps. A tous 
ces titres, l'accueil se nuança de la plus déférente courtoisie; 
nulle part il ne fut plus chaleureux que parmi les militaires. 
Un banquet fut offert par le ministre de la guerre à l'illustre 
visiteur; et ce fut l'occasion de lui présenter un certain 
nombre d'officiers généraux. Le prince voyageant incognito, 
la réception n'avait point un caractère officiel; mais elle 
empruntait aux souvenirs du passé, aux inquiétudes de l'avenir, 
à la pensée d'une future confraternité d'armes, une sorte 
d'émouvante solennité. On s'entretint de Custozza, de l'armée 
française, de la vaillante et fidèle armée autrichienne. Quand 
on s'était exprimé de la sorte, on s'arrêtait; et un silence, 

(1) Loi du 8 avril 1870. 



LA CANDIDATURE HOHEIN ZOLLERN. 183 

compris de tous, ponctuait le reste. De la Prusse, de M. de 
Bismarck, à peine prononçait-on le nom; il est des sujets dont 
on ne parle jamais, précisément parce qu'on y pense toujours. 
Cette fète d'apparat serait-elle suivie de quelque conversation 
plus précise? M. Daru et le maréchal Lehœuf demeurèrent 
étrangers à toute négociation (l). Mais l'archiduc vit plusieurs 
fois le souverain, débattit avec lui les chances de guerre; et 
l'un et l'autre affirmèrent une fois de plus l'opportunité de 
l'union entre les deux pays. Puis on élabora un plan général 
de campagne. Il fut convenu qu'à son retour dans sa patrie, 
le prince verrait François-Joseph. A la suite de cette entrevue, 
un messager, s il y avait lieu, partirait de Paris pour Vienne. 

L'archiduc quitta la France. L'émotion, un instant assez 
vive parmi les militaires, se calma. Dans les sphères ministé- 
rielles, le souci principal était le maintien de la paix. L'échec 
du projet de désarmement, échec fort attendu, n'avait pas 
découragé les espérances. Au mois d'avril, M. Daru abandonna 
sa charge; M. Emile Ollivier, ayant pris l'intérim des Affaires 
étrangères, eut à cœur d'accentuer le langage de son prédéces- 
seur. Il ne cessait de répéter qu'il ne fallait fournir à M. de 
Bismarck aucun prétexte pour raviver les haines germaniques. 
Cependant, au mois de mai, on sut le nom du nouveau 
ministre des relations extérieures. C'était le duc de Gramont, 
ambassadeur à Vienne. 

Au milieu de ces incidents, 1 Empereur n'oubliait pas ses 
récents entretiens avec l'archiduc Albert. Il lui tardait de 
reprendre les négociations à peine amorcées. Le 19 mai, il ras- 
sembla en une sorte de conciliabule, le maréchal Lehœuf, le 
général Frossard, le général Lebrun : le maréchal Lebœuf se 
fit, en outre, accompagner par le général Jarras, directeur du 
dépôt de la guerre, qui devait se munir des cartes nécessaires. 
La conférence, rapportée plus tard par l'un des assistants, 
offre un exemple curieux des projets grandioses que, même 
après tant de désillusions, l'Empereur s'obstinait à caresser. 



(1) Enquête parlementaire sur les actes du gouvernement de la Défense 
nationale, déposition des témoins, t. I tr , p. 42. 



184 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Napoléon développa le plan qui lui avait été, disait-il, soumis 
par l'archiduc. Dans l'éventualité d'une guerre avec la Prusse, 
une année française retiendrait l'ennemi sur les bords de la 
Sarre, tandis qu'une autre armée, pénétrant en Allemagne et 
la traversant tout entière, ferait sa jonction en Bavière avec 
les Autrichiens. Dans le même temps, une armée italienne (car 
l'Italie serait en tiers dans l'action commune de l'Autriche et 
de la France) déboucherait en Bavière par le Tyrol. Pour com- 
pléter l'attaque, une flotte française (car rien n'était oublié) 
entrerait dans la mer du Nord. On ne mettait d'ailleurs en 
doute, ni que les États du Sud ne se soulevassent contre la 
Prusse, ni que le Hanovre ne saisît l'occasion de recouvrer son 
indépendance, ni que le Danemark, surexcité par l'approche 
de notre escadre, ne brûlât du désir d'effacer ses précédentes 
défaites. Ainsi assailli de tous côtés, l'ennemi serait prompte- 
ment réduit à composition. L'exposé s'acheva sans que le res- 
pect permît aucune interruption. Quand l'Empereur se fut tu, 
un certain embarras prolongea le silence. Que resterait-il du 
projet quand on en aurait éliminé ce qui était rêve ou illusion? 
Bientôt les objections se formulèrent. Le plan, superbe à coup 
sûr, exigerait, pour réussir, deux choses : une extrême lenteur 
de la part de la Prusse; une extrême célérité de la part de 
l'Autriche et de l'Italie. A consulter l'expérience du temps passé 
et toutes les informations du temps présent, ne serait-ce pas à 
Berlin qu'on irait vite, à Vienne qu'on procéderait lentement? 
L'empressement, déjà un peu refroidi, se changea en vraie 
déception quand Napoléon ajouta que l'Autriche demandait, 
à partir des hostilités, un délai de six semaines pour entrer 
elle-même en campagne. A cette condition que l'on pressen- 
tait, mais que l'on eût voulu révoquer en doute, les critiques 
redoublèrent. Cette stipulation de délais parut même dissi- 
muler chez notre prétendue alliée l'arrière-pensée de s'attacher 
à nos victoires, de se dérober à notre mauvaise fortune. 
L'Empereur, toujours confiant, repoussa ce machiavélisme 
comme indigne de l'Autriche, comme indigne surtout de 
l'archiduc Albert. Cependant une question se posait, celle de 
savoir si on pourrait, sans alliés et à découvert, supporter 



LA CANDIDATURE HO H EN ZOLLERN. 185 

pendant six semaines le choc de l'ennemi. Deux des membres 
du conseil, le maréchal Lebœuf et le général Frossard, avaient 
à cœur de ne point abandonner un plan qui avait été débattu 
avec l'Autriche et que le souverain patronnait. On se mit à 
étudier les cartes, le compas à la main, et on rechercha par 
quelles combinaisons dilatoires on laisserait à nos alliés le 
temps d'entrer en ligne. Tous les efforts furent vains, et la 
conclusion (dont on aurait dû se souvenir deux mois plus tard) 
fut que l'armée française était insuffisante pour lutter à elle 
seule, pendant six semaines, contre toute la confédération de 
l'Allemagne du Nord. Sur cette constatation, Jarras replia 
mélancoliquement ses cartes, et les autres membres du con- 
seil, devenus fort soucieux, se séparèrent en silence. 

En dépit de ces signes défavorables, l'Empereur ne déses- 
péra point de l'alliance. Il avait promis d'expédier à la cour 
d'Autriche un envoyé qui poursuivrait la négociation. Le sou- 
verain manda le général Lebrun qui était l'un de ses aides de 
camp, lui remit une lettre autographe pour l'archiduc Albert 
et lui prescrivit de partir pour Vienne. L'objet de la mission 
était double : le messager devait traduire en stipulations posi- 
tives l'entente militaire qui n'avait été qu'ébauchée à Paris; 
en outre, il devait insister pour que l'Autriche entrât en cam- 
pagne en même temps qne nous et renonçât à des délais 
propres à tout compromettre. 

Le 28 mai, Taide de camp quitta Paris. Il poursuivit sa 
route lentement et à travers toutes sortes de détours, soit qu'il 
jugeât le temps peu précieux ou qu'il se piquât d'étudier, 
chemin faisant, les choses d'Allemagne, soit qu'il voulût donner 
à son voyage les apparences d'un voyage de délassement. Le 
b* juin il atteignit Vienne 

L'heure était décisive pour l'alliance. Si, à tant de vagues 
entretiens, à tant de pourparlers décevants s'ajoutait un nouvel 
échec, notre intérêt, notre dignité même nous commande- 
raient de nous confiner dans le recueillement. Le 7 juin, le 
général Lebrun fut reçu par l'archiduc, au château de Baden. 
Les premiers mots du prince furent très propres à dissiper 
les espérances trop tenaces. Il déclara que, s'il traitait la 



Ifti; HISTOIRE DU SECOND KM PI RE. 

question militaire, c'était au point de vue purement théorique, 
et, suivant sa propre expression, purement académùjuc. Il 
ajouta que l'Autriche ne promettrait point ce qu'elle ne pou- 
vait pas tenir. Que promettait-elle? Ici, l'archiduc évita de 
s'expliquer, soit qu'il ne connût point à fond les intentions de 
son gouvernement, soit que, soldat avant tout, il se jugeât 
incompétent pour aborder la politique. Un mot enfin fut 
répété qui, à lui seul, eût rendu fragiles tous les engagements : 
l'Autriche, invoquant l'état de ses institutions militaires et les 
lenteurs de sa mobilisation, persistait à demander un délai de 
six semaines pour entrer en campagne. 

Le général Lebrun revint trois fois au château de Baden. 
Dans les entretiens qui suivirent, l'archiduc s'éleva jusqu'aux 
plus hautes sphères de la stratégie. Son langage fut celui d'un 
professeur qui donne une leçon et qui, jaloux de sa bonne 
renommée, prend soin qu'elle soit excellente. Il traça le cadre 
des guerres futures, avec cette sorte de sérénité scientifique 
qu'on apporte d'ordinaire à raconter les guerres passées. Il 
reprit par le détail le plan de campagne dont il avait naguère, 
à Paris, exposé les grandes lignes. Deux armées françaises 
seraient formées, l'une pour la défense des frontières, l'autre 
en vue d'une marche offensive à travers l'Allemagne. L'Au- 
triche entrerait en campagne, mais seulement à l'heure mar- 
quée, et, à sa suite, l'Italie. La démonstration s'appuyait 
d'exemples et de souvenirs historiques, ainsi qu'il convenait à 
un homme doublement instruit, et par l'étude des guerres 
napoléoniennes, et par la méditation des exemples paternels 
Aces vues générales s'ajoutaient toutes sortes de conseils. 1! 
faudrait déclarer la guerre en avril, parce que cette époque 
était celle où les soldats prussiens étaient le moins bien exercés ; 
en outre, à ce moment de l'année, l'intervention de la Russie 
serait peu à craindre, les routes étant au printemps presque 
impraticables, et les semestriers, tous, paraît-il, fort ortho- 
doxes, étant affaiblis par les privations du Carême. Le général 
Lebrun se sentait subjugué par cette abondance de faits, 
d'aperçus, d'arguments. A l'instant le plus entraînant, une 
pensée renaissait, celle des délais que réclamait l'Autriche; et 



LA CANDIDATURE HOHKNZOLLERN. 187 

cette pensée éteignait subitement les ardeurs. L'envoyé fran- 
çais calculait que la Prusse, en moins de quinze jours, pourrait 
porter toutes ses forces sur le Rhin : « Comment voulez-vous, 
disait-il, que nous restions près de quatre semaines à décou- 
vert, tandis que, sous prétexte de préparatifs à achever, vous 
prolongerez votre état de neutralité? » Ainsi s'exprimait l'aide 
de camp impérial. A cette objection qu'il formulait tout haut 
s ajoutait un soupçon que son esprit ne parvenait pas à chasser. 
Le cabinet de Vienne, en ajournant son action, n'entretc- 
nait-il pas le secret dessein de ne se décider qu'après la 
victoire ? 

François-Joseph était au château de Laxembourg. Il voulut 
y recevoir le général. L'entretien eut lieu le 16 juin, dans 
l'une des allées du parc. L'empereur accueillit l'envoyé de 
Napoléon avec beaucoup d'égards et de courtoise affabilité. 
Mais il fut bientôt visible que son principal souci était d'ob- 
server une prudence poussée jusqu'à la circonspection. Dès 
les premiers mots, il tint à réprouver tout ce qui serait coup 
de tête, explosion de colère ou aventure. « Je veux la paix, 
dit-il, et je ne ferais la guerre que si j'y étais forcé. ?> Gomme 
l'avait fait l'archiduc Albert, il répéta qu'en cas de conflit, il 
lui serait impossible de commencer les hostilités à la même 
heure que la France. Puis il continua en ces termes : « Si je 
déclarais la guerre en même temps que Napoléon, la Prusse 
exploiterait contre nous l'idée allemande, non seulement chez 
elle, non seulement au sud du Mein, mais jusque dans l'empire 
austro-hongrois ; de là de sérieux embarras pour mon gouver- 
nement. » L'entretien se poursuivant, le souverain tint à mar- 
quer l'hypothèse, l'hypothèse probablement unique, dans 
laquelle il se croirait obligé de lier son sort à celui de la cour 
des Tuileries : « Si l'empereur Napoléon, dit-il, se trouvait 
forcé d'accepter ou de déclarer la guerre et se présentait avec 
ses armées dans le midi de l'Allemagne, non point en ennemi 
mais en libérateur, je serais forcé de mon côté de déclarer que 
je fais cause commune avec lui. Aux yeux de mes peuples, je 
ne pourrais faire autrement que de joindre mes armées aux 
armées françaises... Voilà, ajouta François-Joseph avec une 



188 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

certaine solennité, ce que je vous prie de dire à l'empereur 
Napoléon. « Sur ce terrain, le général Lebrun ne se crut pas 
autorisé à suivre le monarque autrichien. 11 n'était qu'un mili- 
taire appelé à débattre une question militaire. Et ce n'était pas 
l'une des moindres anomalies de la négociation, qu'on discutât 
sur la coopération stratégique des deux armées sans avoir 
préalablement fixé dans quelles éventualités ces deux armées 
s'uniraient. N'osant provoquer des explications plus précises, 
l'officier français se borna à répondre avec à-propos : « Le but 
de l'Empereur, mon maître, est justement d'établir l'entente 
par avance afin qu'en cas de guerre, on ne soit point surpris 
en flagrant délit de non-préparation. » François-Joseph ap- 
prouva fort cette sagesse, puis rentra dans les généralités, 
ce qui le dispensait lui-même de s'expliquer davantage. Enfin, 
ayant laissé traîner l'entretien sur divers sujets, il congédia 
très gracieusement l'envoyé (1). 

Le 22 juin, Lebrun revint à Paris et, quelques jours plus 
tard, en un long rapport à son souverain, il retraça le récit 
détaillé de son voyage. Le général se gardait de toute conclu- 
sion positive. Pour quiconque avait suivi les pourparlers des 
années précédentes, la conclusion s'imposait d'elle-même. 
Décidément, les militaires autrichiens se prêteraient avec une 
complaisance infinie à discuter la stratégie de la guerre future; 
mais ils n'entendraient engager, suivant le mot de l'archiduc 
Albert, que des débats académiques. Non moins obligeamment 
les hommes d'Etat viennois nous prodigueraient toutes les 
fleurs de la diplomatie ; mais ce ne seraient que des gerbes 
éparses, jamais le bouquet des fiançailles. Attentive à elle 
seule, l'Autriche (et qui eût osé la blâmer après ses revers?) 
ferait résider son patriotisme dans son égoïsme, et les deux 
mots auraient pour elle un sens unique. Se fondant sur ses 
traditions de formalisme et tournant à son bénéfice ses propres 
lenteurs, d'avance elle déclarait qu'elle arriverait tard, fort 
tard, ce qui signifiait qu'en .cas de défaite elle s'arrêterait en 
chemin. En dépit de son médiocre succès, la mission du 

(1) Rapport du général Lebrun à l'Empereur, 30 juin 1870. 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 189 

général Lebrun n'eût point été inutile si l'Empereur, rappro- 
chant ce récent mécompte des mécomptes anciens, eût appris, 
par cette nouvelle expérience, à ne mesurer ses entreprises 
que sur ses propres forces. Mais Napoléon eut-il le loisir de 
lire le rapport de son aide de camp? Ce rapport est daté du 
30 juin 1870. Deux jours plus tard surgirait l'incident où tout 
le reste s'absorberait. Nous avons dit les causes générales qui 
présageaient la guerre. Voici l'événement qui soudain la pré- 
cipita. 



VII 



C'est en Espagne que se noua le drame qui s'achèverait sur 
notre frontière de l'Est. Il faut, au risque d'un nouveau retour 
en arrière, saisir jusqu'en ses origines l'intrigue qui serait si 
fatale à la France. 

Au mois de septembre 1868, une insurrection avait éclaté 
dans la péninsule hispanique. La révolte commença dans le 
port de Cadix, parmi les équipages de la flotte. Puis elle 
s'étendit sur la ville et de là se propagea dans l'Andalousie. Il 
n'y eut qu'un seul engagement, au pont d'Alcolea, sur le 
chemin de Cordoue. Bientôt la rébellion gagna Madrid et, se 
développant de tous côtés, devint révolution. La reine Isabelle 
était en villégiature à Saint-Sébastien. On annonça son retour, 
puis on le contremanda. Les nouvelles devenant mauvaises, 
elle jugea inutile d'attendre une sommation plus impérieuse 
de la destinée. Le 30 septembre, elle franchit la frontière fran- 
çaise et, accueillie par Napoléon avec tous les égards dus au 
malheur, elle reçut asile au château de Pau. 

Le soulèvement était l'œuvre commune de trois partis : les 
unionistes qui représentaient les vœux modérés de la bour- 
geoisie libérale; les progressistes qui souhaitaient de plus 
amples réformes; les démocrates qui inclinaient pour la plupart 
vers la république fédéraliste. De la révolution, trois person- 
nages émergèrent : le maréchal Serrano, l'amiral Topete, le 



190 H1ST.01RE DU SECOND EMPIRE. 

maréchal Prim. Les deux premiers appartenaient à Y Union 
libérale ; le troisième, qui devait jouer le rôle le plus impor- 
tant, était le chef des progressistes. Un gouvernement provi- 
soire s'organisa. Serrano fut président du Conseil; Prim, 
ministre de la guerre. Le souci le plus urgent serait de rétablir 
le calme. Le nouveau pouvoir ne s'y épargna point, et Prim, 
ayant conduit dans sa vie quatre ou cinq insurrections, se mit 
incontinent à prêcher la discipline. Il importait que le peuple 
fût consulté par une voie moins irrégulière que celle d'une 
révolution. Au mois de janvier 1869, eurent lieu les élections 
pour les Gortès. Il n'y avait de républicains que parmi les 
démocrates ; unionistes et progressistes demeuraient fidèles à 
la conception monarchique. Les choix répondirent à ces ten- 
dances, et, dès qu'on connut l'ensemble des élus, il fut mani- 
feste que l'Espagne ne ferait que changer de royauté. 

Quel serait Je monarque? Ici commencèrent des recherches 
longues, laborieuses, compliquées, avec des imbroglios pareils 
à ceux d'un vaudeville, mais d'un vaudeville destiné à devenir 
tout à coup tragédie. 

A ce début de la crise espagnole, il n'est pas sans intérêt de 
noter les pensées qui s'échangent en Allemagne. Beaucoup 
estiment qu'une révolution si lointaine ne peut influer sur les 
destinées de la monarchie prussienne. « La chose nous est 
indifférente et nous pouvons, grâce à Dieu, attendre en paix le 
dénouement. » Ainsi s'exprime dans sa correspondance le 
conseiller secret de légation Abeken, attaché à la personne du 
roi (1). En d'autres milieux, une crainte se manifeste : celle 
que le cabinet des Tuileries ne s'applique à profiter de l'évé- 
nement. Dès le 30 octobre 1868, en une lettre au prince royal 
de Prusse, on fait allusion au sort futur de la péninsule hispa- 
nique : « Surtout, écrit-on, pas de régent sous la coupe de 
Napoléon. » Cependant un bruit dont il est malaisé de décou- 
vrir la source commence déjà à circuler en Allemagne. Vague- 
ment, à mots couverts, on parle, pour le trône d'Isabelle, du 
prince Léopold, fils aîné du prince Antoine de Hohenzollern- 

(1) Heinrich Abeken, Ein schlichtes Leben in bewegter Zcit, p. 363. 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 191 

Sigmaringen, et frère de ce prince Charles, qui a été appelé, 
deux années auparavant, à gouverner la Roumanie. La nou- 
velle est rapportée par le Journal des Débats sur la foi d'une 
correspondance de Vienne (1). A Berlin, le représentant de la 
reine Victoria, lord Loftus, recueille la rumeur. En une lettre 
particulière au chef du Foreign-office, il transmet l'information 
et y ajoute cette phrase où se marque déjà une prévoyance 
soucieuse : «J'observe que si le prince était élu, le choix serait 
vu avec jalousie et défaveur à Paris (2). » 

Le 11 février 1869, les Gortès se réunirent. Le maréchal 
Serrano fut maintenu dans ses fonctions de chef du pouvoir 
exécutif; les ministres furent conservés. Une question domina 
bientôt toutes les autres, celle du choix du souverain. Les 
unionistes eussent souhaité le duc de Montpensier, fils de 
Louis-Philippe, et devenu Espagnol par son mariage avec une 
sœur de la reine Isabelle Les progressistes inclinaient à cher- 
cher un prince en Portugal : leurs préférences les portaient 
vers le roi Ferdinand de Cobourg, veuf de la reine dona Maria 
et père du roi régnant. En dehors de ces deux candidats, bien 
des noms se prononçaient, à tout hasard, dans les cercles poli- 
tiques. On nommait le duc Amédée d'Aoste, l'archiduc Charles 
d'Autriche, le prince Alfred d'Angleterre, le prince Philippe 
de Cobourg. On en était là quand une brochure parut qui fit à 
Madrid une certaine sensation. Elle était signée d'un député 
aux Cortès, M. Salazar y Mazarredo. Celui-ci proposait d'abord 
le roi veuf, Ferdinand de Portugal. Puis, en prévision d'un 
refus qui paraissait probable, il s'appliquait à mettre en pleine 
lumière Léopold de Hohenzollern. Le prince était âgé de 
trente-cinq ans, c'est-à-dire dans la maturité de l'âge. Il était 
marié et père de famille. Il était catholique de religion, sans 
être ultramontain. Son jugement était droit, son esprit ferme, 
sa fortune considérable. Il était officier dans l'armée prus- 
sienne et se reliait à la famille régnante de Prusse, quoique 
par un lien qui se perdait dans la nuit des temps, car il fallait 



(1) Journal des Débats, 13 novembre 1868. 

(2) Lord Loftus, Diplomatie réminiscences, 2 e setie, t. I er , p. 236. 



192 HISTOIRE DT7 SECOND EMPIRE. 

remonter jusqu'au douzième siècle pour trouver l'auteur 
commun. Léopold comptait en Europe d'autres alliances 
royales : il avait épousé une princesse de Braganee; comme 
pour compenser ses attaches prussiennes, il se rapprochait, en 
plusieurs manières, de la famille Bonaparte ; car il était le 
parent des Murât, le parent des Pepoli ; en outre, par sa mère, 
princesse de la maison de Bade, il se trouvait le petit-fils de 
Stéphanie de Beauharnais. 

Tandis que se nouaient ces menées qui furent surtout remar- 
quées après coup, la France suivait avec une attention morose 
les événements d'Espagne. La Révolution était arrivée au plus 
mauvais moment, c'est-à-dire à l'heure où les relations entre 
l'Empereur et la reine Isabelle étaient le plus cordiales. 
L'Italie pouvait se féliciter de voir disparaître, par la chute de 
la reine, l'un des gouvernements les plus dévoués à la Papauté. 
La Prusse, puissance toujours en éveil, pourrait, en cette nou- 
velle complication de l'Europe, épier quelque profit. Pour la 
France, tout serait déplaisir. La République serait un voisi- 
nage compromettant. L'élection du duc de Montpensier, fils 
de Louis-Philippe, paraîtrait procédé disgracieux pour la 
dynastie napoléonienne. L'élection d'un des membres de la 
maison de Savoie grandirait à l'excès l'influence de Victor- 
Emmanuel. Entre tous les choix, aucun n'eût semblé plus dom- 
mageable que celui d'un prince prussien ; mais les rumeurs 
étaient, à cet égard, trop vagues pour qu'on s'arrêtât à cette 
pensée. La seule solution satisfaisante eût été que les chefs de 
la Révolution, consentant à se déjuger, rappelassent le fils 
d'Isabelle, le prince des Asturies ; mais, de tous les dénoue- 
ments, c'était le moins vraisemblable, et celui que Prim décla- 
rait impossible. 

En son poste diplomatique, M. Benedetti s'appliquait à 
recueillir, avec une certaine vigilance, mais tout à fait exempte 
d'inquiétudes, les bruits qui circulaient. Vers la fin de l'hiver, 
une circonstance particulière aiguisa son attention ; ce fut le 
séjour à Berlin de M. Rancès y Villanueva qui avait longtemps 
représenté la reine Isabelle auprès de la cour de Prusse et qui 
avait, quelques mois auparavant, été désigné pour Vienne. 



LA CANDIDATURE II O II ENZOLLERN. 103 

Pourquoi M. Rancès, nommé à l'ambassade d'Autriche, reve- 
nait-il à Berlin? C'était, disait-on, pour y saluer le roi Guillaume 
à l'occasion de son anniversaire de naissance. Mais le voyage 
ne cachait-il point quelque dessein secret? Plusieurs circons- 
tances accroissaient les soupçons : M. Rancès, à ce qu'on assu- 
rait, avait vu deux fois M. de Bismarck; on remarquait de 
plus que le prince Léopold avait, pendant l'hiver, résidé à 
Berlin plus longtemps que de coutume ; le prince lui-même 
ne réunissait-il pas quelques-unes des qualités essentielles qui 
aideraient à sa candidature? Gagné par ce commencement de 
soupçon, M. Benedetti jugea opportun d'avertir son gouverne- 
ment. C'était le 2ï mars 18(39. De Paris la réponse ne tarda 
pas. L'ambassadeur français était invité, par dépêche télégra- 
phique, à poursuivre son enquête et à préciser sur quel fonde- 
ment reposaient ses conjectures. 

M. de Bismarck était absent. A défaut du ministre, M. Bene- 
detti vit, le 31 mars, le sous-secrétaire d'État, M. de Thilc : 
« Dois-je, lui dit-il, attribuer quelque importance aux bruits 
(jui circulent? » Puis il ajouta : « J'attache un grand prix à 
être exactement informé; car la nouvelle serait grave si elle se 
confirmait, et intéresserait au plus haut point le gouvernement 
de l'Empereur. » L'interpellation était nette. La réponse ne le 
fut pas moins : « Je puis vous assurer, répéta à plusieurs 
reprises M. de Thile, que le projet n'a jamais été agité. » 
Comme si son affirmation eût été insuffisante, il alla jusqu'à 
engager sa parole d'honneur, ce que M. Benedetti ne lui 
demandait point. Faisant allusion aux entrevues de M. Rancès 
et de M. de Bismarck, le haut fonctionnaire prussien les 
expliqua par un désir bien naturel chez son chef, celui de con- 
naître l'état général de l'Espagne : à en croire M. Rancès, 
toutes les chances d'élection étaient pour le roi Ferdinand : 
celui-ci, sans doute, déclinerait la couronne ; puis la majorité, 
après diverses fluctuations, se porterait, selon toutes les appa- 
rences, sur le duc de Montpensier. Comme l'entretien touchait 
à sa fin, M. de Thile renouvela à plusieurs reprises sa déclara- 
tion : jamais il ne saurait être question du prince de Hohen- 
zollern pour le trône d'Espagne. Le jour même, M. Benedetti 



J94 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Iransmit à Paris ces paroles rassurantes. Toutefois sa dépèche 
se terminait par cette phrase : « Sans révoquer en cloute la 
loyauté du sous-secrétaire d'État, je me permettrai d'ajouter 
qu'il n'est pas toujours initié aux vues personnelles de M. de 
Bismarck. » 

Non, M. de Thile n'était pas toujours informé. L'une des 
habiletés du président du Conseil était même de ne pas l'in- 
former de tout, afin que, niant de honne foi les desseins de 
son chef, il les niât avec un accent plus persuasif. Quelque fût 
cet artifice assez habituel, rien n'autorise à suspecter la véra- 
cité du langage tenu ce jour-là par le sous-secrétaire d'État. 
Bien plus, il eût été étrange que M. Rancès fût un agent pour 
la candidature d'un Hohenzollern; car ce personnage, naguère 
ambassadeur de la reine Isabelle, devait incliner, selon toute 
vraisemblance, vers le parti unioniste et, à défaut des Bourbons 
déchus, ses sympathies le porteraient vers le seul Bourbon 
qui fût possible encore, c'est-à-dire le duc de Montpensier. 
Cette opinion se trouve confirmée par l'historien espagnol 
Pirala : celui-ci déclare très nettement, en se fondant, dit-il, 
sur un témoignage d'une autorité exceptionnelle (1), que les 
conversations de M. Rancès avec M. de Bismarck n'ont pas 
eu pour objet la candidature Hohenzollern. Il y a donc lieu 
de croire, jusqu'à preuve du contraire, qu'à cette date du 
31 mars 1869,1e terrain était encore libre d'intrigues à Berlin. 

Aux Tuileries, le rapport de M. Benedetti avait, quoique 
rassurant, laissé une arrière-pensée légèrement soucieuse. Peu 
de jours plus tard, l'ambassadeur fut mandé à Paris. A la fin 
d'avril, sans qu'on puisse préciser la date, il fut reçu en 
audience par l'Empereur. Le souverain interrogea longuement 
l'envoyé. Il jugeait, non avec indifférence, — comme l'ont 
prétendu plus tard certains publicistes étrangers, — mais avec 
une extrême vivacité, le prétendu projet dont la rumeur était 
parvenue jusqu'à lui. Résumant sa pensée, il s'exprima en ces 
termes : « La candidature du cluc de Montpensier est purement 



(1) Antonio Pirala, Historia contemporanea } t. III, p. 730. — Malheureu- 
sement, M. Pirala ne nomme pas ce témoin. 



LA CANDIDATURE 110 H EN Z0LLERN. 135 

antidynastique; elle n'atteint que moi, et je puis l'accepter; la 
candidature du prince de Hohcnzollern est essentiellement 
antinationale; le pays ne la supportera pas, et il faut la pré- 
venir. « La conclusion fut que M. Benedelti, à son retour à 
Berlin, verrait, non M. de Thile, mais M. de Bismarck lui- 
même, s'expliquerait sur les dangers de la candidature alle- 
mande, et s'efforcerait de dissiper toute équivoque pour le 
présent, toute complication pour l'avenir (1). 

Tandis que commençait à s'éveiller la prévoyance française, 
les Gortès à Madrid discutaient la Constitution, et Prim cher- 
chait un roi. Aux yeux d'un grand nombre, le meilleur des 
candidats eût été le roi Ferdinand qui avait occupé, à titre de 
prince consort et conjointement avec Dona Maria, le trône de 
Portugal. Il se trouva que ce prétendant, bien qu'appartenant 
à l'ambitieuse maison de Cobourg, ne prétendait plus à rien, 
sinon à mener une vie facile, à garder sa riche dotation, et n 
jouir des beaux ombrages de Cintra. A la nouvelle des gran- 
deurs qui le menaçaient, il télégraphia que les délégués qui irC 
préparaient à lui offrir la couronne n'eussent point à se 
déranger. Puis s'avisant que le procédé était un peu sommaire, 
il ajouta au télégramme une seconde communication qui con- 
firmait le refus, mais le tempérait par des formules reconnais- 
santes, tout à fait dans le goût de l'ampleur castillane. Rebuté 
du côté de Lisbonne, Prim songea à l'Italie et au duc d'Aoste. 
L'accueil ne fut guère meilleur. On eût pu se rabattre sur le 
duc de Montpensier; mais il était Bourbon, impopulaire parmi 
les progressistes et les démocrates; on savait, en outre, que 
son élection déplairait à l'empereur des Français : de là des 
hésitations, et la pensée de se pourvoir ailleurs. Prim se sou- 
vint-il, dés cette époque, de la brochure lancée, deux mois 
auparavant, par M. Salazar, et essaya-t-il d'entrer en pourpar- 
lers avec Léopold de Hohenzollern? L'historien allemand, 
M. de Sybel (2), l'affirme, et, en effet, le bruit de la candida- 
ture du prince fut, vers ce temps-là, remis en circulation par 



(1) Renedetti, Ma mission en Prusse, p. 307. 

(2) Die Bcyrundung der Dcutsclicn Jieisches, t. VII, p. 242-243. 



196 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE 

plusieurs journaux. La négociation, s'il y en eul une, fut bien 
vite abandonnée. Léopold lui-même, le 27 avril, partit pour 
une longue absence, et se rendit à Bueharest où son frère 
Charles régnait. 

Cependant, M. Benedetti était revenu à Berlin. Le 
II mai 1869, il vit M. de Bismarck. Le président du Conseil, 
loin de se dérober à l'entretien, affecta de s'y prêter avec une 
extrême bonne grâce. Il parla même beaucoup, ce qui lui 
donnait un grand air de franchise et ne laissait pas aux inter- 
rogations trop précises le temps de se formuler. Sur la candi- 
dature du prince Léopold de Hohenzollern, il s'exprima avec 
une impartialité dégagée : ce ne serait, dit-il, qu'une souve- 
raineté éphémère, pleine de mécomptes et même de dangers : 
en cas de vote favorable des Corlès, le roi s'abstiendrait sûre- 
ment de conseiller l'acceptation : le père du prince n'était pas 
moins éloigné de si décevantes grandeurs; il savait ce qu'il en 
coûtait à sa fortune personnelle pour soutenir son fils Charles 
en Roumanie, et ne se souciait pas d'ajouter à ce sacrifice 
d'autres charges plus onéreuses encore. — a La question a-t-elle 
été agitée?» demanda Benedetti. A cette question nette jusqu'à 
l'indiscrétion, Bismarck ne se déconcerta point. Il répliqua 
négligemment (et ce langage semblerait confirmer le récit de 
Sybel) qu'il avait eu occasion de conférer sur ce sujet avec le 
roi et avec le prince Antoine. « En tous cas, reprit Benedetti 
en essayant d'arracher au premier ministre une assurance for- 
melle pour l'avenir, le prince Léopold ne pourrait déférer au 
vœu des Gortès qu'avec l'assentiment du roi. Sa Majesté aurait 
donc à dicter au prince sa conduite. » Bismarck ne contesta 
point la justesse de l'observation; mais au lieu de se porter 
garant des immuables résolutions de son maître, il se déroba 
prestement et, rentrant dans les généralités, insista sur les 
mécomptes que réservait l'Espagne, sur le conflit de compéti- 
tions et de vues personnelles qui retarderait à Madrid tout 
choix définitif. — Une fois encore, Benedetti essaya d'orienter 
vers une conclusion pratique l'entretien qui déviait. « Quelle 
que soit, dit-il, notre réserve dans les événements espagnols, 
nous avons un intérêt de premier ordre à en suivre le dévelop- 



LA CANDIDATURE HOHENZO LLERN. 197 

pement. » L'une des habiletés de M. de Bismarck, quand il 
voulait éviter des engagements, était de se répandre en confi- 
dences. Comme en veine d'expansion, il révéla à l'ambassa- 
deur que le prince Frédéric-Charles aurait volontiers couru 
une aventure en Espagne : « Mais, ajouta-t-il, la différence de 
religion eût été un obstacle insurmontable; et une conversion 
au catholicisme n'eût point elle-même effacé les préventions. 
En outre, poursuivit le ministre, le prince, qui est un officier 
vaillant et distingué, n'a jamais fait preuve d'aptitudes poli- 
tiques et, au milieu des complications d'un pays tout nouveau 
pour lui, il n'eût point réussi à se guider. » Benedetti écoutait 
plus distraitement, sentant bien qu'il n'obtiendrait pas la 
déclaration péremptoire qu'il eût souhaitée. En rendant 
compte de l'entrevue, l'ambassadeur laissait percer quelque 
perplexité. Deux mois auparavant, M. de Thile n'avait pas 
hésité à démentir toute candidature allemande, avait même 
engagé sa parole d'honneur. On eût dit que M. de Bismarck, 
hanté par quelque arrière-pensée, voulût, tout en se montrant 
rassurant pour l'heure présente, ne pas aliéner pour l'avenir 
sa liberté. Dans sa dépêche à son gouvernement, M. Benedetti 
exprimait sous une forme très nette cette impression : « M. de 
Bismarck, écrivait-il, a tenu à me persuader que les bruits dont 
nous nous entretenions n'avaient aucun fondement; mais il 
s'est abstenu soigneusement de me donner l'assurance formelle 
que le roi ne permettrait en aucun cas au prince Léopold 
d'accepter la couronne qui lui serait offerte. » 

L'année 1869 s'écoula au milieu de soucis divers qui relé- 
guaient au second plan les affaires d'Espagne. A deux ou trois 
reprises, les journaux parlèrent du prince Léopold, mais en 
termes fort vagues, et en des articles qui ne furent tirés de 
l'oubli qu'après les événements. Le 14 juillet 186*9, un ban- 
quier de Berlin écrivit à Serrano pour lui vanter les avantages 
de la candidature Hohenzollern (1). Cette lettre était-elle spon- 
tanée? N'avait-elle pas été, au contraire, inspirée par M. de 
Bismarck, jaloux de tenir en réserve, pour l'heure propice, 

(1) Antonio Pirala, Historia contemporanea, t. III, p. 392. 



198 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

une entreprise qu'il n'osait encore engager? Apres l'entretien 
de M. Bcnedetti avec le premier ministre prussien, il ne paraît 
pas que de nouvelles explications aient été échangées. Pendant 
l'automne, M. Drouyn de Lhuys, ancien ministre des Affaires 
étrangères, transmit à l'Empereur divers documents à titre 
d'avis (1). Très sollicité par les partisans de la reine Isabelle, 
Napoléon avait incliné, le croyant encore possible, vers le 
prince des Asturies; dans cet esprit, il s'était d'abord montré 
assez hostile à la candidature portugaise du roi Ferdinand (2). 
Les mois s'écoulant, il sembla se fixer, vis-à-vis du gouverne- 
ment espagnol, dans une bienveillante abstention. Comme il 
recevait l'un des ministres de Serrano, M. Silvela, il se borna 
à formuler des vœux pour l'heureuse issue de la crise. 
«L'Espagne, dit-il, est seule arbitre de ses destinées Je désire 
seulement qu'elle arrive à la plus grande somme possible de 
prospérité et de bonheur (3). » 

Cette réserve n'était-elle pas excessive et n'y eut-il pas une 
erreur initiale dans l'orientation de la politique française? A 
Berlin se rencontrait un joueur redoutable, de dispositions 
équivoques, habile à chercher par quel point sensible il pour- 
rait nous atteindre, attentif à tenir prêtes ses armes, même 
lorsqu'il les laissait au repos. Tout ce qui était dangereux en 
Prusse devenait, au contraire, aisé en Espagne. Là, point de 
mauvais souvenirs, mais rien que les liens d'une traditionnelle 
amitié. A cela se joignaient les relations personnelles de Prim 
avoc Napoléon. Cette condition des choses conseillait, semblait 
conseiller d'agir secrètement, amicalement à Madrid, et, en 
laissant toute latitude pour le choix du souverain (dût ce sou- 
verain s'appeler Montpensier), d'obtenir, quand il en était 
temps encore, au nom de l'équilibre européen, au nom de la 
paix du monde, l'exclusion de toute candidature prussienne. 
Quelles que fussent ces apparences, la même conduite qui, 
Tannée suivante, fixerait à Berlin le débat suprême au lieu de 
le porter au delà des Pyrénées,- paraît avoir prévalu en 1869 : 

(1) Piudieii-FodÉrÉ., Documents diplomatiques, p. 48. 

(2) Antonio Piuala, Historia contemporanea y t. III, p. 385 et suiv. 

(3) Séance des Gortès, 3 octobre 1869. 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 19$ 

aux deux époques, il semble qu'on ait jugé secondaire ou 
négligeable l'action à Madrid. Serrano eut trois ministres des 
Affaires étrangères : M. Silvela, M. Martos, M. Sagasta. Or 
tous les trois ont déclaré plus tard qu'aucune communication 
ne leur avait été faite au nom du cabinet des Tuileries, relati- 
vement à la candidature Hohenzollern. Le seul avis fut, à ce 
qu'on assure, une dépêche de M. Olozaga, ambassadeur à Paris. 
Celui-ci manda un jour que, selon toute apparence, Napoléon 
verrait avec défaveur un prince allemand s'asseoir sut le trône 
d'Espagne (1). Peut-être une délicatesse excessive inspirait- 
elle cette attitude; on jugeait plus fier, plus généreux de 
s'adresser à Berlin où résidait la force, que de peser sur 
l'Espagne qui était faible. Peut-être aussi, après avoir réclamé 
l'exclusion de Montpcnsier, éprouvait-on quelque embarras à 
formuler à Madrid de nouvelles exigences. Un autre motif 
expliquerait pareillement cette abstention : avec une nation 
susceptible comme la nation espagnole, toute intervention, si 
jamais elle s'ébruitait, provoquerait en elle la révolte, et le 
seul candidat qu'on lui interdirait d'élire, serait aussi le seul 
qu'incontinent elle se mettrait à idolâtrer. 

Cependant les Cortès avaient voté la constitution. C'était 
une constitution monarchique. En attendant le monarque, on 
essaya d'étayer le provisoire. Dans ce but, on conféra à Serrano 
la dignité de régent, à Prim la charge de président du conseil. 
Celui-ci était l'homme agissant et, comme on disait en Europe, 
le faiseur de roi. Par malheur, le roi ne se rencontrait pas, 
bien que la couronne à ceindre fût l'une des plus glorieuses du 
monde et l'une des plus antiques. A dire vrai, l'état de la 
Péninsule présageait au souverain futur plus de soucis que de 
repos. Dans les montagnes s'agitaient les carlistes, et ailleurs 
les républicains. La même anarchie qui décourageait les pré- 
tendants rendrait plus nécessaire un gouvernement stable et 
fort. Avec une méritoire persévérance, Prim continua ses 
explorations monarchiques. On se flatta que le roi Ferdinand 

(1) Voir Furt her corresponrfence respecting the war betiveen France and 
Prussia, p. 42. 



20) HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de Portugal n'avait point prononce un irrévocable refus. Un 
haut personnage de la cour de Lisbonne fut chargé de le pres- 
sentir; derechef, l'offre fut déclinée. Prim comptait-il beau- 
coup sur le Portugal? On peut en douter; car ce fut dans le 
même temps qu'il tourna de nouveau les yeux vers l'Allemagne. 
Cette fois, les ouvertures furent plus précises, sans se convertir 
encore en négociations. L'intermédiaire fut M. Salazar. Vers 
le milieu de septembre 1869, il partit de Vichy et se rendit 
auprès du prince de Hohenzollern. Très secrètement, il fut 
reçu au château de la Weinburg, près Rheineck. Il eut pour 
introducteur un diplomate prussien, M. de Werthern, qui 
jadis l'avait connu à Madrid. L'accueil fut poli mais réservé. 
Le prince Antoine ne voulut prendre aucun engagement; le 
prince Léopold formula des conditions qui équivalaient à un 
refus (1). Toujours en quête d'une solution pour son pays, 
Prim songea derechef à l'Italie. De là l'idée de la candidature 
du duc de Gènes, neveu du roi. C'était un adolescent qui ache- 
vait son éducation en Angleterre et ne se doutait pas du danger 
que courait sa jeunesse. La mère du jeune prince se montra 
hostile à toute acceptation et dé même son grand-père, le roi 
de Saxe. Dès les premiers jours de janvier 1870, la Gazette 
officielle d'Italie consigna solennellement le refus. Dans le 
même temps s'amoindrissaient les chances du duc de Mont- 
pensier qui échouait en une élection partielle dans les Astu- 
ries. 

C'est en ces conjonctures que s'ouvrit l'année 1870. Candidats 
portugais , italiens , bourboniens , tous échappaient ou se 
dérobaient. Avec une attention narquoise, la presse euro- 
péenne observait ces perpétuels voyages à la découverte d'un 
monarque. Les uns s'étonnaient que l'Espagne ne pût trouver 
le prince charmant qu'elle rêvait. D'autres tiraient du long 
interrègne un argument en faveur de la République. Le pres- 
Uige royal, disaient-ils, avait sans doute bien diminué pour 
qu'un trône (et quel trône, celui de Charles-Quint!) demeurât 
vacant ou dédaigné; puis ils ajoutaient, en forme de conseil, 

(1) Aus clem Lcben Konig Karl s von Rumànien, t. II, p. 5-7. 



LA CANDIDATURE HOH ENZOLLERN. 201 

qu'à force de chercher vainement un roi, les Espagnols 
apprendraient à s'en passer. En cette grande pénurie, les 
regards de Prim se tournaient instinctivement vers l'Allemagne. 
Déjà il avait hasardé là-has quelques pourparlers. Malgré 
l'insuccès, n'était-ce pas l'heure de les reprendre? Ce serait 
attribuer au maréchal une impardonnable étourderie que de 
croire que les conséquences de pareilles démarches aient tota- 
lement échappé à sa perspicacité. Autant qu'on peut pénétrer 
l'âme humaine, il eut la perception du péril, mais confuse, 
diminuée et voilée par toutes sortes de considérations qui 
obscurciraient sa clairvoyance. Sûrement l'empereur des 
Français ressentirait quelque déplaisir. Mais était-il aisé de 
contenter la France qui repoussait la République, qui repous- 
sait pareillement Montpensier? Après tout, Napoléon n'avait 
formulé aucun veto positif, et on ignorait à Madrid le langage 
qu'en mai 1869, M. Benedetti avait tenu à Berlin. A force de 
peser les mérites du candidat, l'homme d'Etat espagnol parvint 
à se persuader qu'on arriverait à démarquer l'origine de 
Léopold. Il n'appartenait pas seulement à la Prusse, mais 
aussi au Portugal par son mariage, à la Belgique par son 
alliance avec les Gobourg, à la famille Bonaparte par les liens 
qui l'attachaient aux Murât, aux Pépoli, aux Bcauharnais; se 
trouvant parent de tout le monde, il lui serait facile de ne 
se donnera personne. Un argument apaisait les craintes. Jadis 
Napoléon avait aidé à l'élévation de Charles de Roumanie : 
ayant favorisé l'un des deux frères, serait-il invinciblement 
hostile à l'autre? Si les objections étaient trop fortes, Prim 
comptait sur sa dextérité, sur son crédit auprès de Napoléon, 
et il se flattait d'autant mieux de le convaincre que, de longue 
date, il était son ami. 

Ainsi s'affermissait peu à peu une idée que, tout d'abord, 
soit à Berlin, soit à Madrid, on avait à peine osé entretenir. Ce 
qui n'était apparu que comme une fantaisie de publiciste ou 
un expédient tout à fait subsidiaire, allait revêtir l'aspect d'une 
solution. L'année 18(>9 avait été celle des mauvaises pensées, 
suivies seulement de quelques timides essais. L'année 1870 
serait celle des grandes menées. L'heure était venue où de la 



202 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

conjonction des embarras espagnols et des convoitises prus- 
siennes jaillirait le dessein funeste que notre pays n'oubliera 
jamais. 



VIII 



L'agent le plus actif de l'intrigue est Salazar. Il est infati- 
gable. Au début de 18G9, il a, dans un mémoire, révélé au 
peuple espagnol le nom de Léopold de Hohenzollern. Au mois 
de septembre, il s'est rendu, en messager secret, au château 
de la Weinburg et, vrai tentateur, a fait miroiter aux yeux du 
père et du fils la couronne d'Espagne. Deux mois plus tard, 
son activité se manifeste par une nouvelle brochure. Voici 
qu'il revient à la charge auprès de ceux qui gouvernent son 
pays. Sa plus grande force réside dans le découragement de 
Prim. Il obtient son adhésion, et de plus des lettres, une lettre 
pour Bismarck, une lettre pour le roi.Verslafin de février 1870, 
il part, non plus pour un château écarté comme celui de la 
Weinburg, mais pour Berlin, c'est-à-dire pour le lieu où tout 
peut se décider. Un profond mystère couvre son voyage. L'am- 
bassadeur d'Espagne à Berlin n'est point mis dans le secret. A 
plus forte raison, M. Olozaga, qui représente à Paris le gouver- 
nement de Serrano, est tenu à l'écart de toute confidence. Le 
roi ne reçoit point l'émissaire qui, pour ne pas éveiller les 
soupçons, ne demeure que peu de temps à Berlin. Mais il ne 
retourne dans son pays qu'en laissant la négociation amorcée. 

Elle l'est si bien qu'entre les grands acteurs de la politique 
prussienne commencent à se tenir des conciliabules. Le roi se 
montre perplexe, prompt aux objections, et refuse de peser sur 
la résolution finale. Le Prince Royal redoute l'état d'anarchie 
où se débat l'Espagne et engage Léopold à faire ses conditions, 
c'est-à-dire à s'assurer, non seulement pour le présent, mais 
pour l'avenir, l'appui de la Prusse. Quant à Bismarck, il n'hé- 
site pas à conseiller l'acceptation; et il adresse en ce sens un 
mémoire à son souverain : au point de vue politique, il y aura 



LA CANDIDATURE H O HEN ZOLLERN. 203 

grand avantage, en cas de guerre, à compter sur l'amitié d'un 
peuple placé sur la frontière méridionale de la France; au 
point de vue économique, le commerce allemand pourra 
trouver en Espagne de fructueux débouchés. Le 15 mars 1870, 
se tient à Berlin une conférence, moitié conseil de gouverne- 
ment, moitié conseil de famille. Le roi préside; autour de lui 
se rangent le Prince Royal, le prince Antoine, son fils Léopold, 
puis Bismarck, Molfke, Roon, Schleinitz, Thile, Delbruck (1). 
Malgré les objections des jours précédents, tous se prononcent 
pour l'acceptation : « C'est, disent-ils, un devoir patriotique 
prussien. » Cependant, Léopold hésite, et finalement se dérobe. 
Du même coup, il semble que s'évanouisse toute l'intrigue. 
Mais très excité, très ambitieux pour sa famille, le prince 
Antoine suggère aussitôt une autre combinaison. A défaut de 
Léopold, il souffle le nom d'un autre de ses fils, le prince 
Frédéric, Fritz, ainsi qu'on l'appelle. Et voici que l'intrigue 
renaît. Fritz, quoique beaucoup plus jeune, est, comme Léo- 
pold, d'âge viril ; comme Léopold, catholique ; comme Léopold, 
officier prussien. Uno avulso non déficit aller. Frédéric ou 
Léopold, qu'importe aux Espagnols, pourvu qu'ils aient un 
roi. 

Le 20 mars 1870, le prince Antoine écrivait à son fils 
Charles de Roumanie : « Depuis quinze jours, je suis occupé 
au plus haut point par d'importantes affaires de famille. Il ne 
s'agit de rien moins que de l'acceptation ou du refus de la cou- 
ronne d'Espagne. » Cependant ce Fritz, qu'une délibération à 
huis clos proposait d'élever sur l'un des plus antiques trônes 
de l'Europe, voyageait loin de l'Allemagne. Il était, disait son 
père, entre Paris et Nice, à moins qu'il ne fût encore en Italie. 
Plusieurs fois, le télégraphe joua sans l'atteindre. « Ce sont là 
de grands projets d'avenir, mandait à Bucharest le prince 
Antoine; il faut garder le secret. » Et il ajoutait pieusement : 
«Qui peut pénétrer les vues de la Providence?» Chemin faisant 
le jeune prince connut par un message de Berlin le rôle auquel 
on songeait pour lui. Il ne fut, dit-on, point trop surpris; car 

(1) Aus dem Lebeti Kônig Karls von Rumânien, t. II, p. 72. 



204 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

déjà, à ce qu'on assure, l'ambassadeur d'Espagne à Florence 
avait essayé, en quelques mots, de sonder ses intentions. Il 
s'achemina vers la Prusse, mais bien lentement, à ce qu'il 
semble, pour un chercheur de couronne. Le prince Antoine se 
trouvait à Berlin avec la princesse son épouse, pour être, ainsi 
qu'il l'écrivait, « plus près du théâtre de la décision » . L'un et 
l'autre suivaient avec une extrême anxiété, quoique avec les 
apparences du calme, la grande affaire où se jouaient les 
destins de leur famille. Entre les initiés, les conjectures 
s'échangeaient. Bismarck poussait fort à l'acceptation, soit pour 
l'un, soit pour l'autre des jeunes princes. Antoine accusait 
secrètement les tièdes ambitions et le médiocre empressement 
de Fritz. De Bucharest, Charles essayait de supputer les 
chances de son frère. Il le jugeait intelligent, mais doutait de 
son expérience et de son habileté à pénétrer les hommes. Il 
faudrait, disait-il, exiger trois conditions : la refonte de l'armée, 
celle de la marine, et, en outre, un ensemble de lois répres- 
sives, assez énergiques pour affermir le gouvernement. Quelque 
secrètes que fussent les menées, une vague rumeur commençait 
à se répandre, et l'agent de la Roumanie en France, M. Stratt, 
en avait recueilli l'écho. A ces premiers indices de divulgation, 
le prince Antoine s'émeut : « La candidature, écrit-il, échoue- 
rait si seulement elle était connue, » Et il ajoute : « J'ai déclaré 
d'une manière positive à Stratt que Léopold avait absolument 
refusé la couronne. Il n'a pas besoin, quant à présent, d'en 
savoir davantage. » C'est que M. Stratt était accrédité auprès 
de la cour des Tuileries, et l'indiscrétion, fâcheuse partout, ne 
serait nulle part plus inopportune qu'à Paris. 

Salazar avait garanti l'empressement de ses compatriotes à 
accueillir une candidature germanique. Pourtant le comte 
Kanitz, ambassadeur de Prusse à Madrid, se montrait beaucoup 
plus circonspect. Il importait de pénétrer le véritable état des 
choses. Parmi les officiers de l'armée prussienne, il en était un 
qui avait, deux années auparavant, suivi les opérations de la 
guerre entre le Brésil et le Paraguay et avait, en ce long con- 
tact, acquis une parfaite connaissance de la langue et des 
mœurs espagnoles. C'était le major de Versen. Dès le commen- 



LA CANDIDATURE H O HEN ZOLLERN. 205 

cernent d'avril, il fut mandé à Berlin et reçut l'ordre de se 
rendre secrètement en Espagne pour y étudier, au point de 
vue politique et surtout au point de vue militaire, les chances 
qu'aurait un Hohenzollcn. Versen accepta avec joie étant, sui- 
vant l'expression qu'emploierait plus tard son biographe, « de 
ceux qui aiment les aventures pleines d'honneur (1). » Sans 
perdre un jour, il partit. Quelle que fût sa connaissance de la 
langue indigène, son origine étrangère le trahit partout; mais 
comme on n'avait point coutume de voir des Allemands, on le 
prit pour un Anglais. Pendant près d'un mois, l'officier prus- 
sien parcourut la Péninsule; il poussa jusqu'à Séville et même 
jusqu'à Cadix. Chemin faisant, il préparait les éléments du 
mémoire où se résumeraient les résultats de son voyage. Son 
impression fut que le fils du prince Antoine se présenterait à 
l'Espagne sous les auspices les plus favorables : le peuple rati- 
fierait sûrement le choix résolu par les Cortès : l'armée était 
assez bien organisée pour offrir un appui solide au nouveau 
roi. Le jugement était sincère, car, en des notes plus intimes 
rédigées pour lui seul, l'émissaire manifestait un optimisme 
pareil; il allait même jusqu'à croire qu'un Hohenzollern, 
catholique et parent de Napoléon, ne soulèverait aucune objec- 
tion fondamentale de la part de la France. Le 6 mai, Versen 
rentra à Berlin. Il ne doutait pas qu'il ne fût félicité, appelé à 
la Cour, mis hors de pair, et déjà son ambition s'en réjouissait. 
Cependant Bismarck, malade, était parti pour Varzin. Assez 
mélancoliquement, l'envoyé attenditquelques jours, ne sachant 
à qui remettre son mémoire et s'étonnant que nul ne s'enquît 
de lui. Enfin, le 15 mai, une brève communication lui pres- 
crivit de rejoindre sans délai son régiment à Poscn. 

Que s'était-il passé? Décidément, le prince Antoine était 
clairvoyant quand il accusait les molles ambitions de son fils. 
Frédéric avait fini par rentrer en Allemagne. 11 n'y était revenu 
que pour décliner la candidature. Il n'accepterait, disait-il, 
que si le roi lui en donnait l'ordre formel. Le roi, le prince 



(1) Général von Versen, ..aux hinterlassenen Briefen und Aufzeichnungen 
susammengestellt, von Frhr von Wcithcrn, p. 79. 



201) HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

royal étaient demeurés hésitants, mais avaient refusé d'in- 
fluencer la résolution définitive. Derechef on avait songé, mais 
inutilement, à Léopold. Tout espoir de revirement paraissant 
invraisemblable, un télégramme avait été adressé à Madrid ; il 
était destiné à Prim et formulait le refus. Ainsi s'expliquait 
la silencieuse indifférence qui venait d'accueillir à son retour le 
major de Versen. Il n'était plus que le messager d'une entre- 
prise abandonnée. Dès le 22 avril, dans une lettre à son fils 
Charles de Roumanie, le prince Antoine avait retracé en ces 
termes et la négociation et l'échec : « Après le refus de Léo- 
pold, la candidature a été offerte très sérieusement à Fritz. Il 
n'avait plus qu'à se décider, et de Madrid on l'y exhortait beau- 
coup. Mais ton frère a répondu du ton le plus résolu qu'il ne 
pouvait entreprendre une œuvre semblable. Il faut donc laisser 
tomber la chose. Un grand moment historique est passé pour 
la maison de Hohenzollern, moment comme il n'y en a jamais 
eu, comme il n'y en aura plus jamais. Si le roi avait ordonné, 
Fritz aurait obéi; mais laissé libre, il a opiné pour le refus. » 
Et le prince ajoutait avec une tristesse découragée, comme on 
fait pour un projet longtemps caressé, mais impossible à 
renouer : « Maintenant c'est fini, et cet épisode tombera dans 
l'oubli jusqu'à ce qu'un historien de notre maison le rappelle 
dans un avenir lointain (1). » 



IX 



L'Europe échappait au danger avant même qu'elle l'eût 
soupçonné. Gomment le projet dont le prince Antoine déplo- 
rait l'avortement reprit-il tout à coup consistance ? Ici nous som- 
mes obligés de marcher un peu à tâtons en une lumière encore 
incomplète et de rassembler des documents qui ne se relient pas 
toujours entre eux. On a dit comment le major de Versen était 
revenu le 6 mai, à Berlin. Très ardent, très actif, il ne se con- 

(1) Aus dem Leien Kiinig Karls von Rumànien. t. II, p. 80. 



LA CANDIDATURE H OHENZOLLERN. 207 

solait pas de rencontrer l'obscurité, là où son ambitieuse jeu- 
nesse espérait un rôle. Les officiers prussiens sont entrepre- 
nants dans la guerre; Versen prouva qu'ils le sont pareillement 
dans la diplomatie. Si nous en croyons son biographe, 
il osa se rendre auprès du Prince Royal qui revenait 
de Garlsbad, parvint à le circonvenir, et obtint de lui une 
lettre d'introduction pour le prince Antoine qui résidait à 
Dusseldorf. Animé d'une excitation joyeuse, Versen se mit en 
route le 20 mai. Il écrivait à cette date dans son journal : « Si 
le coup réussit à Dusseldorf, après que tous auront jeté leur fusil 
dans le blé, je pourrai pendant toute ma vie me souvenir de ce 
succès avec orgueil (1). »A Dusseldorf, le major ne trouva point 
celui qu'il cherchait : Antoine était parti pour Nauheim. Sans 
hésiter Versen l'y rejoignit. A force d'arguments, il parvint à lui 
persuader que tout n'était pas perdu; puis il le décida à écrire 
au Prince Royal une lettre qui, loin de réitérer le refus précé- 
demment formulé, exprimait des incertitudes, des hésitations, et 
des hésitations qui ne demanderaient qu'à se laisser vaincre. De 
Frédéric il n'est plus question. Il est rentré dans la coulisse 
pour n'en plus sortir. Mais voici que revient en scène Léopold. 
Naguère celui-ci s'est dérobé au dangereux honneur de la cou- 
ronne. Il semble que la réflexion ait amolli sa résistance. Il se 
montre perplexe, il se dit partagé entre ses devoirs envers sa 
maison et les autres devoirs que lui impose l'appel de la nation 
espagnole. Le 26 mai, écrivant à Charles de Roumanie, 
Antoine lui confie son espoir renaissant : « La chose, dit-il, 
n'est point encore complètement enterrée; elle tient à quelques 
fils, mais ce ne sont que des toiles d'araignées (2). » 

Les « fils » deviennent bientôt plus bolides. Léopold qui 
avait hésité, refusé, puis recommencé à hésiter, se met à faire 
ses conditions. Surtout il se. sent pris de sollicitude pour la 
nation espagnole : il juge que l'état des choses a changé et 
qu'un plus long interrègne pourrait provoquer en Espagne une 
crise très redoutable : il recule devant la responsabilité d'avoir 



(1) Général von Versen, Von Frhr von Werther, p. 82. 

(2) Aus dem Leben Konig Karlx von liumauien, t. Il, p. 90. 



208 HISTOIRE DU SECOND KMIMI'.i;. 

marchandé son concours à une grande nation soucieuse de se 
relever. Informé du revirement par Antoine, le Prince Royal 
en avertit le roi. A cetle nouvelle, le souverain témoigna 
d'abord une certaine mauvaise liumeur. Il considérait la négo- 
ciation comme terminée et s'étonnait, se froissait un peu qu'on 
lent renouée en dehors de lui. 11 redoutait l'irritation de la 
France et le jugement de l'Europe. Jadis, par crainte des puis- 
sances, il avait hésité à laisser le prince Charles partir pour la 
Roumanie. Combien ne seraitpas plus téméraire l'élévation de 
Léopold sur le trône d'Espagne! Comme on objectait au sou- 
verain les rapports favorables du major de Versen et aussi du 
conseiller Lothar Bûcher qui, dans le même temps, s'était 
rendu en Espagne, il répliquait en souriant que l'un et l'autre 
avaient vu les choses beaucoup trop en rose. Quelles que 
fussent les froideurs du monarque, on sentait dans son langage 
des objections plutôt que d'invincibles résistances. La même 
évolution, qui inspirait à Guillaume plus de trouble que de 
joie, comblerait les vœux de Bismarck. Le 30 mai, le Prince 
Royal l'avisa du changement : « Jl me semble maintenant, lui 
écrivait-il, qu'en fin de compte le père et le fils sont d'accord 
pour l'acceptation (l). » 

De ces projets ambitieux qui renaissaient en Allemagne, rien 
n'avait transpiré à Madrid. Là-bas, on vivait sur la foi des 
dépêches qui avaient, un mois auparavant, notifié le refus de 
Léopold, le refus de Frédéric. Plus que jamais, on se consu- 
mait en recherches infructueuses ; et, pour la troisième fois, 
le gouvernement du régent venait d'offrir la couronne au roi 
Ferdinand qui, pour la troisième fois, l'avait refusée. Ces 
échecs réitérés ne laissaient pas que d'exciter, dans la presse 
européenne, les railleries. " Nous conseillons aux Espagnols, 
écrivait John Lemoine dans les Débats (2), de réunir tous leurs 
candidats autour d'une table d'hôte et de leur partager le 
gâteau des rois. Celui qui aurait la fève serait immédiatement 
proclamé. » Quel ne fut pas l'étonnement quand, au milieu de 



(1) Bismarck-Jahrlmch, t. IV, p. 96. 

(2) Journal des Débats, 6 juin 1870. 



LA CANDIDATURE HO HEN ZOLLERN. 209 

cette confusion, Prim reçut un message de Bismarck! Celui-ci, 
guéri fort à point, était revenu de Varzin ; il mandait au 
général que la candidature était une chose excellente ; il 
exhortait à reprendre le grand dessein. Seulement il suggérait 
un conseil : il jugeait opportun, non de porter les pourparlers 
à Berlin, comme on ferait pour une affaire de gouvernement, 
mais de s'adresser directement au prince, comme il convenait 
pour une affaire de famille. Ainsi s'exprimait le premier 
ministre, et cet avis même révélait sa cauteleuse prévoyance. 
En imprimant à la négociation le caractère d'une négociation 
privée, il fournissait par avance au roi un prétexte pour 
ajourner les explications, pour alléguer l'ignorance. Cette atti- 
tude donnerait le change à l'Europe et déconcerterait la 
France ; elle permettrait, en outre, une retraite honorable, si 
l'intrigue dévoilée soulevait trop de réprobation. 

Sous les mécomptes répétés, Prim commençait à ployer. Il 
ne crut guère aux suggestions de M. de Bismarck, et plût à 
Dieu qu'il n'y eût point cru du tout! Le 11 juin 1870, aux 
Cortès, le général fit un long récit de ses déboires monar- 
chiques : il s'était adressé au roi Ferdinand et avait échoué; il 
s'était tourné vers le duc d'Aoste et n'avait pas mieux réussi ; 
il avait songé au duc de Gênes et s'était pareillement heurté à 
un refus. S'étant exprimé de la sorte, l'orateur fit allusion à un 
quatrième candidat qu'il lui était interdit de nommer, mais 
auprès de qui il n'avait pas été jusqu'ici plus heureux. Sur un 
grand nombre de bancs, on désigna le prince de Hohenzollern. 
Quel que fût son découragement, Prim ne voulut pas négliger 
l'invitation que lui adressait M. de Bismarck. Sans beaucoup 
d'espoir, il manda Salazar et lui prescrivit de se mettre dere- 
chef en route. Toutefois, il se rendrait non plus à Berlin, mais 
à Sigmaringen, où résidait le prince Antoine. Le messager 
quitta Madrid le 14 juin. 

A l'inverse des prévisions de Prim, tout se précipitait en 
Allemagne. Salazar, toujours infatigable, arriva le 19 juin à 
Sigmaringen. Il y trouva le prince Antoine, il y trouva aussi le 
prince Léopold que le major de Versen, non moins infatigable, 
était allé chercher à Reichenhall. La négociation fut courte. 

T. VI. 14 



t» 10 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Le candidat avait réfléchi et avait jugé « que la condition de 
roi d'Espagne était plus brillante que celle d'officier d'état- 
major prussien » . Dès le 20 juin, Léopold donna sa parole, 
sous la réserve de l'assentiment royal. Guillaume venait d'ar- 
river à Ems, quand il reçut la demande d'autorisation. Il avait 
suivi, comme on Ta dit, la reprise des pourparlers. Mais on 
assure qu'une si grande hâte l'étonna. Avec son ordinaire 
finesse, il affecta de traiter l'affaire comme secondaire et s'ap- 
pliqua à ne pas défendre plutôt qu'à conseiller l'acceptation. 
Par cette conduite, il laissait le champ libre au prince et ne 
s'engageait pas lui-même irrévocablement. Léopold, en sa 
supplique, invoquait un grand service à rendre et une sorte de 
vocation à laquelle il n'osait résister : « S'il a cette vocation, 
dit brièvement le roi, je n'ai pas le droit de m'y opposer. » 
Ayant, avec une audace pleine de réticences, formulé ce 
minimum d'approbation, le monarque passa outre. Tel est du 
moins le récit que nous fournit l'historien allemand Sybel (l). 
Une seule question demeurait, mais singulièrement grave, 
celle de savoir à quel moment et sous quelle forme l'intrigue, 
jusque-là secrète, se divulguerait. Le plus habile semblait être 
de brusquer la conclusion, et de profiter de la session des Cortès 
pour surprendre l'élection par l'Assemblée. De la sorte, tout le 
monde serait simultanément engagé, et l'Espagne, et la Prusse, 
et le prince lui-même. Quant à Napoléon, il se trouverait pris 
au dépourvu en présence d'un fait accompli, et son embarras 
serait double, ayant devant lui, non seulement la Prusse, mais 
encore le gouvernement espagnol dont il serait réduit à con- 
tester le libre choix. Cependant, le 24 juin 1870, les Cortès 
furent prorogées jusqu'au 31 octobre, en sorte que ce dénoue- 
ment échappa. On a expliqué cette décision par une erreur 
dans le déchiffrement d'une des dépêches de Salazar. Tandis 
que celui-ci annonçait son retour pour le 28 juin, on aurait lu 
le 9 juillet; en ces circonstances, on aurait jugé impossible de 
retenir aussi longtemps les députés, très fatigués de leurs longs 
travaux, très incommodés des chaleurs, et fort désireux de 

(1) Sybel, Die Begrùndung der Deutschen Beiches, t VII, p. 260 



LA CANDIDATURE HO II EIN ZOLLERN. 211 

quitter Madrid. De là le décret qui les autorisait à regagner 
leurs provinces. Il paraît plus vraisemblable d'attribuer la pro- 
rogation à un calcul de Prim. Le maréchal se flattait de profiter 
des mois d'été pour aller, suivant sa coutume, à Vichy et pour 
voir l'Empereur. Il lui exposerait la grande crise où se débat- 
tait l'Espagne ; puis, avec ces ménagements insinuants qui 
réussissaient si bien auprès de Napoléon, il hasarderait le nom 
de Léopold en masquant sous ses alliances cosmopolites son 
origine prussienne. Il présenterait l'affaire comme fortement 
engagée, puis, par degrés, se laisserait doucement confesser et 
finirait par avouer qu'elle était à peu près conclue. Après un 
mouvement de mauvaise humeur, Napoléon, lassé de toute 
complication nouvelle, se résignerait. Il arriverait donc que 
les Cortès trouveraient le terrain déblayé. L'Espagne serait 
satisfaite; la Prusse triompherait modestement; la France, 
quoique dépitée, laisserait faire. A défaut de preuves maté- 
rielles, toutes les circonstances permettent de croire que tel 
fut le plan imaginé par Prim (l). 

L'habileté ne laissait pas que d'être raffinée. Seulement 
cette conduite exigerait que, jusqu'au dernier moment, un 
silence absolu régnât sur toute la négociation. Il n'en fut pas 
de la sorte. A une intrigue très secrète allait succéder une 
divulgation très prématurée. Le 28 juin, Salazar revint en son 
pays. Il était triomphant, mais si triomphant qu'il ne sut pas 
dissimuler jusqu'au bout son succès. Il laissa entendre que 
l'Espagne avait enfin trouvé cette chose qui paraissait introu- 
vable, à savoir un roi. Bientôt la nouvelle transpira. Prim, 
après la séparation des Chambres, était allé prendre quelque 
repos à la campagne, dans les monts de Tolède. Dans la nuit 
du 1 er au 2 juillet, comme il rentrait à Madrid, deux de ses 
amis allèrent l'attendre à la gare et, avec beaucoup d'effusion, 
le félicitèrent sur l'issue de la crise. Stupéfait, le général les 
interrogea et apprit d'eux que, depuis quelques heures, le nom 
du candidat commençait à se répéter dans les cercles poli- 



(1) Voir Leonabdon, Prim et ta question Hohenzollern (Revue historique. 
novembre-décembre 1900, p. 300-301). 



212 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

tiques. A cette malencontreuse révélation, loin de répondre 
aux compliments, il fronça le sourcil et, froissant violemment 
l'un de ses gants : « Labeur perdu, s'écria-t-il, candidature 
perdue et Dieu veuille que ce ne soit que cela ! » 



Notre représentant à Madrid, M. Mercier de Lostende, gar- 
dait une attitude expectante et avait pour instructions géné- 
rales de respecter les vœux des Espagnols. Cette réserve n'était 
pas si absolue qu'elle allât jusqu'à l'indifférence. L'ambassa- 
deur eût été bien mal informé s'il n'eût recueilli quelque chose 
des bruits qui circulaient. Le 2 juillet, les rumeurs lui arri- 
vèrent, d'abord vagues, puis plus distinctes. On avait un can- 
didat ! Ce candidat était un Hohenzollern. Un peu plus tard 
dans la journée, un député lui manda que sans doute les Cortès 
allaient être convoquées et procéderaient à l'élection du 
monarque. Vers la fin de l'après-midi, on sut qu'un conseil des 
ministres venait de se réunir. Instinctivement alarmé, M. Mer- 
cier ne voulut point attendre jusqu'au lendemain pour avoir la 
confirmation ou le démenti de ces nouvelles. Quoique la 
journée fût déjà fort avancée, il se rendit chez Prim. 

Il était depuis quelque temps dans le salon d'attente quand 
le maréchal parut. Ses manières, d'ordinaire fort amicales, 
semblaient, ce soir-là, mêlées de quelque gêne. Après les pre- 
miers compliments d'usage, il y eut un long silence embarrassé. 
Enfin, Prim, comme prenant sa décision, s'adressa brusque- 
ment à l'envoyé : « Venez, lui dit-il, j'ai besoin de causer avec 
vous. » Et il l'entraîna dans son cabinet. 

A peine y était-il qu'il entra en matière. « J'ai à vous parler 
d'une chose qui, je le crains, ne sera pas agréable à l'Empe- 
reur. « Puis il ajouta d'un ton insinuant : a II faut que vous 
m'aidiez à ce qu'il ne la prenne pas en trop mauvaise part. » 
Ce début laissait pressentir la nature de la confidence. Le 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN 213 

maréchal reprit par le détail les événements espagnols. "Vous 
connaissez, dit-il, notre situation ; nous ne pouvons pas pro- 
longer indéfiniment le provisoire. Vous savez tout ce que j'ai 
lait pour écarter les solutions qui n'auraient pas convenu à 
l'Empereur. Je n'aurais eu qu'à lâcher un peu la main pour 
que Montpensier fût élu; je n'ai cédé à aucune des avances 
qui m'ont été faites pour m'attirer du côté de la République. 
Ce que j'aurais surtout désiré, c'est une comhinaison portu- 
gaise ou, à défaut, italienne. Dernièrement encore, je suis 
revenu à la charge à Lisbonne et à Florence, mais tout a été 
inutile. Cependant il nous faut un roi. Or voici qu'au milieu 
de nos plus grands embarras, on nous en propose un qui réunit 
toutes les conditions souhaitables. Il est catholique, de race 
royale, a trente-cinq ans, deux fils, est très bien de sa per- 
sonne et de plus militaire ; en outre, il est marié avec une 
princesse portugaise, ce qui préviendra beaucoup les esprits 
en sa faveur. . . Vous comprenez que je ne puis laisser échapper 
cette chance unique. » Ayant parlé de la sorte, Prim s'inter- 
rompit. Après une assez longue pause, il reprit sur un ton 
interrogatif et devenu tout à coup moins assuré : « Comment 
erovez-vous que l'Empereur prendra la chose? » 

« Il n'y a pas deux manières de la prendre, » répondit assez 
brusquement M. Mercier, qui avait écouté tout ce discours en 
silence. Puis se ravisant, il ajouta : « Je n'ai aucun droit pour 
engager à un degré quelconque la pensée de l'Empereur, mais 
si vous me permettez de vous donner mon sentiment personnel, 
je n'hésiterai pas à vous dire que vous ne pouvez prendre un 
parti plus grave et destiné à entraîner de plus grosses consé- 
quences. En France, l'élection d'un prince de Prusse au trône 
d'Espagne, dans les dispositions où sont aujourd'hui les esprits, 
ne peut manquer de produire un effet extraordinaire. Le sen- 
timent national y verra, soyez-en persuadé, une véritable pro- 
vocation. » 

Prim s'attendait à des objections, mais non à une riposte si 
vive. Un peu troublé, il essaya de contester que cette première 
impression dût être l'impression définitive. « Quavez-vous à 
craindre? ajouta-t-il. Que signifie aujourd'hui une alliance 



2U HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

dynastique? Que pourra faire chez nous un prince étranger, 
avec la Constitution la plus libérale de l'Europe et avec un 
peuple aussi fier et aussi indépendant que le nôtre? Même au 
temps de la monarchie pure, vous avez vu que Louis XIV et 
son petit-fils ont été sur le point de se faire la guerre. — Sans 
tloute, répliqua M. Mercier. Mais il n'est pas moins vrai que, 
dans le cas d'une guerre européenne, nous n'aurions aucune 
sécurité pour notre frontière des Pyrénées, si un prince prus- 
sien occupait le trône d'Espagne. » Amené à s'expliquer sur 
les alliances dynastiques, l'ambassadeur convint qu'elles avaient 
perdu de leur importance, mais point jusqu'à devenir chose 
indifférente ou négligeable. Prim avait parlé de Louis XIV : 
l'envoyé français, s'autorisant d'exemples plus récents, rappela 
les circonstances diverses où l'Europe, pour ne pas grandir 
outre mesure certaines familles royales, avait prononcé des 
exclusions ; ainsi en avait-il été dans l'affaire des mariages 
espagnols, et aussi pour le trône de Belgique et pour le trône 
de Grèce. Revenant aux susceptibilités du sentiment national : 
« Cette première impression dont vous semblez faire bon 
marché, dit M. Mercier, est de celles que notre gouvernement 
voudra partager toujours, car c'est du cœur du pays qu'elle 
s'échappera. — Mon Dieu ! répliqua un peu étourdiment Prim, 
les conséquences à l'égard de la France, je les accepterais 
encore, mais c'est l'Empereur qu'il me serait extrêmement 
pénible de contrarier. — Vous imaginez-vous donc que, dans 
une pareille question, il soit possible de séparer la France de 
l'Empereur? — Mais alors, que faire ! Prenez Y Almanach de 
Gotha, et tâchez d'y trouver un prince dont nous puissions 
nous accommoder. Pour moi je n'en vois pas d'autre. Il faut 
pourtant que vous ayez pitié de notre pauvre Espagne. » En un 
ton moitié d'excuses, moitié de confidences, Prim ajouta : «Ma 
consolation, c'est que ce n'est pas moi qui ai inventé cette 
combinaison ; je ne l'ai même pas cherchée, on est venu me la 
mettre dans la main. Seulement dans l'état où nous sommes, je 
ne puis pas la repousser. Un moment, j'ai cru qu'elle avait 
avorté comme les autres. Les choses s'étaient passées exacte- 
ment comme je les avais racontées aux Cortès; mais voilà qu'on 



LA CANDIDATURE IIOHENZOLLER X. 215 

me la rapporte toute faite. » Puis sans insister davantage sur 
ce sujet, qu'il eut été fort instructif d'approfondir, le maréchal 
s'efforça de faire fléchir les résistances françaises par la pers- 
pective d'une autre solution non moins désagréable : «'Si nous 
laissons échapper cette occasion, nous sommes forcément 
rejetés sur Montpensier ou sur la République. — Eh bien, 
plutôt Montpensier. — Gomment! Vous croyez que l'Empereur 
aimerait mieux Montpensier qu'un Hohenzollern. — Il ne me 
Ta pas dit, mais j'en suis sûr; l'Empereur est Français avant 
tout. » Prim parut impressionné par une affirmation si éner- 
gique. Entre le ministre et le diplomate il y eut un long 
moment de silence. La soirée était déjà avancée et l'entretien 
tirait à sa fin. Le maréchal, qui était très ému, ne dissimula 
point combien la confidence lui avait coûté. « J'ai hésité si 
j'informerais l'Empereur par votre intermédiaire ou par celui 
de notre ambassadeur à Paris. Je me suis d'abord adressé à 
vous. Je connais vos sentiments, je sais que vous éviterez tout 
ce qui pourrait envenimer les choses... Mais je vais écrire à 
Olozaga pour qu'il entretienne l'Empereur... Ah! poursuivit-il, 
la commission lui sera bien désagréable. » Puis, par un retour 
sur sa propre situation, il ajouta avec une tristesse moitié sin- 
cère, moitié calculée : « Combien ne m'est-il pas cruel à moi- 
même d'être réduit à vous déplaire après avoir employé tant 
de soins à écarter entre nos deux pays toute cause de mésin- 
telligence ! » 

Ces paroles furent les dernières que prononça le président 
du Conseil. Tout soucieux de ce qu'il venait d'entendre, 
M. Mercier regagna l'ambassade. En hâte, il manda l'un de ses 
attachés, lui confia quelques documents, et lui prescrivit de se 
tenir prêt à partir pour Paris, afin de prendre et de rapporter 
les ordres de l'Empereur. Puis il télégraphia à son gouverne- 
ment la grande nouvelle. A Madrid, en cette soirée du 2 juillet, 
venait de se jouer dans le cabinet de Prim la première scène 
du drame dont les jours suivants verraient se dérouler les péri- 
péties. 



216 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



XI 



Ce fut le 3 juillet que parvint au quai d'Orsay la fameuse 
dépêche. L'événement demandait qu'on l'envisageât avec une 
âme maîtresse d'elle-même et dégagée d'illusion, avec une 
juste connaissance des faiblesses qui nous interdisaient les 
excessives fiertés. M. le duc de Gramont, qui venait de recueillir 
le portefeuille des relations extérieures, était-il l'homme 
capable de démasquer l'intrigue et de maintenir la dignité 
nationale, sans péril pour la paix du monde? On pouvait en 
douter. En une carrière déjà longue, le nouveau ministre des 
affaires étrangères avait appris la diplomatie, et, en des 
dépêches parfois remarquables, il s'était montré, par inter- 
valles, très sagace informateur : mais jamais il n'avait pratiqué 
la politique active, celle qui doit ménager à la fois le souve- 
rain, les Chambres, l'opinion; et toujours il avait ignoré les 
responsabilités troublantes qu'impose le premier rang. Ayant 
vécu loin de son pays, il avait gardé fidèlement dans son cœur 
l'image de la France d'autrefois ; et comme il avait entendu 
répéter dans son enfance que nulle patrie ne surpassait ni 
n'égalait ha nôtre, il s'était pieusement fixé dans cette foi, sans 
qu'aucune éducation critique, sans qu'aucune habitude de 
contrôler ses jugements l'éclairât sur les progrès de nos voi- 
sins et sur nos propres faiblesses. De là, un patriotisme 
ardent, volontiers téméraire, plus justifiable chez un soldat 
que chez un homme d'État. Un séjour de sept années en 
Autriche avait fortement influencé l'esprit du duc. Mais cette 
influence même avait été pour lui source d'erreur plus encore 
que de lumière. Très accueilli, à cause de sa naissance, dans 
la haute aristocratie, il avait vécu dans l'intimité des gens de 
cour et des militaires, qui rêvaient la revanche de Sadowa. Il 
arriva donc qu'ayant apporté à Vienne l'illusion de la toute- 
puissance française, il rapportait à Paris une autre illusion, 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 217 

celle de l'amitié autrichienne. Les deux illusions se cumulant, 
quel ne serait pas le mécompte! Attaché aux maximes de la 
diplomatie traditionnelle, M. de Gramont avait, comme la plu- 
part de ses collègues de carrière, gémi sur l'unité italienne et 
plus encore sur l'unité allemande. Ces regrets, qui étaient 
d'un esprit judicieux, pouvaient, en déviant, se transformer en 
danger. Ils seraient surtout périlleux s'ils inspiraient le désir 
de rechercher, hâtivement et coûte que coûte, pour la France 
un dédommagement, pour la Prusse une humiliation. En arri- 
vant aux affaires, M. de Gramont s'était défendu de toute 
pensée helliqueuse, et il y avait lieu de compter sur sa loyale 
parole. En dépit de ces affirmations, ceux qui le connaissaient le 
mieux ne se sentaient pas tout à fait apaisés. Ils se rassuraient 
d'autant moins, qu'on discernait en lui une certaine disposi- 
tion hautaine et avantageuse, prompte et irritable, inexpéri- 
mentée et superbe, peu séante à une fortune précaire et à une 
politique environnée d'embûches. Un jour — c'était au mois 
de mars 1870 — comme M. Daru avait envoyé à M. de Banne- 
ville une dépèche importante sans l'avoir soumise à ses col- 
lègues, M. Emile Ollivier s'était hasardé à reprendre, sous une 
forme affectueuse d'ailleurs, cet excès d'indépendance. Puis, 
dans la même lettre, il ajoutait : « Supposez qu'il se trouve au 
quai d'Orsay un homme moins sûr que vous, qui l'empêcherait 
de nous lancer dans les aventures à notre insu et contre notre 
volonté (1)? » Fort de son jugement et de sa sagesse, M. Daru 
avait pu négliger la remontrance. Avec M. de Gramont, 
l'homme cl esprit moins sûr n'était-il pas trouvé? 

L'information de M. Mercier autorisait également plusieurs 
conduites. On pouvait, en une complication si redoutable, se 
donner le temps de la réflexion et, avant d'agir, compléter 
l'enquête : le tempérament du duc s'accommoderait mal de 
ces délais. On pouvait s'adresser à Madrid, où se retrouve- 
raient les souvenirs d'une traditionnelle amitié : 1,1. de Gra- 
mont était trop bon gentilhomme pour demander compte an 
faible de ce qu'il pouvait imputer au fort. Derrière l'Espagne 

(1) Papiers de M. le comte Daru. 



218 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

était la puissante Prusse. C'est vers la Prusse qu'incontinent le 
ministre s'orienta. 

Vers elle il se tourna, moins en homme d'État qui cherche 
à dissiper un malentendu qu'en offensé qui poursuit une répa- 
ration. Si, dès le début, on voulait mettre en cause le cabinet 
de Berlin, la prudence conseillait d'atténuer, par une savante 
modération de formes, le danger des explications directes. Un 
souci contraire semble avoir inspiré le ministre français. Dès 
la première communication, la brièveté émue du langage 
révèle les frémissements de l'âme. On sent tout un arriéré de 
rancunes et de mauvais souvenirs, contenus depuis longtemps 
et prêts à déborder. Derrière les paroles altières qui échappent 
se devinent les paroles irréparables qui se retiennent encore. 
La colère se trahit par les efforts sous lesquels elle se dissi- 
mule. On dirait, non une négociation diplomatique, mais les 
préliminaires d'un duel, quelque chose comme la scène de 
don Rodrigue et de Gormas au second acte du Cid. 

Dans le télégramme adressé à notre représentant à Berlin, 
M. de Gramont, après avoir signalé la candidature Hohenzol- 
lern, poursuivait en ces termes : « Nous ne considérons pas 
cette candidature comme sérieuse, et croyons que la nation 
espagnole la repoussera. Mais nous ne pouvons voir sans 
quelque surprise un prince prussien chercher à s'asseoir sur 
le trône d'Espagne. » La suite de la dépêche dénotait à la fois 
l'état d'esprit du ministre et la nature des remontrances qu'il 
attendait de notre ambassadeur : « Nous aimerions à croire 
que le cabinet de Berlin est étranger à cette intrigue ; dans le 
cas contraire, sa conduite nous suggérerait des réflexions d'un 
ordre trop délicat pour que je vous les indique dans un télé- 
gramme. Je n'hésite pas cependant à vous dire que l'impres- 
sion est mauvaise, et je vous invite à vous expliquer dans ce 
sens. J'attends les détails que vous serez en mesure de me 
donner sur ce regrettable incident. » Ainsi s'exprimait M. de 
Gramont, dès la première heure et comme ab irato. Consulta- 
t-il ses collègues? En tout cas, cette dépêche, qui déjà sentait 
la guerre, fut expédiée en dehors de celui qui présidait aux 
choses de l'armée. Le lendemain seulement, en arrivant au 



LA CANDIDATURE H O H ElN ZOLLERN. 219 

Palais-Bourbon, le maréchal Lebœuf apprit, par les entretiens 
des députés, qu'une nouvelle question venait de surgir en Europe 
et que cette question s'appelait la question Hohenznllern (1). 
Ce télégramme enflammé, expédié à Berlin dans la journée 
du 3 juillet, risquait de ne trouver personne pour y répondre. 
On était en cette saison de l'année où, selon l'expression de 
Catherine II, ceux qui sont les «cochers de l'Europe se donnent 
le luxe de voyager ou d'être malades » . Le roi était à Ems, 
M. de Bismarck à Varzin. Quant à M. Benedctti, il était parti, 
deux jours auparavant, pour Wildbad. Ce fut le premier secré- 
taire de l'ambassade, M. Le Sourd, qui déchiffra la dépêche. 
S'étant rendu, le lendemain 4 juillet, au ministère des rela- 
tions extérieures, il n'y rencontra que le sous-secrétaire d'État, 
M. de Thile. Il arriva donc que l'une des plus grandes affaires 
du siècle s'entama en une conversation entre deux subalternes. 
Généralement M. de Thile était l'homme qui ne savait rien, et 
dans cette ignorance résidait même sa principale utilité; car, 
de la sorte, il donnait à son chef l'occasion de se dérober ou le 
temps de calculer ses réponses. Cette fois, il varia légèrement 
sa manière : « Venez-vous pour m'interpeller, dit-il à M. Le 
Sourd; dans ce cas, je devrai, avant de m'expliquer, prendre 
directement les ordres du roi. — Je viens simplement, repartit 
le chargé d'affaires français, vous signaler une nouvelle qui a 
causé à Paris, je ne vous le cache pas, une impression fâcheuse. 
Avant tout, nous avons intérêt à savoir si le gouvernement 
prussien est resté étranger à la négociation. » A ce langage, 
M. de Thile ne réussit point à cacher un certain embarras et 
même une légère émotion. Se remettant bien vite, il répliqua 
que le gouvernement prussien était absolument étranger à la 
candidature et qu'elle n'existait pas pour lui. En revanche, il 
s'abstint d'affirmer d'une façon catégorique que le cabinet 
prussien eût ignoré l'existence des pourparlers et leur résultat. 
Après avoir parlé de la sorte, M. de Thile se tut, et aucun 
effort ne parvint à le tirer de sa réserve. Le télégramme qui 



(1) Voir Déposition du maréchal Lebœuf. [Enquête sur le 4 Septembre, dépo- 
sitions des témoins, t. I er , p. 41.) 



220 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

rendait un compte sommaire de l'entretien arriva dans la 
journée à Paris. 

Une attitude si équivoque, si peu digne d'une grande puis- 
sance, eût éveillé, même en un esprit moins prévenu que M. de 
Gramont, une vive irritation. Une combinaison se préparait 
qui placerait un prince prussien sur l'un des premiers trônes de 
l'Europe. Or, en Prusse, le roi faisait sa cure d'eau minérale ; 
le premier ministre était aux champs. Le seul qu'on pûl 
aborder, M. de Thile, se montrait silencieux comme un fac- 
tionnaire qui exécute une consigne. A Paris, on ne trouverait 
pas davantage à qui parler. M. de Werther, envoyé de la Con- 
fédération du Nord, se disposait justement à partir pour quel- 
ques jours, comme s'il eût voulu se dérober à toute tentation 
d'être indiscret. Quant à l'ambassadeur d'Espagne, accrédité 
aux Tuileries, M. Olozaga, il avait été soigneusement tenu à 
l'écart de l'intrigue ; aussi avail-il, dès l'abord, démenti l'in- 
formation. — Autant à Berlin on se fixait dans le silence, 
autant à Madrid on se montrait actif. Prim témoignait des 
regrets, de très grands regrets de désobliger la France. Ces 
regrets n'allaient pas jusqu'au repentir, et il poursuivait très 
résolument sa route, tout en s'excusant fort de ne pas s'arrêter. 
On sut qu'il venait de notifier aux autorités militaires l'accep- 
tation du prince. Puis on apprit par M. Mercier que les 
ministres, réunis le 4 au soir, avaient décidé, pour le 20 juillet, 
la convocation des Cortès : celles-ci procéderaient à l'élection 
du roi. En cette occurrence, une crainte non chimérique était 
que, toutes choses se précipitant, on ne se trouvât tout à coup 
en présence d'un fait accompli. A l'excitation regrettable du 
duc de Gramont se mêlait une inquiétude très légitime, et une 
certaine célérité ne serait que sagesse, si cette célérité n'ex- 
cluait ni la modération ni le sang-froid. 

Dès le 2 juillet, une dépèche de Y Agence Havas avait annoncé 
au public qu'il y aurait ce jour-là à Madrid un conseil de gou- 
vernement et qu'on y prendrait d'importantes résolutions. 
Le 3, dans l'après-midi, une autre dépêche révéla, sans plus 
amples détails, la candidature du prince de Hohenzollern 
C'était un dimanche et la nouvelle ne se propagea guère. Le 



LA CANDIDATURE HOHEN ZOLLERN. 221 

lendemain, la Bourse offrit l'aspect des jours paisibles. Au 
Palais-Bourbon, les entretiens des députés laissèrent percer 
quelque souci; mais la plupart ne tardèrent pas à se rassurer, 
soit qu'ils voulussent douter de l'événement, soit qu'ils 
jugeassent la réalisation impossible. Le 5 au matin arrivèrent 
les journaux étrangers; leurs appréciations assez sombres sou- 
lignèrent la gravité de l'information, et l'on commença décidé- 
ment à s'émouvoir. Les spéculateurs s'inquiétèrent et la rente 
baissa. Cependant, au Corps législatif, fut déposée une 
demande d interpellation o sur la candidature du prince de 
Hohenzollern » . L'auteur de la motion, M. Cochery, siégeait 
sur les limites du centre gauche et de la gauche, c'est-à-dire 
en cette portion de la Chambre la plus hostile à toute idée 
belliqueuse. Si nous en croyons ses déclarations postérieures (1), 
il se flattait de «réfréner» la politique guerrière en l'obligeant 
à se démasquer. Ainsi la grande affaire serait surtout ébruitée 
par l'initiative de ceux qui tenaient le plus à la paix, et ce ne 
serait pas une des moindres inconséquences d'une époque qui 
en offrirait beaucoup 

Tandis que se montraient ces premiers signes d'agitation, le 
duc de Gramont réclamait l'appui moral et les bons offices de 
l'Europe. Mais il les réclamait avec une âpreté de langage qui 
gâtait un peu la légitimité de ses griefs. S'adressant, le 5 juillet, 
à lord Lyons, ambassadeur d'Angleterre : « L'acceptation, lui 
dit-il, est positive. Elle nous lèse dans nos intérêts; elle nous 
offense dans notre honneur. Nous ne pouvons tolérer une com- 
binaison qui, en cas de guerre avec la Prusse, nous obligerait 
à immobiliser un corps d'armée sur la frontière d'Espagne, 
llien ne nous coûtera, poursuivit-il avec animation, pour 
empêcher un tel dessein. » Puis il reprit avec plus de calme : 
« Nous comptons sur le concours du gouvernement de Sa 
Majesté la reine (2). » — Le même jour, le prince de Mctter- 
nich, ambassadeur d'Autriche, s'étant présenté à l'hôtel du 

(1) Voir séance de la Chambre des députés, 9 mai 1870. 

(2) Dépêche de lord Lyons à lord Granville, 5 juillet 1870. (Correspon- 
dence respecting the négociations preliminary to ihe war between France and 
Prussia, p. 1. 



229 IIlSTOIltE IHJ SECOND EMPIRE. 

quai d'Orsay, fut accueilli par un langage pareil : « Je suis 
heureux de vous voir, lui dit le duc; j'arrive de Saint-Gloud, 
où le conseil a été très agité. Vous savez ce qui se passe? — 
Je me doute que vous voulez me parler de la candidature 
prussienne. — Ah ! répliqua Gramont, c'est une grande 
affaire. » Et avec une fermeté mêlée d'émotion, il ajouta : 
« Gela ne se fera point, nous nous y opposerons par tous les 
moyens, dût la guerre avec la Prusse en résulter... Le coup 
est porté, continua-t-il, et quand bien même on céderait, il 
ressortirait de l'incident la preuve d'un mauvais vouloir que 
nous oublierions difficilement. » Le ministre finit pourtant par 
se radoucir : « M. de Beust, conclut-il, fera bien d'agir à 
Berlin, pour que, dans l'intérêt de la paix, on conseille au 
prince Léopold le retrait de la candidature (1). » — Avec ie duc de 
Gramont, la plume était aussi prompte que la parole. Dans le 
même temps, il écrivait au général Fleuryà Saint-Pétersbourg : 
« Si la Prusse insiste pour l'avènement du prince de Hohen- 
zollern, c'est la guerre (2). » Une manière si tranchante ne 
laissait pas que de déconcerter le monde diplomatique. Avec 
toute la clarté de l'évidence apparaissait notre bon droit. Le 
cabinet de Berlin ne pouvait alléguer ni l'étourderie, ni l'igno- 
rance, M. de Bismarck n'étant pas de ces ingénus qui sont 
désobligeants ou perfides sans le savoir. Le coup semblait pré- 
médité, et, dans l'ombre où il s'était caché, prenait un aspect 
de surprise traîtresse. S'il y avait encore une Europe, le devoir 
des puissances était de déjouer l'intrigue, sans éclat superflu, 
mais avec une péremptoire fermeté. Ayant pensé de la sorte, 
les diplomates s'arrêtaient avec une impression de trouble et 
d'embarras. Cette ardeur extraordinaire à dénoncer l'injure ne 
cachait-elle pas le dessein de profiter de la querelle plutôt que 
de l'éteindre? Selon toute apparence la tâche serait double, et 
après avoir, au prix de grands efforts, amené la Prusse à flé- 
chir, il faudrait recommencer un effort pareil pour apaiser 
celui qui se disait offensé. 

(1) Dépêche du prince de Metternich au comte de Beust, 8 juillet 1870. 

(2) Dépêche du duc de Gramont au général Fleury, 6 juillet 1870. [La 
France et la Russie en 1870, d'après les Papiers du général fleury, p. 117.) 



LA CANDIDATURE HOHEN ZOLLERN. 223 

Cependant l'ambassadeur prussien, M. de Werther, se dis- 
posait, comme on l'a dit, à se rendre à Ems, sous le prétexte 
d'y porter ses hommages au roi. M. de Gramont le connaissait 
de longue date, ayant été son collègue à Vienne. Il saisit l'occa- 
sion pour le prier de transmettre à son gouvernement tout ce 
que, la veille, M. de Thile avait refusé d'entendre. En cet 
entretien où l'âpreté des pensées s'adoucissait sous les for- 
mules de l'amitié, il lui représenta les dangers de la combi- 
naison hispano-prussienne, lui dépeignit le préjudice et l'humi- 
liation qu'en éprouverait la France; puis, dédaigneux de tout 
détour, il ne cacha pas que son gouvernement, plutôt que de 
céder, ne reculerait devant aucune extrémité. M. de Werther 
était un esprit sage. Avec une gravité attristée, il écouta le 
ministre et, sans entrer dans un débat que ses instructions ne 
l'autorisaient point à entamer, promit de tout rapporter au roi, 
son maître. Un peu plus tard, à cinq heures du soir, l'ambas- 
sadeur partit par l'express d'Allemagne. Comme il se rendait à 
la gare du Nord, il put, en cet après-midi du 5 juillet, observer 
sur les boulevards les passants affairés qui se disputaient les 
journaux dans les kiosques et commentaient avec animation 
les nouvelles. C'étaient les premiers symptômes du trouble 
irrité qui déjà passait de l'âme de ceux qui gouvernaient dans 
l'àme de la nation. Le lendemain à Ems, on sut par M. de 
Werther ce que la candidature Hohenzollern, si elle n'était 
retirée, coûterait à la France et à la Prusse. A la sollicitude 
soucieuse qui accueillit ces rapports, peut-être se mêla-t-il en 
certaines âmes quelque secret espoir. Ce ministre si excité, ce 
peuple qui commençait à se régler sur le ministre, tout cela ne 
présageait-il pas des exagérations ou des imprudences qui 
obscurciraient la netteté du droit? Dans le jeu singulièrement 
emmêlé et équivoque de la Prusse, les téméraires emporte- 
ments de la France allaient introduire une carte heureuse. 
Combien cette carte ne serait-elle pas redoutable entre les 
mains de M. de Bismarck! 



224 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



XII 



Le 6 juillet était le jour fixé pour discuter l'interpellation de 
M. Gochcry. Le matin, les feuilles publiques annoncèrent le 
débat, avec des commentaires où perçait une note déjà belli- 
queuse. Comme la matinée s'avançait, des groupes se formè- 
rent aux abords du Palais-Bourbon. Bien avant l'heure de la 
séance, toutes les tribunes se remplirent sans qu'une seule 
place y demeurât vide. L'attente était surtout grande parmi les 
diplomates. La veille, il y avait eu réception à la chancellerie. 
Sentretenant avec l'ambassadeur d'Angleterre, M. Emile Olli- 
vier avait chaleureusement protesté de ses bons sentiments 
pour l'Allemagne, mais avait proclamé, comme M. de Gra- 
mont, que ni le gouvernement ni la nation ne toléreraient 
l'entreprise prussienne. « Notre déclaration, avait-il ajouté en 
faisant allusion au débat du lendemain, sera modérée. » Puis, 
se reprenant : « Elle sera aussi modérée que le permet l'esprit 
public (1). » Ce langage autorisait pareillement la crainte et 
l'espérance. Traversait-on une simple crise? S'acheminait-on 
au contraire vers un conflit? 

Cependant le conseil délibérait à Saint-Gloud, mais en des 
conditions peu favorables, pour dominer et conduire d'aussi 
grands événements. Installé depuis un mois seulement au quai 
d'Orsay et ayant à peine pris contact avec son ministère, M. de 
Gramontse trouvait jeté à l'improviste dans la plus dangereuse 
des complications : de là, une disposition impressionnable qui 
essayait de tromper les autres et de se tromper elle-même en 
se déguisant sous une assurance empruntée. Les ministres 
secondaires étaient presque tous gens de bien, de savoir solide, 
de sagesse éprouvée, et, à les prendre individuellement, les 

(1) Dépêche de lord Lyons au comte Granville, 7 juillet 1870. 



LA CANDIDATURE H OHEN ZOLLER N. 225 

plus pacifiques des hommes. Mais ils étaient demeurés jusque-là 
étrangers à la politique générale et inclinaient, moitié par 
modestie, moitié par incompétence, à accepter, sans beaucoup 
les contrôler, des informations fournies un peu sommaire- 
ment : aussi y avait-il lieu de conjecturer que, par une réserve 
à jamais regrettable, plusieurs n'oseraient pousser jusqu'au 
bout les objections que leur suggérerait leur bon sens. Ces 
dangers eussent été en partie conjurés si le Cabinet avait eu un 
président avoué, incarnant virilement en lui les responsabilités. 
Ici apparaissaient, en l'une de leurs singularités les plus 
grandes, les ministres du 2 janvier. Pour les débats parlemen- 
taires, ils se reconnaissaient un chef, M. Emile Ollivier, que 
nul n'eût égalé ou suppléé. Pour le maniement des affaires, ils 
se piquaient de n'accepter aucune primauté. De là, une soli- 
darité plus apparente que réelle, des bonnes volontés juxta- 
posées plutôt que fondues, une sorte d'indépendance laissée aux 
ministres spéciaux pour s'engager ou se compromettre dans la 
sphère de leurs départements; de là, des délibérations cons- 
ciencieuses mais faussées, et n'intervenant que sur des ques- 
tions déjà entamées. A défaut de premier ministre, il appar- 
tiendrait à l'Empereur de s'élever au-dessus de ses conseillers 
et d'imprimer à la politique l'impulsion directrice. Mais, phy- 
siquement affaibli, moralement affaissé, le prince ne soulevait 
le fardeau des affaires que pour le laisser pesamment retomber. 
De plus en plus il ployait sous les atteintes de la maladie dont 
il devait mourir. L'indiscrète publication des Papiers des Tui- 
leries a révélé que, trois jours auparavant, le 3 juillet, une 
consultation médicale avait eu lieu au château et avait con- 
seillé, à bref délai, une grave exploration chirurgicale (1). Les 
volontés mêmes que le monarque manifesterait seraient-elles 
bien les siennes propres? On put noter, en ces jours-là, au 
palais de Saint-Cloud, les signes, faibles encore, d'une agita- 
tion qui bientôt grandirait, d'une pression qui s'exercerait 
jusque sur le souverain. Militaires, gens de cour, bonapartistes 
autoritaires, tous commençaient à protester contre les conces- 

(1) Papiers des Tuileries, l, II, p. 59-GJ. 

t. vi. 13 



296 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

sions, à déclarer les ambitions prussiennes intolérables et la 
guerre nécessaire. Ainsi se recruterait, surtout dans l'entou- 
rage de l'Impératrice, tout un parti qui s'autoriserait des dis- 
positions de Gramont pour dépasser Gramont lui-même, el 
qui, impérieusement, entraînerait le ministre, si jamais il plai- 
sait à cclni-ci d'hésiler ou de se repentir. 

De la résolution qui serait prise pourrait sortir la guerre. On 
interrogea le maréchal Lebœuf. Le maréchal promit, pour 
l'armée régulière, une force réelle disponiblede 300,000 hommes 
dont 250,000 pourraient être entièrement organisés en quinze 
jours, et les 50,000 autres huit ou dix jours plus tard (1). Dans 
une note remise à l'Empereur, Lebœuf produisit des chiffres 
plus élevés, et s'engagea à mettre sur pied, en deux semaines, 
350,000 hommes (2). A cet effectif s'ajoutait la garde mobile. 
Le ministre convint que, dans la plus grande partie du terri- 
toire, elle n'existait que sur le papier; mais, par une illusion 
peu excusable, il parla d'une force de 120,000 hommes dispo- 
nibles pour une première mobilisation (3). — S'expliqua-t-on 
sur les alliances? Il semble qu'on ait compté sur les sympathies 
de l'Italie, sur la neutralité des États du Sud, sur l'appui au 
moins moral de l'Autriche (4) . — A la suite de ces éclaircisse- 
ments, on s'occupa de fixer les termes du manifeste qui serait 
la réponse à l'interpellation Gochery. D'après les souvenirs, 
d'ailleurs un peu confus, du maréchal Lebœuf (5), le projet, 
apporté par M. de Gramont, aurait d'abord été adouci sur les 
observations de l'Empereur, puis rétabli dans sa forme primi- 
tive quand, en arrivant au Palais-Bourbon, on aurait su les 
dispositions ardentes du Corps législatif et du public. Avec 
beaucoup de force, M. de Gramont a protesté plus tard contre 
ce reproche d'altération, et sa déclaration est confirmée par le 
témoignage de trois de ses collègues : M. Emile Ollivier, 



(1) Déposition Lebœuf, p. 41. (Enquête parlementaire sur le 4 Septembre.) 

(2) Les Forces militaires de la France, par M. de la Chapelle, p. 79 (bro- 
chure inspirée par l'Empereur). 

(3) Déposition Lebœuf, p. 41. 

(4) Papiers de M. Plic.hon. 

(5) Enquête sur le 4 Septembre, déposition du maréchal Lebœuf, p. 46. 



LA CANDIDATURE HOHEïN ZOLLER N . 221 

M. Chevandicr de Valdrôme, M. Louvet (l). Il paraît certain 
que la rédaction originaire, délibérée en conseil, fut acceptée 
sans modifications importantes. Elle fut adoptée à l'unanimité, 
bien que plusieurs la trouvassent un peu trop tranchante et 
péremptoire (2). Le texte une fois arrêté, le ministre des 
Affaires étrangères en fit établir copie et se garda (ce sont ses 
propres expressions) d'y ajouter une seule virgule (3). 

A deux heures, le président du Corps législatif, M. Schneider, 
ouvrit la séance. M. de Gramont qui, au retour de Saint- 
Gloud, avait dû passer à l'hôtel du quai d'Orsay, n'était point 
encore arrivé. La première pensée fut, en l'attendant, de pour- 
suivre l'ordre du jour, c'est-à-dire la discussion du budget. 
Mais, qui se fût résigné à écouter? Pendant un quart d'heure, 
la séance demeura suspendue, en une sorte d'inaction anxieuse 
et enfiévrée. La curiosité, qui était partout ardente, se trans- 
formait sur les bancs de la droite en une extraordinaire surexci- 
tation. Enfin, le ministre des Affaires étrangères parut et, au 
milieu d'un solennel silence, lut, du haut de la tribune, la 
déclaration suivante : 

Messieurs, 

Je viens répondre à l'interpellation déposée hier par l'honorable 
M. Cochery. 

Il est vrai que le maréchal Prim a offert au prince Léopold de 

(1) Papiers et correspondance de M. Chevandier de Valdrôme. — Papiers 
de M. Louvet. 

(2) Papiers de M. Louvet. 

' v 3) Enquête sur le 4 Septembre, déposition du duc de Gramont, t. I er , p. 98 
et p. 111. 

Relativement à ce conseil du 6 juillet, je ne crois pas devoir m'ar- 
rêter à un récit très circonstancié, très détaille, publié dans V Indépendance 
belge du 6 mai 18t'4. D'après ce récit, le texte de la déclaration élaboré au 
ministère des A (Taire» étrangères, aurait été très modéré, presque pacifique, mais 
aurait été remanié complètement dans le sens belliqueux sur l'initiative de 
l'Empereur, sur qui retomberaient, de la sorte, les plus lourdes responsabilités. 
Cette relation, très remarquée à l'époque où elle a paru, me semble, jusqu'à 
preuve du contraire, indigne de créance. D'abord elle repose sur des docu- 
ments dont on omet de dire la source. En second lieu, elle cadre mal avec le 
caractère de l'Empereur qui, bien que fort mécontent des procédés prussiens et 
influencé par la Cour, souhaitait l'apaisement plus que les complications. En 
outre, elle est en contradiction formelle avec les souvenirs très nets d'un des 



-228 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Hohenzollern la couronne d'Espagne et que ce dernier l'a acceptée. 
Mais le peuple espagnol ne s'est point encore prononcé et nous ne 
connaissons pas encore les détails vrais d'une négociation qui nous 
a été cachée. Aussi une discussion ne saurait-elle aboutir mainte- 
nant à aucun résultat pratique; nous vous prions, Messieurs, de 
l'ajourner. 

Nous n'avons cessé de témoigner nos sympathies à la nation espa- 
gnole et d'éviter tout ce qui aurait pu avoir les apparences d'une 
immixtion quelconque dans les affaires d'une noble et grande 
nation, en plein exercice de sa souveraineté; nous ne sommes pas 
sortis à l'égard des divers prétendants au trône de la plus stricte 
neutralité, et nous n'avons jamais témoigné pour aucun d'eux, ni 
préférence ni éloiguement. 

Nous persisterons dans cette conduite, mais nous ne croyons pas 
que le respect des droits d'un peuple voisin nous oblige à souffrir 
qu'une puissance étrangère, en plaçant un de ses princes sur le 
trône de Charles-Quint, puisse déranger à notre détriment l'équi- 
libre actuel des forces en Europe, et mettre en péril les intérêts et 
l'honneur de la France. Cette éventualité, nous en avons le ferme 
espoir, ne se réalisera pas. 

Pour l'empêcher, nous comptons à la fois sur la sagesse du peuple 
allemand et sur l'amitié du peuple espagnol. 

S'il en était autrement, forts de votre appui, Messieurs, et de celui 
de la nation, nous saurions remplir notre devoir sans hésitation et 
sans faiblesse. 

Le manifeste, par l'âpreté de ses formes, semblait premier 
acte de guerre plutôt qu'invitation à négocier. La témérité se 
souligna par les applaudissements qui l'accueillirent. A peine 
le ministre était-il descendu de la tribune que les bonapar- 
tistes d'extrême-droite se répandirent en acclamations fréné- 
tiques, comme on eût fait après un appel aux armes. La majo- 
rité suivit l'impulsion, les uns se sentant pénétrés de la 
légitimité de nos griefs, les autres croyant plaire au prince ou 
craignant qu'un médiocre enthousiasme parût tiède patrio- 
tisme. Pour des esprits timides et qui ne demandaient qu'à 
être conduits, cette manière décidée et péremptoire avait 

assistants. M. Louvet, dont le témoignage mérite toute confiance (car il était II 
droiture et l'intégrité même), a écrit à ce sujet : « L'Indépendance belge n'a 
pas craint d'affirmer que l'Empereur avait contribué à faire accentuer la décla- 
ration dans le sens belliqueux, Cette allégation est absolument contraire à la 
vérité. >' 



LA CANDIDATURE HO H ENZOLLER N. 229 

quelque chose de subjuguant. Pendant plusieurs minutes, ce 
ne fut, d'un bout à l'autre de la salle, qu'un bruit confus de 
murmures approbateurs et de protestations indignées. Cepen- 
dant, ceux à qui le langage impérieux du ministre avait laisse 
la liberté du jugement, demeuraient cloués à leur place en un 
trouble consterné. Parmi les membres du centre gauche et sur 
quelques bancs du centre droit, dominait cette impression stu- 
péfaite et terrifiée. « C'est donc la guerre, » disait l'un des 
députés, M. Josseau, s'adressant tour à tour à M. de Gramont 
et au maréchal Lebœuf. Sur ces entrefaites survint M. Thiers, 
qui n'avait pas assisté au commencement de la séance. Toutes 
les mains se tendirent vers lui, et brièvement, on lui raconta 
l'incident. « Mais c'est une folie, » s'écria-l-il. Et, se précipi- 
tant vers M. Ollivier, il lui représenta avec une extrême cha- 
leur les dangers de tels emportements. Les collègues de M. de 
Gramont s'étonnaient eux-mêmes de l'émoi que la déclaration 
soulevait (1). Ils se disaient entre eux, avec un regret honnête 
autant que tardif : « N'avons-nous pas été un peu prompts à 
brûler nos vaisseaux? » La séance se continuant, le garde des 
sceaux saisit l'occasion de monter à la tribune et essaya d'atté- 
nuer le langage du ministre des Affaires étrangères. Il pro- 
clama que si le gouvernement » ne voulait la paix qu'avec 
honneur, il la voulait avec passion ». Hélas! le coup était 
porté et rien ne le pourrait retenir. Déjà la salle se vidait; et, 
diplomates, journalistes, spéculateurs de toute condition, tous 
se précipitaient vers le télégraphe. C'était à qui le premier 
publierait dans l'Europe la foudroyante déclaration du duc. 



XIII 



L'un des observateurs les plus pénétrants du second Empire, 
M. Doudan, écrivait en ces jours-là : « Nous avons changé de 



(1) Enquête sur le 4 Septembre, dépositions des témoins, t. I er , p. 6, et t. IV 
p. 335. 



230 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

méthode. «)c vois d'ici Désaxes apprenant que le maréchal 
Prim proposait le prince Léopold de Hohenzollern pour le 
trône de Philippe V. Il aurait mis la lettre dans sa poche et y 
aurait rêvé trois fois vingt-quatre heures en regardant venir les 
nouvelles, avant d'aller prendre la Chambre pour confidente 
de ses ennuis. » La vérité, c'est que le manifeste ministériel 
livrait à toutes les disputes des hommes une affaire redoutable, 
qui exigeait surtout de la discrétion et de la prudence. Toutes 
choses étant divulguées, on put suivre les fluctuations du juge- 
ment public — en France, — en Allemagne, — en Europe. 
À Paris, les journaux du soir et ceux du lendemain matin 
furent remplis de l'événement. Quelques-uns essayèrent de 
calmer les esprits. Tels furent les Débats, le Temps, le Français 
et aussi le Constitutionnel qui recevait assez habituellement les 
inspirations de M. Emile Ollivier. Cette note apaisante se perdit 
dans le concert de déclamations emportées qui aggravaient 
jusqu'à l'insulte le langage gouvernemental. Parmi les feuilles 
publiques, les plus violentes étaient le Peuple français avec 
Clément Duvernois, le Pays avec M. Granier de Cassagnac, la 
Liberté avec Emile de Girardin. Le Figaro., le Soir, le Gaulois 
ne s'exprimaient guère en termes moins acerbes. C'est alors 
que commencèrent sur les boulevards les démonstrations 
bruyantes qui prêteraient à l'agitation belliqueuse un certain 
aspect révolutionnaire. 0.. s'essayait, fort timidement encore, 
à reprendre le chant oublié de la Marseillaise. Journalistes ou 
députés se voyaient acclamés ou conspués, suivant qu'on leur 
attribuait des tendances guerrières ou des aspirations paci- 
fiques. La longueur des jours, la beauté de la saison, l'espoir 
d'informations sensationnelles et violentes, attiraient et rete- 
naient sur la voie publique les curieux et les badauds, les spé- 
culateurs et les chauvins. A ces groupes se joignait l'armée des 
turbulents qui sentaient que toute guerre, avec ses risques, 
porte en elle un levain de changement. Le duc de Gramont 
avait évoqué le fantôme de l'Empire de Charles-Quint. La 
phrase parut heureuse et il n'y eut point de bourgeois parisien 
qui ne la répétât. A ces manifestations dangereuses ou équi- 
voques se mêlait un mécontentement très légitime contre les 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 231 

mauvais procédés de la Prusse. On rappelait le traite de 
Prague inexécuté, la question du Luxembourg envenimée à 
dessein, les États du Sud subrepticement rattachés à ceux du 
Nord. Ces souvenirs ne laissaient pas que d'impressionner les 
hommes les plus sages, les plus modérés; eux aussi, ils s'aban- 
donnaient parfois à toutes les susceptibilités du point d'hon- 
neur et, dans un entraînement qu'ils regretteraient plus tard, 
accroissaient le nombre des excités ou des violents. Ainsi se 
multipliaient les rassemblements que la police, avec une indul- 
gence inaccoutumée, laissait se développer et grossir. Pour- 
quoi les eût-elle dispersés? N'était-ce pas beaucoup qu'elle ne 
les favorisât point! Les complices étaient à Saint-Gloud. Là-bas 
s'agitaient les familiers des souverains. « La déclaration du 
ministre des Affaires étrangères a provoqué le plus vif 
enthousiasme au Corps législatif, » télégraphiait à l'Empereur 
M. Conti (1). Combien ne serait pas plus grand l'enthou- 
siasme des courtisans! Les uns, très troublés des progrès de 
l'opposition, voyaient dans la guerre un dérivatif ; les autres 
rêvaient un regain de gloire pour l'Empire vieilli; presque tous 
se flattaient, dans la transformation des choses, de retrouver 
leur crédit un peu amoindri. Dans cet esprit, ils poussaient le 
gouvernement, avec l'arrière-espoir de l'absorber. Tous ces 
calculs s'accentueraient dans les journées qui suivraient. 
Cependant les conseillers officiels du souverain, quoique unis 
en apparence, nourrissaient des pensées très diverses. M. de 
Gramont s'obstinait. Tout à l'inverse, la plupart des autres 
ministres s'effrayaient déjà de la crise à laquelle l'avenir mêle- 
rait leurs noms. Dans leur anxiété, ils interrogeaient le maré- 
chal Lebceuf et ne se calmaient qu'en recueillant de sa bouche 
l'assurance que les préparatifs militaires étaient au niveau de 
tous les événements. Quant à M. Ollivier, il se félicitait du 
succès de la déclaration, mais réfléchissant après coup, crai- 
gnait d'avoir trop réussi. A l'issue de la séance du 6 juillet, il 
écrivait à l'Empereur : « Le mouvement a, dans le premier 
moment, dépassé le but. » Et il ajoutait avec une honnêteté 

(l) Papiers des Tuileries, t. I er , p. 4L7. 



23'2 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

inquiète et vaguement étonnée : « On eût dit que c'était une 
déclaration de guerre (1). » 

Telle apparaissait la France. En Allemagne, le courant de 
l'esprit public et les tendances des hommes d'État étaient 
curieux à observer. Ceux qui déploieraient plus tard tant de 
perfide outrecuidance se montrèrent d'abord très réservés. La 
presse prussienne, au moins en matière de politique extérieure,, 
attendait du pouvoir ses inspirations; or le gouvernement se 
trouvait pris au dépourvu, le dessein ayant été prématurément 
divulgué. En cette occurrence, le seul mot d'ordre fut d'épier 
les événements et de ne rien compromettre. — Sur ces entre- 
faites, on connut la déclaration de M. de Gramont. En excitant 
beaucoup de colère, elle éveilla pareillement beaucoup d'in- 
quiétude. La témérité a parfois ses avantages, quoique peu 
sûrs et passagers. Le manifeste du 6 juillet eut, sur l'heure, ce 
court succès que le destin ne refuse pas toujours aux impru- 
dences. A Berlin, on ne put se persuader que ce gouverne- 
ment qui parlait si haut n'eût point proportionné ses forces à 
l'éclat de ses paroles. Un peu troublé, doutant de lui-même, 
M. de Moltke refit ses calculs, en homme qui craint de s'être 
trompé. M. de Bismarck s'était persuadé que sa politique, 
autant que nos fautes, avait écarté de. nous toute alliance. Et 
pourtant le langage tenu au Corps législatif ne pouvait s'expli- 
quer que par quelques accords secrets. — Un très réel 
embarras naissait de la nature même du litige. A propos de la 
candidature Hohenzollern, question purement espagnole, on 
entraînerait avec peine l'Allemagne du Nord, et point du tout 
l'Allemagne du Sud. Le patriotisme allemand ne s'éveillerait 
que si on réussissait à démarquer l'incident et, par une évolu- 
tion perfide, à mettre en jeu l'amour-propre national. Les 
informations qui venaient du Midi confirmaient ce jugement. 
En Bavière, en Wurtemberg, on n'était pas loin de se réjouir 
du mauvais pas où s'était mis M. de Bismarck et de la petite 
humiliation que sans doute il subirait. Secrètement, M. de 
Beust conseillait aux États moyens de circonscrire les termes 

(1) Voir Giraudeau, la Vérité sur la campagne de 187Ô, p. 27 



LA CANDIDATURE II OH EN ZOLLERN. 233 

de l'alliance et de la limiter au cas d'une attaque par la France 
— Trop clairvoyante pour méconnaître cet état des choses, la 
Prusse, en ces premiers jours, visait moins à remporter un 
succès qu'à prévenir un échec. Le langage commandé fut de 
répéter que le gouvernement prussien n'avait rien à voir dans 
la négociation de Sigmaringen : on ajoutait qu'on ne se ferait 
pas provocateur, mais qu'on repousserait toute agression. Un 
soin tout particulier fut de reproduire, sans en rien omettre, 
les articles les plus acerbes des journaux parisiens. De la sorte, 
on préparerait en silence, et à tout événement, les matériaux 
pour l'incendie. — Cette réserve de la presse fut pareillement 
celle des diplomates. A Berlin, M. de Thile persistait à pra- 
tiquer avec raffinement l'ignorance. A Paris, M. de Solms- 
Sonnenwalde, chargé d'affaires en l'absence de l'ambassadeur, 
déplorait, mais sans éclat compromettant, le langage de M. de 
Gramont : il observait, non sans raison, que M. de Werther 
était paiti pour Ems et qu*il eût été correct d'attendre le 
résultat de ses démarches avant de formuler aucune déclara- 
tion publique; que si on le pressait davantage, il alléguai-t, 
pour se dérober, l'absence d'informations; puis il niait l'intérêt 
de son gouvernement à placer un Hohenzollern sur le trône 
d'Espagne. Seul, le comte de Bernstorff, ambassadeur du roi 
à Londres, et très hostile à la France, laissait, dès cette heure, 
percer dans son langage les plus âpres passions prussiennes. Il 
relevait avec une extrême véhémence les violentes paroles du 
duc de Gramont; il laissait entendre que son gouvernement, 
sans souhaiter la guerre, ne la redoutait point; enfin, il affir- 
mait que le roi, son maître, ne consentirait jamais à défendre 
au prince Léopold l'acceptation de la couronne d'Espagne (1). 
Tandis que le gouvernement impérial publiait bruyamment 
ses colères, et qu'à Berlin on se tenait dans une réserve pleine 
de pièges, l'Europe était travaillée d'un double souci : celui 
de tempérer les impatiences françaises, celui de percer les 
équivoques prussiennes. Cet objectif était celui de chacune des 



(1) Voir Correspondence respecùncj the négociations preliminary to the 
war between France and Pru^sia, p. 8 et 9. 



■234, HISTOIRE DO SECOND EMPIRE. 

puissances, quoiqu'elles ne s'y appliquassent pas toutes avec 
le moine zèle. 

L'Angleterre, dès le début de la crise, avait hautement pro- 
clamé l'inopportunité de la candidature Hohenzollern. La décla- 
ration du 6 juillet avait refroidi, mais non épuisé sa bonne 
volonté. Ce qu'elle redoutait, c'était la hâte extrême qui préci- 
pitait les événements. « Si on avait un peu de temps, répétaient 
les hommes d'État britanniques ! » A Paris et à Berlin, les dispo- 
sitions des gouvernements réclamaient un effort contraire. Ici, 
l'essentiel serait de retenir l'abondance des paroles. Là, toute 
l'habileté consisterait à vaincre le parti pris du silence. C'est à 
quoi s'employaient pareillement lord Lyons et lord Loftus. Des 
deux parts, le succès était médiocre. M. de Gramont invoquait 
les préparatifs militaires qu'on ne pouvait retarder davantage; 
que s'il réclamait le retrait de la candidature, c'était sur un tel 
ton d'exigence que ce vœu si légitime prenait un air de provo- 
cation. Quant à M. de Thile, il avait trouvé sa formule, et la 
jugeant sans doute bonne, s'y tenait sans varier. Ainsi rebutée, 
l'Angleterre se tournait vers Madrid. Si le gouvernement du 
Régent abandonnait la combinaison, le conflit se dénouerait 
tout seul, et là paraissait résider la meilleure chance d'apaise- 
ment (1). 

Bien moins favorables à la France étaient les dispositions de 
la Russie. Quand notre ambassadeur, le général Fleury, entre- 
tint le prince Gortchakof de l'incident espagnol, celui-ci ne 
résista pas au rancuneux plaisir de citer des exemples récents : 
«A une époque peu éloignée, dit-il, un autre prince de Hohen- 
zollern avait été appelé à régner sur la Roumanie. La Russie 
avait protesté, et ses protestations étaient restées sans écho. » 
Le chancelier observa, sans paraître réprouver cette attitude, 
que sans doute M. de Bismarck déclinerait, au nom de son 
pays, toute responsabilité pour une entreprise concertée entre 
le prince Léopold et le maréchal Prim. Puis, déplaçant tout à 
coup la question, Gortchakof parla des rapports de la France 



(i) Dépèche du comte Granville à M. Layard, 8 juillet. Dépêches de 
M. Layard au comte Granville, 7 et 10 juillet. 



LA CANDIDATURE HO H EN ZOLLERN. 235 

avec la Russie. « Il serait nécessaire, dit-il, que le cabinet des 
Tuileries nous donnât sur le terrain d'Orient des gages de son 
esprit conciliant. » Arrivant au traité de 1856, le premier 
ministre se garda d'en demander la revision; mais il déclara 
(ce furent ses propres expressions) que la Russie le subissait 
avec douleur. N'y avait-il pas, dans ces paroles, l'indication 
discrète du prix que le cabinet de Saint-Pétersbourg mettrait à 
ses bons offices? — Après avoir vu le cbancelier, le général fut 
reçu par l'empereur au camp de Krasnoë. Alexandre convint 
que l'offre du trône au prince de Hohenzollern était chose 
blessante pour la France. Il ajouta que, d'après toutes ses pré- 
visions, la trame ourdie par Prim n'aboutirait pas. Ces assu- 
rances étaient bien banales, cet appui bien incertain. Néan- 
moins, on sut plus tard que le tsar avait écrit au roi Guillaume 
pour l'incliner à la modération (1). 

Si, de l'Angleterre ou de la Russie, on passait aux puissances 
amies, telles que l'Italie, telles que l'Autriche, on y démêlait 
des dispositions très complexes, faites de sympathies pour nous, 
faites surtout de craintes pour elles-mêmes. 

Grandie par la France et lui devant tout, l'Italie, en cas de 
conflit, se déroberait malaisément au fardeau de la reconnais- 
sance. Dans l'imminente alternative d'encourir le reproche 
d'ingratitude ou de payer sa dette avec de terribles risques, 
elle prêchait avec ardeur la paix, de peur d'être englobée 
malgré elle dans la guerre. De Paris, M. Nigra envoyait télé- 
grammes sur télégrammes à M. Visconti-Venosta, le suppliant 
d'agir, et surtout d'agir vite : « Autrement, disait-il, on aurait 
la guerre dans les vingt-quatre heures (2). » Les efforts les plus 
efficaces seraient ceux qui se tenteraient à Madrid. De ce côté 
se multipliaient les démarches du gouvernement de Florence. 
C'était faute d'autre prétendant au trône que l'Espagne avait 
tourné ses regards vers les Hohenzollern. Suggérerau maré- 
chal Prim un candidat, ce serait, entre tous les moyens de 
dénouer le conflit, l'un des plus simples, l'un des moins péril- 

(1) Dépêches du général Fleury à M. te dur <le (Jramont, 7, 9 et 11 juillet 
1870. — Dépêches de sir A. Buchanam au comte Granvillc, 9 juillet 1870. 

(2) iSicra, Pàcordi diplomatici , p. 7. 



23(i HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

leux. Le roi Victor-Emmanuel, à ce qu'on assure, songea, dès 
ce moment, à reprendre la candidature abandonnée du duc 
d'Aoste(l). 

La même politique raffinée prévalait à Vienne. L'Autriche 
avait évité les engagements écrits, mais avait prononcé bien 
des paroles compromettantes, difficiles à désavouer. Au pre 
mier bruit de la querelle, le principal souci de M. de Beust fu 
de prendre acte de la condition où se trouvait son pays. Rece 
vant le 9 juillet notre chargé d'affaires, M. le marquis de 
Cazaux, il se répandit en plaintes habiles sur la précipitation 
de la France : « Les premiers télégrammes de M. de Metter- 
nich, dit-il, permettaient de croire que le cabinet des Tuileries 
n'attendait de nous qu'une intervention pacifique, qu'une 
médiation amicale. Aujourd'hui cette ligne de conduite n'est- 
clle pas en désaccord avec le discours du duc de Gramont? » 
Le ministre poursuivit, multipliant les objections et les revê- 
tant à dessein d'une forme presque acerbe : « Si la France 
voulait une action commune, elle aurait dû, par avance, nous 
prévenir : nous devons marcher avec elle et non la suivre; 
ainsi l'exige notre dignité. Je ne saurais accepter aveuglément 
la tyrannie des faits accomplis... J'ai là, continua le chancelier 
en montrant des papiers classés sur son bureau, j'ai là des 
dépêches de M de Metternich, disant qu'on compte sur nous, 
sur notre alliance effective. Quel que soit mon penchant pour 
la France, croit-on que je puisse, d'emblée, à l'improviste, 
prévenir l'empereur, les ministres autrichiens et hongrois, lé 
pays lui-même, que nous allons entrer en guerre? S'il y avait 
traité d'alliance, cette coopération s'imposerait, mais vous 
savez que ce traité n'existe pas. Notre seule obligation est de 
ne pas contracter d'accord séparé avec une tierce puissance, 
et nous demeurerons fidèles à notre promesse. » Ayant ainsi 
décliné tout secours matériel et s'étant montré grondeur pour 
être plus facilement égoïste, M. de Beust essaya de compenser 
le refus d'assistance par la profusion des conseils. Entre toutes 
ses suggestions, la plus singulière fut celle d'organiser des 

(1) Massari, la Vita ed il regno di Vittorio-Emmanuele II, p. 513. 



LA CANDIDATURE IIOH KN ZOLLKRN. 231 

croisières autour de la péninsule hispanique et d'arrêter la 
(lotte qui porterait le prince Léopold en ses nouveaux États. A 
première vue, la combinaison paraissait mêler une note de 
comédie au drame qui commençait. L'homme d'Etat autrichien 
se défendit fort de toute intention railleuse et qualifia même son 
plan de très sage. « Songez-y bien, reprit-il, si la Prusse pre- 
nait l'insulte à son compte, elle assumerait la responsabilité de 
l'agression. » — M. de Gazaux écoutait silencieusement ce long 
monologue. Quand enfin M. de Beust se fut arrêté, il ne dissi- 
mula point quelque déception, et laissa discrètement entendre 
qu'à Paris, on espérait mieux de l'Autriche : s'il ne s'agissait 
que de donner de sages avis et d'interposer de bons offices, le 
cabinet de Londres offrait les uns et les autres avec une libé- 
rale profusion, a Écartons toute idée de guerre, poursuivit 
M. de Cazaux, puisque cette idée vous est désagréable. Ce que 
la France attend de vous, c'est que dans vos remontrances à 
Berlin, l'on voie bien que vous êtes partie morale et non simple 
médiateur. C'est une question de ton et de nuance; dans la 
diplomatie, on a l'habitude de lire entre les lignes. Il faut donc 
que M. de Bismarck lise entre les lignes de vos communica- 
tions que, si la Prusse persiste, elle pourra bien avoir sur les 
bras deux ennemis au lieu d'un. » — Autant la France avait 
intérêt à lier l'Autriche, autant M. de Beust avait résolu de se 
garder les mains libres. Ni ces insinuations ni ces reproches 
indirects ne l'émurent. Avec une froideur remarquable, il 
reprit le rôle de critique, rôle que nos imprudences ne ren- 
daient que trop aisé : « Je le reconnais, dit-il, vous avez de 
belles cartes dans votre jeu, mais parce qu'on a de belles 
cartes, faut-il les abattre de suite, sans prendre le temps de 
regarder un peu dans le jeu de l'adversaire?... Tenez, con- 
tinua-t-il avec une sorte de familiarité et en affectant un ton 
de confidence, votre franchise appelle la mienne. Ni le gouver- 
nement ni l'empereur ne sont disposés à s'engager subitement 
dans une affaire née en dehors de nous, sur laquelle nous 
n'avons jamais été consultés et que vient aggraver encore le lan- 
gage du cabinet des Tuileries. » En terminant l'entretien, 
M. de Beust s'appliqua à tempérer la netteté décourageante de 



-238 HISTOIRE DU SECOND KMP1RE. 

celte déclaration. La même prudence qui lui conseillait de ne 
point compromettre son pays, lui suggérait de ne point rejeter 
l'empereur Napoléon vers la Prusse, de ne point répudier 
d'avafiee, en cas de chance heureuse de nos armes, les fruits 
de la victoire française. 11 avait plaidé, les jours précédents, 
auprès de M. Thilc, la cause de la modération. Il eut à cu;ur 
de montrer que le discours de M. de (Jramont, tout en le trou- 
blant fort, ne détruisait pas ses dispositions amicales. Ayant 
décliné toute solidarité avec la France, il revendiqua, loin d'y 
renoncer, le rôle d'avocat de la paix. « Je vous promets, 
dit-il en manière de conclusion, que nous accentuerons nos 
démarches à Berlin (3). » 



XIV 



L'impatience de M. de Gramont ne tolérerait point le silence 
de M. de Thile; elle ne s'accommoderait guère davantage de 
Faction des puissances, lentes à se concerter, plus lentes à 
agir, grondeuses d'ailleurs et déjà hien refroidies. Aux yeux de 
notre ministre des Affaires étrangères, le pire des maux était 
l'attente. Puisque la question Hohenzollern n'existait pas pour 
le gouvernement prussien, puisqu'il s'agissait d'une affaire de 
famille, non d'une affaire d'Etat, c'était au roi lui-même qu'il 
convenait de porter le différend. Elevée à ces hauteurs, la 
négociation du moins ne se traînerait pas dans l'équivoque. 
Dans la nuit du 7 au 8 juillet, M. Benedetti reçut l'ordre de 
quitter Wildhad et de se rendre à Ems. 

M. Benedetti était prédestiné aux tâches redoutables. Déjà 
en 1866, au lendemain de Sadowa, on l'avait vu suivre d'étape 
en étape le quartier général prussien, dans l'espoir, toujours 
déçu, de modérer le vainqueur. Combien n'était pas plus trou- 



(1) Correspondance de M. le marquis de Cazaux, chargé d'affaires de France 
à Vienne. 



LA CANDIDATURE lOHENZOLLIRK. 239 

Liante la mission de 1870! Des paroles qui se prononceraient 
dépendrait le repos de la France, peut-être l'avenir du monde. 
La négociation débutait à la suite d'un manifeste qui semblait 
premier acte de guerre, en sorte qu'elle paraissait compromise 
avant quelle commençât. L'ambassadeur aurait à ménager 
tout à la fois la dignité du monarque, attentif à ne pas se hâter, 
et les ardeurs fiévreuses de son gouvernement, pressant jusqu'à 
compter les heures. Un double danger naîtrait des clameurs 
bruyantes qui se prolongeaient en France, des profondes 
colères qui s'amassaient en Allemagne. Le rang du souverain 
multipliait les éeucils. Il faudrait se montrer respectueux et 
obstiné tout ensemble, percer les faux-fuyants sans paraître les 
avoir devinés, scruter les intentions en affectant de ne les sus- 
pecter jamais. Un mot peu mesuré, une exigence mal déli- 
mitée ou mal comprise, suffirait à mettre enjeu l'honneur de 
la couronne et à provoquer un irréparable éclat. Le lieu même 
où se trouvait le roi lui faciliterait les moyens de se dérober : 
il pourrait à son gré prétexter ses heures de cure, alléguer le 
besoin de repos, invoquer la lenteur des courriers. Justement, 
le prince Antoine était à Sigmaringen. Quant au prince Léo- 
pold, il se trouvait, par la plus opportune des absences, loin 
de son foyer; il voyageait à pied, — dans le sud de la Bavière, 
croyait-on, — en touriste dégagé de soucis et que les messages 
n'atteignent que tardivement. L'éloignement de la capitale, au 
lieu d'être un embarras pour Guillaume, lui serait une pré- 
cieuse ressource. Serré de trop près, il se retrancherait der- 
rière ses ministres, pour se donner le temps de la réflexion, 
pour donner à ses ministres eux-mêmes le temps d'attendre les 
fautes de l'adversaire. De loin, M. de Bismarck guetterait les 
événements, aiguiserait à distance les susceptibilités de son 
maître, se tiendrait prêt à allumer l'incendie dont il aurait pré- 
paré les matériaux. Tout serait péril, même la rassurante bonne 
grâce, même la courtoisie empressée du roi. Ceux qui le con- 
naissaient le mieux savaient que cette égalité d'humeur, moitié 
naturelle, moitié jouée, ne se démentait pas, même dans les 
plus grandes crises. Elle était comme l'enseigne trompeuse 
qui prolongerait la sécurité et permettrait aux serviteurs <#!u 



J',0 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

monarque de travailler à eouvert jusqu'à l'heure où lout se 
dévoilerait. 

Le 8 juillet, à onze heures du soir, M. Bcncdctti arriva à Ems 
et descendit à Y Hôtel de la ville de Bruxelles. Chemin faisant, il 
avait rencontré à Coblentz un des attachés du ministère, M. de 
Bourqueney, qui était chargé de lui porter les instructions de 
M. de Gramont. Ces instructions, qui consistaient en une 
dépêche officielle et en une lettre particulière, n'étaient guère 
propres à rendre plus aisée l'une des négociations les plus 
embarrassantes qui fussent jamais. 

Ce n'était pas que la dépêche officielle ne fût très modérée. 
Si elle débutait en termes un peu âpres, elle s'adoucissait bien 
vite et se terminait par l'expression de sentiments bienveillants, 
presque amicaux vis-à-vis de la Prusse. Tout ce qu'on deman- 
dait au roi, et en termes fort mesurés, c'était de conseiller au 
prince de Hohenzollern le retrait de son acceptation. — Mais 
dans la lettre particulière résidait la vraie pensée du ministre : 
« Nous savons, écrivait M. de Gramont, parles aveux du prince 
lui-même, qu'il a combiné toute l'affaire avec le gouvernement 
prussien, et nous ne pouvons accepter la réponse évasive de 
M. de Thile. 11 faut absolument que vous obteniez une réponse 
catégorique. Or voici la seule qui puisse nous satisfaire et 
empêcher la guerre : Le gouvernement du roi n'approuve pas 
l'acceptation du prince de Hohenzollern et lui donne l'ordre de 
revenir sur cette détermination prise sans sa permission. Il res- 
tera ensuite à me faire savoir si le prince, obéissant à cette 
injonction, renonce officiellement et publiquement à sa candi- 
dature. » Le duc s'appliquait à mettre en garde l'ambassadeur 
contre toute équivoque. Peut-être le roi affecterait-il l'indiffé- 
rence et se bornerait-il à dire qu'il abandonnait le candidat à 
son sort. De toutes ses forces, M. de Gramont repoussait le 
subterfuge. « Le gouvernement du roi, observait-il, ne peut se 
désintéresser par de simples paroles d une situation qu'il a con- 
tribué à créer. » La suite de la. dépêche reflétait les intempé- 
rantes ardeurs qui régnaient à Paris : « Nous sommes très 
pressés, disait le ministre, parce qu'il faut prendre les devants, 
dans le cas d'une réponse non satisfaisante, et dès samedi 



LA CANDIDATURE HO II ENZOLLERN. 241 

commencer les préparatifs de troupes pour entrer en campagne 

dans quinze jours. » Après avoir parlé de la sorte, M. de Gra- 
mont suggérait à M. Benedetti quelques-uns des arguments 
qui pourraient toucher le roi. A plusieurs reprises, des raisons 
politiques avaient amené le rejet de certaines candidatures 
princières : ainsi avait été écarté le duc de Nemours du trône 
de Belgique; ainsi avait été désavouée par l'Empereur toute 
prétention des Murât sur le trône de Naples; ainsi avait été 
exclu du trône de Grèce tout prince de race anglaise, fran- 
çaise ou russe. Le document se terminait en manière d'ulti- 
matum. 

J'insiste surtout sur la nécessité de ne pas laisser gagner du 
temps par des réponses évasives ; il faut que nous sachions si nous 
avons la paix, ou si une fin de non-recevoir nous oblige à faire la 
guerre. 

Si vous obtenez du roi qu'il révolue l'acceptation du prince de 
Ilohenzollern, ce sera un immense succès et un grand service. Le 
roi aura, de son côté, assuré la paix de l'Europe. 

Sinon, c'est la guerre. 

Quant au prince, son règne en Espagne ne durera pas un mois ; 
mais la guerre provoquée par cette intrigue de M. de Bismarck, 
combien durera-t-elle, et quelles en seront les conséquences? 

Ainsi donc, pas d'ambages et pas de lenteurs. Jamais mission ne 
fut plus importante. Puissiez-vous réussir; c'est mon voeu le plus 
ardent. 

Quand il se fut pénétré de ces instructions, M. Benedetti ne 
laissa pas que de demeurer très perplexe. Dans l'affaire Hohen- 
zollcrn, notre droit était si évident que, pour être habile, il 
suffirait de ne pas le gâter. La vraie politique consistait à 
réclamer le désistement avec une fermeté tranquille et à étayer 
sur l'adhésion des puissances la revendication. Que si on obte- 
nait la renonciation, la prudence commandait de prendre aus- 
sitôt acte du résultat, de ne point compliquer une question 
d'honneur par des questions d'amour-propre, de ne point 
paraître remarquer les subterfuges plus ou moins disgracieux 
sous lesquels la Prusse voilerait son échec. Hanté par le sou- 
venir de Sadowa, avide d'une revanche pour l'influence fran- 
çaise, M. de Gramont portait plus haut ses vues. Il ne se con- 

T. VI. l(j 



242 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

tenterait pas de dénouer honorablement l'incident, mais il y 
chercherait l'occasion d'imposer à la Prusse un recul public et 
au roi le désagrément de se déjuger. Ainsi pensait-il, compro- 
mettant le fond pour rendre la forme plus déplaisante, et 
savourant par avance une humiliation diplomatique qui serait 
l'ornement du succès. Le discours du 6 juillet avait été le 
manifeste de ce patriotisme sincère, mais inopportun. Les 
instructions expédiées à Ems n'étaient que le prolongement de 
la même erreur. 

Cependant, tandis que M. de Gramont, demeuré à Paris, 
s'excitait à la lecture des journaux qui lui renvoyaient ses 
propres passions, tout autre était notre ambassadeur. Il avait 
quitté Berlin le 1 er juillet, laissant la cité tranquille et le monde 
politique rassuré. Il avait vécu depuis dans la reposante 
atmosphère de Wildbad, sans qu'aucune influence ambiante 
n'exaltât ses pensées. En une autre manière, la situation du 
ministre et celle du diplomate offraient un assez curieux con- 
traste. Nourri dans les plus saines traditions, M. de Gramont 
avait suivi avec une consternation irritée les progrès de la 
Prusse; seulement, comme son jugement était moins sûr que 
n'avait été sage son éducation, il aspirait à saisir toute occa- 
sion, fût-elle équivoque ou pleine de pièges, pour réparer ce 
qui lui semblait abaissement pour son pays ; il arriverait donc 
que d'une conception politique très juste, mais peu judicieuse- 
ment appliquée, naîtraient des entraînements très funestes. 
M. Benedetti, au contraire, appartenait à cette école qui con- 
sidérait les nouvelles unités, l'unité de l'Italie, l'unité de 
l'Allemagne, comme la conséquence d'une évolution forcée, 
et inclinait, en fin de compte, à une résignation presque satis- 
faite. Ayant éprouvé moins de regrets, il ressentait aussi moins 
de rancune. Il se trouverait par suite que, moins offusqué par 
le récent incident, il garderait mieux son sang-froid, et de son 
erreur même recueillerait un fruit heureux. Une perspicacité 
médiocre suffisait à montrer que les instructions ministérielles 
suivies à la lettre amèneraient la guerre, non en quelques 
jours, mais en quelques heures. Instinctivement, sans aucun 
parti pris d'indépendance, — car il avait le tempérament d'un 



LA CANDIDATURE IIOIIKN ZOLLEffN. 243 

subordonné plutôt que les vues d'un homme d'État, — l'am- 
bassadeur se laisserait aller à traduire, d'une traduction un peu 
libre, les paroles qui lui venaient de son pays. De là entre le 
ministre et son agent une divergence, d'abord légère, et qui 
s'accentuerait dans la suite de ces journées fameuses. Gramont, 
téméraire et magnifique, altérerait, à force d'impétuosité, la 
bonté de son droit : Benedetti, inaccessible à ces belles mais 
dangereuses fiertés de gentilhomme, aimerait mieux amoindrir 
un peu le droit lui-même que de courir le péril d'avoir raison 
trop fastueusement. Gramont poursuivrait à tout hasard la 
grande politique, celle qui conduirait aux pires catastrophes 
si la victoire ne l'amnistiait : Benedetti croirait moins à la gloire, 
davantage à la puissance prussienne et, au risque de décolorer 
les pensées de son chef, s'ingénierait surtout à tirer son pays 
d'un mauvais pas. 

Le 9 juillet, à trois heures, le roi reçut l'ambassadeur. Soigneux 
de n'être pas pris au dépourvu, il avait, dès le matin, envoyé 
à Y Hôtel de Bruxelles M. de Werther, et, par la conversation 
que celui-ci avait eue avec M. Benedetti, il connaissait déjà les 
dispositions du gouvernement impérial. Renseigné de la sorte, 
il pouvait sans péril aborder l'entretien. L'accueil du prince 
fut très gracieux; mais cette bonne grâce était chez lui trop 
habituelle pour être très significative. Le diplomate dépeignit 
l'émotion que la candidature Hohenzollern avait provoquée en 
France. Il ne négligea point de remarquer que l'opinion 
publique européenne s'était montrée presque unanime pour 
combattre une combinaison funeste à la tranquillité du monde 
Avec un accent très persuasif, il ajouta que le gouvernement 
de l'Empereur n'avait d'autre désir que de clore honorable- 
ment l'incident. Puis, faisant appel à la sagesse et au cœur du 
roi, l'ambassadeur conjura le monarque de prévenir toutes les 
complications futures en détournant le prince Lcopold d'ac- 
cepter la couronne d'Espagne. « TJn tel langage, ajouta-t-il, 
ramènerait immédiatement le calme et serait accueilli partout 
avec autant de gratitude que de satisfaction. » — Le roi Guil- 
laume avait écouté ces paroles sans les interrompre. Avec une 
franchise qui, à cette heure où tout se dévoilait, avait perdu 



244 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

beaucoup de son mérite, il confessa qu'il n'avait pas ignoré les 
négociations entamées à Madrid. Mais aussitôt il s'appliqua à 
dégrader le caractère de son intervention. Son action, toute 
négative, s'était bornée à ne pas entraver la décision du 
prince : il n'avait rien approuvé ; il s'était contenté de ne rien 
interdire. Après s'être exprimé de la sorte, le monarque, avec 
un surcroît de subtilité, s'appliqua à se dédoubler. Il y avait en 
lui deux personnes fort distinctes : le chef de famille, le roi 
de Prusse; et, de ces deux personnes, l'une n'avait aucun 
compte à rendre à l'autre. Gomme chef de famille, il avait 
laissé au prince Léopold la liberté de l'acceptation ; de cette 
décision d'ordre tout privé, le gouvernement prussien n'était 
pas plus responsable qu'aucun autre cabinet de l'Europe. Ainsi 
parla le souverain avec une logique tranquille. En cet homme 
aux manières chevaleresques, on rencontrait des roueries de 
procédurier. Ce langage peu rassurant n'était que la continua- 
tion de l'équivoque qui, dans la bouche de M. de Thile, avait 
paru si déplaisante. M. Benedetti s'étant permis d'observer 
que cette distinction serait mal comprise du public, le roi qui, 
depuis le matin, avait préparé ses arguments, passa avec une 
grande aisance à un autre ordre d'idées. Celui qui, plus d'une 
fois déjà, avait bravé les vœux des peuples, se sentit pris tout 
à coup d'une sollicitude infinie pour les droits de la nation 
espagnole. Le gouvernement du régent, observa-t-il, était sou- 
verain, ayant été reconnu par toute l'Europe, et les conve- 
nances internationales autant que l'équité interdisaient toute 
pression. Seules les Cortès pouvaient, si elles le jugeaient bon, 
repousser la candidature. Partant de là, le roi n'était point 
éloigné de se déclarer incompétent, tout à fait incompétent, et 
de renvoyer la France à se pourvoir au delà des Pyrénées ; là- 
bas, sans doute, elle aurait toute chance d'être écoutée. — 
M. Benedetti s'était armé de patience. Il représenta respec- 
tueusement au roi que, si la Prusse se faisait scrupule de peser 
sur les Espagnols, la France serait mal venue à ne point 
imiter cette réserve. «Au contraire, ajouta-il, nous fournissons 
une preuve éclatante de la sincérité de nos sentiments en 
nous adressant directement à Votre Majesté et en lui deman- 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 245 

dant, avec une entière confiance, d'interposer son autorité 
toute-puissante, en une question qui nous touche de très près 
et qui n'intéresse ni l'honneur, ni les intérêts de la Prusse. » 
— Ce langage, à la fois pressant et respectueux, rendait 
malaisée la réplique. Le roi, fort prestement, déplaça le débat 
et se plaignit que cette négociation directe à laquelle on le 
conviait eût été par avance rendue bien difficile par le dis- 
cours de M. de Gramont. « Je ne vous cache pas, dit-il, que le 
ton presque provocant de la déclaration m'a vivementtouché.» 
Ce fut au tour de M. Bencdetti de ressentir quelque embarras 
11 s'efforça d'atténuer les termes du manifeste ; puis il allégua 
l'intensité de l'émotion publique qui rendait nécessaire un 
langage assez accentué. L'entretien tirant à sa fin, Guillaume 
répéta à plusieurs reprises qu'il s'abstiendrait d'agir par voie 
d'autorité pour amener le retrait de l'acceptation. En même 
temps, il s'efforça d'adoucir tout ce que cette déclaration 
aurait de trop péremptoire. « Je laisse, dit-il, la plus entière 
liberté au prince, et, s'il lui plaît de renoncer à l'entreprise, ce 
n'est pas moi qui le désapprouverai, a Le monarque ajouta 
qu'il s'était mis en rapport avec le prince Antoine, en ce 
moment à Sigmaringen; qu'il l'avait interpellé sur ses inten- 
tions et sur celles de son fils; qu'il ne leur avait pas laissé 
ignorer l'émotion de la France. « J'attends la réponse, pour- 
suivit-il, et alors seulement nous pourrons reprendre avec 
fruit la conversation. » Toujours sous le coup de ses instruc- 
tions, Benedetti se préoccupait surtout d'aller vite; aussi se 
hasarda-t-il à demander au souverain à quel moment les nou- 
velles lui arriveraient : « Je ne possède pas de chiffre à Ems, 
reprit Guillaume; aussi je ne puis employer le télégraphe. 
Mais soyez tranquille, je ne tarderai point à être suffisamment 
renseigné. » Sur ces mots qui réservaient toutes choses sans 
en compromettre aucune, le roi leva l'audience. Puis, comme 
pour écarter tout ce qui semblerait signe de tension ou symp- 
tôme de crise, il retint très courtoisement l'ambassadeur à dîner 
Rentré le soir à Y Hôtel de Bruxelles, M. Benedetti, en un 
rapport officiel et en une lettre particulière adressés au duc de 
Gramont, s'efforça de fixer le mémorable entretien. Dans l'un 



246 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

et l'autre document, écrits trop à la hâte pour ne pas être 
entièrement sincères, se mêlent les alarmes, les espérances et 
aussi, en une façon singulière, les excuses et les conseils. 
Quelles sont les intentions du roi? Veut-il, par l'ajournement 
de sa réponse, laisser au prince Léopold le temps de se 
désister, en se retranchant lui-même dans une rigoureuse 
abstention? Songc-t-d, au contraire, à s'assurer le bénéfice des 
délais, soit pour compléter ses préparatifs, soit pour attendre 
que toutes choses se consomment en Espagne ? Entre les deux 
interprétations, l'ambassadeur demeure indécis. La prudence 
ordinaire du souverain rendrait très vraisemblable une solution 
pacifique. D'un autre côté, des événements récents ont montré 
l'habileté de la Prusse à masquer ses desseins jusqu'à l'heure 
de l'action. Cependant M. Benedetti est dominé par une 
crainte, celle qu'on le juge le serviteur un peu trop tiède d'un 
chef un peu trop bouillant. Il prévient par ses explications un 
blâme que déjà il soupçonne. Faisant allusion à la demande de 
délai : « Je me serais exposé, dit-il, à laisser croire que j'étais 
venu à Ems uniquement pour provoquer une rupture, si je 
m'étais abstenu de déférer au désir du roi. » Et il ajoute dans 
sa lettre particulière : « Vous m'approuverez, je l'espère, de 
n'avoir pas été plus exigeant et de ne rien brusquer. » Sont-ce 
bien des excuses? Les excuses elles-mêmes ne sont-elles pas 
le prétexte sous lequel se cacheront les avis? Quand Benedetti 
insiste sur le « calme » que sa tâche exige, qui ne verrait dans 
ce langage une exhortation discrète pour que le même calme 
règne à Paris? La même suggestion apparaît plus nettement 
encore dans l'une des phrases qui suivent : « Vous penserez, 
sans doute, qu'il faut mettre dans une juste mesure la modé- 
ration de notre côté. » Le diplomate français revient à plu- 
sieurs reprises sur l'irritation qu'a provoquée la déclaration du 
G juillet : « A cet égard, dit-il, je n'ai pas réussi à redresser 
complètement l'opinion du roi. » Dans cette constatation de 
l'insuccès se marque clairement le regret de l'incident, se 
marque surtout le vœu que, pour le bien de la paix, cet éclat 
ne soit suivi d'aucun autre. 

Pendant toute la journée du 9, le duc de Gramont avait 



LA CANDIDATURE IIOII EN ZOLLERN. 247 

attendu les nouvelles de Benedetti. Le 10 au matin, il connut 
par le télégraphe la première entrevue d'Ems. Le langage de 
Guillaume accrut son impatience loin de l'apaiser. Une double 
pensée le dominait : celle d'agir vite, celle de mettre en cause 
la personne du roi. Or voici que le roi renvoyait à un entretien 
ultérieur la réponse définitive; de plus, le souverain mettait 
autant d'obstination à se dérober que Gramont à le découvrir. 
Si la crise se terminait d'une façon pacifique, c'est de Sigma- 
ringen que viendrait le dénouement, non d'Ems où le roi avait 
résolu de s'abstenir, non de Berlin où le gouvernement prus- 
sien persistait à tout ignorer. Cette solution, incertaine encore, 
et qui réduisait le maximum de succès à un avantage remporté 
sur le prince Antoine et son fils, répondait mal au patriotisme 
excité du duc. Celui-ci, moins attentif au fond qu'à la forme, 
jugeait de médiocre prix le succès même, si le roi ne détrui- 
sait de ses mains et très ostensiblement sa propre trame. Ainsi 
se creusait le fatal dissentiment d'amour-propre entre la Prusse 
qui peut-être céderait, mais à la condition de dérober savam- 
ment sa retraite, et la France, avide non seulement d'écarter 
le péril, mais d'authentiquer sa victoire diplomatique. L'irri- 
tation, la hâte fiévreuse du ministre se marquèrent dans la 
dépêche que le 10 juillet, au commencement de l'après-midi, 
il expédiait à M. Benedetti : « Il faut, télégraphiait-il, employer 
tous vos efforts pour obtenir une réponse décisive. Nous ne 
pouvons pas attendre, sous peine d'être devancés par la Prusse 
dans nos préparatifs. La journée ne peut s'achever sans que 
nous commencions. » 

Cette journée du 10, si anxieuse pour Gramont, s'était passée 
pour Benedetti sans incident. Le roi ne l'avait point mandé et 
ne lui avait transmis aucune communication. On approchait 
du soir quand parvint à Ems le télégramme qu'on vient de 
rapporter. A Paris, on s'acheminait vers la rupture, et il se 
pouvait que la guerre jaillît soudain d'une explosion d'impa- 
tience exaspérée. L'ambassadeur sentait que toute insistance 
nouvelle, que toute démarche inconsidérée serait, dans l'en- 
tourage du roi, jugée importunité et deviendrait cause de 
catastrophe. Sous cette impression, il dévia de plus en plus 



248 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

vois le rôle de modérateur. En deux dépêches expédiées à huit 
et à onze heures du soir, il osa glisser, à travers ses informa- 
tions , plusieurs avis très pressants : « La guerre, télégra- 
phiait-il, deviendrait, à mon sens, inévitable si nous com- 
mencions ostensiblement des préparatifs militaires. » Il priait 
qu'on se gardât de donner au Corps législatif lecture de ses 
rapports. Il exhortait son chef à supporter une attente qui 
ne dépasserait pas quelques jours, peut-être quelques heures, 
car le roi, mandait-il, le recevrait le lendemain. Ces sugges- 
tions seraient-elles écoutées ? Dans cette même soirée du 

10 juillet, M. de Gramont écrivait en une lettre particulière à 
M. Benedetti : « Nous ne pouvons plus attendre. Pendant que 
le roi vous remet d'heure en heure, sous prétexte de se con- 
certer avec le prince de Hohenzollern, on rappelle en Prusse les 
hommes en congé et on gagne sur nous un temps précieux. A 
aucun prix nous ne pouvons donner aujourd'hui à nos adver- 
saires ces mêmes avantages qui ont été, en 1866, si funestes?". 
l'Autriche. Il nous faut commencer; nous n'attendons plus que 
votre dépêche pour appeler les 300,000 hommes qui sont à 
appeler. Je vous en prie instamment, écrivez-nous, télégra- 
phiez-nous quelque chose de bien clair. Si le roi ne veut pas 
conseiller au prince de Hohenzollern de renoncer, eh bien, 
c'est la guerre tout de suite, et dans quelques jours nous 
sommes au Rhin. » Bien tard dans la nuit, à une heure du 
matin, le ministre, reprenant la plume, confia au télégraphe 
une nouvelle dépêche : « Vous ne pouvez vous imaginer à quel 
point l'opinion publique est exaltée. Elle nous déborde de 
tous côtés et nous comptons les heures. Il faut absolument 
insister pour obtenir une réponse du roi, négative ou affirma- 
tive. Ilnousla faut pour demain, après-demain seraittroptard. » 

C'est en ces conjonctures que s'ouvrit à Paris la journée du 

11 juillet. Les hommes sages se sentaient de plus en plus sub- 
mergés sous la poussée des ignorants et des passionnés. Ceux- 
ci, mêlant leurs clameurs, colportaient, partout leurs commen- 
taires à la fois furibonds et frivoles, et si l'on ne tenait compte 
que de ceux qui font du bruit, M. de Gramont avait raison de 
se dire débordé. Les feuilles publiques semaient les colères, 



LA CANDIDATURE HOH EN ZOLLERN. 240 

puis, recueillant ces colères mêmes, se grisaient de l'ivresse 
quelles avaient versée. Malgré la liberté de la presse, le gou- 
vernement eût pu, au début, exercer avec succès sur beaucoup 
de journaux une influence modératrice. Ayant, par fougue ou 
calcul, souri, dès les premiers jours, aux plus regrettables 
excès, il avait perdu le droit de prêcher la circonspection, et il 
ne le pourrait guère si plus tard il s'y efforçait. Dans la 
matinée, un conseil se tint à Saint-Gloud et on y débattit les 
préparatifs militaires. Cependant, comme la veille avait été un 
dimanche, deux jours s'étaient écoulés depuis la dernière 
séance du Corps législatif. On ne doutait point qu'en ces qua- 
rante-huit heures, le cabinet n'eût reçu des communications 
importantes, et c'était une croyance fort générale que les 
députés allaient entendre des paroles décisives. Entre midi et 
une heure, la foule envahit les abords du Palais-Bourbon. A 
deux heures etdemie, M. de Gramont entra dans l'enceinte et, au 
milieu d'une curiosité anxieuse, gravit la tribune. L'attente fut 
trompée. Le ministre se borna à déclarer que le gouvernement 
attendait la réponse d'où dépendaient ses résolutions. Il espé- 
rait être promptement en mesure d'éclairer la Chambre, mais 
priait que pour le moment on se contentât de ces informations 
incomplètes. Après ces paroles, on reprit au milieu de l'inat- 
tention générale l'ordre du jour, c'est-à-dire la discussion du 
budget. Pendant ce temps, les députés de l'extrême droite, se 
répandant dans les couloirs, se plaignaient de retards déjà trop 
longs pour leur impatience. La déclaration du 6 juillet avait 
semblé le programme d'une politique si assurée que tout ater- 
moiement — fût-ce de quelques jours — prenait, aux yeux des 
plus excités, «un air de recul ou d'inertie. 

Tandis que ces scènes se passaient à Paris, M. Bencdetti 
tentait un nouvel effort auprès du roi. Durant une heure, il 
employa — ce furent ses propres expressions — tous les argu- 
ments imaginables. Il ne cacha au monarque ni la surexcitation 
du public français, ni l'effervescence du Corps législatif, ni les 
alarmes des politiques. Il représenta au prince quels titres il 
acquerrait à la reconnaissance du monde entier, si, par une 
magnanime résolution, il raffermissait la confiance ébranlée. 



250 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Avec un grand calme, au moins apparent, Guillaume reprit 
une à une les raisons déjà développées l'avant-veille. Il répéta 
qu'il n'était intervenu en toute cette affaire que comme chef 
de famille et non comme roi. Il qualifia d'exagérées les inquié- 
tudes répandues à Paris et alla jusqu'à affirmer que l'élection 
ne créerait aucun lien nouveau entre l'Espagne et la Prusse. 
Il observa qu'il ne pouvait, sans déroger à sa dignité, inter- 
dire ce qu'il avait autorisé. Il ajouta que le prince Léopold et 
son père demeuraient maîtres de leurs résolutions; qu'il 
approuverait le désistement, mais qu'il fallait attendre le cour- 
rier de Sigmaringen. « J'aurai, dit-il, des nouvelles demain, 
ce soir peut-être, et nous pourrons encore aviser d'une 
manière opportune. » Comme M. Benedetti faisait valoir 
l'urgence d'une immédiate réponse, Guillaume reprit d'un ton 
un peu plus âpre : « Vraiment, votre insistance donnerait lieu 
de croire que vous avez le dessein de provoquer un conflit. » 
Puis il poursuivit sur un ton presque menaçant : « Je n'ignore 
pas les préparatifs qui se font à Paris et je ne dois pas vous 
dissimuler que je prends moi-même mes précautions pour 
n'être pas surpris. » Ce ne fut qu'un éclair, et presque aussitôt 
le roi s'appliqua à adoucir l'impression fâcheuse. « La paix ne 
sera pas troublée, dit-il, si l'on veut attendre à Paris que je 
sois en mesure d'y contribuer utilement, en me laissant le 
temps qui m'est nécessaire. » Benedetti ayant de nouveau 
allégué l'impatience publique, le roi répliqua, snns manifester 
cette fois aucune mauvaise humeur : a Télégraphiez en mon 
nom, sans perdre un instant, que je compte recevoir ce soir ou 
demain une communication du prince Léopold qui doit être 
arrivé auprès de son père à Sigmaringen, et que je m'empres- 
serai de vous donner alors une réponse définitive. » 

En sortant de l'audience, M. Benedetti écrivait à M. de Gra- 
mont : « Si je ne m'abuse, ce que le roi veut surtout éviter, 
c'est assumer la responsabilité d'une retraite ou d'une conces- 
sion qui blesserait le sentiment public en Allemagne; à moins 
qu'il n'ait d'autres desseins, son intention bien arrêtée est de 
rejeter cette responsabilité, et de la laisser peser exclusive- 
ment sur le prince Antoine et sur son fils. » En s'exprimant de 



LA CANDIDATURE H OI1EN ZOLLERN. 251 

la sorte, M. Benedetti pénétrait les vraies pensées de l'âme 
royale. Non, Guillaume ne prendrait l'initiative d'aucune inter- 
diction qui semblerait dictée par les remontrances de la 
France. Plutôt que de paraître céder à une pression, à une 
pression française surtout, il préférerait courir les risques de 
la guerre. Mais son bon sens lui montrait après coup dans 
l'incident Hobcnzollern une question mal engagée et peu 
propre à éveiller le patriotisme allemand. Dans cet esprit, il 
aiderait volontiers à un dénouement pacifique, si ce dénoue- 
ment pouvait se produire en dehors de lui, s'il demeurait à 
1 arrière-plan, s'il n'avait à accepter qu'un fait accompli. 
L'affaire qu'il se refusait à débattre, soit à Ems, soit à Berlin, 
il la laisserait finir pacifiquement à Sigmaringen. Sa seule 
intervention serait alors celle d'un chef de famille qui, négli- 
gemment et comme on fait pour une chose secondaire, couvre 
de sa ratification l'acte spontané de quelque parent éloigné. A 
l'heure où nous sommes, tout poussait à cette conclusion. Non 
seulement les puissances la conseillaient, mais elle répondait 
à la fois, — et aux désirs de l'Espagne, — et aux perplexités 
du prince Antoine et de son fils. 

Dans le découragement de ses nombreux échecs, Prim s'était 
laissé entraîner vers la candidature Hohenzollern. En accueil- 
lant la suggestion, il s'était persuadé que les résistances de la 
France demeureraient confinées dans la sphère diplomatique, 
et, après avoir jeté quelques vives et courtes flammes, s'étein- 
draient d'elles-mêmes. Pour vaincre les objections, il se fiait à 
son habileté, à son crédit auprès de l'Empereur; il comptait 
surtout sur le temps, car, d'après ses calculs, il aurait près de 
trois mois pour aviser. La divulgation prématurée du projet 
lavait déconcerté. Le grave langage de M. Mercier avait accru 
ses soucis. L'extraordinaire émotion de la France avait achevé 
de l'alarmer. Moitié par embarras de s'arrêter, moitié par 
point d'honneur, il avait poursuivi son dessein. De là, la con- 
vocation des Gortès qui procéderaient à l'élection. Le 7 juillet, 
M. Sagasta, ministre des Affaires étrangères, en une circulaire 
aux agents de l'Espagne, notifia publiquement la candidature. 
Le document officiel, au moment où il s'expédiait, ne reflétait 



255 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

déjà plus que des dispositions qui ne demandaient qu'à se 
transformer. Ce jour-là même, Prim, répondant aux représen- 
tations de M. Mercier, lui disait : « Que le prince me déclare 
qu'il rencontre en son pays quelque obstacle, et je lui facili- 
terai la retraite (l). » Ce qui était chez Prim hésitation, revê- 
tait chez Serrano les formes du regret, presque du repentir. Il 
se considérait comme engagé dans un mauvais pas et ne 
demandait qu'à en sortir. Avec une modestie tout à fait éton- 
nante pour un Espagnol, il avouait qu'il n'avait point mesuré, 
qu'il n'avait pas compris la portée de la démarche. Dans cet 
esprit, et ne pouvant retirer l'offre faite et acceptée, il expri- 
mait le vœu que le roi Guillaume refusât son consentement. 
Partant de là, il nous conseillait de nous retourner vers 
Berlin (2) : expédient médiocre, car dans le temps-là même, 
en Prusse, on nous engageait, avec des arrières pensées beau- 
coup moins amicales, à nous retourner vers Madrid. — Dans ces 
mêmes jours arrivaient de Londres, de Vienne, de Florence, 
des exhortations pressantes. On priait, on suppliait le gouver- 
nement provisoire d'aviser à l'apaisement de la crise, de ne 
pas permettre que de l'Espagne partît l'étincelle qui mettrait 
le feu à l'Europe (3). Livrée aux appréciations publiques, la 
candidature ne laissait pas que de soulever des objections, et 
on commençait à douter quelle pût réunir la majorité aux 
Cortès. Cependant, au dehors, les diplomates espagnols se 
montraient fort zélés pour la paix. Tel était surtout à Paris 
M. Olozaga. Celui-ci prit sur lui de télégraphier au maréchal 
de Saldanha, chef du cabinet de Lisbonne : dans la prévision 
d'une retraite du prince Léopold, il lui demandait de travailler 
sans retard à faire revivre la candidature portugaise. — Au 
milieu de ces complications croissantes, Prim, de plus en plus 
troublé, protestait de ses intentions : en sa recherche de can- 

(1) Dépêche de M. Mercier de Lostende au duc de Gramont, 7 juillet 1870. 

(2) Dépêches de M. Mercier de Lostende au duc de Gramont, 9 juillet au 
matin, 9 juillet au soir. 

(3) Dépêche de M. de Beust au comte Dubsky à Madrid, 7 juillet 1870. 
— Dépèche de sir A. Paget au comte Granville, 9 juillet. — Dépêche de 
M. Layard au comte Granville, 11 juillet. — Nigiu, liicordi diplomatici, 
p. 7 et 8. 



La CANDIDATURE UOHENZOLLFRN. 253 

didats au trône, il n'avait songé qu'à l'intérêt de son pays : nul 
n'était plus éloigné que lui de toute pensée offensante pour la 
France qu'il connaissait, qu'il aimait : s'il avait tenu le projet 
secret, c'était afin d'éviter, en cas d'échec, les malveillants 
commentaires de l'Europe : qu'on lui montrât une issue hono- 
rable et aussitôt il s'y engagerait. Enfin, le 10 au soir, le 
cabinet de Madrid prit sa décision. Un messager partit pour 
Sigmaringen; c'était le général Dominguez. Sa mission était 
de représenter au prince les nouvelles conjonctures où se 
jouait la paix de l'Europe et de lui suggérer l'abandon du projet. 
Si les regrets du maréchal Prim rencontraient à Sigma- 
ringen des regrets pareils, cette communauté dans le repentir 
simplifierait, jusqu'à la rendre en apparence presque aisée, la 
tâche des amis de la paix. Au bruit qui grandissait autour du 
nom de son fils, le prince Antoine avait ressenti un trouble 
extrême et comme le vertige de ses ambitions paternelles. Il 
avait prévu des résistances, non cette explosion. De la France 
lui arrivait une rumeur belliqueuse et irritée. D'Espagne, les 
appels se faisaient de moins en moins pressants; bientôt ils se 
mêleraient de réticences qui sembleraient invitation à un désis- 
tement. La réserve de la Prusse n'était pas elle-même très ras- 
surante pour les hôtes de Sigmaringen. Avec tout l'égoïsme 
des grands vis-à-vis des petits, on replongerait, s'il en était 
besoin, le candidat dans l'obscurité, comme on rejette un 
instrument de médiocre prix, qui décidément ne peut plus 
servir. Ainsi s'étaient écoulés les premiers jours. A ces craintes 
se joignait un très vif sujet d'appréhension. Le trône d'Espagne 
n'était pas le premier que le prince Antoine eût convoité pour 
sa race. Quatre années auparavant, un autre de ses fils, le 
prince Charles, avait été appelé à régner sur la Roumanie. 11 
avait été conduit jusqu'à Bucharest, par la main de la France 
et malgré l'opposition de la Russie. En poursuivant la fonda- 
tion d'une nouvelle dynastie à Madrid, ne compromettrait-on 
pas l'autre dynastie, celle qui poussait péniblement ses racines 
aux bords du Danube? L'agent roumain, M. Stratt, s'étant 
hasardé à interroger M. de Gramont, et ayant essayé de stipuler 
par avance pour la sécurité de son souverain, le ministre lui 



HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

répondit avec une netteté brutale : « Puisque le prince Charles 
conspire contre les intérêts français, il n'est que de bonne 
guerre que nous nous efforcions de le renverser. En cas de 
conflit avec la Prusse, nous ferons bien de commencer par là. 
Notre tort a été de grandir les Hohcnzollcrn. » Terrifié, Stratl 
télégraphia à son maître pour qu'il préchat une promplc 
renonciation. Deux heures plus tard, il partit lui-même pour 
Sigmaringen (I). — Ce que M. de Gramont poursuivait par 
menaces, Napoléon essayait de l'obtenir par douceur. Quoique 
pliant à certains moments sous le parti de la cour, il souhaitait 
du fond du cœur et très vivement la paix. En dehors de ses 
ministres, il s'adressa, à ce qu'on assure, au roi des Belges et 
le pria d'agir à Sigmaringen pour que le funeste projet fût 
abandonné : ce serait, disait-il, le seul moyen de sauver la 
paix de l'Europe (2). L'Empereur ne tenta-t-il pas d'autres 
démarches? Des affirmations très autorisées, quoique beau- 
coup trop sommaires, permettent de le croire (3). — Cepen- 
dant Guillaume, à cette heure, voulait, lui aussi, sinon la véri- 
table paix, au moins l'apaisement. Il souhaitait clore, à sa 
manière, l'incident, comme on fait pour une tentative mala- 
droite et décidément mal combinée. Le 10 juillet, il expédia, 
par le colonel Strantz, un message à Sigmaringen : il y était 
dit que, selon toutes les apparences, la France désirait la 
guerre; le monarque ajoutait que, si le prince Antoine déci- 
dait le retrait de la candidature de son fils, il acquiescerait, en 
sa qualité de chef de famille, au désistement comme il avait 
acquiescé à l'acceptation (4). N'y eut-il pas d'autres sugges- 
tions plus explicites, d'autres démarches plus positives? Si 
nous en croyons la correspondance de M. de Saint-Vallier, 
notre ministre à Stuttgart, celui-ci fut informé (et, dit-on, par 
la reine Olga elle-même) (5), que Guillaume avait engagé 
le prince Antoine à détourner son fils de l'aventure espa- 



(1) Voir Aus clem Leben Kœnig Karls von Rumœnien, t. II, p. 100-101 

(2) Sybel, Die Begrùndung des deutschen Reisches, t. VII, p. 292. 

(3) Voir Emile Oluvier, T hier s devant l'histoire, p. 104. 

(4) Aus dem Leben Kœnig Karls von Rumœnien, t II, p. 101. 

(5) Rothân, l'Allemagne et l'Italie, t. I e ', p. 15. 



LA CANDIDATURE 11 () HENZOLLERN. 255 

gnole (1). Cette atlitutîc est d'autant plus vraisemblable que le 
roi écrivait dans le même temps à la reine Augusta qu'il ne 
pouvait prendre aucune initiative, mais qu'il accueillerait avec 
joie le retrait de la candidature (2). Quand bien même il n'y 
aurait eu d'autre message que celui qu'on vient de rapporter, 
une médiocre habitude de lire entre les lignes eût suffi à 
démêler les intentions du souverain. En indiquant, entre les 
doux partis à prendre, celui qu'il approuverait, le roi ne pros- 
crivait-il pas implicitement l'autre résolution? 

Tous ces signes permettaient de pressentir ce qui suivrait. 
Le 11 juillet, à six heures du soir, M. de Gramont, plus impa- 
tient que jamais, télégraphiait à M. Benedetti : « Au point où 
nous en sommes, je ne dois pas vous laisser ignorer que votre 
langage ne répond plus, comme fermeté, à la position prise 
par le gouvernement de l'Empereur. Il faut aujourd'hui l'ac- 
centuer davantage. Nous ne pouvons pas admettre la distinc- 
tion entre le roi et son gouvernement, qui vous a été exposée. 
Nous demandons que le roi défende au prince de Hohcnzollern 
de persister dans sa candidature; » et le duc ajoutait : « Si 
nous n'avons pas une réponse décisive demain, nous considé- 
rerons le silence ou l'ambiguïté comme un refus de faire ce 
que nous demandons. » La fortune, avant d'abandonner tout 
à fait (et de quel abandon !) le ministre des Affaires étrangères, 
le favoriserait, et au delà de ce que méritait sa fougue impru- 
dente. Elle venait, pour ainsi parler, à son appel. Il avait 
demandé une réponse dans les vingt-quatre heures. Les vingt- 
quatre heures n'étaient pas écoulées et la solution arrivait à 
point nommé, non d'Ems, non de Berlin, mais, comme on pou- 
vaitle conjecturer, de Sigmaringcn Le général Dominguez, déjà 
parti de Madrid, n'eut pas besoin d'achever son voyage. Des 
le matin du 12 juillet, le prince Antoine télégraphia au maré- 
chal Prim que, vu les complications que rencontrait la candi- 
dature de son fils, il retirait en son nom l'acceptation (3). 

(1) M. DE Saint-Yallier, la Rupture avec le Wurtemberçj, p. 16. 

(2) Onckkx. Unser Heldenkaiser, p. 186. 

(3) Voir Aus dem Lebeu Kœnig Karls von /iumœnien, t. II, p. 101-102. 



-_>.-,<; HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



XV 



Avec la dépêche de Sigmaringen se clôt la première phase de 
l'incident Hohenzollcrn. Une intrigue, peu rassurante pour 
nos intérêts, peu séante pour notre honneur, avait été nouée 
secrètement, en dehors de nous et contre nous. Pour n'em- 
ployer que l'expression la plus adoucie, le procédé était celui 
d'un mauvais voisin et révélait, sinon le parti pris de provo- 
quer la guerre, au moins un médiocre souci de l'éviter. La 
déclaration du 6 juillet avait souligné, et jusqu'à l'excès, notre 
ressentiment. En dépit de cette fougue, la justice de notre 
cause avait couvert nos témérités. La Prusse s'était émue; 
l'Espagne, cette nation amie, s'était troublée de nous déplaire; 
ceux même à qui le trône était destiné avaient ressenti l'effroi 
de leurs grandeurs. Avec plus de rouerie que de fierté, 
Guillaume s'était d'avance pourvu à deux fins, prêt à la fois 
à poursuivre vivement son jeu ou à prétendre avec un 
aplomb tranquille qu'il n'avait pas joué. Devant la perspec- 
tive du blâme universel, il venait de s'arrêter, avec un mélange 
de modération — car il n'aimait pas les violences — et de 
regret — car il se savait prêt à la guerre. Ses parents refu- 
saient la couronne. Gomme il l'avait dit à M. Benedetti, il 
approuverait leur décision. Il ne demandait qu'un peu de 
temps pour bien sauvegarder sa dignité, pour bien séparer les 
rôles et ne s'attribuer que celui de ratificateur, pour bien éta- 
blir que si une concession avait été consentie à la France, elle 
ne venait pas de Berlin. 

L'éclaircie fut si courte qu'à peine on put la saisir. Voici 
maintenant la seconde phase, celle où les intempestives exi- 
gences de la France rendent à la Prusse les avantages qu'elle 
a perdus. 

En télégraphiant de Sigmaringen au maréchal Prim, le 
prince Antoine avait envoyé un double de sa dépêche à 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. '257 

M. Olozaga, ambassadeur d'Espagne à la cour des Tuileries. 
Vers midi, M. Emile Ollivier connut la nouvelle. Son esprit 
simple et droit L'interpréta suivant son sens naturel, c'est-à- 
dire comme l'annonce de la paix. Ni son éducation ni son tem- 
pérament ne l'avaient préparé aux réserves diplomatiques. 
Tout heureux du revirement (car nul plus que lui n'avait hor- 
reur de la guerre), il ne résista point à publier sa joie. Comme 
il se rendait au Palais-Bourbon, il rencontra le directeur de la 
Liberté, M. Détroyat, et lui faisant part du message, le pria, le 
supplia de tempérer les ardeurs belliqueuses de son collabo- 
rateur, M. Emile de Girardin. Quand le garde des sceaux 
arriva à la Chambre, beaucoup de députés, malgré l'heure peu 
avancée, se trouvaient déjà rassemblés; car l'anxiété était si 
grande qu'elle rendait exact. M. Ollivier, radieux, déploya le 
précieux papier, le lut, le relut, le communiqua, et le laissa 
même passer en tant de mains qu'il eut quelque peine à le 
ressaisir. M. Thiers étant entré dans la salle, il courut à lui : 
« Nous avons, lui dit-il, ce que nous désirons; » et il lui 
résuma l'information. Gomme celui-ci le prémunissait contre 
tout éclat compromettant : « Soyez tranquille, répliqua le 
ministre, nous tenons la paix, nous ne la laisserons pas 
échapper (l). » Cependant de nombreux spéculateurs étaient 
répandus au Palais-Bourbon. A la première divulgation de la 
grande nouvelle, ils prirent d'assaut les fiacres, et, faisant 
émulation de vitesse, se précipitèrent sous la colonnade de la 
Bourse. Au début de la séance, l'annonce de l'arrivée de l'Em- 
pereur, venu de Saint-Cloud aux Tuileries, avait paru signe de 
guerre et avait provoqué un véritable affolement. L'espérance 
succédant à l'inquiétude, on se mit à hausser, aussi rapidement 
qu'on avait baissé, et de 07 francs, le 3 pour 100 remonta jus- 
qu'à 70 francs. 

Ces expansives confidences étaient d'un bon citoyen plutôt 
que d'un politique. La calme sagesse n'est point si prompte à 
ébruiter, même les joies. La véritable habileté (plus facile, 
il est vrai, à discerner après coup, qu'à démêler dans l'effcr- 

(1) Enquête parlementaire sur le 4 Septembre; déposition Thiers, t. L ô ', ]>. 8. 

T. VI. 17 



258 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

vcscence de ces jours fiévreux), la véritable habileté consistai! 
à garder le silence, jusqu'à ce que les dépêches attendues 
de M. Bcncdctti apportassent l'approbation du roi. Quel qu 
fût le soin du monarque à n'intervenir qu'à son heure, san 
hâte, à titre de simple appro! ;t ir, l'incertitude ne pouvai 
guère se prolonger au delà d'un jour. Alors une communi- 
cation officielle faite aux Chambres eût permis de fondre les 
deux informations, celle du désistement, celle de l'assenti- 
ment royal. La seconde des nouvelles eût complété, et, pour 
ainsi dire, authentiqué la première. La négociation, heureuse- 
ment terminée, eût apparu dans son ensemble, et tout naturel- 
lement le public en eût souligné la très honorable conclusion. 
Tout autre était l'effet d'une dépêche isolée. Très sincère- 
ment, très patriotiquement, les pacifiques se réjouiraient. 
Mais les belliqueux ne se sentiraient point désarmés. 

On le vit bien à ce qui suivit. Quand se fut un peu émoussée 
la sensation de la grande nouvelle, les députés de l'extrême 
droite, reprenant par le menu la dépêche, s'appliquèrent à 
rabattre les élans d'allégresse. Ils commencèrent par exprimer 
la surprise qu'un document aussi grave fût livré à tout venant 
et que les coulissiers en pussent avoir la primeur aussi bien 
que les représentants du peuple. Puis ils se mirent à analyser 
le télégramme lui-même, et sur un ton moitié railleur, moitié 
irrité, détaillèrent tout ce qu'il aurait dû contenir et tout ce 
qu'il ne contenait pas. On n'y trouvait ni le nom du roi qui 
avait conduit l'intrigue, ni celui du prince Léopold au profit 
de qui s'était nouée la trame : aucune mention de la Prusse; 
aucune mention de la France. L'expéditeur était un Allemand, 
le prince Antoine, et le destinataire un Espagnol, le maréchal 
Prim. La dépèche ne faisait que traverser la France. Cepen- 
dant une copie avait été adressée à M. Olozaga, et c'était cette 
copie, recueillie au passage ou officieusement communiquée, 
qu'on prétendait offrir au pays comme un sûr gage de paix! 
Bientôt les salles et les couloirs du Palais-Bourbon ce rem- 
plirent du bruit des disputes et des apostrophes. Suppléant à 
leur petit nombre par leur audace, les bonapartistes autori- 
taires, les gens de mauvaise droite comme on les appelait, 



LA CANDIDATURE HOHEXZOLLERN., 259 

déclamaient avec une véhémence inouïe. Ils qualifiaient d'insi- 
gnifiante la concession et de lâches ceux qui s'en contentaient. 
Ils n'avaient pas assez de mépris pour la dépêche, la dépêche 
du Père Antoine, ainsi qu'ils la nommaient avec une insultante 
dérision. Sur les limites de la droite et du centre, les conser- 
vateurs purs s'associaient au tapage, non par goût, mais par 
entraînement et avec cette violence excitée qui naît souvent 
de la faiblesse. Aux chauvins et aux passionnés se joignaient 
ceux qui cherchaient dans les complications récentes un profit 
pour leur ambition, une satisfaction pour leurs rancunes. Le 
plus animé était Clément Duvernois qui, ayant d'abord figuré 
dans le cabinet du 2 janvier, puis en ayant été exclu, portait 
impatiemment le souvenir de ses espérances ajournées. Il 
entraîna dans un bureau quelques-uns de ses collègues et y 
débattit une demande d'interpellation. Dans l'affaire Hohen- 
zollern, il voyait une cause à gagner contre le ministère; il ne 
la gagnerait que contre la France. 

Au milieu de ce tumulte, un mot se distinguait que les plus 
ardents répétaient avec complaisance : on parlait de garanties, 
de garanties que la France devrait réclamer pour l'avenir 
L'idée, l'idée fatale, n'était pas tout à fait nouvelle ; car elle 
s'était formulée, les jours précédents, dans le Figaro et dans 
la Liberté. Elle se précisa, dans la bouche de Clément Duver- 
nois. Son interpellation était ainsi conçue : « Nous demandons 
à interpeller le Cabinet sur les garanties qu'il a stipulées ou 
qu'il compte stipuler pour éviter le retour de complications 
successives avec la Prusse. » 

Le gouvernement maîtriserait-il cette opinion violente et 
factice, ou se laisserait-il entraîner par elle? Là résidait le 
grand sujet d'anxiété. 

C'est une justice à rendre à M. le duc de Gramont, qu'en 
cette journée du 12, son premier mouvement fut celui de la 
sagesse. A 1 h. 40, il télégraphiait à M. Bcnedctti : « Employez 
•votre habileté, je dirai même votre adresse, à constater que la 
renonciation du prince de Hohenzollern vous est annoncée, 
communiquée ou transmise par le roi de Prusse ou son gou- 
vernement. C'est pour nous de la plus haute importance. La 



2G0 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

participation du roi doit, à tout prix, être consentie par lui ou 
résulter des faits d'une manière saisissable (1). » Cette participa- 
tion saisissablc dériverait, à toute rigueur, de l'approbation que 
le monarque donnerait au désistement. De cette approbation 
on ne pouvait douter. Qu'elle se produisît sous une forme plus 
ou moins empressée, plus ou moins explicite, la chose impor- 
tait peu, à moins qu'on ne voulût sacrifier le fond à la forme. 
En dépit des belliqueuses clameurs, l'œuvre d'apaisement ne 
semblait donc pas encore compromise, à la seule condition que 
le gouvernement sût contenir les impatients du Corps législatif. 
Quelques mots très brefs eussent suffi pour restituer son véri- 
table sens à la dépêche de Sigmaringen et faire pressentir en 
termes mesurés le complément qu'elle recevrait par le pro- 
chain courrier d'Ems. Du même coup, l'extrême droite eût été 
réduite au silence, les timides eussent repris courage, et autant 
que les conjectures sont permises en des événements si obscurs, 
le choc suprême eût été ajourné. 

11 n'en alla point de la sorte. Dès le commencement de 
l'après-midi, le ministre des Affaires étrangères apprit les 
manifestations du Palais-Bourbon; puis il connut le projet 
d'interpellation de M. Clément Duvernois. Les bonapartistes 
autoritaires du Corps législatif lui renvoyaient les passions que 
lui-même avait soufflées. Ses courtes velléités de modération 
s'évanouirent, et, de nouveau, la claire vue des choses s'obs- 
curcit à ses yeux. Dans les couloirs de la Chambre, on parlait 
a de garanties pour l'avenir » . Pour le malheur de la France, 
le duc de Gramont allait reprendre la formule et se l'appro- 
prier. 

11 commençait à céder à ces retours d'irritation, quand à 
l'hôtel du quai d'Orsay se présenta M. de Werther, arrivé 
d'Ems le matin même. Il était un peu plus de deux heures et 
demie. L'entretien était à peine entamé lorsque survint l'am- 
bassadeur d'Espagne, porteur, -disait-il, d'un message urgent. 
La communication pouvant influer sur les pourparlers avec la 
Prusse, M. de Werther se prêta de bonne grâce à une suspen- 

(1) Duc de Gramost, la France et la Prusse, p. 103. 



LA CANDIDATURE H O II EN ZOLLEIl N. 261 

sion de l'entrevue et passa dans un salon voisin. M. Olozaga 
venait notifier la nouvelle du désistement. M. de Gramont con- 
naissait déjà le télégramme. Tout ressaisi par les préventions 
qui ne s'étaient un instant affaiblies que pour renaître plus 
fortes, il s'obstina à juger la dépêche, non d'après la quasi- 
assurance de paix qu'elle contenait, mais d'après les lacunes 
qui la rendaient insuffisante et incomplète. Il n'y releva que 
ce qui ne s'y trouvait point, à savoir le nom et l'intervention 
du roi. Gomme M. Olozaga le félicitait, il répliqua que l'Es- 
pagne avait sans doute le droit de se réjouir, mais que, pour la 
France, le désistement ainsi annoncé ne créait qu'une compli- 
cation de plus. 

Sur ces paroles peu rassurantes, l'ambassadeur d'Espagne se 
retira, et M. de Gramont rejoignit M. de Werther. Entre ces 
deux hommes d'anciennes relations autorisaient, ainsi qu'on l'a 
dit, une certaine familiarité. Sans aucune âpreté de forme, 
mais sur le ton d'une plainte très vive, le duc récapitula ses 
griefs : le roi avait autorisé la candidature Hohenzollern sans 
aucune entente préalable avec le gouvernement impérial, et 
par cet acte avait blessé la France : le procédé avait été d'au- 
tant plus ressenti que, dans toutes les questions politiques, la 
cour des Tuileries avait toujours observé vis-à-vis du cabinet 
de Berlin les plus grands égards. A ces arguments, le diplomate 
prussien n'opposa que d'assez médiocres répliques : il allégua, 
contre toute vraisemblance, que le roi ne pouvait s'opposer 
au désir du prince Léopold : il ajouta, sans beaucoup plus de 
fondement, que les relations du candidat avec la famille impé- 
riale ne permettaient pas de prévoir l'hostilité de la France. 
Dominé par le désir d'associer le cabinet de Berlin à la renon- 
ciation, M. de Gramont laissa entendre que le désistement était 
dû sans doute aux suggestions du roi. C'était une façon indi- 
recte de provoquer un aveu qui soulignerait pour la France le 
succès, pour la Prusse le recul. L'ambassadeur devina l'inten- 
tion et aussitôt la déjoua : « Non, dit-il avec quelque vivacité, 
le roi estdemeuré étranger à la résolution du prince. » En cette 
dénégation si formelle se révélait la susceptibilité de la Prusse, 
résignée à céder sur le fond, mais jalouse jusqu'à l'ombrage 



2C2 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

pour sauvegarder la forme. Cependant, au cours de l'entretien, 
M. de Werther avait, à plusieurs reprises, désavoué, au nom 
de son maître, toute intention de blesser l'Empereur ou de 
froisser le sentiment public français. L'assurance, répétée 
plusieurs fois et avec beaucoup de chaleur, paraissait sincère. 
Toujours à la recherche d'un expédient qui mît en cause la 
personne du roi, M. de Gramont prit acte de ces paroles et 
hasarda l'idée d'une lettre que le monarque adresserait à l'Em- 
pereur et qui effacerait entre les deux pays toute trace de malen- 
tendu. M. de Werther, sans accueillir l'insinuation, ne la 
repoussa point péremptoirement. Fort de ce demi-acquiesce- 
ment, ne soupçonnant ni danger ni piège, le ministre développa 
le projet, et avec un singulier mélange d'ingénuité confiante 
et d'avantageuse présomption, ébaucha même le canevas de ce 
que Guillaume pourrait écrire. Cette sorte de brouillon, publié 
plus tard par le duc lui-même (1), était conçu en ces termes : 
« En autorisant le prince Léopold de Hohenzollern à accepter 
la couronne d'Espagne, le roi ne croyait porter atteinte ni aux 
intérêts ni à la dignité de la nation française. Sa Majesté s'as- 
socie à la renonciation du prince de Hohenzollern et exprime 
son désir que toute cause de mésintelligence disparaisse désor- 
mais entre son gouvernement et celui de l'Empereur. » C'était, 
en ce temps-là, l'habitude des diplomates français de livrer à 
la Prusse les traces écrites de leurs plus confidentielles pensées. 
Ainsi avait fait Benedetti. Ainsi fit à son tour M. de Gramont. 
Ayant rédigé la note, il la transcrivit; puis fort obligeamment il 
remit la copie à l'ambassadeur comme on ferait d'une sorte de 
mémento qui peut servir de modèle (2). Sur ces entrefaites sur- 
vint M. Emile Ollivier qui arrivait du Corps législatif. Dans la 
dépêche de Sigmaringen, il avait vu d'abord le signe certain de 
la paix. Déjà les manifestations de la Chambre mêlaient un 
peu de trouble à son allégresse. Mis au courant de l'entretien 
et peu défiant par nature, honnêtement avide de tout ce qui 
hâterait le dénouement, il approuva son collègue. Ni l'un ni 



(1) La France et la Prusse, p. 122. 

(2) Ibid., p. 121. 



LA CANDIDATURE HOHEIS ZO LLERN. 263 

l'autre ne semblent avoir pressenti que les rois, surtout les rois 
enorgueillis par de récentes victoires, n'aiment point à se voir 
souffler des modèles de lettres, qu'une artificieuse interpréta- 
lion pourrait, à Berlin ou à Ems, appeler excuses ce qui n'était 
que formules conciliantes, qu'un prétexte serait de la sorte 
fourni pour exciter les susceptibilités germaniques. Le langage 
de M. de Werther ne laissa deviner aucune objection, et sa taci- 
turne réserve acheva d'engourdir les prudences. A trois heures 
et demie, l'ambassadeur prit congé, afin de rédiger en hâte son 
rapport qu'il voulait faire partir par l'express d'Allemagne (1). 
Tandis que ces scènes se passaient au quai d'Orsay, deux 
courants contraires se développaient dans la ville, l'un fait de 
sécurité' joyeuse, l'autre de bruyantes colères. — Les joyeux, 
c'étaient leshommesà l'esprit vraiment politique que les témé- 
rités des jours précédents avaient consternés ; c'étaient les 
gens paisibles qui détestaient les aventures; c'était surtout cette 
masse immense qui ne manifeste pas, qui ne s'agite pas, qui 
s'agite même si peu qu'on oublie parfois qu'elle représente le 
nombre et la sagesse. En ces milieux, la dépêche, qui com- 
mençait à se divulguer, s'interprétait suivant son sens naturel, 
et on n'imaginait point que, l'objet du différend ayant disparu, 
la querelle subsistât. Dans ces jours-là arrivaient les rapports 
des préfets que le ministre de l'Intérieur avait interrogés sur le 
sentiment des populations. La plupart de ces rapports expri- 
maient, sous une forme plus ou moins voilée, la répugnance 
du pays pour la guerre. Avec quelle joie profonde quoique 
silencieuse, ne serait pas accueillie là-bas la bonne nouvelle! 
Mais la connaîtrait-on jamais sous sa forme simple et rassu- 
rante? — Rapidement le parti de la guerre grandissait. Au 
Corps législatif le tumulte continuait. Quand M. Clément Duver- 
nois se présenta à la tribune pour y lire son interpellation, beau- 
coup de membres des centres se persuadèrent que cet homme, 
qui avait souvent traduit les pensées de Napoléon, était, cette 
fois encore, le porte-parole du souverain. Sous l'empire de 



I Duc de Gkamont, la France et la Puisse, p. 107 et suiv. — Rapport de 
M. du Werther au roi Guillaume, 12 juillet 1870. 



264 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

cette croyance, plus tard reconnue fausse (1), ils crurent 
faire acte de bons courtisans en se montrant fort belliqueux : 
de là un redoublement de murmures et de protestations irri- 
tées. Les pacifiques formaient la majorité, mais une majo- 
rité timide, hésitante, et qui semblait demander grâce pour ses 
pensées. Les moins timorés entouraient M. Thiers, lui ser- 
raient les mains avec beaucoup d'effusion, le pressaient de 
prendre l'initiative qu'ils n'osaient prendre eux-mêmes, lui 
promettaient un chaleureux appui. Celui que sollicitaient tant 
d'instances observait depuis le matin avec stupeur les progrès 
de la déraison publique. Vers le milieu de la séance, il entraîna 
dans l'un des bureaux de la Chambre plusieurs des ministres, 
M. Mège, M. Maurice Richard, M. Chevandier de Valdrôme, 
M. Segris. Longtemps il parla, leur montrant le péril d'exi- 
gences nouvelles qui, en transformant le rôle de la France, en 
mettant l'agression à son compte, compromettraient le pays 
autant que la dynastie. M. Mège et M. Maurice Richard, trou- 
blés mais non convaincus, écoutèrent en silence. M. Chevan- 
dier de Valdrôme et M. Segris, émus, dit-on, jusqu'aux larmes, 
promirent de soutenir la cause de la paix. Cependant l'agita- 
tion, née au Palais-Bourbon, allait se répercutant au dehors. 
Les journaux de l'après-midi achevaient de se composer; puis 
parurent les premiers numéros. Saisies d'une émulation irré- 
fléchie et malsaine, presque toutes les feuilles publiquesluttaient 
d'invectives et d'intempérance guerrière. Bientôt, sur les 
boulevards comme à la Chambre, la dépêche de Sigmaringen, 
cette dépêche, acclamée le matin comme le salut, ne s'appela 
plus que la dépêche du Père Antoine. 

C'est au milieu de ces rumeurs que M. le duc de Gramont 
quitta Paris vers quatre ou cinq heures pour se rendre à Saint- 
Cloud. Il allait y prendre les ordres de l'Empereur. 

Le souverain avait suivi d'un œil morne la crise où se 
jouaient sa couronne et son pays. De nombreux et sûrs témoi- 
gnages attestent qu'il répugnait à recourir aux armes. Il 
souhaitait la paix — par humanité, car il avait horreur du 

(1) Voir le journal l'Ordre, 15 octobre 1871. 



LA CANDIDATURE HO II EN ZOLLE RN. 265 

sang, — par goût du repos, car il était malade, — par satiété 
de grandeurs, car après la consécration du plébiscite, il n'avait 
plus rien à demander au destin. Le 10 juillet, comme il rece- 
vait l'un des agents de Victor-Emmanuel, M. Vimercati, il lui 
avait dit ces paroles : « J'attends la réponse de la Prusse. Si on 
renonce à la candidature sous ri importe, quelle forme, il n'v 
aura point de guerre (1). » Dans cet esprit, le monarque avait 
interprété, suivant sa signification littérale, la dépêche de Sig- 
maringen, et y avait vu la quasi-assurance d'un dénouement 
amiable. Le 12, vers trois heures, étant encore aux Tuileries 
et avant de regagner Saint-Gloud, il avait mandé M. Nigra : 
« C'est la paix, lui avait-il dit en faisant allusion au télégramme 
du prince Antoine. Je vous ai appelé pour que vous télégra- 
phiez la nouvelle à votre gouvernement. Je n'ai pas eu le 
temps d'écrire au roi. Je sais bien que l'opinion publique est 
si excitée, qu'elle eût préféré la guerre. Mais la renonciation 
est une solution satisfaisante et supprime, au moins pour le pré- 
sent, tout prétexte à hostilités (2). » Dans l'antichambre était 
l'un des aides de camp, le général Bourbaki L'Empereur lui 
tint un langage non moins rassurant : « Vous n'avez pas besoin, 
lui dit-il, de préparer vos équipages de guerre. Le désistement 
du prince de Hohenzollern efface toute cause de conflit. » On 
affirme, qu'apprenant sur ces entrefaites l'interpellation Duver- 
nois, Napoléon la regretta, loin de l'approuver. 

C'est en cette occurrence que survint Gramont. Le duc, dans 
le mémoire qu'il a publié pour sa justification, a passé à peu 
près sous silence l'entrevue de Saint-Cloud. Cette discrétion 
prive l'histoire de la principale source à laquelle elle eût pu 
puiser. Quelle que fût la gravité des conjonctures, il est 
certain qu'il n'y eut aucune délibération officielle. M. Emile 
Ollivier n'était point là. Quant aux autres ministres, ils étaient 
pour la plupart au Palais-Bourbon, où M. Chcvandier de Val- 
drôme et M. Segris prirent ce jour-là la parole (3). M. de Gra- 

(1) Télégramme de M. Vimercati au roi Victor-Emmanuel, 10 juillet 1870. 

(2) Nigra, Ricordi diplomatici. (Nuova Anioloyia, mars 1895, p. 10.) 

(3) « Le 12 juillet, le cabinet ne fut point consulté. >» (Lettre inédite de 
M. Segris à M. iMichon, 5 mars 1871 ~. — Les correspondances manuscrites et 



2(iG HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

mont demeura peu de temps au château, une heure à peine, 
car nous savons qu'à sept heures il était de retour au quai 
d'Orsay et y rédigeait ses dépêches (1). Que se passa-t-il durant 
cette heure décisive et fatale? Le duc, en son livre, laisse 
clairement deviner, hien qu'il ne les développe pas, les argu- 
ments par lesquels il pesa sur l'esprit de l'Empereur. Tout en 
regrettant, comme le souverain, l'interpellation Duvernois, il 
lit une vive peinture des manifestations parlementaires, puis il 
insista sur la nécessité de donner satisfaction au sentiment 
public : on ne garderait quelque chance de le contenir qu'en 
s'y associant. M. de Gramont ne fut point seul à s'exprimer de 
la sorte, car il parle « de débats consciencieux qui précédèrent 
la détermination » . Quels furent, à défaut des ministres, les 
amis officieux admis à fournir leur avis? Un silence, jusqu'ici 
impénétrable, a couvert ce conciliabule, et, si l'on connaît les 
résolutions qui en sortirent, on demeure inhabile à répartir 
les responsabilités. Toutes les vraisemblances autorisent à 
croire qu'une action prépondérante fut celle de l'Impératrice. 
Quelle autre influence eût été assez puissante pour retourner, 
comme par un brusque ressaut, les volontés de l'Empereur? 
La réserve absolue de M. de Gramont laisse elle-même con- 
jecturer des ménagements envers une personne auguste qu'une 
honorable fidélité interdit de découvrir et de nommer. La 
résolution définitive fut qu'il y avait lieu de demander au roi 
de s'associer à la renonciation et d'assurer que la candidature, 
abandonnée dans le présent, ne serait point autorisée dans 
l'avenir. Ainsi se reprenait à Saint-Gloud, en dehors de M. Olli- 
vier ou de ses collègues et par un brusque autant que funeste 
retour du pouvoir personnel, cette idée des garanties que cer- 
tains journaux avaient déjà formulée, que les violents de la 
Chambre avaient propagée, que M. Clément Duvernois venait 
de traduire. Le plus singulier, c'est que ceux qui s'appro- 
priaient ces vues se sont défendus de toute intention de 
guerre : « Le souverain et ses conseillers, a écrit M. de Gra- 

les récits de M. Louvel et de M. Plichon concordent exactement avec la décla- 
ration de M. Segris. 

(1) Duc de Gramont, la France et la Prusse, p. 131. 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 267 

mont, ne recherchaient qu'une solution pacifique. » On n'a pas 
le droit de mettre en doute la sincérité de cette affirmation. 
Mais que dire de la prévoyance d'une politique qui, en souhai- 
tant la paix, compliquait l'unique transaction qui la rendrait 
possible? La seule excuse, c'est la surexcitation extraordinaire 
où l'incident Hohenzollern avait jeté la Cour, la Chambre, les 
militaires, les journalistes. Sous ce mauvais procédé qui succé- 
dait à tant d'autres, l'irritation débordait, et avec des bouil- 
lonnements qui interceptaient toute claire vue des choses. 
L'un des annalistes les plus pénétrants de ces journées 
fameuses a dit, en parlant de ceux qui gouvernaient alors : Ce 
fut surtout l'intelligence qui manqua (1). Ce jugement me paraît 
sévère à l'excès. Mais volontiers, je dirais en variant la for- 
mule : Ce qui manqua totalement, ce fut le sang-froid. 

A sept heures, M. de Gramont, rentré à son ministère, 
transmit à M. Benedetti la dépêche suivante : 

Paris, 12 juillet, 7 h. du soir. 

Nous avons reçu des mains de l'ambassadeur d'Espagne la renon- 
ciation du prince Antoine, au nom de son fds Léopold, à sa candi- 
dature au trône d'Espagne. Pour que cette renonciation du prince 
Antoine produise tout son effet, il paraît nécessaire que le roi de 
Prusse s'y associe et nous donne l'assurance qu'il n'autoriserait pas 
de nouveau cette candidature. 

Veuillez vous rendre immédiatement auprès du roi pour lui 
demander cette déclaration qu'il ne saurait refuser, s'il n'est vérita- 
blement animé d'aucune arrière-pensée. Malgré la renonciation qui 
est maintenant connue, l'animation des esprits est telle, que nous 
ne savons pas si nous parviendrons à la dominer. 

Faites de ce télégramme une paraphrase que vous pourrez com- 
muniquer au roi. 

Piépondez le plus promptement possible. 

En ce télégramme se marqua l'évolution de la politique 
française. Vers neuf heures, dans un billet adressé à M. de 
Gramont, l'Empereur souligna les exigences, en recomman- 
dant « que Benedetti insistât pour obtenir une réponse catégo- 

(1) Sorll, Histoire diploinat'vjue de la guerre franco-allemande ', t. I er . 



268 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

rique » . Pendant ce temps, l'agitation grandissait sur les bou- 
levards; on y chantait la Marseillaise; des bandes avinées, 
préludant à la guerre comme on prélude à une émeute, criaient 
de toutes leurs forces : A Berlin! à Berlin ! Bien tard dans la 
soirée, M. Emile Ollivier se rendit au ministère des Affaires 
étrangères. A la nouvelle des instructions transmises à M. Bc- 
nedetti, il ne dissimula ni sa surprise, ni son déplaisir, ni son 
inquiétude. Plus calme que son collègue et ne pouvant se rési- 
gner à perdre le bienfait de la paix reconquise, il essaya 
d'adoucir, au moins dans la forme, les demandes de son gouver- 
nement. Sous son influence, une seconde dépêche fut, à onze 
heures trois quarts, envoyée à Ems. Elle ne modifiait pas les 
précédentes directions, mais se terminait par une phrase où se 
révélait clairement le désir d'une entente équitable : « Dites 
bien au comte de Bismarck et au roi que nous n'avons aucune 
arrière-pensée, que nous ne cherchons pas un prétexte de 
guerre, et que nous ne demandons qu'à sortir honorablement 
d'une difficulté que nous n'avons pas créée nous-mêmes. » Le 
ménagement était sage et l'intention méritoire; mais le coup 
était porté, et Dieu ne permettrait plus que rien désormais 
vînt le retenir ou l'atténuer. 



XVI 



La journée du 13 juillet fut Tune des plus tragiques de notre 
histoire. Il faut en suivre les péripéties, — à Ems où se rompent 
les derniers fils qui retiennent les négociations, — à Paris où le 
gouvernement impérial s'achemine vers la guerre, tout en se 
rattachant par intervalles à l'espoir de la paix, — à Berlin où 
M. de Bismarck, par une mémorable imposture, ferme à ses 
imprudents adversaires toutes les voies du repentir et du 
retour. 

Le 12, M. Benedettî avait attendu jusqu'au soir un mot qui, 
sorti de la bouche du roi, serait approbation du désistement. 



LA CANDIDATURE HO HENZOLLERN. 269 

Guillaume s'était contenté de lui faire dire à six heures qu'il 
aurait le lendemain matin des nouvelles positives. Le calcul 
du souverain achevait de se dévoiler. A coup sûr il n'ignorait 
point l'événement qui déjà se publiait dans Paris ; nous savons 
même aujourd'hui, grâce à des révélations récentes, qu'il 
venait d'être informé de la résolution par un télégramme du 
colonel Strantz (1) ; mais l'irrévocable volonté du monarque était 
de n'intervenir qu'après coup et de laisser au compte du prince 
Antoine et de son fils l'intrigue interrompue. Quoique cette 
conduite révélât un formalisme peu amical et un médiocre 
empressement à calmer les inquiétudes, l'espoir chez M. Bene- 
detti l'emportait sur la crainte. Déjà courait dans Ems le bruit 
du désistement : d'autre part, le roi avait assuré que, si le 
prince renonçait spontanément, il approuverait la décision. 
Donc, à moins de témérité inattendue à Paris, ou de perfides 
machinations à Berlin, on pouvait attendre un heureux dénoue- 
ment. L'ambassadeur en était là quand à une heure avancée de 
la nuit, il reçut le télégramme expédié à sept heures du quai 
d'Orsay. L'exigence de garanties pour l'avenir, c'était la guerre. 
Ce qu'on ne voyait qu'à demi à Saint-Gloud à travers le mirage 
des illusions, apparaissait à Ems avec la clarté de l'évidence. 
Mais M. Benedetti, dont le duc de Gramont avait déjà gour- 
mande la mollesse, ne se souciait guère de braver de nouveaux 
reproches. Informateur au jour le jour plutôt qu'homme 
d'État, il n'était d'ailleurs ni de crédit assez assuré ni d'intelli- 
gence assez haute, ni de trempe assez ferme pour oser, en vue 
d'un grand bien public, discuter ses instructions ou en différer 
l'accomplissement. Nanti d'un ordre formel, il jugea, en subor- 
donné docile, que son devoir, son unique devoir, résidait 
dans l'entière obéissance. 

Le 13 de bonne heure, il descendit sur la Promenade des 
Fontaines. C'était l'instant où l'animation était la plus grande 
par le va-et-vient des baigneurs qui faisaient leur cure du 
matin. Le diplomate français ne doutait point qu'il ne rencon- 
trât quelque personnage de la cour et ne pût, par son inter- 

(1) Oncken, Unscr Heldcn Kaiser, p. 190. 



'270 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

médiaire, solliciter une audience du souverain. Au bout de 
l'allée qui borde la Lahn et tout près du pavillon de musique, 
il vit l'un des aides de camp. Celui-ci l'aborda avec un 
empressement gracieux : « Le courrier de Sigmaringen, lui 
dit-il, n'est point encore arrivé; mais dèsà présent nous tenons 
la bonne nouvelle. » En même temps, il lui tendit un supplé- 
ment de la Gazette de Cologne qui mentionnait le désistement: 
a Voilà, ajouta-t-il, une information qui va dissiper vos soucis. » 
Benedetti écoutait d'un air fort sombre ; bientôt, se dérobant 
aux félicitations : « Il faut, dit-il, que je parle au roi. » 

En ce moment-là même et comme à souhait, Guillaume, 
qui déjà s'était rendu aux sources minérales, débouchait de 
l'une des allées. Apercevant l'ambassadeur, il se dirigea vers 
lui (1), et l'entretien s'engagea sur la promenade. Après avoir 
annoncé la communication faite la veille par M. de Gramont 
à M. Olozaga, M. Benedetti poursuivit en ces termes : « La 
résolution adoptée à Sigmaringen ne peut avoir pour nous de 
valeur que si elle est approuvée par Votre Majesté. En outre, 
il est essentiel que nous soyons garantis contre toute reprise 
ultérieure du projet aujourd'hui abandonné. Que le roi me 
permette donc d'assurer à Paris que, le cas échéant, il inter- 
dirait au prince de poser de nouveau sa candidature. » Quand 
le diplomate se fut tu, le roi, très visiblement contrarié, 
exprima une double surprise, et de la démarche du prince 
Antoine et de celle du gouvernement français. Il affirma, 
contre toute vraisemblance, qu'il ignorait encore la détermina- 
tion du prince Léopold; puis, éludant toute réponse trop pos 
tive ou péremptoire, il observa qu'en cet état de choses, il lu 
était impossible, soit de fournir aucun éclaircissement, soit de 
formuler la déclaration qu'on sollicitait de lui. M. Benedett 
avait pour instructions de se montrer pressant. Il le fut, et au 
delà de ce que commandait la circonspection : « La renoncia- 
tion du prince Léopold, dit-il, n'est pas douteuse. Nous 
pouvons, au surplus, raisonner par hypothèse. Que, dans 
l'hypothèse du désistement, le roi nous assure qu'il interpo- 

(1) Benedetti, Essais diplomatiques, p. 386. 



LA CANDIDATURE II OH EN ZOLLERN. 211 

sera son autorité pour empêcher clans l'avenir toute reprise du 
projet. » La netteté de l'interrogation prévenait toute explica- 
tion évasive. Le roi répliqua assez vivement : « Vous réclamez 
un engagement sans terme et pour tous les cas; je ne saurais le 
prendre." Puis il continua d'un ton plus adouci : ".levons 
assure que je n'ai aucun dessein caché; celte affaire m'a causé de 
trop graves ennuis pour que je sois tenté de la laisser renaître ; 
mais vraiment il m'est impossible daller aussi loin que vous le 
souhaitez. » M. Bcnedetti avait promis au duc de Gramont de 
ne point ménager les observations. Sans souci d'être importun 
et comme on fait en une cause désespérée, il développa de 
nouveau ses arguments : le seul but de la France était de 
conjurer tout dissentiment pour l'avenir et de rendre entière 
confiance aux intérêts alarmés. Toute cette insistance fut en 
pure perte : « Vous me demandez, interrompit le roi, une con- 
cession nouvelle et inattendue, je n'y puis consentir. » Puis 
avec moins d'aménité que d'ordinaire, quoique sans aucune 
discourtoisie, il congédia l'envoyé. 

Tandis qu'à Ems, en ce matin du 13 juillet, se décidaient 
sur la promenade, au milieu des allées et venues des bai- 
gneurs, le sort de l'Europe et la paix du monde, les ministres 
se rassemblaient à Saint-Cloud. A juger sainement les choses, 
la convocation était bien tardive. C'était dans l'après-midi de 
la veille, avant l'envoi des décisives dépêches à M. Bcnedetti, 
qu'il eût été opportun de recueillir les avis sans en négliger 
aucun. On n'avait point agi de la sorte. D'un conciliabule entre 
M. de Gramont, l'Empereur et quelques-uns des familiers du 
château étaient sorties, en une précipitation fiévreuse, les réso- 
lutions notifiées aussitôt à Ems. Voici que les conseillers de la 
Couronne n'étaient convoqués que le lendemain, pour déli- 
bérer sur une affaire déjà entamée et peut-être irrévocable- 
ment compromise. Quand le duc eut fait connaître la fatale 
demande de garanties qui venait se greffer sur la demande 
primitive, un long silence accueillit la communication. Parmi 
les ministres, quelques-uns laissaient percer une surprise 
émue et consternée. Tel était M. de Parieu, personnage clair- 
voyant et austère, inclinant d'instinct à réprouver une lutte 



272 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

qui s'offrait sous un aspect de coup de tête et d'aventure. Tels 
étaient M. Louvct et M. Plichon, hommes d'esprit lucide, 
indépendant et ferme, qui voyaient dans la guerre la défaite 
possible, dans la défaite la dynastie compromise, et n'étaient 
noint gens à retenir les vérités utiles. A leur côté, M. Segris, 
d'âme excellente, mais timide et impressionnable à l'excès, 
ressentait un véritable effroi de la responsabilité dont il porte- 
rait sa part. C'est de ce petit groupe que jaillirent les objec- 
tions. On s'étonna que, contrairement à toutes les règles du 
régime parlementaire, des instructions d'une nature aussi 
graves eussent été envoyées à Ems, sans avis préalable du 
conseil des ministres. On démasqua les périls de cette orienta- 
tion nouvelle : le roi ne consentirait pas aux garanties : si 
M. de Bismarck voulait la guerre, on lui fournissait un pré- 
texte pour y pousser : les récentes exigences avaient peu d'uti- 
lité et pouvaient tout compromettre. « C'est la guerre pro- 
bable, presque certaine, dit avec véhémence M. Plichon, et 
qui peut assurer la victoire ?» — Un peu troublé d'abord par 
les critiques, M. de Gramont s'efforça d'expliquer son extraor- 
dinaire initiative : s'il n'avait pas consulté le cabinet, c'était 
pour gagner du temps : s'il avait pu soupçonner des diver- 
gences, il aurait provoqué une délibération : l'agitation 
publique, le sentiment des Chambres rendaient nécessaire une 
politique accentuée : la demande de garanties ne constituait 
pas une exigence nouvelle, mais n'était que la suite logique de 
la réclamation primordiale : toute autre conduite permettrait à 
la Prusse de se dérober. Le débat se prolongea quelque temps. 
« Je me contente de la renonciation Hohenzollern, de quelque 
côté qu'elle nous arrive, dit M. Louvet, à la seule condition 
qu'elle soit certaine. » Pendant tout ce colloque, l'Empereur 
s'était tu. Quand la discussion fut épuisée, il invita ses con- 
seillers à passer au vote. Y avait-il lieu de se contenter du 
retrait de la candidature et de l'approbation que le roi donne- 
rait à cette résolution? Fallait-il, au contraire, maintenir la 
demande de garanties pour l'avenir? On recueillit les avis. 
M. de Parieu, M. Plichon, M. Segris, M. Louvet, se pronon- 
cèrent pour que l'on se contentât des satisfactions obtenues. 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 273 

Les autres ratifièrent les instructions envoyées la veille au soir 
à M. Benedetti (i). 

En les ratifiant, ils nourrissaient l'espoir de les restreindre 
ou de les dégrader. Chose qui paraît incroyable et qui pourtant 
est vraie, ceux-là même qui cédaient au courant ne se persua- 
cfaient pas, ne voulaient pas se persuader qu'ils fussent entraînés 
jusqu'au bout. En déviant vers les résolutions qui conduiraient 
à la guerre, ils ressentaient un désir anxieux de ressaisir la 
paix qui fuyait. M. Emile Ollivier, le moins belliqueux des 
hommes, ne pouvait se résigner à la ruine de ses espérances. 
A cette heure-là même, le Constitutionnel, qui recevait ses 
inspirations, publiait, sous la signature de M. Robert Mitchell, 
les lignes suivantes : « Le prince de Hohenzollern ne régnera 
pas en Espagne; nous ne demandons pas davantage, et c'est 
avec orgueil que nous saluons cette solution pacifique qui ne 
coûte ni une larme ni une goutte de sang. » M. Ghevandier de 
Valdrôme avait, comme M. Segris, promis la veille à M. Thiers 
de soutenir la paix ; cet engagement, qui répondait aux senti- 
ments de son cœur, répondait aussi à ses appréhensions : habi- 
tant des provinces frontières, en relations constantes avec nos 
voisins, ayant épousé une Allemande, il connaissait mieux que 
personne toute la puissance prussienne. M. de Gramont lui- 
même, soit que le calme de la nuit eût provoqué en lui les 
réflexions, soit qu'il fût ébranlé par les répugnances de ses 
collègues, inclinait (bien tardivement, hélas !) à tempérer un 
peu ses instructions de la veille. La suite du Conseil montra 
bien cette très étrange, mais très réelle disposition des âmes. 
11 fut stipulé que les instructions ne constituaient pas un ulti- 
matum, que la demande de garanties était susceptible d'accom- 
modements, que toute transaction honorable serait accueillie. 
Comme une déclaration devait être faite aux Chambres, les 
termes en furent soigneusement calculés pour éviter toute 
parole agressive. Le maréchal Lebœuf ayant demandé qu'on 
l'autorisât à expédier les ordres de mobilisation, la mesure 
fut ajournée. Sur ces entrefaites parvint une communication 

(1) Papiers inédits de M. Plichon; Papiers inédits de M. Louvet. 
t. vi. 18 



'274 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

bien propre à affermir le parti de la paix. A Londres, le 
comte Granvillc avait, dans la soirée du 12, appris, non sans 
stupeur, l'évolution de la politique française. Au milieu de 
la nuit, il avait télégraphié à lord Lyons pour que, dès les 
premières heures du jour, il s'employât par conseils et remon- 
trances, à éloigner des résolutions si fatales. Quand l'am- 
bassadeur s'était présenté à l'hôtel du quai d'Orsay, déjà 
M. de Gramont était parti. Jaloux de ne point perdre un 
instant, il avait en hâte rédigé une note et, la confiant à l'un 
de ses secrétaires, lui avait prescrit de la remettre au Conseil 
assemblé à Saint-Gloud. Devant les ministres et en présence 
de l'Empereur, la note fut lue. A la fois amicale et pressante, 
elle invitait le gouvernement français à se hâter, à prendre 
acte du désistement, à ne point élargir le terrain du conflit (1). 
L'avis, qui ne fut point suivi, fut écouté avec faveur. Ceux 
mêmes qui s'appropriaient les résolutions prises la veille en leur 
absence, se flattaient de les transformer, de leur attribuer la 
forme de vœux plutôt que d'exigences. En parlant de ce Con- 
seil, M. Ollivier a écrit : « Le 13 au matin, le cabinet français, 
en chargeant son ambassadeur de tenter un dernier effort 
auprès du roi, décida tout d'une voix que, quel que fût le 
résultat de cette démarche suprême, il se contenterait de ce 
qu'il avait obtenu et déclarerait l'incident clos (2). » Honnête 
et sage modération, mais presque aussi impuissante qu'hon- 
nête ; car la France, en demandant — fût-ce sous une forme 
atténuée — des garanties nouvelles, se privait du droit de 
déclarer l'incident clos. 

Cette prudence, outre qu'elle était bien illusoire, bien tar- 
dive, deviendrait difficile à imposer. Le gouvernement avait 
excité les passions publiques. Ces mêmes passions menaçaient 
de l'entraîner. 

Comme les ministres revenaient de Saint-Gloud, ils retrou- 
vèrent, ainsi que dans la journée précédente, la ville tout 

(1) Correspondence respecting the négociations preliminary to the War, 
p. 25. 

(2) Emile Ollivier, Thiers devant l'histoire, p. 107. — Papiers inédits de 
M. Chevandier de Valdrôme. 



LA CANDIDATURE HO HEN ZOLLERN. 27:> 

enfiévrée d'agitations, toute frissonnante de rumeurs belli- 
queuses. La plupart des journaux se répandaient en railleries 
sur la «dépêche du père Antoine » ; ils comparaient la modestie 
du dénouement avec le retentissant éclat du discours du 
G juillet; ils répudiaient une conclusion qui ne soulignerait ni 
l'échec de la Prusse ni le succès de la France ; ils invitaient la 
Chambre à incarner en elle les revendications du patriotisme 
offensé. La séance du Corps législatif s'étant ouverte, on vit se 
prolonger les colloques de la veille. Les chefs de l'extrême 
droite avaient fini par entraîner beaucoup de membres des 
centres : ceux-ci se montraient eux-mêmes fort bruyants, moitié 
pour faire leur cour, moitié pour cacher leur peur. A ces 
groupes se mêlaient quelques hommes d'opinions très diverses 
qu'attirait la perspective de périlleuses aventures. Tels étaient 
M de Kératry, M. Guyot-Montpayroux, quelques autres 
encore, qui répandaient partout leurs propos inconsidérés et 
leurs ignorantes vanteries. Tous ces violents étaient, à les bien 
compter, quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ù peine; mais par 
leur tapageuse audace, ils donnaient l'illusion d'une majorité, 
et pour les dominer il faudrait déployer le plus rare des cou- 
rages, celui qui sait braver le reproche de lâcheté. 

La gravité des circonstances valait la peine qu'on déployât 
cette vertu. Impressionné par le vœu de ses collègues, troublé 
peut-être de tout ce qu'il avait engagé, M. de Gramont semble 
avoir eu la vague intuition de cette conduite. Dans la déclara- 
ration qu'il lut au début de la séance parlementaire et qui 
avait été délibérée en conseil, on devine une confiance un peu 
moins sûre d'elle-même, des raideurs qui volontiers fléchi- 
raient. Tout ce qui, le G juillet, s'étalait en formules absolues 
et provocantes, se transforme, le 13, en paroles volontaire- 
ment ternes et abrégées. En quelques mots, le duc annonce 
le désistement; il prend soin de souligner la nouvelle : il ne 
s'agit pas, comme on dit dédaigneusement dans les couloirs, 
d'une simple dépèche recueillie au passage, mais d'une infor- 
mation positive. Que l'approbation du roi Guillaume — appro- 
bation déjà assurée — survienne, et du double fait de la 
renonciation et de l'assentiment royal résultera la satisfaction 



276 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

légitime qui est à la fois nécessaire et suffisante à la France. 
Mais ici apparaît la déplorable conséquence de la demande de 
garanties, si imprudemment imaginée la veille, si précipitam- 
ment transmise à M. Benedetti. M. de Gramont ne se décide 
pas à taire cette suite des pourparlers. De là, dans la déclara- 
tion, une phrase finale, inquiétante autant qu'équivoque : « Les 
négociations que nous poursuivons avec la Prusse, dit le 
ministre, et qui n'ont jamais eu d'autre objet que la question 
d'Espagne, ne sont pas encore terminées. Il nous est donc 
impossible d'en parler et de soumettre à la Chambre et au pays 
un exposé général de l'affaire. » S'étant exprimé de la sorte, 
le duc s'assied, mais au milieu des commentaires étonnés. 
Qu'est-il besoin de négocier sur la renonciation si, d'ores et 
déjà, elle est obtenue? Les pacifiques se troublent, craignant 
une complication; les belliqueux s'irritent, jugeant ce lan- 
gage bien débonnaire. Tandis que ces pensées s'échangent, 
M. Jérôme David monte à la tribune, rappelle le ministre à la 
ferme politique inaugurée le 6 juillet, demande à interpeller 
le gouvernement sur les lenteurs de la diplomatie, sur les 
« atteintes portées à la dignité nationale » . Le nom de l'inter- 
pellateur qui est l'un des chefs de la droite, les termes acerbes 
de l'interpellation elle-même, tout démontre que l'ennemi n'est 
pas seulement la Prusse qu'on veut combattre, mais aussi le 
Cabinet qu'on songe à renverser. Ainsi s'introduit, en une 
situation déjà si emmêlée, un nouvel élément de confusion. 
C'est avec peine qu'on obtient un répit de quarante-huit heures 
et l'ajournement des débats publics jusqu'au vendredi 15 juillet. 
Cependant, à Ems, toutes choses se brouillaient. En congé- 
diant le matin M. Benedetti, le roi lui avait renouvelé l'assu- 
rance qu'il attendait d'heure en heure des lettres de Sigma- 
ringen et que, dès qu'il les aurait reçues, il le manderait 
auprès de lui. Fort de ces paroles, l'ambassadeur comptait sur 
un nouvel entretien. Il le mettrait à profit pour essayer de 
fléchir les résolutions du monarque ou du moins pour saisir 
sur ses lèvres quelques paroles conciliantes dont pourrait 
s'accommoder le Cabinet des Tuileries. Vers une heure, le cour- 
rier arriva. Peu de temps après, un aide de camp, le colonel 



LA CANDIDATURE 110 II EN ZOLLERN. 27"ï 

prince de Radziwill, se présenta à T hôtel de Bruxelles. Il 
annonça à M. Bencdetti qu'on avait enfin des nouvelles, que 
le prince Léopold renonçait au trône d'Espagne; puis il ajouta 
que Sa Majesté considérait l'incident comme complètement 
terminé. Ayant parlé de la sorte, l'officier se retira. D'entrevue 
nouvelle, il n'était plus question. 

Grande fut la mortification du diplomate français. L'occa- 
sion sur laquelle il comptait, la dernière peut-être, lui échap- 
pait. Sa surprise égala sa déconvenue, et il ne réussit point à 
s'expliquer comment le roi, si correct d'ordinaire, se dérobait 
à l'audience promise. Ce qui ne se connut point alors, se 
divulgua plus tard. Voici, selon toute apparence, quel incident 
vint, en cette journée du 13 juillet, jeter l'irritation dans l'âme 
du monarque et fortifier le parti de la guerre. 

Les seules dépêches parvenues à Ems n'avaient pas été 
celles de Sigmaringen. Peu auparavant, c'est-à-dire vers midi, 
un autre courrier était arrivé, celui de France. Il contenait le 
rapport dans lequel M. de Werther rendait compte de sa con- 
versation avec M. de Gramont. On se souvient que, dans cet 
entretien, notre ministre des Affaires étrangères avait hasardé 
l'idée d'une lettre d'explication que le roi écrirait à l'Empereur. 
La suggestion avait été inspirée par une pensée conciliante, et 
c'était dans cet esprit que M. de Werther l'avait accueillie. A 
Ems, la proposition parut peu cligne de la majesté royale, et 
on y trouva, dès l'abord, un arrière-goût d'excuses que 
l'orgueil prussien ne pouvait supporter. Celui qui ouvrit la 
dépêche fut le conseiller secret Abeken. Aussitôt qu'il l'eut par- 
courue : «Vraiment, s'écria-t-il, je n'aurais pas cru que le pauvre 
Werther pût avoir une pareille fin. Jamais je n'oserai porter 
ce rapport au roi. » En son embarras, il alla trouver l'un des 
ministres, le comte d'Eulembourg, qui justement venait d'arriver 
de Berlin. L'un et l'autre se rendirent auprès de Guillaume : 
«J'ai reçu, dit Abeken, une dépêche de Werther; mais elle 
n'est pas digne d'être communiquée au roi de Prusse. — Eh 
bien, répliqua le souverain, montrez-la-moi à titre privé (1). » 

(1) Heinrich Adeken, Ein schlichtes Leben in bcwegtcr Zeil, p. 374. 



278 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

On relut, on pesa le document, et le sentiment de réprobation, 
loin de se dissiper, s'affermit. La nouvelle s'étant ébruitée, ce 
fut dans l'entourage un concert universel, quoique fort injuste, 
contre l'impudence française et, par contre-coup, contre la 
faiblesse de Werther. « Je suis indigné, écrivait ce jour-là 
même Guillaume, de la demande des ministres français, et il 
faut qu'on sache que je me réserve d'y donner suite comme je 
l'entends (1). » La première suite, ce fut la résolution de ne 
point reprendre avec Benedetti l'entretien du matin. 

Ignorant de cet incident, voulant encore se persuader qu'il 
j avait méprise ou ordre mal interprété, l'ambassadeur osa 
rappeler la promesse faite sur la promenade des Fontaines : 
son but, disait-il, était d'obtenir de Sa Majesté, pour le présent, 
l'approbation du désistement; pour l'avenir, l'assurance que 
la candidature ne serait plus reprise. Telle fut la requête qu'il 
pria le prince Radziwill de soumettre à Sa Majesté. Conser- 
vait-il beaucoup d^espoir? Le refus formulé quelques heures 
auparavant, le laconisme du dernier message, attestaient le 
parti pris d'éviter toute communication ultérieure. En une 
dépêche qu'il adressa à Paris, M. Benedetti laissait pressentir 
l'insuccès final. Faisant allusion à la demande de garanties : 
« J'ai de fortes raisons de supposer, mandait-il, que je 
n'obtiendrai aucune concession à cet égard. » 

Vers quatre heures et demie, revint le colonel Radziwill. En 
homme qui pèse ses paroles, il déclara à l'ambassadeur que le 
roi approuvait le désistement, tout de même qu'il avait 
approuvé l'acceptation. Quant aux assurances pour l'avenir, 
Sa Majesté ne pouvait que se référer à ses précédentes décla- 
rations. Jaloux d'épuiser l'objet de sa mission, M. Benedetti 
crut possible un dernier effort. Prenant acte de l'approbation 
royale, il en exprima toute sa gratitude au nom de son gouver- 
nement; puis venant au second point, c'est-à-dire à la garantie, 
il invoqua de récentes dépêches venues de Paris, de nouveaux 
arguments à produire, et sollicita derechef une audience. A 



(1) Lettre à Abckcn. (Discours du chancelier de Caprivi au Reichstag, 
23 novembre 1892.) 



LA CANDIDATURE IIOHEN ZOLLERN. 210 

cinq heures et demie du soir arriva la réponse. C'était un refus, 
nullement discourtois mais formel : le roi avait dit le matin 
son dernier mot et regrettait de ne pouvoir y rien ajouter. 

La demande de garanties produisait ses fatales conséquences. 
Le roi s'était résigné à laisser se perdre obscurément l'intrigue : 
il aimerait mieux risquer la guerre que de l'effacer de ses 
propres mains. Pourtant ce n'était ni à Ems ni à Paris, mais à 
Berlin que se produirait l'éclat suprême. Le moment est venu 
où le grand acteur, Bismarck, jugeant toutes choses à point, 
entre en scène et, brusquement, ferme toutes les issues par où 
la paix pourrait s'insinuer encore. 

Cet homme avait, depuis dix jours, passé par de singulières 
émotions. L'entreprise, suivant le succès ou l'avortemcnt, 
couronnerait ou compromettrait sa grandeur. La divulgation 
prématurée de l'intrigue espagnole l'avait fort déconcerté. Il 
aimait les coups de théâtre, à la condition qu'il tînt les fils. 
Cette fois, le rideau se levait trop tôt, avant qu'il eût pu pré- 
parer les rôles, aménager les décors, graduer les péripéties. 
En cette fâcheuse occurrence, la sagesse lui conseillait de voir 
venir l'adversaire. Prudemment il se terra, laissant agir les 
subordonnés qui affectaient l'ingénuité, et les journalistes qui 
jouaient l'ignorance. Le manifeste du 6 juillet l'effraya tout 
d'abord. Quand il vit que rien ne suivait ce grand éclat de 
paroles, il cessa de craindre, et tout au contraire, il se réjouit 
de ce que la France, par sa fougue, altérait son bon droit. Les 
jours suivants, avec un perfide espoir, il observa l'agitation 
parisienne. De Varzin il vint à Berlin. Entre temps, il enveni- 
mait doucement toutes choses, s'impatientait que le roi con- 
descendît à traiter directement avec Bencdetti, laissait entendre 
que le monarque était bien vieux et sous l'influence de la 
reine. Le 12 juillet, à la nouvelle de la renonciation, il crut 
d'abord que tout était fini et, comme il le déclara dans la 
suite, manda à sa femme qu'il allait regagner Varzin. Dans 
l'entrcfaitc, le télégraphe lui apporta les premières protesta- 
tions du Corps législatif et des journaux français. Au lieu de 
partir, il resta. L'affaire Hohenzollern, fort indifférente au 
patriotisme germanique, pourrait devenir excellente machine 



280 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de guerre, à la condition qu'elle se compliquât. Tout l'art serait 
d'y souder une question d'amour-propre qui mettrait aux 
prises les deux fiertés nationales. En introduisant, à la' 
manière d'une demande reconventionnelle, la demande de 
garanties, la France serait l'auxiliaire de M. de Bismarck. 
Moitié par intuition, moitié par indices parvenus jusqu'à lui, 
le chef du cabinet prussien pressentit, sans les découvrir encore, 
ces conjonctures toutes nouvelles; et avec cette promptitude à 
la fois traîtresse et violente qui était le plus terrible, le plus 
remarquable de ses dons, il se tint prêt à saisir l'instant propice. 
En attendant l'heure décisive, il s'appliqua à démentir arti- 
ficieusement tout bruit de réconciliation. Dès le matin du 
13 juillet, comme il recevait le prince Gortchakoff qui passait 
par Berlin, il se répandit en plaintes sur l'excessive longani- 
mité de son souverain; puis attentif à poussera bout la France, 
il exprima le vœu que les grandes puissances témoignassent 
solennellement au roi Guillaume leur gratitude pour son zèle 
à sauver la paix de l'Europe. En même temps on remarqua 
dans la presse prussienne un revirement subit, et à la réserve 
cauteleuse succéda sans transition la violence. — Entre tous les 
entretiens du chancelier, le plus suggestif fut celui que, dans 
cette journée du 13, il eut avec le représentant de la Grande- 
Bretagne, lord Loftus. L'ambassadeur l'ayant complimenté 
sur l'apparente solution de la crise, il revêtit une physionomie 
soucieuse et exprima le doute que la renonciation du prince 
Léopold apaisât le conflit. Le ton menaçant de la France avait, 
dit-il, lassé la patience prussienne; et de nombreux télé- 
grammes arrivés de Kœnigsberg, de Brème, de bien d'autres 
villes encore, exprimaient l'irritation du pays qui jugeait le 
roi faible et l'honneur sacrifié. Le chancelier laissa pressentir 
que des avis venus de Paris annonçaient de nouvelles réclama- 
tions. Puis s'animant, il ajouta : « Le véritable but du cabine! 
des Tuileries est de poursuivre la revanche de Sadowa. Mais si 
la France a foi en ses armées, nous avons dans la victoire une 
confiance égale à la sienne. » Ainsi qu'il l'avait fait en 1866 
vis-à-vis de l'Autriche, le premier ministre dénonça les arme- 
ments de l'adversaire. M. de Gramont avait parlé de garanties 



LA CANDIDATURE HO H EN ZOLLERN. 281 

pour l'avenir; M. de Bismarck en parla pareillement, comme 
si des deux côtés du Rhin, les deux arrogances se fussent 
copiées. «La Prusse, dit le chancelier, a besoin d'être assurée 
que la France ne nourrit pas d'arrière-pensées belliqueuses; 
or, la seule satisfaction suffisante serait le désaveu du discours 
du 6 juillet; autrement je ne pourrais entretenir de relations 
avec l'ambassadeur de France, après le langage que le ministre 
des Affaires étrangères a tenu en face de l'Europe (1). » 

Telles étaient, en cette journée du 13, les dispositions de 
M. de Bismarck. Les imprudences françaises lui rendant ses 
avantages, il se redressait, et avec un unique désir, celui 
d'éviter la paix. Cependant, on attendait avec anxiété les nou- 
velles du roi. Sur ces entrefaites arriva d'Ems une dépêche, 
signée du conseiller secret Abeken et libellée comme il suit : 

Ems, 13 juillet 1870, 3 h. 50 m. après midi. 

S. M. le roi m'écrit : 

« Le comte Benedetti vint me trouver aujourd'hui sur la Pro- 
menade; il me demanda d'une façon fort pressante que je m'engage 
pour l'avenir à ne jamais autoriser une nouvelle candidature des 
tlohenzollern. Je lui prouvai de la façon la plus péremptoire qu'on 
ne peut prendre ainsi des engagements à tout jamais. Naturellement 
j'ajoutai que je n'avais encore rien reçu et que, puisqu'il était ainsi 
averti plus tôt par Paris et par Madrid, c'était bien la preuve que 
mon gouvernement était hors de question. » 

Sa Majesté a depuis reçu une lettre du prince. Comme Sa Majesté 
avait dit au comte Benedetti qu'elle attendait des nouvelles du 
prince, Elle a résolu, sur la proposition du comte Eulembourg et 
la mienne, de ne plus recevoir le comte Benedetti à cause de sa 
prétention, et de lui faire dire simplement par un aide de camp 
que Sa Majesté avait reçu du prince confirmation de la nouvelle 
déjà mandée de Paris, et qu'Elle n'avait plus rien à dire à l'ambas- 
sadeur. Sa Majesté laisse à Votre Excellence le soin de décider si la 
nouvelle exigence de Benedetti et le refus qui lui a été opposé doi- 
vent être communiqués aux ambassadeurs et aux journaux. 

Quand le télégramme arriva, il était cinq heures du soir. 
Bismarck était en compagnie de M. de Moltke et du général de 

(1) Dépêche de lord Loftus au comte Granvillc, 13 juillet 1S70. (Correspon- 
dence respecting the négociations preliminary to the War, p. 32. — Voir aussi 
lord Loftus, Diplomatie réminiscences, 2" série, t. I er , p. 278. 



283 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Roon qui étaient venus chercher des nouvelles auprès de lui et 
qu'il avait retenus à dîner. Tandis que le repas se continuait, 
on déchiffra le message. La dépêche révélait des relations de 
plus en plus tendues. Pourtant dans sa froide teneur, dans sa 
rédaction terne, incorrecte, alourdie, elle avait l'aspect d'un 
document grave plutôt qu'elle ne marquait une rupture défini- 
tive. L'humeur bienveillante du roi, la réserve de M. Benedetti, 
l'action modératrice des puissances, les vues pacifiques de la 
plupart des ministres Français, tout cela laissait une légère 
chance à la paix. Cette perspective, même bien incertaine, 
suffit pour désoler le premier ministre et les généraux. « Mes 
hôtes, a écrit plus tard M. de Bismarck, furent si atterrés qu'ils 
en oublièrent le boire et le manger. » La dépèche fut lue, 
relue, commentée, sans qu'on y pût trouver l'éclat décisif qui 
rendrait tout retour impossible. A force de réflexion, l'esprit 
pénétrant du chancelier s'arrêta sur la dernière phrase du 
télégramme : le roi laissait toute liberté au ministre pour com- 
muniquer la nouvelle aux ambassadeurs et aux journaux. 
Cette publication habilement préparée, plus habilement pro- 
pagée, ne pourrait-elle pas souligner la dépêche, et précipiter 
les résolutions irréparables? Fortement saisi par cette pensée, 
mais trop circonspect pour la dévoiler encore, Bismarck inter- 
rogea M. de Moltke : « Si la guerre, lui dit-il, devenait subi- 
tement imminente, quel temps exigeriez-vous pour compléter 
vos préparatifs? — Si nous devons faire la guerre, répliqua le 
vieux général, nous n'avons aucun intérêt à un ajournement. 
Quand même tout d'abord nous ne serions pas en forces pour 
protéger les provinces de la rive gauche du Rhin, notre 
promptitude serait bien vite supérieure à celle de la France. 
Somme toute, il vaut mieux ouvrir promptement les hostilités 
que de traîner en longueur. » Le chancelier, ayant recueilli 
ces paroles comme on fait d'une information décisive, revit, 
en une courte et intense vision, l'état de son pays. La puis- 
sance de la Prusse dérivait, non de la sympathie qu'elle inspi- 
rait, mais de la confiance en sa force. La condition de son 
prestige, c'était sa fierté, et c'en serait fait de sa suprématie 
si on pouvait dire d'elle qu'elle avait reculé. Une guerre vrai- 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERX. 283 

ment nationale contre l'ennemi héréditaire, pourrait seule 
combler l'abîme que l'histoire avait creusé entre le Nord et le 
Sud de la patrie Allemande. Ayant ainsi* précisé son « point 
de vue psychologique » , Bismarck (c'est à ses propres confes- 
sions que nous empruntons ce récit), Bismarck se fixa dans la 
grande résolution qui pèsera éternellement sur sa mémoire. 
La dépèche d'Abeken était devant lui. 11 n'y introduisit point 
d'éléments nouveaux, et matériellement ne la faussa pas; mais 
par une adaptation scélérate, il revêtit de l'aspect d'un appel 
aux armes ce qui n'était qu'information diplomatique : « Je 
n'ajoutai ni ne retranchai rien, a-t-il écrit plus tard avec une 
désinvolture cynique, mais je fis quelques suppressions. » La 
dépêche remaniée était ainsi conçue : 

La nouvelle du renoncement du prince héritier de Hohenzollcrn 
a été officiellement communiquée au gouvernement impérial fran- 
çais par le gouvernement [royal espagnol. Depuis, l'ambassadeur 
français a adressé à Ems à Sa Majesté le roi la demande de l'auto- 
riser à télégraphier à Paris, que Sa Majesté le roi s'engageait à 
tout jamais à ne point permettre la reprise de la candidature. Là- 
dessus, Sa Majesté le roi a refusé de recevoir encore l'ambassadeur et 
lui a fait dire par l'aide de camp de service qu'Elle n'avait plus rien 
à lui communiquer. 

S'étant ainsi substitué à son souverain, M. de Bismarck lut 
à ses hôtes la rédaction nouvelle. En homme qui se pique de 
scrupules jusque dans l'imposture, il prit soin qu'on constatât 
qu'il n'altérait rien. Seulement il présentait comme décidément 
rompue une négociation qui, d'après le télégramme, semblait 
encore en suspens. La justification était superflue ; car les deux 
complices (on ne peut les appeler autrement) accueillirent le 
stratagème avec une admiration ravie. « Voilà, s'écria Moltke, 
voilà qui sonne tout autrement; tout à l'heure on eût cru 
entendre battre la chamade ; à présent, c'est comme une fan- 
fare en réponse aune provocation. » Bismarck aimait à ne rien 
perdre du fruit de ses fourberies. Avec sa dextérité habituelle, 
il compléta aussitôt son plan : « Il est essentiel, dit-il, que 
nous soyons les attaqués. La présomption et la susceptibilité 
françaises nous donneront aisément ce rôle. Si, comme Sa 



284 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Majesté m'y autorise, je communique aussitôt aux journaux le 
texte que je viens de vous lire, et si en outre je le télégraphie 
à toutes nos ambassades, il sera bientôt connu è Paris. Non 
seulement par ce qu'il dit, mais par la façon dont il aura été 
répandu, il produira là-bas sur le taureau gaulois l'effet du 
drapeau rouge. » Cette perspective acheva d'exalter les dcu.* 
soldats. Les trois hommes se remirent à table. Ils avaient 
tout à coup recouvré l'envie de boire et de mangeretcausaient 
d'un ton joyeux. Le grossier tableau était digne de Jordaens, à 
la condition toutefois que Rembrandt y projetât un de ses 
rayons. Naturellement la « Providence » ne fut pas oubliée, et 
Roon invoqua le juste Dieu des armées qui ne laisserait pas 
succomber la Prusse. Quant à Moltke, l'approche de la lutte le 
mit, nous apprend Bismarck, en un état d'excitation agréable. 
Lui, si froid d'ordinaire, il sortit de son apparente passivité et 
devint expansif et loquace. « S'il m'est donné, dit-il, de vivre 
assez pour conduire nos armées dans une pareille guerre, que 
le diable emporte aussitôt après ma vieille carcasse. » 

Ce qui suivit cette scène intime demeure gravé en traits 
ineffaçables dans la mémoire des gens de Berlin. La nuit était 
déjà tombée sur la ville, quand des crieurs en grand nombre 
se répandirent tout à coup dans les rues et sur les places 
publiques, colportant un supplément de la Gazette de l'Alle- 
magne du Nord. Sous leurs bruyants appels, les passants 
s'attroupèrent, et les boutiques déjà fermées s'entr'ouvrirent. 
Pour que la diffusion fût plus abondante, la distribution se 
faisait gratis. Le journal contenait la dépêche d'Ems, mais 
arrangée et mise au point par la perfidie de Bismarck. L'infor- 
mation, accompagnée des brefs commentaires qu'y ajouta la 
passion ou la haine, produisit une impression soudaine et ter- 
rible. A Berlin nul ne douta que l'ambassadeur de France n'eût 
insulté le roi, de même qu'à Paris, nul ne douterait le lende- 
main que le roi n'eût insulté l'ambassadeur de France. D'une 
imposture à double effet jaillirait la double colère qui pousse- 
rait l'un contre l'autre deux peuples également trompés. Avec 
la rapidité de l'éclair, la nouvelle se propagea. Entre dix 
et onze heures du soir, la place devant le palais royal se rem- 



LA CANDIDATURE II O H EN ZO LLERN. 285 

plit d'une multitude enfiévrée. De la foule s'élevaient des 
hourras en l'honneur du roi. Puis on criait : « A Paris! à 
Paris ! » comme à Paris, on criait : « A Berlin ! à Berlin! u 

Pour assurer la guerre, il importait qu'au tumulte populaire 
s'ajoutât l'émotion des chancelleries. M. de Bismarck s'était 
pourvu de ce côté. Dans cette même nuit, des télégrammes 
furent expédiés qui transmirent aux agents de la Prusse près 
des cours étrangères l'entrefilet de la Gazette de l'Allemagne du 
Nord. Les dépêches partirent à onze heures et demie du soir 
pour Dresde, pour Hambourg, pour Munich, pour Stuttgart, à 
deux heures et demie du matin pour Saint-Pétersbourg, pour 
Florence, pour Bruxelles, pour Berne (1). Par une distinction 
habile, la communication fut faite, non à titre officiel, mais à 
titre d'information : de la sorte, si la France protestait, on 
pourrait jouer vis-à-vis d'elle la surprise, s'étonner qu'elle 
s'indignât d'une simple communication officieuse, et, en fin de 
compte, la dénoncer comme provocatrice. Au matin du 
14 ; uillet, la perverse manœuvre était consommée, et pour 
employer l'expression de M. de Bismarck, il ne restait plus 
qu'à attendre « Y effet du drapeau rouge sur le taureau gaulois » - 



XVII 



L'histoire de ces jours poignants déconcerte l'esprit autant 
qu'elle déchire le cœur. Le récit, s'il était vraisemblable, ces- 
serait d'être vrai. En notre gouvernement, aucune logique 
dans la conduite, mais une vue doublement obscurcie chez les 
uns par l'exaspération, chez les autres par la troublante gran- 
deur des choses; au milieu de tout cela, le plus singulier 
mélange d'une infatuation qui étonne et d'une ingénuité qui 
confond. Entre toutes les incohérences, voici la principale. 
Ceux qui gouvernent la France ont stupéfié le monde par deux 

(1) Discours du chanceliei de Caprivi au Reichstag, 23 novembre 1892. 



286 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

grandes témérités : celle qui a dicté la déclaration du G juillet; 
celle qui, six jours plus lard, a prolongé par la demande de 
garanties un conflit virtuellement termine. A l'heure où nous 
sommes, visiblement les pensées s'atténuent. Contre la préci- 
pitation de Gramont qui a tout engagé, contre l'optimisme de 
Lebœuf qui n'a rien découragé, les autres ministres sentent 
monter en eux des velléités de résistance. Sous le sentiment 
angoissé de leur responsabilité, ils hasardent des objections; 
ils interviennent — timidement, car ils se défient de leurs 
lumières — tardivement, car ils n'ont su que peu de chose et 
après coup. Gramont lui-même, par intervalles, semble mollir. 
Ce repentir est navrant, ne pouvant plus rien sauver. Jusqu'ici, 
c'est Paris qui a été agité; c'est Berlin qui a été calme. Subi- 
tement, le courant change, comme par une brusque renverse de 
vent. Tandis que le gouvernement français incline à dégrader ou 
à adoucir ses pensées, Bismarck, devenu audacieux à son tour, 
l'emprisonne dans le cercle où l'ont enfermé ses imprudences 
et ne lui laisse d'autre condition que d'aggraver ses témérités. 

Toute la journée du 14 se résume en ce contraste tragique . 
d'un côté, la France hésitante devant les mesures suprêmes ; 
de l'autre, la Prusse pressant impérieusement sur l'adversaire 
et le contraignant à consommer l'agression. 

Le 14, dès le matin, les ministres se rassemblèrent. Le duc 
de Gramont donna lecture à ses collègues des dépêches que, la 
veille dans la soirée, il avait reçues d'Ems. Elles annonçaient 
l'échec de la demande de garanties et aussi le refus d'audience. 
Ces nouvelles étaient fâcheux présage. Cependant, rien dans 
les télégrammes ne laissait deviner que le monarque eût 
manqué à la courtoisie ou le diplomate aux convenances. En 
outre, on tenait, et très fermement, deux choses : d'une part, 
la renonciation qui était positive ; d'autre part, l'approbation 
royale qui était officielle. De là l'arrière-espoir d'une formule 
transactionnelle qui serait adoptée in extremis. Sur ces entre- 
faites, on connut par le télégraphe l'article publié, dans la 
soirée de la veille, par l'officieuse Gazette de l Allemagne du 
Nord. C'était le premier des savants coups d'aiguillon destinés 
à exaspérer « le taureau gaulois » 



LA CANDIDATURE HO H EN ZOLLERN. 287 

On continua à délibérer. L'information d'un journal, même 
officieux, pouvait à toute rigueur être négligée. A dix heures 
arrivait à la gare du Nord l'express d'Allemagne. Il apporta lo 
rapport rédigé par M. Benedetli et qui résumait la journée 
du 13. Les termes mêmes du document reflétaient la grandeur 
des inquiétudes. Faisant allusion à la demande d'assurances 
pour l'avenir, l'ambassadeur s'exprimait en ces termes : « Tout 
me porte à croire que le roi est fermement décidé à nous 
refuser cette satisfaction. Malgré l'accueil apparemment gra- 
cieux qu'il n'a cessé de faire à mes instances, j'ai pu constater 
qu'il se résignait, avec autant de regrets que de répugnance, à 
dénouer les difficultés qu'il a contribué à faire naître. » 
M. Benedetti ajoutait un peu plus loin : « Je prévois qu'à 
dater de ce moment, il me sera moins facile d'aborder Sa 
Majesté, et je ne doute pas qu'elle n'ait voulu éviter de m'en 
donner l'occasion, en confiant à un de ses officiers le soin de 
m'apprendre la résolution du prince de Hobenzollern. » Ainsi, 
toutes choses achevaient de s'assombrir, non seulement à 
Berlin, mais à Ems, où visiblement dominaient les influences 
venues de Berlin. 

A midi, la délibération fut suspendue (1). Ceux qui avaient 
déchaîné le vent s'étonnaient que la tempête éclatât. Le duc 
de Gramont, autant qu'on en peut juger par son mémoire 
justificatif, semble s'être flatté, même en cette heure suprême, 
qu'une bienfaisante providence le soustrairait aux suites de 
ses témérités. Cette providence se manifesterait-elle sous la 
forme d'une intervention des puissances? Elles agissaient, 
mais mollement, sans chaleur comme sans confiance. En cette 
matinée du 14 juillet, notre ministre des Affaires étrangères 
apprit que le comte Granville venait de suggérer à la Prusse 
l'idée d'une transaction : la France renoncerait à la demande 
d'assurances pour l'avenir; en revanche, le roi Guillaume 
communiquerait officiellement au cabinet des Tuileries son 
adhésion au désistement. L'arrangement était équitable. Mais 
lord Granville qui le proposait était, depuis la demande 

(1) Duc dr Gramont, la France et la Prusse, p. 207. 



288 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de garanties, de bonne volonté bien froide; le comte de 
Bcrnslorff, qui en recevrait communication, était un ennemi 
déclaré de la France ; M. de Bismarck, qui tiendrait en ses 
mains la décision, n'aspirait plus qu'à la guerre. — Cependant, 
M. de Gramont avait profité de l'interruption du Conseil pour 
rentrer à l'hôtel du quai d'Orsay. 11 venait d'y arriver, quand 
on annonça M. de Werther. Celui-ci portait sur son visage une 
impression pleine de tristesse. Ses vieilles relations avec le duc 
lui permettaient un certain laisser-aller de langage : a Je dois 
vous confier, lui dit-il sans préambule, que je suis dans une 
position très pénible : je suis désavoué. » Puis, faisant allusion 
au projet de lettre imaginé deux jours auparavant par Gramont, 
— à la lettre d'excuses, comme on disait déjà dans l'entourage 
du roi, — il ajouta avec embarras : « On me reproche beau- 
coup d'avoir accepté votre suggestion et de l'avoir recom- 
mandée... Pourtant, poursuivit- il comme en se parlant à 
lui-même, je ne l'ai appuyée que sous une forme bien respec- 
tueuse. » Il termina par ces mots : « J'ai l'ordre de prendre un 
congé et de partir immédiatement. M. le comte de Solms me 
remplacera comme chargé d'affaires. » Ce départ, qui déguisait 
à peine un rappel définitif, était nouveau signe de rupture. 
Tristement, les deux hommes se serrèrent la main pendant 
qu'ils le pouvaient encore; puis, ils se séparèrent pour ne plus 
se revoir. 

Dans la ville, des bruits belliqueux couraient. Certains jour- 
naux du matin, en leurs articles de fond composés depuis la 
veille, reflétaient encore une note pacifique. Mais, à la même 
page, s'étalaient les récents télégrammes qui marquaient le 
retour des complications. La Bourse s'étant ouverte, les ventes 
se succédèrent sans relâche, comme en un écroulement de la 
fortune publique. Vers le gouvernement montait la rumeur 
houleuse d'une foule ardente et crédule qui, dans l'excès de 
son énervement, jugeait que l'attente était le pire des maux. 
Que serait-ce, quand on connaîtrait, par les feuilles publiques 
de l'après-midi, l'information sensationnelle publiée dans la 
soirée du 13 à Berlin? C'est au milieu de cette agitation que le 
Conseil se rassembla de nouveau, et cette fois en une délibéra- 



LA CANDIDATURE HO II EN ZOLLERN. 289 

lion officielle aux Tuileries, sous la présidence de l'Empereur. 
Les membresdela minorité se remirent à plaider pour la paix. 
Ils convenaient que la situation s'était fort aggravée depuis 
vingt-quatre heures. Mais la renonciation une fois obtenue 
et approuvée, combien n'était pas secondaire la question de 
garanties! A ceux qu'impressionnait le refus d'audience, ils 
répondaient en demandant qu'on ne se hâtât point, qu'on 
attendît de nouveaux éclaircissements. Puis, ils invoquaient 
les chances des batailles, l'incertitude des alliances. Le plus 
résolu était M. Plichon, homme de formes un peu rudes et 
brusques, mais sincère et clairvoyant, sensé et courageux. 
Mettant à profit l'un des moments où les membres du Conseil 
s'étaient un peu écartés, il s'approcha de l'Empereur et à voix 
basse l'adjura de ne pas compromettre dans la guerre, et son 
pays et son trône : « Sire, lui dit-il, entre le roi Guillaume et 
vous, la partie n'est pas égale. Le roi peut perdre plusieurs 
batailles. Pour Votre Majesté, la défaite, c'est la Révolution. » 
Le souverain ne parut ni surpris, ni offensé de cette hardiesse. 
« Ah! monsieur Plichon, répondit-il, vous médites des choses 
bien tristes, mais je vous remercie de votre franchise. » Puis 
il se déroba à l'entretien. A l'inverse de l'opinion factice et 
bruyante dont l'écho montait jusqu'à la salle du Conseil, se 
révélait, dans les rapports des préfets, le véritable sentiment 
de la France. Entre tous ces rapports, quinze seulement se 
prononçaient avec netteté pour la guerre; les autres évitaient 
de conclure ou mettaient en relief la perturbation profonde 
qui résulterait d'un conflit. Cependant le plus grand souei 
était celui des forces militaires. Pour la centième fois, on 
interrogea le maréchal Lebœuf. Avec un accent avantageux, 
impatient aussi — car il se blessait qu'on doutât de sa parole, 
— le ministre répéta qu'on était prêt, tout à fait prêt; qu'on 
avait une avance de quinze jours au moins sur la Prusse : que 
si on ne faisait pas la guerre de suite, on perdrait une occasion 
qu'on ne retrouverait plus (l). 

Tandis que le Conseil délibérait, de nouveaux télégrammes 

(1) Papiers inédits de M. Louvet. 

T. vi. 19 



200 HTSTÔIRE DU SECOND EMPIRE. 

arrivaient cTEms. Ils étaient longs, et on mit quelque temps à 
les déchiffrer. Ils attestaient le progrès des influences guer- 
rières qui, là-bas, entraînaient la cour et débordaient le 
monarque. Le matin, M. Benedetti, ne pouvant plus aborder le 
roi, s'était adressé au ministre de l'Intérieur, le comte d'Eu- 
lcmbourg; celui-ci lui avait tout d'abord promis de servir 
d'intermédiaire auprès du souverain, puis il lui avait « briève- 
ment fait connaître qu'il n'avait rien à lui apprendre » . A 
propos de la dépêche publiée la veille au soir à Berlin, 
l'ambassadeur de France observait qu'il n'avait fait de confi- 
dences à personne : « Je suis donc, disait-il, autorisé à croire 
que ce télégramme est parti du cabinet du roi. » La suite des 
informations n'était pas moins sombre : « Il me revient, man- 
dait M. Benedetti, que depuis hier soir, on tient dans l'entou- 
rage du souverain un langage regrettable. » — « Le roi, ajou- 
tait le diplomate, part aujourd'hui à trois heures, pour aller, 
dit-on, à Goblentz afin d'y faire une visite à la reine. Revien- 
dra-t-il dans la soirée, comme on l'assure,, ou bien quitte-t-il 
définitivement Ems pour rentrer à Berlin? Je ne saurais vous 
le dire. » 

Une à une les chances de paix s'éteignaient, comme s'étei- 
gnent au lit d'un mourant les dernières lueurs de l'espérance. 
En une condition si critique, le danger de pousser les choses 
à l'extrême était moindre que celui d'être pris au dépourvu. 
Depuis plusieurs jours, Lebœuf réclamait la mobilisation, 
menaçait même de sa retraite si on ne la décidait. La grave 
question fut reprise et longuement débattue. Le maréchal 
s'appuya sur diverses informations : on lui avait certifié que les 
Landwehriens prussiens résidant hors de leur pays avaient été 
rappelés dans leur circonscription militaire; on l'avait avisé 
que la Prusse concluait à l'étranger d'importants achats de 
chevaux; il s'appliqua, en outre, à montrer que les institutions 
militaires de l'Allemagne du Nord permettaient de passer très 
rapidement du pied de paix au pied de guerre : de là l'impor- 
tance de ne point être devancé. En dépit de ces graves raisons, 
la crainte de détruire tout accommodement prolongea quelque 
temps l'incertitude. Devant les critiques, Lebœuf, si nous en 



LA CANDIDATURE EIOHENZOLLERN. 29\ 

croyons le témoignage d'un des assistants, s'emporta jusqu'à 
la violence. Enfin, le parti de la mobilisation remporta. Pour 
qu'il n'y eût pas de surprise, l'avis de chacun des ministres fut 
recueilli séparément, et la résolution fut adoptée presque à 
l'unanimité. Il était quatre heures. Aussitôt, le maréchal quitta 
les Tuileries pour se rendre rue Saint-Dominique et y assurer 
l'exécution de ses ordres (l). 

Les actes s'orientaient décidément vers la guerre, et pour- 
tant les pensées ne voulaient pas s'y résigner encore. M. Emile 
Ollivier s'épuisait à poursuivre une solution qui ne fût pas 
l'entier abandon des garanties, qui ne fût pas la guerre non 
plus, et en cette honnête quoique un peu vaine recherche, il 
s'éleva, a écrit l'un des membres du Conseil, jusqu'à des 
aperçus admirables. Dans l'entrefaite, le Corps législatif s'était 
rassemblé et, au milieu du bruit des conversations, discutait 
le budget des travaux publics. Le banc ministériel était vide. 
Quelques donneurs d'avis pénétrèrent jusqu'aux Tuileries et 
presque impérieusement réclamèrent qu'une communication 
publique fût faite aux Chambres. Les conseillers de l'Em- 
pereur se gardèrent de cet éclat. M. Plichon se montra un 
instant au Palais-Bourbon et s'y entretint avec M. Thiers. 
M. Louvet traversa l'hémicycle : « La situation est tendue, » 
dit-il. Et ayant laissé tomber ces mots, il se déroba. La discus- 
sion budgétaire continuant, on aborda les beaux-arts, et 
M. Maurice Richard vint défendre à la tribune, mais en quel- 
ques mots seulement, le budget de son ministère. Dans la ville, 
les journaux de l'opposition commençaient à se répandre et 
provoquaient chez les pacifiques un redoublement de conster- 
nation, chez les belliqueux un renouveau de colère. Les diplo- 
mates préparaient les dépêches qu'emporteraient les courriers 
du soir. L'un des plus attentifs aux événements était lord Lyons. 
Plusieurs fois dans la journée, il avait essayé de voir le duc de 
Gramont : ne pouvant y parvenir, il l'avait, par un court mes- 
sage, prié, supplié d'attendre encore. Il écrivait tristement à 



(1) Enquête sur le gouvernement de la Défense nationale, dépositi 
Lebœuf, p. Vt* 



299 BIST 01 RE DU SECOND EMPIRE. 

lord Granville : « Je ne puis prendre sur moi de donner à 
Votre Kxeellence aucun espoir que la guerre puisse être 
évitée. » Cependant il se félicitait — autant qu'on pouvait se 
féliciter en d'aussi extrêmes conjonctures — que le gouverne- 
ment laissât passer la séance parlementaire sans prononcer 
;nicuno parole irréparable (1). 

Aux Tuileries se prolongeait une délibération à la fois lan- 
guissante et angoissée. « Pendant six heures, a rapporté le duc 
de Gramont, toutes les solutions possibles furent tour à tour 
discutées et analysées. » De ces anxieux et tardifs efforts, une 
combinaison naquit qui parut suprême ressource. C'était, dit- 
on, un principe tacitement adopté qu'aucun prince, apparte- 
nant à Tune des grandes puissances, ne devait être appelé à un 
trône étranger sans l'assentiment de l'Europe. Se fondant sur 
cette règle, le cabinet des Tuileries demanderait aux grands 
États réunis en congrès de confirmer cette jurisprudence inter- 
nationale. Qui suggéra l'expédient? M. Louvet, dans le 
mémoire où il a retracé ces journées fameuses, a attribué la 
proposition à M. de Gramont lui-même. Ainsi, les contradic- 
tions ne se comptant plus, ceux qui avaient attisé l'incendie 
s'ingéniaient à l'éteindre. A ce mot de congrès qui avait si 
souvent résonné dans ses déclarations publiques, l'Empereur 
se ranima : « C'est cela! c'est cela! « s'écria-t-il avec un accent 
d'approbation très vive. Et on assure que, soit excès d'éner- 
vement, soit brusque retour de joie, son émotion se traduisit 
par des larmes. Depuis plus d'une heure déjà, le maréchal 
Lebceuf était rue Saint-Dominique, expédiant les ordres de 
mobilisation. En hâte, Napoléon lui écrivit un billet qui, sans 
révoquer formellement la mesure, en exprimait un arrière- 
regret et laissait entrevoir une solution meilleure. « La déci- 
sion, nous dit Gramont, fut adoptée, non sans hésitation, non 
sans sacrifice, mais par amour de la paix. » Il fut convenu 
que M. Emile Ollivier rédigerait une déclaration conciliante, 
conforme au vœu de l'Empereur et de la majorité des ministres. 



(1) Dépêche de lord Lyons au comte Granville, 14 juillet 1870. (Correspon- 
dence, etc., p. 35-36.) 



LA CANDIDATURE H II EN ZOLLERN. 291 

Séance tenante, il en commença même la rédaction. Le sou- 
verain, bien inspiré, eût voulu qu'on se hâtât, qu'on traînât 
en longueur la séance de la Chambre, que le soir même on 
portât le message au Palais-Bourbon. Mais il était six heures. 
La fatigue et l'énervement de tous étaient extrêmes. La pre- 
mière rédaction parut offrir quelques lacunes. En ces conjonc- 
tures, on se persuada qu'on pourrait sans imprudence attendre 
jusqu'au lendemain. Le manifeste serait lu le 15 à l'ouverture 
de la séance. Ce fut sous cette impression de demi-apaisement 
qu'entre six et sept heures du soir le Conseil se sépara (1). 

La proposition de congrès, si elle parvenait à se frayer son 
chemin dans la complication croissante des choses, déconcer- 
terait fort la Prusse. ]Si l'Angleterre ni la Russie ne pourraient 
la décliner. L'Autriche et l'Italie l'embrasseraient avec ardeur. 
Bismarck, s'il acceptait l'arbitrage de l'Europe, serait rejeté 
vers la paix et, s'il le repoussait, deviendrait le provocateur. 
L'un des historiens de cette époque a écrit sous une forme à 
la fois précise et cruelle : « Un instant on put croire que le 
ministère allait être habile (2). » Mais l'heure des expédients, 
même habiles, n'était-elle pas passée? On n'eut d'ailleurs ni 
à constater l'échec, ni à se réjouir du succès. La dernière, la 
chétive lueur ne se montra que pour s'éteindre. 

A Saint-Cloud, on attendait avec anxiété le résultat des déli- 
bérations des Tuileries. Là-bas dominaient les plus funestes 
passions, celles qui naissent de la présomption, de la colère et 
de l'ignorance. A la chute du jour, l'Empereur revint, rappor- 
tant avec lui le faible espoir d'un congrès. A la nouvelle qu'on 
songeait à négocier encore, ce ne fut qu'un cri contre l'inso- 
lence prussienne que, sur l'heure, il fallait châtier. Ainsi 
parlaient les impatients et les ambitieux, les frivoles et les 
violents. On ne peut douter que l'Impératrice n'ait encouragé, 



(1) Duc DE Gramont, la France et la Prusse, p. 212. — Enquête sur le <jou- 
verneincnt de la Défense nationale, déposition Gramont, p. 103; déposition 
Lebœuf, p. 47. — Papiers et correspondance de M. Louvet. — Récit de 
M. Se g ris. 

(2) Albert Sorel, Histoire diplomatique de la guerre franco-allemande, 
t. 1 er , p. 171. 



294 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

sinon inspiré, cette réprobation. Une très honorable réserve, 
faite de pitié pour le malheur, faite aussi de fidélité pour une 
auguste souveraine, a voilé ou adouci après coup la plupart 
des témoignages publics qui la pourraient accuser. Mais de 
toutes les correspondances manuscrites, de tous les papiers 
privés, une impression très nette se dégage : c'est qu'elle fut, 
du côté de la France, le principal artisan de la guerre. 

Tout concourut à grossir le courant belliqueux un instant 
endigué. Les protestations duraient encore quand survint le 
maréchal Lebœuf. C'est au moment où il venait d'expédier 
les ordres de mobilisation que lui avait été remis le billet de 
l'Empereur. Après tant d'incertitudes et de flottements, cette 
nouvelle hésitation l'avait confondu. Irrité autant que troublé, 
il avait résolu de se rendre à Saint-Cloud, de solliciter de l'Em- 
pereur la réunion d'un nouveau Conseil. Son intervention, 
ses remontrances ne pourraient qu'accroître l'excitation des 
militaires [et des courtisans. Mais c'est dans les nouvelles 
venues de l'étranger que le parti de la guerre puiserait, à cette 
heure suprême, ses arguments les plus décisifs. 

Savamment, M. de Bismarck avait aménagé les traits qui, 
se succédant avec une gradation perfide, raviveraient les 
colères françaises, toutes les fois qu'elles paraîtraient s'apaiser 
Quel n'eût pas été le mécompte de l'homme d'Etat prussien si 
les coups se fussent perdus en chemin! Un destin fatal à la 
paix voulut que rien ne s'égarât. La veille, en un entretien 
avec lord Loftus, Bismarck avait publié ses plus impérieuses 
pensées; presque de suite, M. de Gramont semble avoir eu 
avis de l'entretien; puis dans la soirée du 14, un rapport confi- 
dentiel, arrivé par voie détournée, lui transmit presque mot 
pour mot la conversation (1). Le duc sut par là que la Prusse 
se redressait, plus agressive que ne l'avait jamais été la. France; 
il sut qu'aux bords de la Spréc, plus encore qu'aux bords de la 
Seine, on se préparait à réclamer des garanties; qu'on songeait 
à exiger des explications, presque des excuses, pour le langage 

(l) Eiujuête sur le gouvernement de la Défense nationale, déposition Gra- 
mont, p. 102 et 107. — Duc de Gramont, la France et la Prusse, p. 223, et 
note. 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 295 

du 6 juillet. — Dans le même temps, Gramont reçut un nouveau 
télégramme de M. Benedctti : le roi, au moment de quitter 
Ems, avait annoncé à l'ambassadeur qu'il n'avait plus rien à 
lui communiquer; comme en une conjoncture exceptionnelle- 
ment urgente, il interrompait sa cure et se disposait à regagner 
sa capitale (l). — Ce ne fut pas tout. À Berlin, le chancelier 
avait Lâché les renés à la presse; aussi l'information, publiée 
la veille, avait-elle été aggravée dès le lendemain par les com- 
mentaires des journaux prussiens. En cette soirée du 14. des 
télégrammes, parvenus au quai d'Orsay, rapportèrent ces inju- 
rieux excès de langage. Sûrement les feuilles publiques ne 
parlaient de la sorte que par ordre : ainsi s'affermit chez 
M. de Gramont la conviction qu'il ne suffirait plus de vouloir 
la paix pour échapper à la guerre. — Entre toutes les 
manœuvres de M. de Bismarck, on se rappelle quelle avait été 
la plus hardie, la plus perfide aussi : il avait communiqué à 
ses représentants à l'étranger l'entrefilet de la Gazette de V Alle- 
magne du Nord. L'espoir était que la dépêche, bien que trans- 
mise à titre non officiel, arriverait à la connaissance des agents 
français, parviendrait par eux jusqu'à Paris, et serait consi- 
dérée par le Cabinet des Tuileries comme la divulgation 
publique d'une offense envers la France. Le résultat répondit 
à ce détestable calcul. A Berne, le représentant de la Prusse 
ayant notifié la nouvelle au Président de la Confédération 
helvétique, le ministre de l'Empereur, M. de Comminges- 
Guitaut, connut le télégramme et annonça à Paris ce qu'à 
l'étranger la Prusse osait publier. Plus tard, dans la soirée, 
une information à peu près pareille fut transmise au quai 
d'Orsay par notre représentant à Munich. 

A la suite du Conseil des Tuileries, M. de Gramont était 
rentré au ministère. C'est là que vinrent l'assaillir coup sur 
coup les dépêches qu'on vient de rapporter. « Ce fut, a-t-il 
écrit plus tard, une succession non interrompue d'informations 
plus graves les unes que les autres; le gouvernement dut enfin 
reconnaître qu'il se trouvait en présence d'un adversaire 

(1) Bekedetti, Ma mission en Prusse t p. 387. 



296 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

décidé à l'amener et, au besoin, à le traîner sur le terrain du 
combat (1). » 

Cependant M. Emile Ollivier, revenu à la Chancellerie, gar- 
dait l'impression des résolutions apaisantes arrêtées naguère 
en Conseil. Il était occupé à rédiger le manifeste qui serait, le 
lendemain, lu aux Chambres, lorsqu'il vit entrer le duc de 
Gramont. Celui-ci était profondément ému. Il tenait à la main 
les plus récentes dépêches, et faisant allusion aux télégrammes 
envoyés par M. de Bismarck à ses agents diplomatiques : 
« C'est, dit-il, un soufflet que la Prusse applique sur la joue de 
la France ; je déposerai mon portefeuille plutôt que de sup- 
porter un pareil outrage (2). » Une pensée tout à fait maîtresse 
d'elle-même eût contrôlé la nature de l'information, eût 
recherché qui avait intérêt à publier la prétendue offense, et, 
puisqu'on commençait à parler et d'insulteur et d'insulté, eût, 
avant toute décision, interrogé celui qui d'un mot pouvait tout 
éclaircir, à savoir M. Benedetti. Justement l'ambassadeur 
venait de partir d'Ems. Le lendemain, à dix heures du matin, 
il serait à Paris. Même en attendant son arrivée, sa dernière 
dépêche, partie à quatre heures du soir, était bien propre à 
donner l'éveil : tout en transmettant des informations très 
graves (car il annonçait que le roi n'avait plus rien à lui com- 
muniquer), l'ambassadeur mandait qu'il avait, à la gare 
d'Ems, deux heures auparavant, pris congé du monarque. Si 
M. Benedetti avait, le 13, manqué de déférence envcn le roi, 
si le roi avait, le même jour, manqué d'égards envers M. Bene- 
detti, comment le diplomate français fût-il venu, très correcte- 
ment, le 14, présenter ses hommages au souverain, et com- 
ment le souverain eût-il, très correctement aussi, fait au 
diplomate français ses adieux? Peut-être une courte enquête, 
conduite avec calme, eût-elle dévoilé le piège et publiquement 
démasqué l'agent provocateur. On ne saurait trop le répéter, 
ce qui manqua le plus en cette crise, ce fut le sang-froid. De 
nouveau poussé à bout après un retour de sagesse, se croyant 

(1) Duc de Gramont, la France et la Prusse, p. 220-221. 

(2) Récit fait par M. Emile Ollivier à M. Rothan le 5 mai 1871. (Rotiian, 
V Allemagne et l'Italie, t. 1 er , p. 18-19.) 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 291 

joué et outragé, le duc de Gramont subissait une de ces colères 
exaspérées qui ne s'accommodent ni des réflexions ni des 
délais Quoique consterné — car la guerre était la ruine 
presque certaine de son œuvre libérale — M. Emile Ollivierne 
contredit point son collègue, qui jugeait l'honneur national en 
jeu. Celui que l'opinion publique considérait comme le vrai 
chef de cabinet avait jusque-là tenté de contenir le courant 
belliqueux. Dès cette heure, croyante une irréparable insulte, 
il dévia, lui aussi, vers la guerre. 

Lebœuf réclamait un nouveau conseil qui confirmât les 
mesures militaires décidées dans l'après-midi. Aux instances du 
maréchal correspondaient les désirs du duc de Gramont, désor- 
mais impatient que tout se consommât. En hâte, les ministres 
furent appelés à Saint-Cloud. La convocation fut si précipitée 
que tous les membres du cabinet ne purent se rendre à l'appel 
du souverain. M. Segris ne reçut point l'avis en temps utile ; 
M. Louvet semble avoir été oublié ; M. Plichon, qui était 
absent de chez lui, quitta Paris tardivement. Les conseillers de 
l'Empereur arrivèrent un à un, tous éperdus de l'effrayante 
responsabilité. Il était dix heures du soir quand la délibéra- 
tion s'ouvrit, délibération anxieuse, écourtée et qui mérite à 
peine ce nom. La majorité répugna tout d'abord à se déjuger. 
Fidèle aux résolutions prises dans l'après-midi, elle inclinait à 
tenter de nouveaux efforts diplomatiques ; elle estimait en 
outre que la prudence commandait de suspendre la mobilisa- 
tion déjà ordonnée. On en était là quand M. de Gramont prit 
la parole et produisit les télégrammes qui s'étaient succédé 
dans la soirée. L'une des dépêches surtout — on n'a jamais 
précisé laquelle — provoqua une impression profonde. Très 
surexcitée, l'Impératrice intervint. Elle déclara en termes 
véhéments que la lutte était inévitable si on avait souci de 
l'honneur de la France (1). Le maréchal Lebœuf appuya fort 
le langage de la souveraine. Sous cette pression, les ministres 
cédèrent, non pas tous cependant, car il semble qu'un d'entre 



(1) Récit fait par le duc de Gramont à lord Malmesbury. (Malmesbuiay, 
Metnoirs of an ex-minister, t. II, p. 415.) 



l 2<)8 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

eux se soit montre jusqu'au bout hostile aux résolutions 
extrêmes (1). Il fut convenu que les ordres de mobilisation 
seraient maintenus. Quant au message à soumettre aux 
Chambres, on en renversa les termes. A six heures du soir on 
avait décidé qu'il annoncerait le Congrès; à onze heures du 
soir, toutes choses étant changées, on décida qu'il annoncerait 
la guerre. 



XVIII 



Bien tard dans la nuit les ministres revinrent de Saint-Cloud. 
Le 15, dès les premières heures du jour, un bruit se propagea : 
on parlait d'audience refusée, d'ambassadeur congédié, d'of- 
fense qui rendait la guerre inévitable. On se jeta sur les feuilles 
publiques. Elles reproduisaient les rumeurs, mais sans les pré- 
ciser. Presque toutes accentuaient la note belliqueuse. « Au 
moment où nous mettons sous presse, disait le Constitutionnel, 
nous apprenons que les dernières nouvelles paraissent dimi- 
nuer les chances de paix». Ce langage surtout frappa, car il 
venait d'un journal qui avait jusque-là combattu la politique 
guerrière et qui recevait assez habituellement les inspirations 
de M. Emile Ollivier. 

C'est au Corps législatif que s'éclairciraient les incertitudes. 
Les interpellations, formulées le 12 par M. Clément Duver- 
nois, le 13 par le baron Jérôme David, avaient été jointes. 
Justement elles étaient à l'ordre du iour de la séance. Dès 
onze heures, des groupes se formèrent aux abords du Palais- 
Bourbon. Bientôt les tribunes se remplirent jusqu'à la moindre 
place, tandis que les députés, répandus dans les couloirs, 
débattaient fiévreusement les chances grandissantes de la 
guerre. 

Les ministres avaient été de nouveau convoqués à Saint- 
Cloud. Le duc de Gramont lut le projet de message dont il 

(1) Considérations sur i histoire du second Empire, par M. de Parieu, p. 23, 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 299 

avait arrête les termes avee M. Emile Ollivicr. Les membres 
de la minorité, si féconds la veille et l'avant-vcille en argu- 
ments, gardèrent le silence : ils se sentaient débordés : ayant 
multiplié les sages avis, ils cédaient aux événements, par lassi- 
tude, impuissance, défiance de leurs propres lumières : puis ils 
n'étaient pas éloignés de juger insultants les procédés de la 
Prusse et craignaient qu'on ne suspectât leur patriotisme. 
Quant aux autres ministres, leurs hésitations avaient fait place 
à une énergie qui cherchait à se surexciter elle-même. Avant 
qu'on recueillît les avis, M. Chevandier de Valdrôme prit la 
parole et dit avec une certaine solennité : « Jusqu'ici j'ai réso- 
lument soutenu la paix; mais je tiens à déclarer qu'en pré- 
sence de l'outrage qui nous est infligé, nous sommes contraints 
à la guerre. » Le manifeste, à peine amendé sur quelques 
points, fut adopté à l'unanimité. 

Les diplomates n'avaient point interrompu leurs démarches, 
mais les poursuivaient sans espoir. Pendant la nuit, lord Lyons 
avait fait passer au ministère des Affaires étrangères trois 
mémorandum. A l'issue de la délibération, il essaya de voir le 
duc de Gramont. Il n'y put réussir, et à peine le regretta-t-il : 
« Je n'aurais pu, écrivait-il au chef du Foreig Onffice, ébranler 
une résolution déjà arrêtée par l'Empereur et par ses mi- 
nistres. » M. de Mettcrnich exprimait les mêmes impressions 
découragées : « J'ai cherché, mandait-il à M. de Beust, à 
m'acquitter le plus possible de mon rôle de conciliateur, mais 
les événements ont été trop vite pour que les conseils de pru- 
dence aient pu arriver à temps. » 

A une heure, le duc de Gramont et M. Emile Ollivicr se 
rendirent, le premier au Luxembourg, le second au Palais- 
Bourbon, afin d'y lire la déclaration gouvernementale. Les 
sénateurs couvrirent de leurs acclamations enthousiastes les 
paroles officielles. Ces témoignages, fruit de l'adulation ou 
d'un patriotisme mal éclairé, importent peu à l'histoire, et ces 
vieillards fougueux et débiles disparaîtraient bientôt, en une fin 
aussi inaperçue que l'avait été leur vie. Ce qui se passa au Corps 
législatif mérite mieux d'être retenu. 

M. Emile Ollivicr, après avoir rappelé le manifeste du 



300 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

(J juillet, exposa que le gouvernement n'avait voulu, ni rien 
demander à l'Espagne dont on craignait d'éveiller les suscepti- 
bilités, ni agir auprès du prince de Hohenzollern que l'on con- 
sidérait comme couvert par le roi. On s'était adressé unique- 
ment à la Prusse. La déclaration se poursuivait en ces termes : 

Le ministère des Affaires étrangères prussien nous a opposé une 
fin de non-recevoir, en prétendant qu'il ignorait l'affaire et que le 
cabinet de Berlin y était resté étranger. Nous avons dû alors nous 
adresser au roi lui-même, et nous avons donné à notre ambassadeur 
l'ordre de se rendre à Ems auprès de Sa Majesté. 

Pendant que nous discutions avec la Prusse, le désistement du 
prince Léopold nous vint du côté d'où nous ne l'attendions pas, et 
nous fut remis le 12 juillet par l'ambassadeur d'Espagne. 

Le roi ayant voulu y rester étranger, nous lui demandâmes de s'y 
associer et de déclarer que si, par un de ces revirements toujours 
possibles dans un pays sortant d'une révolution, la couronne était de 
nouveau offerte par l'Espagne au prince Léopold, il ne l'autorise- 
rait plus à l'accepter. 

Le roi consentit à approuver la renonciation du prince Léopold, 
mais il refusa de déclarer qu'il n'autoriserait plus à l'avenir le renou- 
vellement de cette candidature... Quoique ce refus nous parût injus- 
tifiable, notre désir de conserver à l'Europe les bienfaits de la paix 
était tel que nous ne rompions pas nos négociations, et que, malgré 
notre impatience légitime, nous vous avons demandé d'ajourner nos 
explications. 

Ayant parlé de la sorte, M. Ollivier arrivait à la dépêche, 
publiée par l'officieuse Gazette de l'Allemagne du Nord, 
répandue dans toute l'Europe, communiquée aux chancelle- 
ries. Élevant cette dépêche, qui n'avait pu partir que du cabinet 
du roi ou du ministre, à la hauteur d'un document officiel, il 
tombait juste dans le piège qu'avait tendu Bismarck et y entraî- 
nait la Chambre à sa suite. « Notre surprise, disait-il, a été 
profonde lorsque hier nous avons appris que le roi de Prusse 
avait notifié par un aide de camp' à notre ambassadeur qu'il ne 
le recevrait plus, et que, pour donner à ce refus un caractère 
non équivoque, son gouvernement l'avait communiqué offi- 
ciellement aux cabinets de l'Europe. » A ces mots on cria à 



LA CANDIDATURE HO H EN ZOLLERN. 301 

l'insulte. « C'est intolérable, » disait-on de tous côtés. Les pré- 
visions de M. de Bismarck s'accomplissaient. Après avoir rap- 
pelé l'ordre de congé adressé à M. de Werther, le ministre fiait 
par ces mots : 

Dans ces circonstances, tenter davantage pour la conciliation eu 
été un oubli de dignité et une imprudence ; nous n'avons rien 
négligé pour éviter une guerre; nous allons nous préparer à sou- 
tenir celle qu'on nous offre en laissant à chacun la part de respon- 
sabilité qui lui revient. 

Dès hier, nous avons rappelé nos réserves, et, avec votre concours, 
nous allons prendre immédiatement les mesures nécessaires pour 
sauvegarder les intérêts, la sécurité et l'honneur de la France. 

Ce message, ou plutôt cette déclaration de guerre, — car on 
ne pouvait l'appeler d un autre nom, — souleva des applaudis- 
sements répétés mêlés de cris : Vive l'Empereur ! Cependant à 
gauche régnait l'agitation ; au centre gauche et sur les lisières 
extrêmes du centre droit dominait la stupeur. Avant de des- 
cendre de la tribune, M. Ollivier avait déposé, en réclamant 
l'urgence, un projet de loi portant ouverture d'un crédit de 
50 millions. L'urgence ayant été déclarée, M. Thiers demanda 
la parole. 

A peine s'était-il levé que de la droite jaillit une immense 
explosion de murmures. C'était la protestation de tous ceux 
qui, loin de retenir les ministres, les jugeaient trop circons- 
pects. Dans cette ligue s'unissaient les sentiments les plus 
divers, l'ignorance crédule des chauvins arriérés, la bonne foi 
trompée des patriotes sincères, la violence ambitieuse des 
autoritaires en quête de changement. Le reste suivait par fai- 
blesse, par cette exaltation troublée qui nait parfois de la peur, 
et aussi par conviction que le meilleur moyen de faire sa cour 
était de manquer de sang-froid. « Je veux expliquer, dit 
M. Thiers, pourquoi je ne me suis pas levé avec la majorité de 
la Chambre... S'il y a eu un jour, une heure, où l'on puisse 
dire, sans exagération, que l'histoire nous regarde, c'est cette 
heure et cette journée, et il me semble que tout le monde 
devrait y penser sérieusement... De quoi s'agit-il ? D'une décla- 



302 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

ration de guerre, luile à celte tribune par le Ministère, et je 
m'exprime constitutionnellcment, on le reconnaîtra. Eh bien, 
est-ce au Ministère, à lui seul, de déclarer la guerre? Ne 
devons-nous pas, nous aussi, avoir la parole? Et avant de la 
prendre ne nous faut-il pas un instant de réflexion?... » Une 
interruption formidable, éclatant aussitôt, montra que tout 
appel à la réflexion semblait chose factieuse. « De la décision 
que vous allez émettre, continua l'orateur, peut résulter la 
mort de milliers d'hommes.» Gomme le bruit couvrait sa voix, 
M. Thiers rappela ces jours de 1866 où la Chambre, après 
l'avoir écouté une fois, avait, à l'heure la plus critique, refusé 
de l'entendre de nouveau. « Aujourd'hui, ajouta-t-il, ie suis 
décidé à écouter vos murmures et, s'il le faut, à les braver. » 
Le tapage redoublait, et dans l'enceinte résonnaient les voix 
d'interrupteurs incohérents ou furibonds qu'aucun avertisse- 
ment ne pouvait réduire. Tels étaient le marquis de Pire, 
M. Dugué de la Fauconnerie, d'autres encore plus obscurs, 
mais jaloux de passer à l'histoire en inscrivant leur nom dans 
la sténographie de cette séance impérissable. La gauche elle- 
même, par ses approbations, accroissait le tumulte : ceux qui 
eussent hésité à interrompre M. Thiers conspuaient Jules 
Favre et ses amis. Enfin, au prix d'une longue lutte contre la 
passion, l'orateur put aborder l'objet du débat. « Est-il vrai, 
oui ou non, que, votre réclamation ayant été écoutée sur le 
fond, c'est-à-dire sur la candidature Hohenzollern, vous rompez 
sur une question de susceptibilité? Voulez-vous qu'on dise, 
voulez-vous que l'Europe tout entière dise que le fond était 
accordé et que pour une question de forme vous vous êtes 
décidés à verser des torrents de sang?... Je demande, à la face 
du pays, qu'on nous donne connaissance des dépêches d'après 
lesquelles on a pris la résolution qui vient de nous être 
annoncée; car, il ne faut pas nous le dissimuler, c'est une 
déclaration de guerre. » À ces mots, répétés avec une énergie 
extraordinaire, le centre droit, quoique déviant visiblement 
vers la droite, tressaillit, et plusieurs eurent la vision de ce qui 
allait se consommer. Cette clairvoyance fut courte, et bientôt 
les interrupteurs, comme reposés par l'accalmie, repnrent 



LA CANDIDATURE H OHENZOLLERN. 303 

avec un renouveau d'ardeur. C'est en paroles hachées par les 
murmures que M. Thicrs continua son discours : 

Cette urgence de laquelle vous êtes si pressés d'user, elle est à 
vous, elle est votée, vous allez en jouir, vous allez avoir la faculté 
de vous livrer à toute l'ardeur de vos sentiments : laissez-moi vous 
exprimer les miens, tout douloureux qu'ils soient, et si vous ne com- 
prenez pas que, dans ce moment, je remplis un devoir, et le plus 
pénible de ma vie, je vous plains. (Très bien! Très bien! à gauche. 
Réclamations au centre et à droite.) Oui ! quant à moi, je suis tran- 
quille pour ma mémoire, je suis sûr de ce qui lui est réservé pour 
l'acte auquel je me livre en ce moment; mais pour vous, je suis 
certain qu'il y aura des jours où vous regretterez votre précipita- 
tion ! 

Je suis prêt à voter au Gouvernement tous les moyens nécessaires 
quand la guerre sera définitivement déclarée ; mais je désire con- 
naître les dépêches sur lesquelles on fonde cette déclaration de 
guerre. La Chambre fera ce qu'elle voudra ; je m'attends à ce 
qu'elle va faire, mais je décline, quant à moi, la responsabilité 
d'une guerre aussi peu justifiée. 

Grande était l'impatience d'en finir. Pourtant de telles 
paroles exigeaient une réplique. Entre tous les membres du 
cabinet, M. Oilivier seul serait un digne contradicteur. Il monta 
à la tribune. Si la grandeur des choses eût laissé place à l'éton- 
nement, c'eût été un sujet digne de surprise que de voir en 
quel rang la destinée plaçait les deux adversaires. M. Thiers 
avait constamment déploré Sadowa, n'avait cessé de dénoncer 
la Prusse, et c'était lui qui s'épuisait en efforts pour apaiser le 
conflit : M. Oilivier avait pris à son compte la cause des nationa- 
lités, avait prêché l'union sinon avec la Prusse au moins avec 
l'Allemagne, et voici qu'il se faisait le héraut de la guerre. Son 
discours, éloquent comme toujours, se ressentit de la singula- 
rité de sa condition. Il commença par exprimer son amour 
pour la paix, et, en parlant de la sorte, il traduisait les plus 
anciennes, les plus sincères pensées de son âme. Avec une 
émotion communicative, il raconta ses longues hésitations, 
celles de ses collègues, cette délibération de la veille prolongée 
pendant huit heures. Il rappela — et rien n'était plus exact — 



:i()4 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

les perso vérants efforts qu'il avait tentés comme député pour 
dissiper les malentendus entre deux grandes nations civilisées. 
Ce qu'il avait essayé conmc simple représentant, il l'avait 
poursuivi comme ministre, et s'était ingénié à ne réveiller 
aucune question litigieuse, à établir, au contraire, entre Paris 
et Berlin des rapports corrects et confiants. A ce point de ses 
développements, M. Emile Ollivier tourna court, et en lui se 
montra un homme tout nouveau, quoique non moins sincère, 
qui s'appropria, en les revêtant de son éloquence, les argu- 
ments de M. de Gramont. Comme l'eût fait son collègue, il 
expliqua la déclaration du 6 juillet par la crainte que le 
moindre retard ne mît la France en face d'un fait accompli. 
Empruntant le langage des plus belliqueux, il s'appliqua à 
justifier la demande « d'assurances pour l'avenir » . Lui aussi, 
il jugea la France insultée et ajouta que la publicité donnée à 
l'offense en marquait le caractère intentionnel. Chose étrange! 
pendant toute la durée des négociations, on n'avait point senti 
d'influence directrice; il n'y avait point eu de président du 
Conseil ramenant à lui tous les fils et les tenant fortement en 
ses mains. Quand tout était consommé, voici que le garde des 
sceaux apparaissait comme le vrai chef du cabinet et couvrait 
de sa responsabilité une crise qu'il n'avait point conduite, des 
agissements qui lui avaient été en partie dérobés. Etait-ce 
courage ou générosité? mobilité d'un esprit impressionnable 
autant que brillant? désespoir de contenir l'opinion publique? 
conviction de la guerre inévitable? zèle à ne point compliquer 
par une crise ministérielle des conjonctures si terribles? 
Quelques-uns, songeant au passé de celui qui parlait, se sen- 
taient confondus que d'une telle bouche sortît l'appel qui 
entraînerait la France aux armes. Il semble que, sur la fin de 
son discours, M. Ollivier lui-même se soit troublé d'un rôle si 
imprévu. Lui, si maître de sa parole, il laissa échapper de ses 
lèvres une expression malheureuse : « Nous acceptons, dit-il, 
notre responsabilité d'un cœur léger » . A ces mots les protesta- 
tions éclatèrent : « Je veux dire, reprit l'orateur, d'un cœur 
confiant et que n'alourdit pas le remords. » Le mot resta, et 
isolé du commentaire qui l'expliquait, se répéta plus tard avec 



LA CANDIDATURE HO H ENZOLLERN. 335 

plus de puérilité que de justice. Vnc dernière singularité 
marqua le discours. Quand le ministre se fut assis, ses vieux 
amis qui siégeaient au centre gauche demeurèrent remarqua- 
blement silencieux. En revanche, les plus ardents à l'applaudir 

furent les gens de la droite, ceux qui, depuis son avènement, 
ïe tenaient en suspicion et qui, la veille encore, méditaient de 
le renverser. 

Cependant les hommes rares qui, dansée tumulte, gardaient 
leur sang-froid, ressentaient l'impression anxieuse et profonde, 
soit d'un malentendu terrible entre les deux peuples, soit de 
quelque piège où le gouvernement tombait. Une circonstance 
aiguisait les soupçons. Les fragments de dépèches de M. Bene- 
detti — autant qu'on avait pu les saisir dans le discours du 
garde des sceaux — marquaient une négociation compromise 
plutôt que violemment rompue, une demande repoussée mais 
sans éclat. Aucune des expressions des télégrammes ne respi- 
rait la colère, l'insulte ou l'outrage. Un intense désir de percer 
ces obscurités prolongea le débat. M. Thiers remonta à la tri- 
bune. Après lui, Jules Favre, prévoyant et précis ce jour-là, 
mais trop suspect de haine pour ne pas soulever les méfiances, 
pressa le gouvernement de ses interrogations, ce Où est la 
dépêche officielle? dit-il. Où est le compte rendu de la confé- 
rence dans laquelle notre ambassadeur a vu méconnaître la 
dignité nationale? Nous demandons à prendre connaissance 
des dépèches et notamment de celles par lesquelles le gouver- 
nement prussien a notifié sa volonté aux gouvernements étran- 
gers. » Entre tous les membres du Corps législatif, l'un des 
plus écoutés était M. Buffet. On le savait de probité impeccable, 
de patriotisme ardent mais calme, d'une hère indépendance 
qui jamais n'était hostilité. Il essaya à son tour de ramener 
ses collègues et de faire parler les ministres. Puis, en une con- 
clusion bien nette, il s'appropria la motion de Jules Favre et 
réclama, lui aussi, la communication des pièces. 

L'exigence n'était que sagesse, mais l'Assemblée, de plus en 
plus houleuse, perdait de plus en plus la possession d'elle- 
même. Ce Corps législatif qui avait longtemps marqué sa doci- 
lité par son silence la marqua, en ce jour-là, par une turhu- 
r. vi. 20 



306 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

lencc sans nom . Ce n'était que cris, exclamations, protestations. 
Entre tous les interrupteurs, M. Jérôme David, M. de Cas- 
sagnac, M. Dugué de la Fauconnerie, se signalaient parmi les 
plus violents. Cependant M. de Gramont était arrivé à la 
Chambre. Il monta à la tribune. Il n'y prononça que quelques 
mots, mais qui résonnèrent comme une fanfare guerrière : 
« Le gouvernement prussien, dit-il, a informé tous les cabinets 
de l'Europe qu'il avait refusé de recevoir notre ambassadeur 
et de continuer à discuter avec lui. Cela est un affront pour 
l'Empereur, un affront pour la France. Et si, par impossible, 
il se trouvait dans notre pays une Chambre pour le supporter 
ou pour le souffrir, je ne resterais pas cinq minutes ministre des 
Affaires étrangères. » Sur le moment, cette harangue toute 
militaire parut admirable; peut-être, pour ne rien cacher, eût- 
elle, en cas de succès, paru telle dans l'avenir, la majorité des 
hommes regardant moins à la sagesse qu'à la fortune. 

C'est au milieu de cette effervescence qu'on alla aux voix sur 
la motion formulée par la gauche et précisée par M. Buffet. 
La communication des pièces fut repoussée par 159 voix 
contre 84. Il semblait que la Chambre, par ce vote, voulût 
apporter au gouvernement le témoignage d'une de ces con- 
fiances aveugles, mais souvent touchantes, qui refusent de 
s'éclairer par des preuves. L'esprit d'incohérence dominant de 
plus en plus, cette confiance ne se donna que pour se retirer à 
demi. Les mêmes hommes qui n'osaient se résoudre à réclamer 
virilement les pièces ne se résignèrent point non plus à les 
ignorer tout à fait. 

Au cours de la séance, quatre projets de loi avaient été pro- 
posés et déclarés urgents : deux d'entre eux étaient relatifs à 
des ouvertures de crédits pour le ministère de la Guerre et le 
ministère de la Marine; les deux autres avaient pour objet 
d'autoriser l'appel à l'activité de la garde mobile et les enga- 
gements volontaires pour la durée de la guerre. A six heures 
du soir, les députés se réunirent dans les bureaux pour nommer 
la Commission. En une atmosphère moins surchauffée, les 
pensées se rassirent. Ceux qui venaient de déployer en public 
leur docilité bruyante se sentirent gagnés à huis clos par un 



LA CANDIDATURE HOHENZOLLERN. 307 

frisson d'inquiétude. N'ayant pas eu le courage de publier leur 
indépendance, ils n'eurent pas cet excès d'abnégation qui 
abdique jusqu'au bout. Ces documents qu'on s'était refusé à 
regarder excitaient une curiosité anxieuse. De là un désir très 
général, très ardent même : celui de connaître, sinon toutes 
choses, au moins quelque chose. Bref, la Commission ne fut 
nommée qu'avec le mandat de provoquer et d'obtenir des 
éclaircissements. 

Ce qui suivit fut l'un des épisodes les plus suggestifs de ces 
tristes journées. Trois ministres furent appelés dans la Com- 
mission : le ministre de la Guerre, le garde des sceaux, le 
ministre des Affaires étrangères. Le ministre de la Guerre 
arriva le premier. Il fut interrogé sur divers points, notam- 
ment sur le matériel de l'artillerie, sur l'état de la cavalerie, 
sur les aptitudes des hommes renvoyés depuis longtemps dans 
leurs fovers. a Nous sommes prêts ! Nous sommes prêts ! » répli- 
qua le maréchal. Et il ajouta qu'on avait une forte avance sur 
l'ennemi (1). M. Emile Ollivier vint aussi, mais resta peu de 
temps, « des soucis urgents l'appelant ailleurs » . Le ministre 
des Affaires étrangères se fit attendre, et on dut envoyer l'un 
des employés de la Chambre à sa recherche. Quand il parut, 
plusieurs questions lui furentposées. — Les membres de la Com- 
mission, se fondant sur les récits qui couraient, soupçonnaient 
des exigences nouvelles qui, se formulant après le désistement 
du prince Léopold, avaient compliqué les négociations : « Les 
prétentions ont-elles toujours été les mêmes? » demandèrent- 
ilsàM. de Gramont. Celui-ci avait en mains son portefeuille et 
en tira des dépêches. Il se mit à les lire, non intégralement à 
ce qu'il semble, mais par extraits. Il n'en précisait point les 
dates, mais les indiquait par leur numéro, n° 1, n° 2, etc. 
Les commissaires, peu exigeants, recueillaient de mémoire 
ce qu'ils pouvaient. Quand la lecture fut finie, le prési- 
dent de la Commission, qui était le duc d'Albuféra, 
s adressa au ministre : « Il me semble qu'il résulte de ces 



(1) Enijuête sur le gouvernement de la Défense nationale, dépositions Dréolle, 
Talfiouèt, Kéi alrjr. 



308 HISTOIRE DU SECOND EMPIKF 

dépêches que vous avez toujours demandé la même chose?» 

11 était plus facile de se taire que de s'expliquer. M. de (Ira- 
mont ne contredit point. Ce n'était point que cette attitude fût 
chez lui preuve de mauvaise foi. Son esprit prévenu jugeait la 
renonciation comme un fait négligeable, si la sanction for- 
melle du roi, sanction pour le présent, sanction pour l'avenir, 
ne s'y joignait. Désistement du prétendant, garantie royale, les 
deux choses se soudaient à ses yeux; et la demande formée le 

12 juillet n'était, suivant lui, que le développement naturel, 
nécessaire même, de la réclamation présentée dès le début. 
Ainsi s'explique, par le seul excès du parti pris, le silence du 
duc. Même sans aucune intention de tromperie, ce silence 
trompa la Commission qui crut à des pourparlers poursuivis 
jusqu'au bout sans variante et, s'appropriant cette version, 
trompa à son tour la Chambre et le pays. — Ce premier point 
épuisé, on posa la question d'insulte : « Que s'est-il passé? » 
demandèrent les commissaires. « Ma pensée, a dit plus tard 
l'un d'eux, M. Dréolle, était qu'il n'y avait pas tout à fait 
insulte. » Sur cette interpellation, le ministre déclara que 
M de Bismarck avait envoyé une dépêche à ses agents à 
l'étranger pour leur annoncer le refus fait par le roi de rece- 
voir l'ambassadeur français. Il n'avait pas, disait-il, le texte de 
cette dépêche, mais savait qu'elle avait été expédiée. Le ren- 
seignement était venu de notre représentant à Berne, grâce à 
une communication officieuse et tout à fait confidentielle du 
président de la Confédération helvétique. En s'exprimant de 
la sorte, M. de Gramont recommanda le plus grand secret; car 
il ne fallait compromettre ni la Suisse, ni nos diplomates eux- 
mêmes. Puis s'avançant davantage, il parla de quatre ou cinq 
de nos agents qui avaient recueilli en termes presque iden- 
tiques les mêmes informations. La plus élémentaire sagesse 
exigeait que la nouvelle fût contrôlée. Bien que la rumeur 
arrivât de divers côtés, aucun de ceux qui la rapportaient 
n'avait vu la dépêche venue de Berlin. L'inscrupuleuse habi- 
leté de M. de Bismarck ne rendait pas invraisemblable un 
piège. Personne n'eut cette pensée ou du moins ne l'exprima. 
Cependant un homme existait qui d'un mot pouvait tout 



LA CANDIDATURE HO HENZOLLERN. 300 

éclaircir : c'était M. Benedetti. A dix heures du matin, il était 
arrivé d'Ems. Si je suis bien informé, il vint même au Palais- 
Bourbon. Parmi les commissaires, nul ne paraît s'être enquis 
s'il était de retour; nul ne songea à substituer son témoignage 
aux informations de seconde ou de troisième main qui précipi- 
teraient la France dans la guerre. « Si nous avions insisté, a dit 
dans la suite avec quelque ingénuité M. Dréolle, on nous 
aurait répondu : «Nous savons mieux que vous de quoi il s'agit ; 
« nous connaissons cette affaire depuis longtemps; l'injure n'est 
«peut-être pas matérielle, mais elle est intentionnelle. » En 
s'abstenant de toute objection, les commissaires épargnèrent 
au gouvernement l'ennui de formuler cette désobligeante 
réponse. — Sans plus tarder, on passa à la troisième question. 
« Avez-vous des alliances? » demanda l'un des députés. La 
question fut posée à voix bien basse, et le débat, s'il y en eut 
un, fut fort court; car parmi les témoins delà scène, il y en eut 
qui plus tard déclarèrent ne se rappeler rien. Un mot seul 
est resté gravé dans la mémoire des assistants. Comme on 
interrogeait le duc, il répondit : « Si je vous ai fait tout à 
l'heure attendre, c'est que j'étais en conversation avec l'am- 
bassadeur d'Autriche et le ministre d'Italie; j'espère que vous 
ne m'en demanderez pas davantage. » La Commission avait 
renoncé à se montrer curieuse. Elle n'en demanda pas davan- 
tage en effet, et sur ce propos, qui paraissait cacher beaucoup 
de combinaisons profondes, le ministre quitta le Palais- 
Bourbon (1). 

11 restait à résumer, à l'usage de la Chambre et du pays, ce 
qu'on venait d'entendre. Le temps pressait. Sur la table, des 
pièces étaient restées. Lesquelles et en quel nombre? On ne 
l'a jamais bien su. Quand il s'agit de nommer un rapporteur, 
le choix se porta sur M. de Talhouët. C'était L'un des hommes 
les plu3 honnêtes d'une Chambre où presque tous l'étaient. Il 
s'effraya de la mission et réclama que la tâche fût accomplie 
en commun. On le fit assister par M. de Kératry qui était fou- 



(1) Enquête sur le gouvernement de la Défense nationale, dépositions 
Talhouët, Dréolle. 



.510 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

(jucux partisan de la guerre et par M. Dréolle qui, suivant ses 
propres expressions, ne cédait qu'à regret au courant. Puis 
tout le monde se mit à l'œuvre, ce qui est rarement le meilleur 
moyen de faire vrai et de faire bien. Le rapport fut rédigé 
séance tenante, sur la table de la Commission, à la manière 
d'un véritable procès-verbal. On y lisait plusieurs choses qui, 
à distance, étonnent fort et que l'intègre marquis de Talhouët, 
une fois soustrait à l'atmosphère enfiévrée de ces tristes jours, 
ne relut point lui-même sans confusion. On déclarait « très 
catégoriques » les explications du ministre de la Guerre, « très 
complètes et très nettes » celles du ministre des Affaires étran- 
gères. On proclamait, en se fondant sur les paroles du duc de 
Gramont et plus encore sur son silence, n que le gouverne- 
ment avait, depuis la première phase des négociations jusqu'à 
la dernière, poursuivi loyalement le même but. »A l'appui de 
cette affirmation, un passage des dépêches d'Ems était repro- 
duit, mais infidèlement; car la dépèche citée, outre qu'elle 
contenait certaines altérations, était présentée comme la pre- 
mière des pourparlers, tandis qu'elle était du 12 juillet. 
L'erreur venait-elle du rapporteur qui, ayant recueilli au vol 
les dépêches lues, les avait inexactement notées? Au contraire 
— et comme il est plus probable — M. de Gramont avait-il, 
dans son exposé, négligé de suivre l'ordre des dates, et s'était-il 
borné à résumer et à rapprocher les uns des autres, suivant 
ses vues systématiques, des documents qu'il eût été correct de 
ne point mêler? Sur ce point, longtemps débattu entre les 
contemporains, règne une incertitude qui sans doute ne s'éclair- 
cira jamais. On peut seulement affirmer que le tort fut double, 
et de la part du ministre qui ne livra point toutes les pièces, 
et de la part de la Commission qui ne les exigea pas. Le rap- 
port se terminait par le plus solennel témoignage d'adhésion 
envers le cabinet. Et vraiment, ce n'était pas pour le ministère 
une médiocre bonne fortune que de trouver à point nommé le 
plus digne, le plus respectable des hommes, pour contresigner 
ses suprêmes résolutions. 

Tandis que la Commission recherchait la vérité, mais timi- 
dement, fiévreusement, incomplètement, juste avec assez de 



LA CANDIDATURE II01IEN ZOLLEHN . 311 

hâte pour s'égarer, les dé pu Lés, qui s'étaient dispersés après 
la réunion des bureaux, rentraient au Palais-Bourbon. Ils y 
revenaient, vaguement troublés par leur responsabilité, vio- 
lemment secoués par la colère ou la crainte, et tous en un état 
d'énervement qui leur déroberait les vraies proportions des 
choses. La reprise de la séance était annoncée pour huit heures 
et demie. Dès cette heure, l'hémicycle commença à se remplir. 
Cependant la Commission ne parut pas. Trop agites pour 
tenir en place, trop anxieux du dénouement pour s'éloigner, 
les députés se rassemblèrent en groupes aux abords de la salle : 
quelques-uns seulement restèrent à leur banc, lisant les jour- 
naux du soir, à la clarté des lustres qui venaient de s'allumer. 
De temps en temps, quelque nouvel arrivant répandait les 
rumeurs de la ville. Elles semblaient faites à souhait pour les 
belliqueux. Sur les boulevards et aux abords de la Bastille, on 
entendait le chant de la Marseillaise, non plus entonné à mi- 
voix comme aux premiers jours, mais résonnant avec un accent 
provocateur. Des bandes compactes parcouraient les rues, 
criant : à Berlin! à bas la Prusse! Les clartés des illuminations 
commençaient à briller dans la nuit qui tombait. Voilà ce que 
rapportaient les nouvellistes. Sous ces impressions les indécis 
pliaient; ils laissaient dire, répétaient même que décidément on 
était débordé. Neuf heures sonnèrent. Le président ouvrit la 
séance. Presque aussitôt, il la suspendit; il venait de recevoir 
l'avis que le rapporteur n'était pas prêt. L'attente se pro- 
longea, non sans quelques murmures : les contemporains por- 
tant un jugement tout contraire à celui que porterait l'avenir, 
on reprocha à la Commission ses lenteurs comme on accuse 
aujourd'hui ses hâtes. Enlin à neuf heures et demie, on vit le3 
députés regagner rapidement leur banc. Le rapporteur et se.; 
collègues venaient d'entrer en séance. 

Au milieu d'un silence profond, M. de Talhouët gravit la 
tribune. Cet homme bon, bienveillant et courtois, portait sur 
son visage une expression plus grave, plus soucieuse qu'à 
l'ordinaire. On remarqua même, à ce qu'on assure, que les 
feuillets tremblaient légèrement dans sa main. A mesure (pu; 
se prolongeait la lecture, les marques d'approbation se multi- 



312 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

plièrent à droite, tandis qu'ailleurs se montraient la surprise et 
Tembarras. M. Thiers avait affirmé que l'incident apaisé par 
la renonciation du prince de Hohenzollern, avait été rouvert 
par les nouvelles et imprudentes exigences du gouvernement 
français : or, voici que M. de Talhouët affirmait que le gouver- 
nement français « avait toujours poursuivi le même but » . Au 
centre gauche et à gauche on avait mis en doute l'insulte : or 
la commission attestait l'existence de plusieurs dépêches qui 
annonçaient le dédaigneux refus d'audience, refus publié dans 
toute l'Europe. Beaucoup appréhendaient l'insuffisance des 
préparatifs militaires : or, la commission se montrait pleine- 
ment satisfaite des déclarations du maréchal Lcbœuf. L'effet 
fut décisif. On eût pu soupçonner les ministres, non d'impos- 
ture, — car tous en étaient incapables — mais de partialité et 
de passion. Nul, ami ou adversaire, n'eût suspecté M. de Tal- 
houët, ce personnage d'esprit droit, d'âme intègre, trop libre 
de toute attache officielle pour n'être pas impartial. En cette 
même journée, il avait fourni le témoignage de son indépen- 
dance, car il était l'un des quatre-vingt-quatre qui avaient 
demandé la communication des pièces. L'opposition demeura 
confondue. Le gouvernement recouvra tous ses avantages. Et 
c'estainsi qu'une enquête incomplète n'évoqua que des clartés 
trompeuses mille fois pires que l'entière obscurité. 

Il se livra pourtant une dernière bataille. Celui qui engagea 
ce combat désespéré fut Gambetta. A la différence de ses col- 
lègues républicains, il goûtait peu les théories cosmopolites, et 
les penchants de sa nature l'eussent volontiers incliné vers les 
belliqueux. Sa principale force, sa principale finesse aussi, fut 
de se déclarer patriote et de répudier moins la guerre elle- 
même que l'incident d'où elle allait naître. Se cantonnant sur 
ce terrain bien délimité, il marqua quelle cause générale avait 
vicié toute la délibération : « Aujourd'hui, dit-il avec une 
modération grave, nous nous sommes départis les uns et les 
autres du sang-froid et de la mesure qui conviennent à des 
résolutions d'une aussi grande portée. » Puis, entrant dans le 
cœur du débat, il poursuivit en ces termes : « Vous ne pourrez 
compter sur les sympathies de l'Europe, sur l'assentiment de 



LA CANDIDATURE II O II EN ZOLLERN. 313 

la France, que s'il re'sulte de vos explications que vous avez été 
réellement et profondément outrages. » Ici se produisirent 
toutes les objections qu'aucun politique de moyenne expé- 
rience n'eût manqué de formuler, à la seule condition qu'il 
gardât son calme. On parle d'insulte, observait Gambetta, et 
là réside le véritable motif de la rupture. « Mais votre ambas- 
sadeur ne vous a envoyé aucun acte de protestation, aucune 
dépêche indignée ; il ne lui a pas paru que la situation com- 
portât de réclamer ses passeports. Il ne s'est porté à aucun de 
ces actes graves, à aucun de ces éclats diplomatiques qui sont 
le signe avant-coureur d'une rupture. » Que reste-t-il donc? 
La dépêche de M. de Bismarck. Mais est-elle conçue en des 
termes qui rendent la guerre nécessaire? Cette dépêche, il faut 
que nous la voyions, il faut que nous la discutions avec vous. 
Ainsi parla Gambetta, tour à tour contenant avec habileté les 
murmures, ou les dominant de sa voix retentissante. Et, en 
vérité, tout dans ce débat est matière à étonnement. Depuis de 
longues heures, ceux qu'on citait comme les plus honnêtes, 
les plus autorisés, les plus perspicaces, se traînaient dans 
l'équivoque, sans que leur esprit troublé parvînt à s'en dégager 
Et voici que la sagesse, bannie de toutes les bouches, allait se 
poser comme au hasard sur les lèvres d'un nouveau venu, 
tribun naguère obscur d'un parti factieux. 

Tout effort serait impuissant pour prévenir ou atténuer les 
résolutions dernières. Le rapport de M. de Talhouèt avait 
entraîné les timides, les flottants, tous ceux qui ne cherchaient 
qu'un prétexte pour déclarer leur responsabilité couverte cl 
leur conscience apaisée. Ceux qui doutaient encore se repliaient 
tristement en leurs pensées. Après onze heures de séance 
(et quelle séance !) un désir remplissait toutes les âmes, celui 
d'en finir. Plusieurs, vaincus par la fatigue, s'inclinaient sui 
leur banc, et parmi les députés de la droite, on observait de 
longues accalmies où se marquait, non un retour de modéra- 
tion, mais une lassitude plus forte que la colère. Il était près 
de minuit quand on alla aux voix. A ce moment décisif, 1er, 
plus rebelles, les plus prévenus n'osèrent refuser au gouverne- 
ment leur suffrage. Ce fut scrupule de patriotisme, ce fut aussi 



314 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

conviction très assurée que le sort des armes favoriserait la 
France. Plus tard, devant la commission d'enquête, le duc de 
Gramont devait dire, en manière d'excuse et sous une forme 
qui n'était pas sans noblesse : « Je me décidai à la guerre avec 
une confiance absolue dans la victoire. Je croyais à la gran- 
deur de mon pays, à sa force, à ses vertus guerrières, comme 
je crois à ma sainte religion. » Ce sentiment, gravé dès l'en- 
fance, fut celui d'un grand nombre. Il n'y eut contre les cré- 
dits que dix voix opposantes, et une seule contre les autres 
projets. 



XIX 



C'en était fait! D'une tromperie perverse qu'aucune clair- 
voyance n'avait démasquée avait découlé toute une série de 
tromperies inconscientes, Gramont et les gens de cour trom- 
pant le ministère, le ministère trompant la commission des 
crédits, la commission des crédits trompant la Chambre, la 
Chambre trompant à son tour la nation. Les témérités du gou- 
vernement français avaient permis l'imposture de M. de Bis- 
marck ; l'imposture elle-même avait trouvé un chemin facile 
en des esprits avantageux, courroucés et crédules, juste à 
point pour s'égarer. Pour que l'œuvre du grand perturbateur 
fût complète, il importait que l'excitation grandit au delà du 
Rhin dans la proportion même où elle grandissait en France. 
En cette journée du 15 juillet si propice à sa puissance, si mor- 
telle à son honneur, on vit M. de Bismarck détruire, en son 
pays non moins sûrement qu'en France, les chances d'apaise- 
ment. 

L'un des soucis les plus urgents serait d'échapper à la 
diplomatie. On se souvient que le comte Granville avait, le 
14 juillet, soumis à M. de Bernstorff un projet d'arrangement: 
la France retirerait sa demande de garanties; par compensa- 
tion, le roi notifierait au gouvernement impérial son consente- 
ment à la renonciation. Dès le matin du 15, le premier ministre 



LA CANDIDATURE IIOHENZOLLERN. 315 

prussien repoussa la suggestion : en présence des menaces de 
la France, la Prusse avait suffisamment montre sa modération; 
tout nouveau sacrifice serait faiblesse : la candidature avait été 
retirée : le gouvernement de Sa Majesté n'avait rien de plus à 
dire. Telle fut la réponse que le comte de Bernstorff eut mis- 
sion de communiquer au chef du Foreign Office (l). 

Ayant éconduit les diplomates, Bismarck acheva d'exaspérer 
son propre peuple. L'information publiée le 13 au soir avait 
envenimé le télégramme venu d'Ems. La nouvelle répandue 
par la Gazette de ï Allemagne du Nord futà son tour envenimée 
par les commentaires qui suivirent. Ce ne fut qu'un cri dans 
Berlin contre l'insolence de M. Benedetti : l'outrecuidance, 
disait-on, avait été châtiée comme elle le méritait, et le roi avait 
mis à la porte l'ambassadeur. A la légende de l'insulte s'ajouta 
une autre légende, celle de la lettre d'excuses que M. de Gra- 
mont aurait dictée à M. de Werther : de là de grandes indigna- 
tions contre la France, contre son impudent ministre, contre 
M. de Werther lui-même. Les récentes offenses ravivant les 
anciennes haines, on se mit à rappeler 1813, Leipzig, la grande 
lutte contre l'ennemi héréditaire, en un mot, tout ce que l'en- 
seignement public avait, depuis cinquante ans, consacré, tout ce 
que les pères avaient raconté aux enfants. — Bismarck veillait 
à ce que l'émotion se propageât jusqu'aux lieux où sa domina- 
tion ne s'étendait qu'à demi. En Bavière, en Wurtemberg, les 
gouvernements et le public avaient suivi d'abord, avec une 
attention ironique, l'affaire Hohenzollern. Suivant l'opinion 
générale, la Prusse serait contrainte de céder et, pour les 
vaincus de 1866, ce petit affront avait un arrière-goût de 
revanche qui ne déplaisait pas. Voici que, depuis deux jours, 
l'incident espagnol, perfidement exploité par les agents prus- 
siens, s'absorbait dans une querelle nationale. Devant ces pers- 
pectives toutes nouvelles, l'idée, d'abord repoussée, d'une 
action commune avec la Prusse, commençait à s'accréditer. 
Ainsi pensait-on à Munich où se heurtaient, avec une force 



(1) Voir Correspondence rcspect'iig the négociations preliminary lo the 
War, p. 30 



31(> HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

presque égale, le courant pacifique et le courant belliqueux. 
Ainsi pensait-on à Stuttgart où M. de Varnbiïhler reprochait 
en termes très durs à la France d'avoirinconsidérément échangé 
la meilleure des positions contre la pire (l). — Si telle était 
révolution, môme parmi les victimes de la Prusse, quel ne 
devait pas être l'esprit public au nord de l'Allemagne et sur- 
tout à Berlin! Là-bas régnait une émotion intense, une résolu- 
tion sombre. La rigueur des lois assujétissant tout homme 
valide au service militaire, la guerre signifiait déchirement de 
la vie familiale, universel exode vers les camps. Le sacrifice, 
qui ne se consommerait pas sans brisement, s'accomplirait 
aussi en une sourde colère; et comme on croyait de bonne foi 
le roi insulté, la patrie menacée, toute cette colère se retour- 
nerait contre la France. 

Ce jour du 15 juillet serait celui où le roi regagnerait sa capi- 
tale. Le matin, il avait quitté Goblentz, remontant à travers ses 
États. Chemin faisant, il reçut de nombreuses adresses, marque 
de dévouement et d'adhésion. En ces conjonctures si décisives, 
il ne manifestait aucun trouble, mais au contraire, si nous en 
croyons le conseiller secret Abcken qui l'accompagnait, des- 
cendait jusque dans les moindres détails avec un esprit libre 
de tous soucis (2). Le Prince royal, Bismarck, Moltke, Roon 
allèrent au-devant du souverain jusqu'à Brandebourg. Ils lui 
firent connaître les nouvelles arrivées de Paris, mais point le 
manifeste lu au Corps législatif; car ils l'ignoraient encore. 
Cependant à Berlin, les ministres, les hauts fonctionnaires, 
ayant à leur tête le vieux maréchal Wrangel, s'étaient ras- 
semblés en une des salles de la gare, alors provisoire, de Pots- 
dam, en attendant le monarque. 11 était dix heures quand le 
train parut. Au dehors une foule frémissante stationnait. A ce 
moment survint le secrétaire d'Etat, M. de Thile, portant ûu 
télégramme qu'on venait de recevoir et qui résumait les débat;; 
du Corps législatif français. Ne pouvant arriver jusqu'au roi, il 
confia le papier au général de Roon qui le remit au souverain. 

(1) Correspondance de M. de Saint-Vallier. [La Rupture avec le Wurtem- 
berg, p. 18 et suiv.) 

(2) Heinrich Abeken, Ein schlichles Leben in bewegter Zeit, p. 377-378. 



LA CANDIDATURE HOH EN ZOLLERN. 317 

Ce n'était point encore la déclaration d'hostilités, mais cVn 
était l'équivalent. Dans la sallo d'aUcnte on improvisa une 
délibération. Auprès de Guillaume se tenait le Kronprinz, puis 
Moltkc, Roon, Bismarck, et enfin un peu plus loin, M. de 
Thile, le porteur de la dépêche. Les gens de l'entourage 
s'étaient retirés à quelque distance, et la plupart des phrases 
ne parvenaient pas jusqu'à eux. Mais plusieurs fois on entendit 
la forte voix de Roon dire ces mots : «Oui certes, Majesté, tout 
est prêt. » Au bout de quelques instants, le prince royal s'avança 
vers les groupes et leur jeta ces paroles : « La mobilisation est 
ordonnée. » A travers une multitude qu'on a évaluée à plus de 
cent mille personnes, Guillaume gagna le Palais-Royal et y 
signa le décret qui convoquait le Parlement de la Gonfération 
du Nord (l). Comme nos boulevards, la promenade des Tilleuls 
était illuminée. Là-bas retentissaient les hymnes nationaux 
comme chez nous la Marseillaise ; et, pour tout dire, le même 
appareil était, dans les deux pays, le résultat de la même 
imposture. A l'heure où les députés français quittaient le 
Palais-Bourbon, le roi Guillaume atteignait le Château. Dans 
la nuit, les ordres de mobilisation partirent de Berlin, tout de 
même qu'ils partaient de Paris. M. de Bismarck tenait la 
guerre, et avait contraint l'adversaire à le provoquer. 



XX 



Un jour — c'était au moment de la guerre de Crimée — l'un 
des ministres britanniques disait à la Chambre des lords, en 
parlant des chances de j aix. : « 11 reste encore ï ombre d'une 
ombre d'espoir. » A 11 euro où nous sommes arrivés, cette 
« ombre d'une ombre » n avait-elle pas elle-même disparu? 

Un destin funeste venait de ravir au monde le seul homme 

(1) Voir Venkwûrdighcitcn aus dem Leben des général Grafen von Roon, 
t. III, p. 166. — Voir a usai rapport <l<- I « > ï < 1 Loftua au comte Gran ville, 

16 juillet 1870. ^Conespondencc, p. ÔL.) 



318 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

qui peut-être eût contenu les imprudences, dérouté la four- 
berie, éclairci l'effroyable équivoque. Doublement fort de son 
crédit en Europe et de son influence sur Napoléon, conciliant 
par habitude des hommes et long maniement du pouvoir, ami 
de la paix et en ayant souvent proclamé les maximes, lord Gla- 
rendon n'était ni lié à la Prusse comme Gortchakof, ni embar- 
rassé comme Beust dans les affaires compliquées de son propre 
pays. Son impartialité, son expérience, sa sagesse l'eussent 
désigné, en ces extrémités, pour sauver ce qui était encore 
sauvable. Mais celui qui si longtemps avait dirigé le Foreign 
Office reposait depuis le 2 juillet dans le cimetière de Watford. 

Il y eut pourtant quelques efforts suprêmes. Les uns se bri- 
sèrent devant l'excitation des deux adversaires; les autres se 
perdirent dans le premier bruit des armes. 

Les plénipotentiaires rassemblés à Paris en 1856 avaient, 
dans leur 23 e protocole, exprimé « le vœu que les États entre 
lesquels s'élèverait un dissentiment sérieux eussent recours, 
avant d'en appeler aux armes, aux bons offices d'une puissance 
amie » . En un double message à lord Lyons et à lord Loftus, 
le comte Granville rappela cette résolution et conclut en offrant 
ses services. Lord Lyons accueillit le projet avec une tristesse 
découragée : « Je dois vous avouer, écrivait-il à son chef, que 
j'ai perdu tout espoir. » Cependant, en une note pressante 
adressée au duc de Gramont, il recommanda la suggestion. La 
réponse, qui fut formulée le 17 juillet, se résumait en un refus 
accompagné de grands remerciements : le gouvernement de 
l'Empereur, à la veille d'une rupture, n'avait plus le choix de 
ses décisions. A Berlin, le succès ne fut pas meilleur. Gomme 
M. de Gramont, M. de Bismarck se répandit en témoignages 
de gratitude, et on eût dit que, sur ce point, les deux dépêches 
se fussent copiées. Après avoir parlé de la sorte, il observa 
avec une froide brièveté que la France avait donné le signal 
de la guerre, et que c'était à elle à prendre, si elle le jugeait 
bon, l'initiative des négociations. 

Une autre combinaison avait été imaginée par la Russie. 
Elle consistait à réunir les délégués des grandes puissances, à 
constater dans un protocole le désistement du prince Léopold 



LA CANDIDATURE II O H EN ZOLLER N . 319 

et à annexer au protocole l'acte de renonciation. L'arrange- 
ment, ingénieux autant que sage, satisfaisait les susceptibilités 
de la France sans coûter à la Prusse aucun sacrifice d'amour- 
propre. Par malheur, le projet, formulé dès le 13 juillet, par 
le baron Brunnow, ambassadeur du tsar à Londres, dans un 
entretien avec le comte Granville, ne fut libellé que le 
16 juillet. Les auteurs mêmes de la proposition la jugèrent tar- 
dive et, l'ayant fait sortir de leur portefeuille, se hâtèrent de 
l'y faire rentrer. Sur l'heure, le duc de Gramont l'ignora et ne 
la connut que beaucoup plus tard par la publication des papiers 
parlementaires anglais. 

Cependant, les gouvernements de l'Allemagne du Sud res- 
sentaient une grande terreur aux approches de la lutte. La 
neutralité leur serait impossible. Quant à la guerre, elle ne 
pourrait que leur être fatale, soit par la victoire française qui 
menacerait leur indépendance, soit par la victoire prussienne 
qui achèverait leur absorption. En ce grand désir de conserver 
la paix, le chef du cabinet de Munich, M. le comte de Bray, 
conçut, lui aussi, un projet d'entente. Le roi de Prusse donne- 
rait l'assurance générale que, pour la couronne d'Espagne, il 
observerait la règle adoptée par la France pour la couronne 
de Belgique lors de l'élection du duc de Nemours, adoptée par 
l'Angleterre pour la couronne de Grèce lors de l'élection du 
prince Alfred. La proposition, trop tardive pour aboutir, fut 
péremptoirement repoussée à Berlin. Elle ne faisait d'ailleurs 
que reproduire, sous une forme un peu déguisée, les demandes 
formulées à Paris. Elle les reproduisait si bien qu'elle laissait 
percer un habile calcul : celui d'assurer à la Bavière, en cas de 
succès de la France, les bienveillants ménagements du cabinet 
des Tuileries. 

J'ai tristement noté ces tentatives, moins pour l'utilité réelle 
du récit que par devoir de ne rien omettre. Des deux côtés du 
Rhin, une seule pensée dominait, celle de la lutte. La France 
rassemblait ses régiments : la Prusse commençait en silence sa 
mobilisation. Ceux de nos compatriotes qui, à cette époque de 
l'année, résidaient en grand nombre dans les villes d'eaux 
de l'Allemagne, regagnaient précipitamment leur pays. Le 



-'20 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

18 juillet, le Corps législatif vota un crédit extraordinaire de 
500 millions pour les dépenses de la guerre, et éleva à 

140,000 hommes le contingent de la classe de 1870. A Paris, 
le grave langage de l'Fmpcreur contrastait avec le frivole 
emportement des gens de cour et des journalistes. Comme il 
recevait une délégation du Sénat, le souverain répondit aux 
adulations de M. Rouher par des paroles émues, presque 
tristes : « Nous commençons, dit-il, une lutte sérieuse, et la 
France a besoin du concours de tous ses enfants. » A Berlin, 
Guillaume s'exprimait en termes pareils : « Je sais à quels 
sacrifices la patrie allemande doit s'attendre. » Ainsi parlait-il 
en réponse à une adresse de la Chambre de commerce de 
Hambourg. Le roi se rassurait par la persuasion de son droit, 
et, ayant atteste qu'il n'avait pas recherché le conflit, mettait sa 
cause sous la garde du Ciel. Le 19 était le jour de la convoca- 
tion du Reichstag. Devant les députés et en présence de toute 
la cour, un pasteur évangélique développa ce verset du Psal- 
miste : « Avec Dieu nous voulons accomplir des exploits. » 
A l'issue du service religieux, l'Assemblée se réunit dans la 
salle Blanche, au milieu des acclamations et des hourrahs. A 
ce moment arrivait à Berlin le courrier chargé du message qui 
consommerait officiellement la rupture. De ses mains, M. de 
Bismarck recueillit l'acte fatal qui notifiait l'état de guerre 
entre la France et la Prusse. 



LIVRE XL 

FttOESCHWILLER ET FORBACH 



Sommaire : I. — Avant la guerre : projet de répartition des armées; plans 
d'opérations : en quoi ces projets sont demeurés très vagues : velléités plutôt 
que desseins. — Trois armées, puis une seule divisée en sept corps, non com- 
pris la garde : les transports par chemins de fer : comment les corps fran- 
çais bordent la frontière sur une longue ligne amincie. — Comment on croit à 
une prompte réunion de tous ces corps et à une immédiate offensive. — 
Comment, les jours s'écoulant, cette offensive semble ajournée. 

II. — Des causes qui obligent à cet ajournement : l'armée une fois portée à la 
frontière, on s'aperçoit de tout ce qui lui manque : pénurie des effectifs : 
brigades et divisions formées à la bâte : lacunes dans les approvisionnements 
et le matériel. — Le maréchal Lebœuf à Metz (24 juillet; : ses premiers 
mécomptes : comment il ajourne l'offensive sans en abandonner l'idée, et 
comment il découvre, mais à demi seulement, la vérité à l'Empereur. 

III. — Napoléon : les derniers jours à Saint-Cloud : désillusions dans l'ordre 
diplomatique et dans l'ordre militaire : les Etats de l'Allemagne du Sud. — 
Premières nouvelles qui dévoilent à demi la pénurie de l'année; commence- 
ment d'inquiétude. — M. de Bismarck : révélations du Times sur la Bel- 
gique. — Le Danemark. — L'Autriche et l'Italie, et comment l'une et 
l'autre songent surtout à se ménager jusqu'aux premiers engagements. — 
Départ de l'Empereur (28 juillet). 

IV. — L'armée allemande; effectifs; mobilisation; concentration. — Les trois 
armées et en quel lieu elles se rassemblent. — Craintes d'une offensive fran- 
çaise, soit dans le Palatinat, soit au delà du Rhin, et quelles mesures cette 
crainte suggère. — Comment chaque jour qui s'écoule diminue les chances 
d'une agression française. 

V. — Napoléon à Metz : délibérations; proclamation à l'armée; conseil tenu à 
Saint-Avold. — Mécomptes de toutes sortes. — Comment on essaie de se 
donner à soi-même et de donner au pays l'illusion de l'offensive. 

VI. — Combat de Sarrebruck : en quelle condition il est livré : en quoi en ne 
profite même point de l'avantage remporté. 

VII. — Les Allemands: leur confiance: leur supériorité numérique : leur plan 
général. — Comment le comliat de Sarrebruck parait chose négligeable. — 

T. VI. 21 



322 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

La IIP armée doit commencer les opérations : ordre de franchir, le 4 au 
matin, la Lauter. 

VIII. — Mac-Malion : en quoi il est surtout menacé : disproportion entre ses 
ressources et ses périls : comment, après quelques hésitations, l'ordre lui est 
envoyé de se concentrer vers la Basse-Alsace. — Nouvelles alarmantes : 
comment est hâtée l'exécution des ordres. — Arrivée de la division Abel 
Douay devant Wissembourg (3 août). 

IX. — Wissembourg (4 août 1870) : comment les Prussiens arrivent jusqu'à la 
frontière : premiers engagements sur les bords de la Lauter : comment la 
sécurité du général Abel Douay fait place à l'angoisse : ordre de retraite : le 
général est blessé mortellement. — Continuation de la lutte : les turcos, leurs 
combats, leur retraite. — La résistance de la ville : comment elle tombe au 
pouvoir de l'ennemi. — Le Geisberg : défense du château. — Fin du 
combat. 

X. — Mac-Mahon : comment il s'est rapproché du théâtre du combat, puis, 
après la défaite, s'est rendu à Reichshoffen. — Les coteaux de Frœschwiller; 
avantages et inconvénients de cette position. — Gomment Mac-Mahon 
répartit l'emplacement de ses divisions : quel secours il tire du 7 e corps. — 
Les effectifs; leur insuffisance. — Gomment Mac-Mahon cherche à s'assurer 
l'assistance du 5 e corps; comment et pour quelle cause le général de Failly 
répond insuffisamment à ses vues. — Fin de la journée du 5 août. 

XI. — Bataille de Froeschwiller (6 août). — Emplacement des troupes alle- 
mandes; comment le prince royal compte ne livrer bataille que le 7. — La 
nuit du 5 au 6 août. — Avis divers autour du maréchal Mac-Mahon. - — 
Quelle initiative des chefs allemands engage le combat : comment entrent en 
action l'avant-garde du V e corps, les Bavarois, et enfin tout le V e corps. — 
De quelle façon s'étend la bataille et comment le prince royal est amené à 
ratifier les résolutions de ses lieutenants. — Attaque du XI e corps contre la 
droite française : grand péril du général de Lartigue : comment il est débordé; 
charge des cuirassiers à Morsbronn et combats dans le Niederwald : com- 
ment la 4 e division française est contrainte à la retraite. 

XII. — Bataille de Froeschwiller (suite). — Attaque du V e corps contre le 
centre français : comment les Prussiens prennent position sur le plateau : 
contre-attaques : succès passagers, suivis d'échecs. — Gomment le V e corps 
se rallie au XI e corps : prise d'Elsasshausen. — Derniers efforts de Mac- 
Mahon : les cuirassiers : l'artillerie : héroïsme du 1 er tirailleurs. - — Derniers 
efforts autour de Frœschwiller et enlèvement du village. — La retraite; la 
division Guyot de Lespart à Niederbronn; les pertes; l'armée se rallie à 
Saverne (7 août). 

XIII. — Bataille de Forbach (6 août). — Les mouvements des armées alle- 
mandes : Frossard et le 2 e corps : description des positions entre lesquelles le 
général Frossard répartit ses troupes dans la soirée du 5 août. — La nuit du 
5 au 6 août. — Explorations de la cavalerie prussienne, et premières escar- 
mouches dans la matinée du 6 août. — L'avant-garde de la 14 e division 
prussienne : comment s'engage la bataille : double action du côté des hau- 
teurs et du côté de Stiring. — Quelles chances s'offrent aux Français et com- 
ment ils laissent échapper ces chances. — Arrivée des renforts prussiens, et 
comment les Français perdent leur passagère supériorité numérique. — Con- 
tinuation de l'action : comment l'ennemi progresse sur les hauteurs et du 



FRQESCHWILLER ET FORBACH. 323 

côté de Stiring. — Passager succès de la division Bataille. — Comment 
toutes choses tournent contre nous : le Gifert-Wald : le Forbacher-Berg : les 
usines de Stiring. — Comment Forbach est menacé, et comment cette nou- 
velle attaque précipite la retraite. — Fin de la bataille. — Les divisions 
Metnian, Castagny, Montaudon : comment et de quelle façon elles ont été 
réduites à l'impuissance. 



La guerre avec la Prusse, quoiqu'elle naquît d'une cause 
imprévue et subite, hantait depuis longtemps l'esprit des mili- 
taires. Plusieurs combinaisons avaient été débattues pour 
établir par avance, soit la répartition des armées, soit le plan 
des opérations. 

Après l'affaire du Luxembourg, l'Empereur, en de longues 
conférences avec l'un de ses aides de camp, le général Lebrun, 
s'était appliqué à régler la distribution de nos forces. Le 
souverain évaluait (non sans un optimisme singulier), à 
489,000 hommes l'effectif réel mobilisable. D'après ce calcul, 
et en cas d'hostilité avec l'Allemagne, trois armées seraient 
formées : la première, forte de 129,000 hommes, se concen- 
trerait en Lorraine; la seconde, s'élevant à 120,000 hommes, 
se rassemblerait en Alsace; la troisième, destinée à soutenir 
les deux autres, se réunirait au camp de Ghâlons. Trois corps 
de réserve seraient en outre créés. Napoléon mettait en lumière 
ce principe que la bonne organisation en temps de paix est le 
gage des succès en temps de guerre. Partant de là, il s'ingé- 
niait à noter tout ce qui manquait. Il proclamait la nécessité 
d'accroître notre artillerie. Il signalait ce qu'offraient d'incom- 
plet l'armement et les moyens de transports. Les questions 
administratives furent surtout étudiées par deux intendants : 
l'intendant Pages et l'intendant Blondeau. L'œuvre fut achevée 
au commencement de 1868; le manuscrit fut tiré à cent exem- 
plaires, et quelques-uns d'entre eux furent déposés au minis- 
tère de la guerre ou remis aux hauts dignitaires de L'armée : 
a Votre travail, écrivait le ministre à l'Empereur, nous servira 



324 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

de règle pour mieux constituer nos forces nationales (1). » 
Vers la même époque fut élaboré un autre projet qui s'appli- 
quait moins à étudier la répartition des corps qu'à rechercher 
les moyens de les employer sagement. Il émanait du général 
Frossard, aide de camp de Napoléon, gouverneur du Prince 
impérial, et personnage de grand savoir autant que de grand 
crédit. Le général se plaçait successivement dans une double 
hypothèse : celle où nous devancerions l'ennemi en territoire 
allemand, celle où nous serions amenés à nous défendre en 
notre propre pays. Malheureusement, la seule partie du 
Mémoire que l'on ait retrouvée, c'est celle qui prévoit la guerre 
défensive. Frossard, par une évaluation qui se croyait très 
large, mais qui demeurait en dessous de la vérité, estimait 
à 470,000 hommes les forces allemandes immédiatement dis- 
ponibles. Avec les lumières qu'il puisait dans ses études spé- 
ciales — car il était officier du génie, — il notait les ponts, 
les routes, les voies ferrées par où déborderaient les enva- 
hisseurs. Puis il recherchait les emplacements les plus favo- 
rables pour y concentrer nos forces et briser l'élan de 
l'adversaire. Entre tous ces emplacements, le général en 
distinguait surtout deux : c'étaient, en Alsace, les hauteurs de 
Frœschwiller, sur la rive droite de la Sauer; c'était, en Lor- 
raine, la ligne des coteaux qui s'étendent sur la rive gauche de 
la Sarre entre Saint-Avold et Sarreguemines, par OEtingen, 
Spicheren, Gadenbronn; ces positions, la seconde surtout, 
constituaient, suivant le mémoire, de « magnifiques lignes de 
bataille » . Par une douloureuse coïncidence, ces lieux seraient 
précisément ceux où Mac-Mahon subirait sa grande défaite, où 
Frossard lui-même verrait s'éclipser sa renommée. Le rapport 
ne laissait pas que de produire une impression mélancolique. 
On y étudiait, à titre d'hypothèse, mais d'hypothèse nullement 
invraisemblable, toute une série de retraites successives à 
travers l'Alsace, la Lorraine, la Champagne. De recul en recul, 
nous devrions nous reporter vers la place de Langres, où se 



(1) Voir le général Lebrun, Souvenirs, p. 47 et suiv. — Voir aussi les 
Forces militaires de la France en 1870, par le comte de la Chapelle, p. 28-36. 



FROESCinviLLER ET FORRACH. 323 

concentrerait, disait-on, « la résistance générale du pays (l). » 
Durant les années 1868 et 1869, de nombreux projets d'opé- 
rations et de marches furent élaborés par l'état-major fran- 
çais. Puis, au printemps de 1870, l'archiduc Albert vint à 
Paris. Dans les entretiens que le prince eut aux Tuileries avec 
l'Empereur et qu'il continua plus tard à Vienne avec le général 
Lebrun, un plan de campagne fut, ainsi qu'on l'a dit ailleurs, 
ébauché. Dès le début des hostilités seraient formées, outre le 
corps de réserve, deux armées françaises. L'une d'elles con- 
tiendrait l'ennemi sur les bords de la Sarre; l'autre, qui serait 
la plus forte par le nombre, se jetterait hardiment au delà du 
Rhin, marcherait sur Stuttgart, de là sur Nuremberg, puis, 
faisant sa jonction avec une armée autrichienne, peut-être 
même avec une armée italienne, se retournerait vers le nord 
et marcherait sur Berlin. Le plan était superbe, mais décevant 
presque autant que superbe, à moins que nous n'eussions dans 
l'Autriche une alliée résolue, prompte et fidèle. 

C'est sur ces entrefaites qu'éclata le conflit. A force de 
l'attendre, on avait fini par n'y plus croire. De là une certaine 
surprise, un certain trouble, chez ceux même qui semblaient, 
aux yeux de l'Europe, les provocateurs. Les premières dispo- 
sitions paraissent s'être inspirées à la fois, quant à la composi- 
tion des armées, de la brochure impériale de 1868, et quant 
au plan d'opérations, des vues de l'archiduc Albert. On se pro- 
posa de créer trois armées : la première en Alsace sous les 
ordres de Mac-Mahon; la deuxième en Lorraine, sous la con- 
duite de Bazaine ; la troisième à Châlons, c'est-à-dire en 
seconde ligne, sous le commandement de Canrobert. Deux 
corps de réserve seraient formés : l'un à Lyon, l'autre à Tou- 
louse (2). L'armée d'Alsace, dès qu'elle serait rassemblée, 
franchirait le Rhin, soit au-dessous de Strasbourg (3), soit à 



(l) Mémoire militaire du général Frossard (Revue militaire rédigée à l'état- 
major de l'armée, 1900, p. 720 et suiv.) 

Voir Enquête fur le 4 septembre, déposition Lebœuf y p. 51. — Voir 
aussi général LsBBUV, Souvenirs, p. 179. 

(3) Souvenirs inédits du maréchal Mac-Mahox, reproduits parla Revue mili- 
taire, année 1900, p 550. 



326 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Maxau; puis l'armée de Lorraine, pénétrant en territoire 
alsacien, suivrait les mêmes traces, et toute cette masse 
réunie, débouchant en Allemagne, séparerait violemment les 
États du Nord des États du Sud (1). 

Les écrits publiés sous les auspices de l'Empereur ne per- 
mettent pas de douter que ces hautes pensées n'aient été 
entretenues durant les premiers jours. Mais se sont-elles 
jamais dégagées du domaine de la spéculation? N'ont-elles pas 
plutôt été précisées après coup dans les longs loisirs de la dis- 
grâce ou de l'exil? Les plus considérables entre les chefs mili- 
taires ne semblent pas avoir été initiés à ces visées grandioses : 
« Si l'Empereur a eu un plan, je ne l'ai pas connu, » a dit le 
maréchal Bazaine. Ganrobert, interrogé plus tard, a rangé 
parmi les principales causes de revers l'absence de plan. Le 
général Jarras, qui était directeur du dépôt de la guerre, a 
témoigné une incrédulité rema rquable à l'endroit des projets 
impériaux et a ajouté que, si ces projets ont été débattus, ils 
n'ont reçu aucun commencement sérieux d'exécution. Les 
déclarations mêmes du maréchal Lebœuf montrent qu'au 
moment où on méditait de franchir le Rhin, on songeait 
pareillement à opérer sur la Sarre. Les combinaisons de l'ar- 
chiduc Albert avaient exercé sur Napoléon une impression 
profonde, et au début du conflit, ces combinaisons se retrou- 
vèrent; mais elles se retrouvèrent comme une conception mal 
étudiée, bien vaste pour nos faibles moyens, destinée à se 
perdre dans nos mécomptes croissants. Dans l'esprit de l'Em- 
pereur et dans les conseils de son entourage, il y eut des 
velléités plutôt que des volontés, des aperçus plutôt que des 
vues, des intentions plutôt que des desseins. 

Avant même que les hostilités eussent commencé, la répar- 
tition des armées subit un entier remaniement. Le 11 juillet, à 
la suite d'une conférence avec Napoléon, le ministre de la 
guerre annonça au général Lebrun que tout le travail, déjà 
fort avancé, était à refaire. Le souverain, détruisant lui-même 



(1) Des causes qui ont amené la capitulation de Sedan, par un officier 
attaché à l'état-major général, p. 4-5. 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 327 

son propre projet de 18(>8, avait décidé qu'il y aurait, non plus 
trois armées, mais une seule ; celle-ci se diviserait en huit 
corps, y compris la garde. Napoléon, en prescrivant ce chan- 
gement, s'était-il inspiré des souvenirs de la guerre d'Italie? 
S'était-il persuadé que ces corps séparés seraient plus mobiles 
que de grandes armées et pourraient être portés plus aisément 
sur les points menacés? Avait-il cédé aux sollicitations de 
quelques-uns de ses généraux, jaloux de devenir chefs de corps 
et de gagner de la sorte la dignité de maréchal? Tous ces 
motifs, et d'autres encore, ont été allégués pour expliquer le 
revirement. Cette armée unique, où se concentreraient toutes 
les forces de la France, serait placée sous le commandement 
de l'Empereur qui aurait le maréchal Lebœuf pour major 
général. Lebœuf choisit pour aides-majors généraux le général 
Lebrun et le général Jarras. Cependant les plus prévoyants 
ressentirent déjà quelques craintes. L'Empereur vieilli, fatigué, 
malade, était-il apte à conduire 300,000 hommes, et le maré- 
chal Lebœuf, officier d'artillerie, étranger jusque-là au service 
d'état-major et inaccoutumé au maniement des troupes, était-il 
apte à le conseiller? 

Trois grandes lignes de chemins de fer pénétraient en Lor- 
raine et en Alsace : celle de Paris à Strasbourg, avec embran- 
chement sur Metz; celle de Paris à Mulhouse qui, remontant 
ensuite vers le nord, atteignait aussi Strasbourg; enfin, celle 
de Paris à Soissons, Reims, Charleville et Thionville. En 
outre, deux autres lignes : celle de Lille à Mézièrcs et celle de 
Lyon à Mulhouse, conduiraient à la frontière de l'Est les régi- 
ments tirés du Nord et du Midi. Le 15 juillet, un ordre du 
ministre des travaux publics prescrivit à la compagnie de l'Est 
de mettre tous ses transports à la disposition du ministre de la 
guerre. Un avis pareil fut envoyé à la compagnie du Nord et à 
celle de Lyon. Les compagnies de l'Ouest et d'Orléans 
devaient, par prêt de matériel, concourir à l'œuvre commune. 

Le 16 juillet, dans l'après-midi, les transports commencè- 
rent. A Paris, les troupes partirent, les unes de la gare de 
l'Est, les autres de celles de Pantin et de La Villette. On put 
noter déjà quelques signes de désarroi ou de confusion. Une 



328 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

foule immense, pressant les rangs des soldats, envahit les cours 
des stations et pénétra jusque sur les quais. Souvent il se 
trouva que les régiments arrivèrent au lieu d'embarquement 
bien avant l'heure du départ; de là une attente énervante, des 
libations poussées chez quelques-uns jusqu'à l'ivresse, une fra- 
ternisation bruyante entre les gens des faubourgs et les soldats 
Cependant l'artillerie, la garde, bon nombre de régiments de 
ligne, surent échapper à ces contacts et donnèrent l'exemple 
d'une irréprochable discipline. Tandis qu'à Paris les convois 
s'échelonnaient, les villes de province voyaient partir leurs 
garnisons. Les statistiques ont établi que, du 16 au 26 juillet, 
la compagnie de l'Est organisa 594 trains et transporta à la 
frontière 196,000 hommes, 32,000 chevaux, 3,162 camions ou 
voitures, 995 wagons de munitions (1). 

Le 2 e corps arriva le premier à sa destination. Il se compo- 
sait de troupes rassemblées depuis le 1 er juin au camp de 
Châlons. Dès le 18 juillet, ses trois divisions commencèrent à 
se répartir entre Saint-Avold, Bening et Forbach (2), c'est-à- 
dire le long de la ligne ferrée de Metz à Sarrebruck. Jeté 
comme une avant-garde tout près de la fontière, ce corps sur- 
veillerait les mouvements de l'ennemi, en signalerait l'approche 
et serait, selon l'expression du maréchal Lebœuf, l'œil de 
l armée. Son chef était le général Frossard. Le général, par 
une désignation plus conforme à ses aptitudes, avait d'abord 
été appelé à la direction supérieure du génie. Puis l'Empereur 
lui ayant laissé une sorte de choix, il avait marqué quelque 
préférence pour un commandement actif. En quoi il fut mal 
inspiré pour son pays, mal inspiré pour lui-même; car ingé- 
nieur habile plutôt que général expérimenté, il ne répondrait 
pas à la confiance de son souverain et compromettrait la 
renommée légitime que lui avaient valu son savoir et ses ser- 
vices. 

En arrière et un peu à gauche du corps de Frossard vint 
s'établir le 3 e corps. Son point de concentration fut d'abord 

(1) Jacqmin, directeur de la compagnie de l'Est, les Chemins de fer pendant 
la guerre de 1870, p. 113, 115, 120. 

(2) Voir à l'Appendice, carte n° i. 



FROESCHWILLER ET FORBACI1. 329 

Metz, puis Boulay. Il était forme de quatre divisions emprun- 
tées surtout à la garnison de Paris. Celui qui en devait être le 
chef était Bazaine. Le maréchal arriva, dès le 17 juillet, à 
Metz, mais mécontent et sourdement irrité. Dans le plan pri- 
mitif, le commandement d'une des trois grandes armées lui 
avait été départi; et la décision qui, en lui attribuant un seul 
corps, le rendait le collègue de simples divisionnaires, lui avail 
paru déchéance. Dans cet esprit, moitié bouderie, moitié 
finasserie ou égoïsme, il inclinerait à se ménager, à réserver 
ses conseils, à s'effacer tantôt sous l'aspect de l'indifférence, 
tantôt sous l'affectation du respect. A Paris, l'opposition ne 
tarderait pas à pénétrer cet état d'âme, et jugeant le maréchal 
en disgrâce, se mettrait incontinent à lui prêter du génie. 

Dans le même temps, on vit d'autres régiments arriver des 
places du Nord par la ligne nouvellement ouverte d'Ilirson à 
Mézièrcs et se grouper tout à la gauche de l'armée, autour de 
Thionville. Ces troupes, réparties en trois divisions, formèrent 
le 4 e corps. Elles avaient pour chef le général Ladmirault, 
officier vigoureux, brave et sensé, d'une expérience consommée 
dans la conduite de l'infanterie, peu connu à la cour, honoré 
de l'armée. 

En seconde ligne était la garde. Du 21 au 25 juillet, elle 
arriva à Nancy, et de là fut dirigée sur Metz par la route 
d'étapes. Elle se composait de deux magnifiques divisions, 
l'une de grenadiers, l'autre de voltigeurs, et était abondam- 
ment pourvue de cavalerie. Elle était solide, de tenue excel- 
lente, et sa discipline eût été parfaite si elle n'eût bruyamment 
protesté contre le bonnet à poils qu'elle se refusait à porter. 
Elle avait pour chef Bourbaki, et jamais plus braves gens 
n'eurent plus digne conducteur. Pourtant Bourbaki, avec son 
tempérament, tout de fougue et d'impétuosité, semblait fait 
pour un commandement d'avant-garde plutôt que pour la 
direction d'une troupe d'élite destinée à agir en réserve; et ce 
regret s'exprimait discrètement dans la bouche de ceux qui 
connaissaient le mieux le général. 

Tels étaient les corps qui commençaient à garnir la fron- 
tière de Lorraine Entre la Lorraine et l'Alsace, et comme 



330 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

pour les relier Tune à l'autre, s'étendait, sur une longue ligne 
amincie, le 5 e corps. Il était réparti entre Sarreguemines, 
Rohrbacher et Bitche (1). Pour former les trois divisions dont 
il se composait, on avait puisé dans la garnison de Lyon, et un 
peu au hasard, dans celle de quelques autres places. Le com- 
mandant en chef était le général de Failly, militaire de capa- 
cité médiocre quoique ayant de beaux états de service, et qui 
serait abandonné plus tard par ses amis comme par ses ennemis. 

Cependant en Alsace se rassemblaient les zouaves et les 
turcos, superbes régiments à l'effectif très élevé et aguerris 
par les courses algériennes. Ils formèrent le noyau du 1 er corps 
que l'on compléta à quatre divisions par des emprunts faits 
aux garnisons de l'intérieur. Le commandement intérimaire 
fut exercé par le général Ducrot en attendant Mac-Mahon. 
Celui-ci, étant encore en Algérie, avait reçu l'avis qu'il était 
appelé à commander l'une des trois grandes armées. Ramené 
par les remaniements ultérieurs à un rôle plus modeste, il 
avait supporté d'une âme égale ce léger amoindrissement, 
étant de ceux qui n'ont d'autre ambition que de bien servir. Le 
23 juillet, il arriva à Strasbourg et y établit son quartier général. 

Tandis que les troupes de Mac-Mahon s'établissaient dans 
la Basse-Alsace, le 7 e corps, destiné à former trois divisions et 
placé sous le commandement du général Félix Douay, se ras- 
semblait autour de Belfort et de Colmar. Il se concentrait 
péniblement, avec des régiments venus des points les plus 
éloignés et qui rejoignaient par morceaux. On vit arriver par 
portions successives le 47 e et le 21 e de ligne qui venaient de 
Chambéry et d'Annecy; le 37 e , le 99°, le 5 e , le 89 e qui venaient 
de Nice, d'Aix, de Toulon, de Briançon. A la fin de juillet, on 
attendait encore la division Dumont, en partie à Civita-Vecchia, 
et une brigade de cavalerie que des motifs d'ordre intérieur 
retenaient à Lyon. La division Dumont n'arriverait qu'au com- 
mencement d'août : quant à la brigade de cavalerie, elle 
n'arriverait point du tout. 

Ainsi se distribuaient nos forces. Un peu en arrière se ras- 

(1) Voir à l'Appendice, carte n° 1. 



FROESGHWILLER ET FORBACH. 331 

semblaient trois divisions de cavalerie de réserve qui parta- 
geaient leurs cantonnements entre Lunéville et Pont-à- 
Mousson. Si à ces éléments on ajoute le 6 e corps en voie de 
formation à Ghàlons et confié au maréchal Ganrobcrt, on aura 
le tableau de la grande armée que, par un ressouvenir des 
anciennes guerres, on appela l armée du Rhin (1). 

On aura déjà remarqué la singularité de cette répartition. 
Dans sa première formation, l'armée du Rhin offrait l'aspect 
d'une longue ligne de soixante lieues, depuis Thionville où 
Ladmirault établissait ses bivouacs jusqu'à Belfort où Félix 
Douay rassemblait ses éléments incomplets. Une médiocre 
intelligence des choses militaires eût suffi à montrer le danger 
de cet excessif développement. Nos troupes postées le long de 
la frontière avaient l'apparence d'interdire le territoire à l'en- 
nemi, mais elles en avaient l'apparence seulement. Elles étaient 
trop espacées pour se soutenir mutuellement, et un vigoureux 
effort d'ensemble percerait cette fragile bordure. La ligne 
même n'était pas si savamment ordonnée qu'elle ne comportât 
bien des lacunes. La Haute-Alsace, avec les faibles corps de 
Douay, était presque à découvert, et le péril eût été bien plus 
grand si cette partie de la frontière n'eût été la moins menacée. 
Placé au premier rang et exposé aux premiers coups, Mac- 
Mahon ne se reliait point du tout au 7 e corps et ne se reliait 
qu'à grande distance au 5 e . Les seules forces à peu près agglo- 
mérées étaient celles qui s'étendaient en avant de Metz, de 
Thionville jusqu'à Forbach. 

Cependant cet amincissement de notre ligne, ces solutions 
de continuité n'éveillèrent dès l'abord, même chez les plus 
prévoyants, qu'une médiocre inquiétude. Un tel éparpillement 
pourrait devenir source de catastrophe si on attendait passive- 
ment l'ennemi. Mais sans doute on préviendrait l'envahisse- 
ment en se faisant envahisseur soi-même. Rapidement, les 
corps disséminés se rapprocheraient et, sans perdre un jour, 
pénétreraient en territoire germanique. 

(1) Voir à l'Appendice, la composition de l'armée du Rhin par divisions et 
par brigades. 



332 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Cette guerre offensive, toutes les vraisemblances l'annon- 
çaient. Les impatiences de la diplomatie présageaient dans 
l'action militaire une promptitude pareille. Des résolutions 
subites et énergiques entraîneraient peut-être les alliances 
indécises. Les traditions des guerres anciennes autant que le 
tempérament national conseillaient de porter la lutte hors des 
frontières. Cette conduite aurait surtout ses avantages vis-à-vis 
du peuple allemand qui, par sa nature même, se déconcerte 
devant l'audace et devient entreprenant contre les timides. Si 
inconsistants, si obscurs qu'aient été les plans impériaux, ce 
qu'on en pénètre laisse deviner un dessein général qui était 
celui de devancer l'ennemi. Nos adversaires s'attendaient à ce 
qu'on les attaquât : « L'offensive française est à prévoir à toute 
minute, » écrivait dès le 19 juillet le roi Guillaume à la reine. 

Contrairement à toutes les prévisions, l'un des principaux 
soucis du commandement fut de surseoir à toute opération 
agressive. La même hâte, qui avait inspiré les diplomates, 
avait dirigé les troupes vers la frontière. Voici que, sur la 
lisière, on les arrêtait. On ne renonçait pas à l'offensive, mais 
on l'ajournait. Comme Frossard, arrivé à son quartier général, 
proposait l'occupation de Sarrebruck, le maréchal Lebœuf lui 
recommanda de ne pas franchir la Sarre : « Vous ne devez, 
continuait Lebœuf, faire aucun mouvement offensif sans un 
ordre formel de Sa Majesté (1). » On se défiait de Ducrot qui 
commandait à Strasbourg en attendant Mac-Mahon, et dont on 
savait les ardeurs. L'ordre lui fut spécialement envoyé de ne 
rien compromettre; et, dans les jours qui suivirent, toutes ses 
suggestions furent repoussées. « L'Empereur défend d'une 
façon absolue l'offensive, » télégraphiait le 21 juillet Bazaine, 
interprète du major-général. Que signifiait cette subite pru- 
dence qui succédait à tant de précipitation ? Il fallait, disait- 
on, avant toute inauguration de la campagne, attendre que 
« l'armée fût constituée» . Constituée! elle ne l'était donc point, 
quoique déjà elle atteignît les bords de la Sarre et avoisinât 



(1) Télégramme de Lebœuf à Frossard, 21 juillet. {Revue militaire, 1900, 
p. 636.) 



FRQESCHWILLER ET FORBACH. 333 

presque les rives du Rhin! Nous touchons ici à la grande cause 
de confusion qui pesa sur toute la malheureuse guerre. 



II 



Notre système militaire actuel et celui de la plupart des 
armées européennes comporte, en temps de paix, l'organisa- 
tion de corps tout outillés, avec leur infanterie, leur cavalerie, 
leurs armes spéciales, leurs services administratifs, leurs maga- 
sins. Que, si la guerre éclate, le recrutement régional permet 
un prompt rassemblement des réserves, et, la mobilisation 
accomplie, chaque corps, pourvu de ses éléments essentiels, 
peut être dirigé sans délai vers le lieu des opérations. 

A l'époque que nous retraçons, rien de pareil n'existait chez 
nous. Les traditions, les considérations politiques, les influences 
locales, les convenances du casernement, les ressources en 
fourrage, telles étaient les raisons qui avaient dicté l'emplace- 
ment des corps : point de recrutement régional, mais des 
recrues dispersées comme au hasard sur tous les points du 
territoire; des dépôts placés souvent fort loin des portions 
actives, et sans qu'on pût deviner le motif qui avait isolé les 
uns et les autres ; des subdivisions et des divisions militaires 
réglées d'après les exigences administratives bien plus qu'uti- 
lisables pour le combat ; un matériel assez abondant, mais 
étiqueté à la manière d'une collection plutôt que tenu prêt pour 
un service de guerre. Un décret du 6 février 1858 avait cons- 
titué jadis six grands commandements, mais le but avait été 
d'assurer l'ordre intérieur ou de satisfaire de fastueuses ambi- 
tions bien plus que de créer, en chaque région, un ensemble 
de forces homogènes et se suffisant à elles-mêmes. Les seules 
divisions à peu près organisées étaient celles de l'armée de 
Paris, de l'armée de Lyon, du camp de Ghâlons ; encore 
n'étaient-elles point pourvues de leurs services accessoires. Les 
hostilités survenant, deux conduites seules étaient possibles : 



334 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

la première consistait à surseoir aux opérations jusqu'à l'achè- 
vement des préparatifs, et cela au risque d'être devancé par 
l'ennemi; la seconde était de porter, vaille que vaille, à la 
frontière tous les éléments existants, et de poursuivre le péril- 
leux mais brillant avantage d'une rapide offensive. A la pre- 
mière heure, ce dernier parti avait prévalu. Quand on eut jeté 
les régiments à la frontière, on s'aperçut de toutes les lacunes 
qu'on avait négligé de prévoir ou de supputer On s'avisa alors 
(un peu tard, hélas!) qu'il convenait d'arrêter ceux dont on 
avait précipité le départ. Mais on ne parviendrait pas à recon- 
quérir les avantages de la prudence ; en revanche, on perdrait 
les chances que la fortune accorde parfois aux témérités elles- 
mêmes. 

Tout manquait, et d'abord les hommes. C'est au moment 
d'aborder l'ennemi qu'on achevait de s'en convaincre. Les 
régiments d'infanterie, qui arrivèrent à la frontière, comptaient 
en moyenne, d'après les calculs qui paraissent les plus exacts, 
1,400 hommes. Cependant un ordre ministériel du 15 juillet 
avait appelé à l'activité tous les militaires disponibles dans 
leurs foyers, c'est-à-dire les soldats de la réserve ou en congé, 
et les jeunes soldats de la deuxième portion du contingent. Ces 
forces, qu'on évaluait à 163,000 hommes, se verseraient dans 
les corps, en doubleraient le chiffre, et, toute défalcation 
opérée soit pour l'Algérie, soit pour les garnisons de l'intérieur, 
porteraient à 350,000 hommes environ l'effectif total de l'armée 
du Rhin. Telle était l'espérance. Ici se montrèrent les vices de 
la mobilisation, vices qui, dans l'entier remaniement des choses, 
paraissent aujourd'hui incroyables. Les règlements alors en 
vigueur, prescrivaient aux hommes rappelés sous les drapeaux 
de se réunir au chef-lieu de leur département; de là ils seraient 
dirigés sur le dépôt de leur corps : mais le recrutement n'étant 
point régional, le dépôt était souvent fort éloigné, et ce long 
voyage deviendrait une première cause de retard. Au dépôt, 
les hommes seraient habillés, "équipés et armés : mais les 
magasins étaient parfois mal pourvus, et de ce chef quelques 
jours se perdraient encore. Cependant les dépôts, en bien des 
cas, étaient établis à cent ou cent cinquante lieues des batail- 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 335 

Ions actifs; ceux-ci, le plus souvent, étaient déjà partis pour la 
frontière : de là de nouvelles pérégrinations pour rejoindre la 
portion principale du corps. On a cité des réservistes origi- 
naires de Dunkerque qui durent aller rejoindre leur dépôt à 
Perpignan, puis leur régiment à Strasbourg. Durant toutes ces 
allées et venues, les généraux, les chefs de corps attendaient 
avec une impatiente anxiété les compléments qui rempliraient 
leurs cadres. Les statistiques les plus dignes de foi ont établi 
que, le 27 juillet, c'est-à-dire douze jours après Tordre de 
mobilisation, l'armée du Rhin ne comptait que 200,000 ration- 
naires. 

La cohésion manquait presque autant que le nombre. De 
louables efforts avaient été tentés pour grouper dans les mêmes 
corps d'armées les unités réparties dans les mêmes garnisons 
ou rassemblées déjà sous la main des mêmes chefs. Ces soins 
tardifs n'avaient réparé qu'imparfaitement les vices de notre 
organisation. Gomme les troupes, en temps de paix, n'étaient 
pas régulièrement endivisionnées, beaucoup de généraux 
furent appelés à commander des régiments qu'ils ne connais- 
saient point. Arrivés au quartier général, ils durent parfois 
chercher, non sans perte de temps et sans embarras, l'empla- 
cement de leur division ou de leur brigade. Puis, à la hâte, ils 
formèrent leur état-major et, à la hâte aussi, ils passèrent une 
première inspection. N'ayant jusque-là pris contact ni avec les 
officiers, ni avec les hommes, ils ignoraient ce qu'ils pouvaient 
attendre des aptitudes des uns et de la vigueur des autres ; ils 
ne savaient point davantage de quoi les corps étaient pourvus, 
de quoi ils étaient démunis; et tout ce qui s'apprend à loisir 
dans la paix devrait s'apprendre sous le feu de l'ennemi. 

Les plus grandes lacunes étaient celles du matériel. Dès les 
premiers jours, les dépêches des commandants de corps for- 
mulent, presque en termes identiques, les mêmes doléances 
générales : » Nous avons besoin de tout sous tous les rapports, » 
écrit le 19 juillet le général de Failly. « Nous sommes dans la 
pénurie de toutes choses, » télégraphie le 21 juillet Bazaine. 
« Tout est complètement dégarni, » mande un peu plus tard 
Ladmirault. Les jours suivants, les demandes se précisent : 



336 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

on réclame des moyens de transports, des attelages, des effets, 
des couvertures, des bâts, des harnais, des cantines d'ambu- 
lances, des ouvriers d'administration, des infirmiers, des 
médecins. Tel régiment arrive sans effets de campement, sans 
tentes-abris. Tel autre manque de bidons, de gamelles, de mar- 
mites. Puis tout arrive par morceaux, les canons sans les muni- 
tions, les chevaux sans les harnais, les mitrailleuses sans les 
hommes qui sont exercés à les manœuvrer (1). 

Le 24 juillet, le maréchal Lebœuf quitta Paris, laissant au 
général Dejean le ministère de la guerre. Si nous en croyons 
ceux qui ont eu ses plus intimes confidences, il avait déjà perdu 
un peu de son optimisme; il parlait de ses préparatifs avec 
moins d'assurance, des alliances avec moins de sécurité. A 
peine arrivé à Metz, toutes les réclamations montèrent jusqu'à 
lui. Il se fit montrer les situations d'effectifs, et constata que 
les réserves arrivaient « avec une lenteur désespérante » . Sa 
stupéfaction fut extrême : n'avait-il pas prescrit aux généraux 
commandant les divisions et subdivisions de diriger sur la por- 
tion active des corps tous les réservistes par détachements de 
cent hommes ? N'avait-il pas recommandé de ne pas perdre 
une minute et d'employer les voies les plus rapides? Le maré- 
chal eut un autre sujet de s'étonner quand le lendemain, en 
compagnie de Lebrun, il visita les magasins de l'armée. Là 
régnait la plus extraordinaire confusion : beaucoup d'objets, 
mais souvent dépareillés ; une activité extrême, mais trop fié- 
vreuse pour être vraiment féconde ; déjà des récriminations, 
des affolements, signe d'une fortune qui se sentait moins sûre 
d'elle-même. En hâte, Lebœuf télégraphia au général Dejean 
pour activer les envois. Puis il expédia à Paris le général 
Lebrun qui préciserait par ses explications verbales ce que les 
télégrammes ne pouvaient qu'indiquer. 

Je ne doute pas qu'au début de beaucoup de campagnes ne 
se soient rencontrés des embarras presque pareils. L'expédition 
de Grimée, la guerre d'Italie avaient, en leurs commencements, 



(1) Voir Bazaine, l'Armée du Rhin, p. 243, 246, 247, 248 et passim. — 
Voir aussi Papiers des Tuileries, t. I er , p. 438 et suiv. 



FROESCUWILLER ET FORBAGH. 337 

offert l'exemple de bien des à-coups. Mais ces premières 
ombres s'étaient absorbées dans les rayons de la victoire. En 
1870, le souci s'aggravait par l'importance des masses et du 
•Matériel à mouvoir, par le sentiment de l'enjeu qui était la 
Krance elle-même; il s'aggravait surtout par la considération 
c!e l'ennemi à combattre : ce n'était plus la Russie, cette puis- 
sance encore incomplète, ou l'Autriche lente, vieillie, forma- 
liste; c'était la Prusse, abondamment outillée pour la guerre 
et ardente à guetter nos fautes. Sous l'aspect de la rondeur et 
de la franchise, Lebœuf cachait quelques-unes des souplesses 
du courtisan. Il lui en coûtait d'attrister l'Empereur, et il 
s'était lui-même montré trop satisfait pour qu'en manifestant 
des inquiétudes, il ne parût se déjuger. Dans les premières 
dépêches adressées à son souverain, il s'appliqua à atténuer 
les nouvelles peu agréables en les noyant dans l'abondance des 
informations rassurantes. « Je suis près du général de Failly, 
télégraphiait-il le 25 juillet. Tout bien au moral. Les troupes 
vivent bien. » Puis il ajoutait : « L'organisation est encore fort 
incomplète. » Encore se reprenait-il aussitôt : «Elle est incom- 
plète en ce qui concerne le matériel seulement. » Le 26, il 
mandait de Thionville : « L'état moral et matériel du 4 e corps 
est très bon. Esprit excellent comme partout... Les services 
administratifs, continuait-il, sont encore très incomplets. » Dans 
l'âme confiante de Lebœuf, les illusions ne se dissipaient que 
pour renaître, et il se trompait lui-même bien plus qu'il ne 
trompait son souverain. Malgré les premiers mécomptes, le 
major-général, tout en ajournant l'heure où on aborderait en 
territoire ennemi, ne renonçait point encore au bénéfice de 
l'offensive. Dansses communications, notamment avec Bazaine, 
il faisait allusion au jour où les troupes « ayant reçu leurs 
vivres de campagne, franchiraient la frontière. » Il parlait 
« dune offensive générale qui ne pourrait tarder (1). » Cepen- 
dant on attendait l'Empereur. C'était à lui qu'il appartiendrait 
de prendre les résolutions définitives. 

(1) Revue militaire, année 1900, p. 631-633. 

t. vi. 22 



338 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 



in 



Le souverain, sur qui pesaient toutes les responsabilités. 
n'avait jamais porté si lourdement le pouvoir suprême. Ceux 
qui ont vécu dans l'intimité de Napoléon affirment que les 
jours qui suivirent la déclaration des hostilités furent pour lui 
pleins de soucis, d'arrière-regrets, d'angoisses. Sous la vio- 
lente poussée de l'entourage, il s'était jeté brusquement dans 
la guerre. A peine tombé dans les pièges de M. de Bismarck, il 
seressaisitlui-même, etla partie étantirrévocablementengagée, 
il entrevit, à la lueur de ses illusions décroissantes, toutes les 
chances qu'il avait de la perdre. 

Tout était mécompte, mécomptes dans l'ordre diplomatique, 
mécomptes dans l'ordre militaire. 

Au début du conflit, on s'était flatté de retenir les Etats du 
Sud dans la neutralité. La question Hohenzollern n'intéressait 
point directement l'Allemagne et par suite n'autorisait pas la 
Prusse à invoquer, en vertu des traités de 1866, le concours 
de ses alliés : telle était l'interprétation que de Vienne M. de 
Bcust soufflait à Munich. Cette suggestion, si elle avait prévalu, 
eûtrenduen faitla guerre presqueimpossible. Si, outre la neutra- 
lité belge et la neutralité luxembourgeoise, il eût fallu respecter 
le Palatinat bavarois, Bade, le Wurtemberg, la Prusse et la 
France, qui ne se touchaient que sur un espace de dix ou douzo 
lieues, eussent débouché malaisément sur le territoire l'une de 
l'autre; et peut-être les hostilités fussent-elles demeurées en 
suspens, faute de champ de bataille. La demande de garanties, 
en déconcertant les amis de la France, venait de détruire cette 
chance heureuse. Les Badois, qui s'attendaient à être attaqués 
et qui étaient gagnés depuis longtemps par les influences prus- 
siennes, commencèrent dès le 16 juillet leur mobilisation. — 
Quant à la Hesse-Darmstadt, une convention particulière la 
rattachait au point de vue militaire à l'Allemagne du Nord. — 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 339 

A Stuttgart, M. de Varnbùhler ne dissimula point à M. de 
Saint-Vallier que son pays se sentait entraîné, bien contre sou 
gré, dans l'orbite de la Prusse. Il ajouta cependant que, si la 
France se décidait à une déclaration solennelle de désintéres- 
sement territorial, peut-être une telle assurance permettrait 
aux Etats du Sud d'ajourner leur entrée en campagne (1). La 
suggestion était bien vague. M. de Gramont d'ailleurs la 
négligea. Le 17, un décretappela sous les drapeaux les réserves 
et convoqua les Chambres pour le 19. Le 21, les crédits pour 
l'armée furent votés. Déjà M. de Varnbùhler avait notifié à 
notre représentant à Stuttgart que le Wurtemberg se voyait 
forcé « avec une profonde douleur » de joindre ses armes à 
celles de la Prusse. — A Munich plus encore qu'à Stuttgart 
l'alliance prussienne éveillait de terribles appréhensions. Les 
crédits de guerre ayant été soumis le 18 juillet au vote de la 
Chambre, la commission en proposa le rejet. C'était le mani- 
feste des particularistes qui voyaient dans l'action commune 
l'asservissement futur. Cependant les classes moyennes incli- 
naient d'instinct vers la Prusse. Les gens de cour, après avoir 
beaucoup murmuré contre Berlin, avaient trop à se faire par- 
donner pour ne pas se montrer prudents. Les hommes d'Etat, 
tout en souhaitant la neutralité, ne la jugeaient guère possible. 
Le roi subissait l'éblouisscment de l'unité allemande. Loin de 
ratifier le vote de la commission, la Chambre, en sa séance du 
19, vota les crédits par 101 voix contre 47. Six jours plus tard, 
le prince royal de Prusse traversa Stuttgart et Munich, s'y fit 
acclamer, et prit le commandement des contigents du Sud. 

Nous aurions contre nous toute l'Allemagne et non plus 
seulement celle qui se limitait au Mein. Sur l'heure, M. de 
Gramont ne se troubla point. Il jugea même que la neutra- 
lité eût été gênante, en ce qu'elle eût interdit aux armées fran- 
çaises les opérations dans le Palatinat. Mais voici où s'accen- 
tuèrent les déceptions. Simultanément nous apprîmes deux 
choses : la première, c'est que nous aurions plus d'ennemis à 



(1) Dépèche (le M. de Saint-Vallier à M. de Gramont, 16 juillet. [La Rupture 
avec te Wurtemberg, p. 23.) 



340 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

combattre; la seconde, c'est que nous aurions moins de forces 
pour nous défendre. 

C'est en ces jours-là qu'arrivèrent à Saint-Gloud les premiers 
télégrammes qui annonçaient les insuffisances d'effectifs, les 
insuffisances de matériel. Toutes ces dépêches vinrent frapper 
à coups répétés l'esprit de l'Empereur. Surpris et troublé, il 
se mit à multiplier les conseils ou les ordres; mais ces ordres, 
ces conseils, qui souvent portaient la marque de l'inexpérience 
ou se croisaient avec des prescriptions contraires, accroissaient 
la confusion. Cependant les familiers, tout en observant avec 
inquiétude la physionomie soucieuse du maître, se sentaient 
rassurés par un certain aspect extérieur qui respirait une con- 
fiance poussée jusqu'à Finfatuation. Chefs de corps, aides de 
camp, officiers de la garde ou de la maison impériale, tous 
ceux qui prenaient congé de la cour, ne partaient qu'accom- 
pagnés de pronostics de victoire. Au château comme sur les 
boulevards, on ne parlait que de châtier les Prussiens et de 
marcher sur Berlin. Aux réceptions l'Impératrice présidait, 
impérieuse et séduisante à la fois; et avec une animation 
enfiévrée, elle prédisait le succès. Dans les yeux brillait l'im- 
patience, et les mains frémissaient sur l'épée. Tout ce qu'il y 
avait de trouble au fond des âmes se dissimulait sous l'abon- 
dance et la forfanterie des paroles. On s'étourdissait de bruit 
comme pour échapper à l'embarras de réfléchir. Au palais 
ainsi que dans les rues résonnaient les sons de la Marseillaise, 
répétés par les musiques militaires. Les plus inquiets se con- 
tentaient de se taire ou, ayant formulé quelques doutes, les 
retiraient comme on eût fait d'un blasphème. 

Moins nous serions assurés du côté de la force matérielle, 
plus serait précieux l'appui moral des puissances. Depuis la 
fatale demande de garantie, l'Europe s'éloignait. Toute l'habi- 
leté de M. de Bismarck s'ingénia à creuser la séparation. 
Celui qui «vait si perfidement exploité la dépêche d'Ems 
s'avisa qu'il gardait en ses archives d'autres pièces utilisables. 
On se souvient qu'en 1866, M. Benedetti avait, avec plus de 
confiance que de sagesse, laissé aux mains du premier ministre 
l'ébauche d'un projet de réunion de la Belgique à la France. 



FROESGHWILLER ET FORBACH. 341 

En homme qui ne veut rien perdre, M. de Bismarck avait con- 
servé le compromettant papier. Se jugeant, par le fait de la 
guerre, affranchi de toute discrétion, il établit une copie du 
document, et le 25 juillet, la fit paraître dans le Times (1). La 
sensation fut très vive, surtout parmi les Anglais, ces patrons 
du peuple belge. A bien considérer les choses, la révélation 
était accusatrice, autant pour la Prusse qui avait toléré l'entre- 
tien que pour M. Bcnedetti qui en avait ingénument dressé le 
procès-verbal. M. de Bismarck ne s'embarrassa pas pour si 
peu. Dans ses entretiens avec lord Loftus, il convint, avec un 
mélange de bonhomie et d'impudence, qu'il avait provoqué les 
confidences du gouvernement impérial, et qu'il avait feint de 
travailler de compte à demi avec lui; mais c'était pour le 
mieux tromper et, ajoutait-il avec une bonne humeur cynique, 
pour le tenir le bec dans l'eau (2). L'explication était trop inté- 
ressée pour qu'on y ajoutât foi. Mais l'Europe, qui ne crut pas 
à l'innocence de M. de Bismarck, crut aux convoitises de la 
France, et la Prusse n'en demandait pas davantage. 

Au milieu de tous ces soucis, les projets de l'archiduc 
Albert ne s'étaient point effacés de l'esprit de l'Empereur. Ces 
projets supposaient deux choses : une diversion maritime au 
Nord avec le concours du Danemark; une double alliance 
avec l'Autriche et avec l'Italie. Qu'advicndrait-il des opérations 
maritimes? Qu'adviendrait-il des alliances? 

Dès le début des hostilités, le dessein d'une expédition dans 
la Baltique avait été débattu. Le profit pourrait être grand pour 
la France. Elle immobiliserait au nord une armée prussienne. 
Elle détruirait la flotte ennemie en pleine voie de création. 
Elle bouleverserait les établissements naissants de la confédé- 
ration allemande, et l'atteindrait au point où elle était le 
plus vulnérable. Mais l'entreprise n'était point de celles qui 
s'improvisent. Elle exigeait une flotte prête à combattre, un 
corps d'armée prêt à être embarqué, des bâtiments prêts à 
recevoir les troupes, un allié, le Danemark, prêt à se compro- 



(1) Times, 25 juillet 1870, p. 9. 

(2) Lord LOFTUS, Diplomatie réminiscence, p. II, t. I e *, p. 132. 



342 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

mettre jusqu'à la guerre. Faute de cette préparation longue 
et réfléchie, ce qui pouvait être source de gloire ne deviendrait 
que source de mécomptes. 

Déjà les mécomptes commençaient. Les exigences budgé- 
taires avaient réduit les armements de la marine. La plupart 
des transports étaient employés à ramener d'Algérie en France 
les régiments destinés à l'armée du Rhin. Le 19 juillet, un 
conseil s'étant tenu sous la présidence de l'Empereur, on 
débattit la question du commandement. Le prince Napoléon 
revendiqua la direction suprême : il aurait sous ses ordres le 
vice-amiral Bouët-Willaumez pour la flotte, le général Trochu 
pour les troupes de terre. Contre cette prétention le ministre 
de la marine s'éleva avec beaucoup d'énergie ; de là une dis- 
cussion qui ne s'apaisa que par le désistement du prince. Après 
plusieurs jours perdus, Trochu et Bouët-Willaumez furent 
désignés, le premier pour le commandement de l'armée de 
terre, le second pour celui de la flotte. Il fallut fixer la compo- 
sition du corps expéditionnaire : on calcn'ait qu'avec dix mille 
hommes on ne ferait que rééditer le coup d ; main de Bomar- 
sund, qu'avec vingt mille hommes on n'accomplirait rien de 
bien utile; au contraire, avec trente mille hommes qui se réu- 
niraient à trente ou quarante mille Danois, on pourrait exercer 
sur l'issue de la lutte une influence décisive. La faiblesse de 
nos effectifs apparaissant de plus en plus et l'armée du Rhin 
sollicitant toutes nos ressources, il n'était pas aisé de trouver 
trente mille hommes. On songea à utiliser une division demeurée 
à Toulouse, en vue d'hostilités éventuelles de la part de l'Es- 
pagne; puis, ce corps fut désigné pour compléter l'armée déjà 
trop faible. On projeta ensuite d'affecter au corps de débar- 
quement, soit les quatrièmes bataillons, soit les troupes rap- 
pelées de Rome : le premier projet déplut au ministre de la 
marine, le second au ministre de la guerre. Restait l'infanterie 
et l'artillerie de marine, troupes superbes mais insuffisantes en 
nombre, et que des ordres prochains rappelleraient au cœur 
même de la patrie. 

Le plus pressé était de montrer le drapeau français sur les 
rives danoises. Au milieu de tous ces à-coups l'escadre se pré- 



FROESCIIWILLER ET FORBACH. 343 

parait à partir. Le 2i juillet, l'amiral Bouët-Willaumez appa- 
reilla à Cherbourg avec quelques bâtiments. Rien ne serait 
possible sans le concours armé du Danemark. Là-bas régnaient 
les plus terribles perplexités qui aient jamais torturé l'âme 
d'un peuple. L'opinion publique témoignait, et avec un empres- 
sement bruyant, ses sympathies pour la France. En revanche, 
à la cour et dans le gouvernement, la terreur était grande 
devant une lutte où se jouerait tout ce qui restait de la patrie. 
De Londres, de Saint-Pétersbourg, partaient des exhortations 
à la prudence. La France était loin, la Prusse était près. Avant 
même qu'on vît le drapeau tricolore, quatre-vingt mille 
hommes empruntés, partie aux troupes actives, partie à la 
landwehr, se répartirent entre Lubcck, Hambourg, Olden- 
bourg : de là ils surveilleraient le malheureux Danemark et se 
tiendraient prêts à punir tout acte d'hostilité. Le 2 août, l'amiral 
Bouët-Willaumez pénétra dans la Baltique ; mais les transports 
ne suivaient point, et en France le corps expéditionnaire était 
encore en voie de formation. Cependant un envoyé extraordi- 
naire arriva à la cour de Christian IX, c'était le duc de Cadorc. 
Déjà le cabinet de Copenhague, sous la double pression des 
remontrances russes ou anglaises et des menaces prussiennes, 
avait proclamé sa neutralité. Désormais toute parole serait 
vainc, à moins que la victoire, une victoire éclatante, ne 
réconfortât le zèle tremblant de nos amis (1). 

L'alliance de l'Autriche, surtout si elle se combinait avec 
celle de l'Italie, compenserait tous les mécomptes. En ces 
jours anxieux de Saint-Cloud, l'attention de l'Empereur se 
portait sur Vienne et Florence où négociaient nos diplomates 
presque autant que sur Metz où s'organisait l'armée. 

On a dit comment la déclaration belliqueuse du b* juillet 
avait surpris et consterné M. de Heust. Dans le conflit qui 
s'annonçait, l'abstention, comme l'ingérence, lui paraissait 
pleine de dangers, et il ne discernait point où résidait le 
moindre péril. Ses premières communications à M. deMetter- 

I Voir Enquête parlementaire sur le 4 Septembre ; déposition de l'amiral 
liigault de Genouilly, t. I er , p. 120. — Tnocm . OEuvres posthumes, t. I er , 
p. 88 et suiv. — L'Amiral Bouè't-Willaumez, par Félix Julien, passim, etc. 



344 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

nich, scs premiers entretiens avec notre chargé d'affaires 
avaient trahi un embarras profond, un mécontentement irrité. 
A Paris, cette désapprobation si nette n'avait pas laissé que de 
déplaire, et on s'était froissé de ne recueillir que remontrances 
grondeuses, là où on espérait assistance morale, peut-être 
appui matériel. 

Tel avait été le sentiment des premiers jours. La réflexion 
avait tempéré la mauvaise humeur de M. de Beust ou du moins 
l'avait conduit à dissimuler ses ennuis. S'il importait de ne pus 
embrasser inconsidérément le parti de la France, il importait 
aussi de ne pas la décourager tout à fait. Autrement Napoléon, 
poussé à bout, pourrait se porter vers la Prusse par un accord 
in extremis dont l'Autriche payerait les frais. Sous cette impres- 
sion fort radoucie, le chancelier avait dépêché à Paris l'un de 
ses confidents intimes, M. de Witzthum, ministre d'Autriche à 
Bruxelles. Celui-ci vit l'Empereur et dissipa par ses expli- 
cations toute trace de dissentiment; puis en hâte il s'achemina 
vers Vienne où se tint un grand conseil de gouvernement. A 
la suite de cette délibération, M. de Beust, à la date du 20 juillet, 
consigna, en une dépêche confidentielle à M. de Metternich, 
les vues de son maître et les siennes. 

En ce document se révélait toute la politique autrichienne, 
attentive à la fois à réserver son appui et à ne point le refuser 
tout à fait, animée du secret espoir de traîner les résolutions, 
côtoyant la duplicité sans y tomber trop visiblement, excusable 
jusque dans son astuce, tant les conjonctures étaient graves 
pour la monarchie! Le début de la dépêche s'appliquait à effacer 
le déplaisir qu'avaient éveillé les premières communications. 
Dominé par ce désir, le premier ministre s'aventurait jusqu'à 
des assurances qui eussent paru en tout pays compromettantes 
et qui contrastaient fort avec les habitudes circonspectes de la 
chancellerie autrichienne : « Veuillez, écrivait M. de Beust, 
répéter à Sa Majesté et à scs ministres que, fidèles à nos enga- 
gements tels qu'ils ont été consignés dans les lettres échangées 
l'année dernière entre les deux souverains, nous considérons 
la cause de la France comme la nôtre .et que nous contribue- 
rons au succès de ses armes dans les limites du possible. » 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 345 

Quelles seraient ces limites du possible ? Ici le premier ministre 
ressaisissait avec beaucoup de dextérité la quasi-promesse qui 
venait de lui échapper. Pour se dérober à tout engagement 
immédiat, il énumérait les difficultés intérieures de la monar- 
chie : les Hongrois étaient peu disposés à verser leur sang pour 
reconquérir à l'Autriche son antique position en Allemagne; les 
sujets allemands de l'empire voyaient eux-mêmes dans le conllif 
entre la France et la Prusse, non une guerre politique, mais 
une lutte de races, et se refusaient à oublier leur origine ger- 
manique. Attentif à chercher des délais, le chef du cabinet de 
Vienne puisait surtout dans les intentions présumées du gou- 
vernement de Saint-Pétersbourg un motif pour colorer ses 
propres ajournements. Mettant en garde la France contre les 
prévisions trop optimistes du général Fleury, il estimait que 
l'entrée en campagne de l'Autriche entraînerait aussitôt celle 
de la Russie : de là l'opportunité d'attendre, d'éviter tout éclat, 
d'amuser les Russes jusqu'au moment où la saison avancée ne 
leur permettrait plus de concentrer leurs troupes. En parlant 
de la sorte, M. de Beust ne jouait-il pas un double jeu? Ne son- 
geait-il pas à amuser le cabinet des Tuileries en même temps 
que celui de Saint-Pétersbourg, et cela jusqu'à ce que la 
fortune des armes eût prononcé? Dégradant de plus en plus 
ses pensées, le chancelier arrivait à écrire le mot de neutralité, 
mot que, disait-il, il ne traçait qu'à regret, et par la contrainte 
que lui imposait la condition de son pays. Un tel langage ne 
cadrait guère avec le tonchaleureuxdudébut. Aussi M. de Beust, 
s'avançant de nouveau, s'empressait-il d'expliquer que cette 
neutralité, à proprement parler, n'en était point une : « Elle 
n'était, poursuivait-il, qu'un moyen, le moyen de nous rappro- 
cher du but véritable de notre politique, le seul moyen de com- 
pléter nos armements sans nous exposer à une attaque sou- 
daine, soit de la Prusse, soit de la Russie, avant d'être en 
mesure de nous défendre. » Ces délais seraient employés à pré- 
parer par les négociations diplomatiques la coopération mili- 
taire. Cependant la cour de Vienne formulait un désir, celui 
de ne pas agir seule. C'était avec l'Italie qu'elle entendait se 
concerter, soit qu'elle jugeât l'action commune plus efficace 



346 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

et plus sûre, soit qu'en proposant des pourparlers à trois, elle 
pressentît des objections ou des obstacles qui retarderaient 
encore les engagements définitifs. 

Pour se tourner vers Florence, Napoléon n'avait pas attendu 
les suggestions de l'Autriche. Dès le 8 juillet, M. de Gramont 
avait télégraphié à M. de Malaret : « Si l'obstination de la 
Prusse rend la guerre nécessaire, la France compte sur l'appui 
de l'Italie. » Deux jours plus tard, en un entretien avec 
M. Vimercati, l'Empereur avait fait appel à l'ancienne confra- 
ternité d'armes entre les deux peuples et à l'amitié de Victor- 
Emmanuel (1). Cependant le conflit éveillait à Florence plus 
encore qu'à Vienne l'embarras et la perplexité. Les dernières 
économies budgétaires avaient apporté de grandes réductions 
dans l'armée. Si les Italiens étaient, depuis la dépêche Usedom, 
mécontents de la Prusse, ils étaient, depuis Mentana, non 
moins mécontents de la France. Dans les grandes villes, des 
manifestations s'organisèrent en faveur de la neutralité. Par 
loyale gratitude pour les services passés, le roi inclinait vers 
l'intervention, et avec lui la plupart des militaires. Le ministre 
des affaires étrangères, M.Visconti-Vcnosta, qui était d'origine 
lombarde, gardait le souvenir de Milan affranchie, cl, lui 
aussi, eut volontiers porté son pays au secours de la France. 
En revanche, M. Sella, l'un des personnages les plus impor 
tants du cabinet, redoutait la grandeur des risques, opposait 
aux anciens bienfaits les récents dissentiments et prêchait la 
temporisation. Même parmi nos amis les meilleurs, la recon- 
naissance n'allait pas jusqu'à la pensée d'un concours gratuit. 
Sous une forme plus ou moins atténuée, tous exprimaient le 
vœu, la volonté que Rome fût le prix de l'assistance. Très cha- 
leureusement M. de Beust patronnait ce désir. Chose étrange, 
il se montrait plus pressant que les intéressés eux-mêmes, et 
priait, suppliait qu'on retirât aux Italiens leur épine romaine. 
Ce n'est pas s'aventurer beaucoup que d'attribuer à un calcul 
1res raffiné cette insistance du premier ministre. Sûrement la 
France formulerait des objections; ces objections, en prolon- 

(1) Nicra, Ricordi diplomatici, p. 13, 14. 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 347 

géant l'inaction de l'Italie, prolongeraient l'inaction de l'Au- 
triche, eton gagnerait jour sur jour jusqu'à la première bataille. 

Ainsi cette malheureuse question romaine, imprudemment 
soulevée par la guerre de 1859, fastidieuse ment débattue 
durant toutes les années suivantes, allait compliquer les négo- 
ciations de l'Empire Unissant. Les ministres du 2 janvier étaient 
capables de grandes fautes, non d'une vilenie. lisse refusèrent, 
en vue d'un concours, très marchandé d'ailleurs et très incer- 
tain, à effacer d'un traité solennel la signature de la France. 
La Convention du 15 septembre ne serait point dénoncée : 
telle fut l'opinion exprimée par l'Empereur, par le duc de 
Gramont, par M. Emile Ollivier. En sauvegardant dans son 
intégrité le droit international, le cabinet des Tuileries concéda 
aux événements ce qu'il ne pouvait leur ravir. Il décida le 
rappel des troupes d'occupation. Outre le besoin de concentrer 
toutes nos forces, la prudence justifiait la résolution. En cas 
de défaite, quelle n'eût pas été la condition de ce faible corps, 
noyé peut-être dans les bandes révolutionnaires et ne repré- 
sentant plus qu'un peuple vaincu ! Donc les transports, qui 
avaient sillonné la Méditerranée pour ramener nos contingents 
algériens, abordèrent à Givita-Vecchia pour y recueillir les 
gardiens de l'État pontifical. La fortune du pape serait désor- 
mais celle de la France elle-même. La mesure, quoique 
imposée parla nécessité, n'alla pas sans quelque sensation de 
notre prestige diminué. Déjà les plis de notre drapeau n'étaient 
plus assez larges pour rien couvrir en dehors de la patrie. 

Même tempéré par le maintien de la convention du 15 sep- 
tembre, le rappel de nos troupes ouvrait aux hommes d'État 
italiens trop de perspectives alléchantes pour qu'ils déclinassent 
d'emblée toute négociation. Sur ces entrefaites, un plan fut 
conçu à Vienne qui consistait, non à établir une triple alliance, 
ruais à conclure un traité entre l'Autriche et l'Italie. Par ce 
traité, les deux puissances stipuleraient la neutralité année. 
Des qu'elles seraient prêtes à entrer en campagne, elles récla- 
meraient de la Prusse l'engagement de ne rien entreprendre 
contre le statu quo établi par le traité de Prague. Sûrement la 
Prusse refuserait, et sur ce refus, la guerre éclaterait de con- 



348 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

ccrt avec la France. Deux agents diplomatiques, l'un autri- 
chien, l'autre italien, M. de Vitzthum et M. Vimcrcati, s'inter- 
posèrent pour transmettre entre Paris, Florence et Vienne, les 
vues des gouvernements. 

Tel était l'état des pourparlers à la fin de juillet. Il y avait 
bien de l'incertitude en ces desseins, bien de la timidité dans 
ces sympathies, bien de l'égoïsme en ces quasi-promesses. Le 
plus sûr était de ne compter que sur soi-même. Tandis que 
les messagers officieux de l'Autriche et de l'Italie parcouraient 
l'Europe, à la recherche d'une formule assez complaisante 
pour contenir l'alliance en cas de succès et autoriser en cas de 
revers la désertion, tout se préparait au château de Saint-Gloud 
pour que l'Empereur allât rejoindre l'armée. 

Déjà les bruyantes démonstrations des derniers jours avaient 
fait place à des dispositions plus rassises. Avec un peu de sur- 
prise, avec un léger, très léger commencement d'inquiétude, 
les courtisans attendaient les succès prédits, les concours 
annoncés. De Vienne, notre attaché militaire, le colonel de 
Bouille, venait de mander que l'Autriche ne commençait aucuns 
préparatifs militaires. L'information s'était propagée, et cette 
immobilité avait étonné. Seul, M. de Gramont demeurait fixé 
dans son optimisme. Gomme le général Lebrun l'interrogeait 
en termes un peu soucieux : « Est-ce que Bouille, lui répliqua- 
t-il, sait tout ce qui se passe à Vienne? » Et il ajouta avec un 
geste familier : « Allez et soyez confiants (1). » Cependant 
l'Empereur, sombre et abattu, semblait porter en lui le senti- 
ment fatidique d'une bonne fortune désormais épuisée. L'avant- 
veille du départ, le grand aumônier, Mgr Darboy, fut appelé 
au château pour y célébrer la messe. L'Empereur, l'Impéra- 
trice, le Prince impérial communièrent. Quand le divin sacri- 
fice fut achevé, l'archevêque exprima au monarque ses vœux 
de victoire. A ces souhaits, Napoléon répondit en terme? 
mélancoliques, et longuement s'étendit sur les chances incer- 
taines de la guerre (2); puis le souverain, déjà marqué pour la 



(1) Général Lebrun, Souvenirs, p. 193. 

(2) Cardinal Foulon, Vie de Mgr Darboy, p. 473. 



FROESCHWILLER ET FORRACI1. 349 

défaite, congédia le prélat déjà marqué pour le martyre. Les 
militaires que leur âge ou leurs infirmités empêchaient de 
prendre part à la guerre, vinrent les uns après les autres pré- 
senter leurs hommages au prince. Au vieux maréchal Randon, 
l'Empereur découvrit son découragement : « Je suis hienâgé, 
lui dit-il, hien peu valide, bien peu apte à faire campagne (l). » 
L'un des généraux attachés à la maison impériale, le général 
Lepic, ayant déploré que son service le retînt à Paris et ayant 
sollicité un poste plus actif, l'Empereur lui répondit : « Je vous 
laisse à un poste d'honneur où peut-être vous aurez à courir 
des périls aussi graves que ceux du champ de bataille... Qui 
sait si nous nous reverrons (2)? »Le 28 était le jour fixé pour le 
départ. On a raconté qu'à ce moment-là même, Napoléon fut 
saisi d'une véritable épouvante, tant les nouvelles de l'armée 
dénonçaient une préparation insuffisante, tant les dépêches 
venues de l'étranger présageaient l'abandon! Un instant, à ce 
qu'on assure, il songea à traiter à tous risques avec le roi 
Guillaume, et il fallut lui démontrer assez longuement l'inuti- 
lité d'un pareil dessein qui ne ferait que compromettre la 
dynastie et la France (3). A tout prix, on voulait éviter les fan- 
faronnades guerrières; aussi avait-il été résolu que le cortège 
impérial ne traverserait point Paris. A neuf heures et demie 
du matin, les ministres se réunirent à Saint-Cloud ; avec une 
cordialité affectueuse, l'Empereur prit congé d'eux; puis il 
ajouta, en essayant de s'affermir lui-même : « Maintenant, je 
pars sous de bons auspices (4). » A dix heures, le souverain, en 
tenue de général de division, parut sur le seuil du palais. A 
côté de lui se tenait l'Impératrice, soutenant d'une assurance 
un peu empruntée .les espoirs moins affermis. Charmant sous 
son uniforme de sous-lieutenant de grenadiers, le jeune prince 
portait sur son visage les traces de larmes récentes, mais visi- 
blement rassemblait toute sa fermeté, et souriait à l'avenir 

(1) Maréchal Randon, Mémoires, t. II, p. 308. 

(2) Le Figaro, 13 juin 1895. 

(3) Entretien du maréchal Lebœuf avec Mgr Dupont des Loges. (Voir Vie 
de Mgr Dupont r/e? Logea, par l'abbé Klein, p. 278-279.) 

(4) Relation inédite de M. Louvct, ministre du commerce. 



S50 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

comme s'il eût eu de longs jours à vivre. A l'extrémité du parc 
réservé avait été établie, pour le service de la famille impé- 
riale, une petite gare d'où partait un court tronçon cjvii se rac- 
cordait à la ligne de Versailles. Depuis le matin, des fourgons 
de bagages y stationnaient, un peu nombreux, semblait-il, pour 
un voyage de soldat. C'est là que se consommerait la sépara- 
tion. Hauts dignitaires, familiers, gens de cour, s'empressèrent 
autour du maître, et avec une déférence mêlée de sincères 
regrets, tant était bon, simple, bienveillant, celui qui s'éloi- 
gnait! Malgré la saison, la lumière était pâle, le ciel chargé de 
nuages, et déjà quelques feuilles séchées s'éparpillaient sur le 
sable des allées. « C'était plus que triste, a dit un témoin ocu- 
laire, c'était lugubre (1). » Dans les intervalles de silence 
résonnaient de brèves et banales paroles qui essayaient de 
tromper l'anxiété des adieux. L'Impératrice traça, à la manière 
espagnole, un long signe de croix sur le front de son enfant, 
puis, plus passionnée encore que tendre, lui recommanda de 
faire son devoir, tout son devoir. Vaguement, l'Empereur por- 
tait de tous côtés des yeux qui ne fixaient rien, et égarait un 
peu au hasard quelques mots doux, résignés et tristes. Comme 
le train s'ébranlait, il avisa l'un de ses chambellans : « Du 
Manoir, lui dit-il, je ne vous ai point dit adieu (2). » Ce furent 
les dernières paroles qu'on entendit. Près du passage à niveau 
de Montretout, quelques-uns des habitants, groupés près de la 
voie, saluèrent le souverain de leurs acclamations. Une der- 
nière fois, la grande capitale se montra, élevant au-dessus du 
bois de Boulogne ses tours, ses clochers, l'Arc de triomphe, le 
dôme des Invalides, tout ce qui rappelait la France glorieuse. 
Puis aux yeux de l'Empereur disparurent, et Saint-Cloud qui 
bientôt serait détruit, et Paris que jamais il ne reverrait. 



(1) Récit inédit de M. Lovvet. 

(2) Commandant Schneider, le Second Empire à Saint-Cloud, p. 18. 



FR0ESCHW1LLER ET FO KRACH. 851 



IV 



Tandis qu'en France un commencement d inquiétude rem- 
plaçait l'exaltation des premiers jours, nos ennemis poursui- 
vaient méthodiquement leurs préparatifs. Pendant la nuit du 
15 au 16 juillet, avait été lancé l'ordre de mobilisation. Les 
jours suivants, le même ordre, en ce qui concernait les États 
du Sud, était parti de Carlsruhe, de Munich, de Stuttgart. 

La prévoyance constante du gouvernement prussien avait 
été de s'assurer, en vue de la lutte future, une supériorité 
numérique décisive. Les forces allemandes, immédiatement 
disponibles, s'élevaient, en troupes de toutes armes, à 
511), 000 hommes. L'artillerie était munie de 1,584 pièces de 
canon. Dans cette énumération n'étaient point comptés les gar- 
nisons et les dépôts qui comprenaient plus de 300,000 hommes 
et combleraient, et au delà, tous les vides créés par la guerre. 
Ces calculs représentaient, non le chiffre des rationnaires, mais 
celui des combattants; aussi peut-on affirmer, sans aucune 
crainte d'erreur, que les effectifs réels de l'ennemi, à ce début 
de la campagne, dépassaient les nôtres de plus du double. 

Cette armée si formidable se partageait en seize corps : 
le corps de la garde royale prussienne, douze corps recrutés 
dans la Confédération de l'Allemagne du Nord, deux corps 
bavarois, enfin un corps mixte composé d'une division wur- 
tembergeoise et d'une division badoise. Les Hessois, en 
vertu d'une convention particulière, se trouvaient fondus dans 
les contingents de l'Allemagne du Nord. 

Quiconque eût parcouru les frontières des deux pays dans 
les jours qui suivirent la déclaration de guerre, eût été frappé 
d'un contraste singulier. Sur les lisières du territoire français, 
des campements animés, de perpétuels mouvements de troupes, 
des préparatifs qui semblaient signe d'imminente offensive : au 
contraire, de l'autre côté de la ligne de douane, sur l'autre 



352 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

rive de la Sarre ou de la Lauter, aucun déploiement de forces; 
rien que quelques garnisons patrouillant autour de Sarrelouis, 
de Sarrebruck ou de Landau. C'est dans les villes intérieures 
de l'Allemagne que se concentrait toute l'activité. Là affluaient 
les hommes de la réserve qui généralement résidaient non 
loin de leur régiment, et venaient, en vertu de l'ordre de 
mobilisation, pour s'y habiller, s'y armer, s'y équiper. Ainsi 
chaque corps se compléterait sur place et de toutes pièces. 
Une longue prévoyance s'était appliquée à prévenir toute con- 
fusion et, s'il y eut quelques à-coups, le succès les fit oublier. 

La mobilisation était œuvre de régularité et de bonne orga- 
nisation. Vers le 26 juillet, elle fut à peu près terminée. Les 
troupes se trouvant rassemblées à leur point de rallie- 
ment et étant munies de toutes choses, il restait à les diriger 
vers les lieux où elles se concentreraient pour les opérations. 
La principale tâche de l'administration militaire était achevée. 
Celle du commandement commençait. Ici apparut M. de 
Moltke. 

De tout temps, ses études s'étaient portées vers la France. 
Dans ses œuvres, on compte, de 1857 à 1870, douze mémoires 
dans lesquels il suppute nos forces et nos faiblesses, et 
recherche tout le long de nos frontières les points les plus 
vulnérables. A ses yeux, l'issue de la guerre dépendrait en 
grande partie de la direction plus ou moins précise imprimée 
aux premiers mouvements des armées. Dominé par ces pensées, 
il appliquait tout ce que son esprit avait de vigueur à soustraire 
aux coups du hasard les combinaisons qui prépareraient 
l'envahissement. Le lieu choisi pour concentrer l'armée fut la 
portion sud-est des provinces rhénanes et le Palatinat bavarois, 
c'est-à-dire cette sorte de triangle dont la frontière française 
formait la base, et dont la Moselle et le Rhin figuraient les 
deux côtés. 

De la bonne organisation des transports dépendrait en partie 
la réussite. Moltke, un des premiers, avait pénétré toute 
l'importance militaire des chemins de fer. En 1867, comme 
on proposait, après le démantèlement du Luxembourg, 
d'accroître la place de Sarrelouis, il avait répondu aux auteurs 



FKGESCHWILLEIl ET FOUIJACH. 



du projet : a Je vois plus de garanties dans le prompt achève- 
ment de nos voies ferrées que dans n'importe quels travaux de 
lOrtifications Cl). » Dans cet esprit, il s'était ingénié, tantôt à 
multiplier les embranchements, tantôt à obtenir l'établissement 
de doubles voies; en outre, un règlement récent avait posé en 
principe l'entière subordination de tous les transports commer- 
ciaux aux transports militaires. Au moment de la guerre, de 
nombreuses lignes amèneraient jusqu'au Rhin les contingents 
des provinces septentrionales et de l'Allemagne du Sud. De là, 
deux voies, franchissant le fleuve, allaient aboutir l'une et 
l'autre à Neunkirchen et par prolongement à Sarrebruck, 
c'est-à-dire à notre frontière lorraine; deux autres voies abou- 
tissaient à Landau et se continuaient jusqu'aux bords de la 
Lauter, c'est-à-dire jusqu'en territoire alsacien. Enfin, de la 
ligne de Cologne à Aix-la-Chapelle se détachait un embranche- 
ment encore incomplet qui se prolongeait jusqu'à Call, dans la 
direction de Trêves. 

Ces masses immenses d'hommes, de chevaux, de matériel, 
que les trains de chemin de fer dirigeaient vers le Rhin, se 
répartirent, d'après le plan de Moltke, en trois grandes 
armées (2). — La l rc armée, beaucoup plus faible que les deux 
autres (car elle ne s'élevait qu'à 60,000 hommes), se composa 
des VII e et VIII e corps et fut placée sous les ordres du vieux 
maréchal Steinmetz; elle se concentrerait dans la région de 
Trêves et, protégée en partie par les territoires neutres de la 
Belgique et du Luxembourg, opérerait à l'extrême droite des 
positions allemandes. — A l'extrémité opposée, c'est-à-dire à 
l'aile gauche, la III e armée, forte de 130,000 hommes, fut 
formée des V e et XI e corps, des deux corps bavarois et des deux 
divisions wurtembergeoises et badoises. Elle eut pour com- 
mandant en chef le Prince royal. Le point principal de con- 



(1) Correspondance militaire du maréchal de Moltke, t. I er , p. 95. 

(2) Pour la clarté du récit, on désignera en chiffres romains les corps alle- 
mands, et les régiments ennemis seront indiqués en italiques. On se servira des 
chiffres ordinaires pour les corps et les régiments français. 

[Voira l'Appendice la composition de l'armée allemande par divisions et par 
brigades.] 

t. vi. 23 



354 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

centralion sciait Landau, celte petite ville du Palatinat bava- 
rois qui confine à l'Alsace. — Entre l'armée de Steinmetz et celle 
du Prince royal se rassemblerait au centre la II e armée, con- 
fiée au prince Frédéric-Charles. C'était la plus forte de toutes, 
car elle comprenait, outre la garde, les III e , IV e , IX e , X e , 
XII e corps, et, quand tous ses éléments seraient réunis, repré- 
senterait un effectif total de 194,000 hommes. Elle aurait pour 
objectif la ligne de Neunkirchen-Hombourg. En dehors de ces 
forces, trois corps d'armée, les I er , II e , IV e , demeuraient dispo- 
nibles et seraient amenés sur le théâtre de la lutte à mesure 
que le permettraient les moyens de transport. 

En un mémoire de 1858, M. de Moltke avait écrit : «La plus 
sûre manière de défendre le sol natal, c'est de le défendre en 
dehors de ses limites. » Aux yeux des militaires prussiens, cette 
maxime avait la valeur d'un axiome. Cependant, au milieu de 
ses froides et silencieuses ardeurs, une appréhension agitait le 
vieux stratégiste, et l'obligeait à tempérer ses audaces. De 
longue date, il avait prévu qu'en cas de conflit, ses adversaires, 
impétueux au même degré que lui quoique d'une impétuosité 
bien différente, tenteraient peut-être de brusquer les événe- 
ments et de se faire envahisseurs. Ils le pourraient de deux 
manières, soit en franchissant le Rhin aux environs de Stras- 
bourg et en séparant l'Allemagne du Nord de celle du Sud, soit 
en se portant dans le Palatinat et en essayant de bouleverser la 
concentration allemande. Les traditions des anciennes guerres, 
la nature du tempérament national ne laissaient pas que de 
rendre cette éventualité vraisemblable. Les craintes s'accen- 
tuèrent quand on apprit, à l'état-major général prussien, que 
les Français, sans attendre leurs réserves, sans compléter leurs 
armements, portaient précipitamment à la frontière leurs effec- 
tifs présents sous les drapeaux. Une telle hâte ne trouvait d'ex- 
plication logique que dans le dessein d'une foudroyante offen- 
sive, et sans doute Lebœuf serait bouillant dans la guerre 
comme Gramont dans la diplomatie. 

En pays badois, les alarmes s'étaient manifestées très vives. 
On avait fait sauter l'une des piles du pont de Kehl. Depuis 
Huningue jusqu'à Lauterbourg, on s'empressait de détruire les 



FROESCIlWlI.LEi; ET FORBACH. 355 

bacs, les ponts roulants, tous les moyens Je passage. Les com- 
munes organisaient des gardes volontaires. Enfin tout se pré- 
parait pour rendre impraticables les chemins de fer ou les 
routes qui donnaient accès vers l'Allemagne du Sud. Au milieu 
de cette anxiété, Moltke, attentif et calme, se préparait à deux 
tins, selon que les Français, se massant en Alsace, franchi- 
raient le Rhin ou, se rassemblant en Lorraine, déborderaient 
dans le Palatinat. 

Contre une attaque française se dessinant au delà du Rhin 
et se poursuivant du côté de la Forêt Noire, le plan de défense 
avait été depuis longtemps débattu. 11 avait été discuté, 
dès 1868, à Berlin, dans des conférences entre le cbef d'état- 
major prussien et les plénipotentiaires militaires du Wurtem- 
berg et de la Bavière. Il consistait, suivant l'expression de 
M. de Moltke, en une défensive indirecte (1). Quelques-uns des 
corps prussiens, déviant de leur itinéraire primitif, s'établi- 
raient sur le Mein et sur le Neckar où ils rallieraient les Bava- 
rois, les Wurtembergeois, les Badois. Ils laisseraient s'avancer 
l'envahisseur, puis opérant sur ses communications, l'oblige- 
raient à une retraite immédiate. Tel était le projet de M. de 
Moltke, projet très étudié, non cependant infaillible ; car si les 
Français faisaient brusquement irruption, ils surprendraient 
peut-être au milieu de leur marche les contingents des Etats 
moyens, les couperaient par morceaux et empêcheraient 
qu'aucun d'eux ne rejoignît les corps prussiens. 

Les prudentes temporisations de l'Autriche étaient beau- 
coup de leurs chances aux opérations dans l'Allemagne méri- 
dionale. Après quelques jours d'alarme, les populations 
badoises se rassurèrent. Restait l'autre offensive, celle qui se 
porterait au delà de la Sarre. 

Moltke, qui ne croyait guère à une invasion vers le sud, 
croyait à une attaque du côté du Palatinat. 11 jugeait que les 
Français n'eussent point quitté si brusquement leurs garni- 
sons s'ils n'avaient caressé l'espoir d'une surprise stratégique. 
u 11 est vraisemblable qu'ils franchiront la frontière demain, 

't) Correspondance militaire du maréchal de Moltke, t. I er , p. 126. 



356 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

mandait-il au roi le 19 juillet. » — «Nous aurons affaire, écri- 
vait-il dans le même rapport, à une armée faible d'effectifs, 
mais très complète en officiers et en sous-officiers, richement 
dotée d'artillerie et de cavalerie, et s'élevant à 130 ou 
150,000 combattants. » Le 22 juillet, en une nouvelle dépêche 
au roi, il constatait que les Français n'avaient pas encore mis 
le pied sur le territoire allemand, mais il ajoutait qu'ils pour- 
raient le faire d'un jour à l'autre et qu'il serait impossible de 
les en empêcher. Cette perspective ne troublait point son 
sang-froid. Jour par jour, il calculait les marches de l'ennemi : 
à la condition de déployer beaucoup d'activité, les Français 
pourraient atteindre, le 28 juillet, la région de Kirchheim- 
bolanden; le 30, ils pourraient, à toute rigueur, approcher de 
Mayence et des rives du Rhin. A ce point de sa dépêche, 
Moltke s'arrêtait, et, avec une assurance fondée sur des calculs 
presque infaillibles, traçait ces mots nets et brefs : Une fois là, 
ils se heurteraient. 

Tout en effet se trouvait combiné pour que leur élan se 
brisât. Ils rencontreraient le double obstacle d'un grand fleuve 
et d'une redoutable forteresse. Cependant leur espoir pouvait 
être de jeter, chemin faisant, le désordre parmi les troupes 
allemandes en train de se concentrer. Moltke se pourvut contre 
ce péril. La I re armée, celle de Steinmetz, couverte en partie 
par un territoire neutre, n'avait guère à craindre de surprise. 
Il en était de même de la III e armée, celle du Prince royal, 
qui n'aurait devant elle que les troupes rassemblées en Alsace, 
troupes peu nombreuses et encore en voie de formation. Tout 
autre était le sort de la II e armée, celle du prince Frédéric- 
Charles, qui, si elle amenait ses corps jusque sur la ligne de 
Neunkirchen pour y être débarqués, courrait le risque de 
tomber à l'improviste dans le gros des forces françaises. Pour 
éviter toute mauvaise chance, toute rencontre défavorable, 
Moltke décida que cette armée, au lieu de se rassembler près 
de la frontière française, demeurerait en arrière des deux 
autres, et opérerait sa réunion là où elle n'aurait rien à 
redouter, c'est-à-dire dans la région de Mayence. Si les Fran- 
çais prolongeaient leur inaction, le centre rejoindrait les deux 



FRGESCHWILLER ET FORBACH. 357 

ailes. Si au contraire ils tentaient l'invasion, ils se heurteraient 
à la II e armée. Celle-ci s'accroissait, pour ainsi dire, d'heure 
en heure par les trains de chemins de fer qui se succédaient. 
Dans les derniers jours de juillet, le III e , le IV e , le IX e corps 
étaient cantonnés à l'est de Bingen et de Greuznach et entre 
Mayence et Worms. La garde, le X e , le XII e corps commen- 
çaient à arriver. Encore un peu, et cette armée du prince Fré- 
déric-Charles compterait à elle seule 190,000 hommes. Ce jour- 
là, le péril d'une offensive française serait pleinement écarté. 
Il semblait qu'il le fût déjà, tant étaient rassurantes les infor- 
mations transmises par les espions ou recueillies par les recon- 
naissances de cavalerie! Le 25 juillet, M. de Moltke jugeait 
possible, assez probable même, l'invasion ennemie. Quatre 
jours plus tard, rassemblant tous les indices, il traçait avec une 
nuance d'étonnement ces lignes : « On n'a encore aucune idée 
d'offensive de la part des Français. » Cependant on ne pouvait 
se persuader que ceux qui avaient, comme d'un bond, porté 
toutes leurs forces à la frontière, persistassent à les tenir 
immobiles. Le lendemain on constata la même inaction, et la 
surprise s'accrut, mêlée cette fois d'une joyeuse sécurité. Nos 
ennemis commençaient à pressentir, mais sans pouvoir les 
mesurer, les inextricables embarras qui nous tenaient attachés 
à nos campements. 



Le 28 juillet, à six heures du soir, l'Empereur, accompagné 
lu Prince impérial, fit son entrée dans Metz. Toute prise 
d'armes, toute réception officielle avait été interdite. Les géné- 
raux en petite tenue et, avec eux, le préfet, vinrent saluer le 
souverain. Le long de la rue Serpenotse stationnait un assez 
grand nombre de curieux, mais en une attitude plus correcte 
que chaleureuse. Napoléon se rendit à la préfecture, tandis 
que le grand quartier général s'établissait à Y Hôtel de l'Europe. 

Aussitôt arrivé, le prince tint conseil. A la conférence assis- 



358 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

taicnt le maréchal Lcbœuf et ses deux aides-majors généraux 
Lebrun et Jarras, puis le maréchal Bazaine venu dans l'après- 
midi de Boulay : « J'espérais, a écrit plus tard Jarras, apprendre 
quelque chose des projets d'opération... mais, ajoute-t-il, on 
se borna à une causerie sans portée sur la situation militaire. » 
On produisit les états d'effectifs qui n'étaient guère satisfai- 
sants. Bazaine interrogé se montra très froid, très sobre d'avis, 
soit qu'il conservât la rancune de son commandementamoindri, 
soit que la situation, déjà un peu compliquée, exigeât un autre 
esprit que le sien. Cependant, comme l'ennemi n'avait point 
encore pr.ru sur les bords de la Sarre, on persista à se croire 
en avance, et cette constatation parut motif de sécurité (1). 

En rentrant dans ses appartements, l'Empereur y rencontra, 
non le repos, mais les soucis. Il y trouva les dépêches qui 
venaient de tous les côtés à la fois, et demandaient avec une 
désespérante monotonie les mêmes choses, à savoir des hommes, 
des chevaux, du matériel. Déjà les mécomptes des derniers 
jours éveillaient dans les rangs de l'armée un commencement 
de défiance qui, s'il se développait, serait fatal au bon esprit et 
à la discipline. Si nous en croyons le témoignage du maréchal 
Bazaine, Napoléon, à son arrivée, put voir étalées sur son bureau 
une trentaine de lettres anonymes qui dénonçaient l'incapacité 
des généraux et en demandaient le changement. 

Le lendemain matin, les troupes connurent par la voie de 
l'ordre du jour la proclamation par laquelle le souverain inau- 
gurait son commandement. Le style en était pompeux, les pen- 
sées en étaient mélancoliques : « Vous allez, disait l'Empereur, 
combattre une des meilleures armées de l'Europe. » Il ajoutait 
que la lutte serait longue, qu'elle serait pénible, qu'elle aurait 
pour théâtre des lieux hérissés d'obstacles et de forteresses. Le 
rappel des succès d'Afrique, de Grimée, d'Italie, du Mexique, 
n'éclaircissait qu'à demi ces perspectives sévères. Napoléon 
attestait les glorieux souvenirs laissés par les aïeux; il prenait à 
témoin l'univers qui avait les yeux fixés sur la France; puis il 
finissait, suivant la coutume, en invoquant le Dieu des armées. 

(1) Jarras, Souvenirs, p. 58. 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 350 

Tandis que les soldats, me'diocrement réconfortés, commen- 
taient le document impérial, l'Empereur, commençant son 
inspection, se rendait à Saint-Avold. Il y rencontra le général 
Frossard et aussi le maréchal Bazaine, commandant, l'un le 
2 e corps, l'autre le 3 e . De la conférence résulta la résolution 
très sage de rapprocher les uns des autres les corps trop épar- 
pillés sur la frontière de Lorraine et de les échelonner le long 
de la ligne de Metz à Sarrebruck. L'exécution commencerait 
le 31 au matin : le 4 e corps se porterait de Thionville sur 
Boulay; le 3* qui était à Boulay s'avancerait sur Saint-Avold; 
le 2 e qui était à Saint-Avold se répartirait aux alentours de For- 
bach. Ce commencement de concentration serait-il le prélude 
d'une vigoureuse offensive? Ici il semble que les desseins 
soient demeurés flottants. L'Empereur paraît avoir d'abord 
songé à un coup de main sur Sarrelouis. Puis il pencha pour 
un mouvement vers Sarrebruck. Faisant allusion à la confé- 
rence de Saint-Avold, Bazaine mandait à Ladmirault : « Rien 
n'est encore arrêté sur les opérations que doit entreprendre 
l'armée. » Le matin même, Lebœuf avait télégraphié à Mac- 
Mahon : ■ L'Empereur n'a pas l'intention de vous faire mou- 
voir avant huit jours. » 

Napoléon revint à Metz. Inexpérimenté de la guerre, il flot- 
tait entre les avis. Les nouvelles qui lui parvenaient, le spec- 
tacle qu'il avait sous les yeux auraient d'ailleurs troublé un 
esprit moins irrésolu que le sien. 

Les réservistes rejoignaient, mais lentement. On n'en avait 
pas encore la moitié. Souvent ils arrivaient fatigués du long 
voyage qui les avait amenés de leur domicile à leur dépôt, de 
leur dépôt à leur régiment, et ils avaient besoin de se reposer 
plus qu'ils n'étaient prêts à combattre. Tantôt pénurie des 
magasins des corps, tantôt hâte à mettre en route les détache- 
ments, on avait souvent fait partir les hommes avant qu'ils 
fussent complètement équipés : de là des retards, de là des 
emprunts qui amoindriraient sensiblement les ressources de la 
place de Metz. De la modification de l'armement naissait un 
autre embarras : les soldats, congédiés depuis longtemps, 
ignoraient pour la plupart le maniement du fusil Ghassepot, en 



380 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

sorte que, ramenés à leur corps après une longue absence, ils 
n'étaient plus que des recrues. 

Les insuffisances numériques, longtemps voilées ou contes- 
tées, commençaient à apparaître avec la clarté de l'évidence. 
Même lorsqu'elle serait accrue de tous ses réservistes, l'armée 
du Rhin n'atteindrait iamais 300,000 hommes, y compris les 
non-combattants. Déjà un projet surgit, celui de grossir les 
rangs de l'armée active en y incorporant la garde mobile. 
« C'est contraire à la loi, répondit brièvement l'Empereur au 
général Jarras qui avait osé conseiller l'expédient. » 

Sous les ordres itératifs et irrités, le matériel arrivait, mais 
trop souvent par fractions distinctes. Caisses et ballots s'entas- 
saient dans les dépendances de la gare de Metz en un indes- 
criptible désordre. Là se débattaient, au milieu d'une surexci- 
tation générale, les militaires, les intendants, les officiers 
d'administration, les convoyeurs, les agents de la compagnie. 
Les habitudes de centralisation, la crainte de la responsabilité 
compliquaient toutes choses. Faute d'instructions précises, les 
wagons non déchargés allaient s'accumuler dans les voies de 
garage, et le iour n'était pas éloigné où, moitié incurie, moitié 
affolement, on négligerait de mettre à profit même les res- 
sources dont on disposait. 

Les généraux, les chefs de service, que leurs fonctions appe- 
laient à Metz, ne laissaient pas que de s'étonner de ce désarroi. 
Partout dans la ville ils observaient une agitation fiévreuse qui 
n'avait rien de commun avec l'activité. Leur surprise devenait 
stupéfaction quand, s'engageant dans la rue des Clercs, ils 
pénétraient dans ïhôtel de l'Europe, où était installé le grand 
quartier général. Là affluaient les projets et les contre-projets; 
de là partaient incessamment les ordres et les contre-ordres. 
Les officiers d'état-major s'évertuaient en vain à traduire les 
volontés successives du commandement. Les dépêches télé- 
graphiques se croisaient, et l'ambiguïté de leurs termes s'ajou- 
tant à la confusion des pensées, ce qui était obscur devenait 
promptement inintelligible. De l'excès du trouble naissaient 
les récriminations qui achevaient de tout compliquer. Quand 
les embarras devenaient inextricables, les généraux, les chefs 



FR0ESCHW1LLER ET FORBAGH. 361 

Je corps, désespérant de préciser ce qu'ils ne parvenaient 
point à comprendre, disaient à leurs subordonnés : débrouillez- 
vous. Le mot se répétait d'échelon en échelon, ce qui était le 
meilleur moyen que toutes choses s'embrouillassent davan- 
tage. Les lieux qu'une austère consigne eût dû garder contre 
les indiscrets, s'ouvraient à toute heure et à tout venant. 
Etrangers, touristes, employés, femmes de militaires, s'enga- 
geaient librement dans la cour de l'hôtel et en franchissaient 
les degrés. Au milieu de ces allées et venues s'insinuaient 
les reporters venus de tous les pays du monde. Un jour, le 
correspondant du Standard se vanta de connaître tout ce qui 
se passait au quartier général. On l'arrêta. La précaution était 
tardive. Le lendemain, le journal publia la composition exacte 
de l'armée, l'indication des régiments, les noms des généraux, 
l'emplacement de tous les corps sur la frontière (1). lu hôtel de 
[Europe, et vis-à-vis de lui Y hôtel de Metz, où logeaient beau- 
coup d'officiers généraux ou supérieurs, renfermaient des hôtes 
plus dangereux encore. Tantôt sous l'apparence de touristes, 
tantôt sous la livrée des gens de service, les espions de la 
Prusse se multipliaient autour de nous. Ces pratiques étaient 
favorisées par notre laisser-aller, par la facilité de passage 
d'une frontière à l'autre; l'accent tudesque, qui partout 
ailleurs eût attiré l'attention, n'éveillait pas les soupçons en un 
pays où était commun l'usage de la langue allemande. Ainsi se 
rapportait, jour par iour et fidèlement, à l'ennemi, tout ce 
que notre confiante inexpérience ne prenait pas la peine de 
voiler. 

Une tardive clairvoyance naissant de l'approche même du 
péril, on put surprendre, en ces jours-là, des intentions fort 
louables pour remettre en honneur les règlements tombés en 
désuétude. Du cabinet de l'Empereur partit une véritable note 
encyclopédique, très féconde en prescriptions judicieuses. Le 
maréchal Lebœuf, en une sorte de circulaire à tons les com- 
mandants de corps, les exhorta à montrer leur cavalerie, à 
exécuter des reconnaissances, à exiger le rapport de ce qu'on 

(i) Voir colonel Fay, Journal d'un officier de V armée du Rhin, p. 41. 



362 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

aurait vu : recommandations fort sages, mais si simples qu'elles 
semblaient aller de soi et n'avoir point besoin qu'on les rap- 
pelât. « Exercez vos troupes à se garder, ajoutait Lebœuf. 
Elles auront bientôt devant elles un ennemi qui, de longue date, 
s'est appliqué à pratiquer en temps de paix le service de sûreté 
dans les camps, bivouacs et cantonnements, » Gomme si l'on 
avait eu le temps devant soi, le major général poursuivait : 
« Que l'on fasse des théories dans tous les corps à ce sujet et, 
autant que possible, des exercices. » De petites brochures 
furent distribuées, les unes pour démontrer les avantages du 
fusil français sur le fusil allemand, les autres pour résumer les 
principales règles de la tactique. Cette hâte pour rattraper, à 
la dernière heure, le temps perdu, ressemblait au travail 
désespéré de certains étudiants à la veille des épreuves sco- 
laires; mais le même effort intensif, qui amène rarement le 
succès des examens, amène rarement aussi le gain des 
batailles. 

Cet état de préparation incomplète permettrait malaisément 
les grandes opérations actives. « Je commence à craindre, 
écrivait le maréchal Lebœuf au général Dejean, que nous 
n'ayons pas les avantages et les honneurs de l'offensive. » 
Cependant, à Paris, le public attendait un bulletin de victoire. 
L'Europe, naguère surprise de notre précipitation, commen- 
çait à s'étonner de notre inertie. Bien que fort imparfaitement 
pourvue et numériquement faible, l'armée, avec ses cadres 
solides et ses vieux soldats aguerris, offrait un aspect superbe. 
L'anxiété avait gagné les officiers instruits qui s'étaient péné- 
trés des nouvelles méthodes de guerre, et les généraux qui 
cherchaient en vain une pensée directrice; la masse, double- 
ment confiante par souvenir du passé et sentiment de son cou- 
rage, ne doutait point de sa fortune. Hors d'état de prendre 
une sérieuse offensive, l'Empereur voulut s'en donner l'illusion 
et la donner à la France. Si on ne s'engageait point à fond en 
territoire ennemi, on se donnerait la satisfaction d'y toucher. 
Dès le 29 juillet, dans la conférence de Saint-Avold, l'Empe- 
reur avait débattu le projet d'une attaque sur Sarrebruck. 
L'exécution de ce dessein serait le premier acte de la campagne. 



FRQESCHWILLER ET FORBACII. 363 



VI 



Sarrcbruck est une petite ville ouverte, assise sur les deux 
rives de la Sarre qui la divise en deux parties : sur la rive 
fjauche est établie la ville proprement dite; sur la rive droite 
s'étendent les bâtiments de la gare et le faubourg Saint-Jean (l). 
Au sud et dans la direction de la frontière, distante d'une lieue 
à peine, se dressaient plusieurs mamelons dont l'un des prin- 
cipaux portait Y Exercicr-platz ou champ de manœuvres. De 
médiocre prix par elle-même, la ville de Sarrcbruck devait son 
importance aux routes qui venaient y aboutir, à sa position sur 
la Sarre, et surtout à son chemin de fer. Elle était en effet 
située à l'intersection de deux voies ferrées, d'un côté la ligne 
de Sarrelouis, de l'autre la grande ligne qui, descendant de 
Neunkirchen, jetterait à la frontière la plupart des troupes 
venant du Rhin. 

Se saisir de ce point n'était donc pas chose négligeable, 
mais à condition qu'on achevât l'entreprise, c'est-à-dire qu'on 
détruisît la voie ferrée, la gare, le télégraphe, qu'on tînt soli- 
dement les ponts ou qu'on les fît sauter, qu'on s'étendît dans un 
rayon assez vaste pour reconnaître les forces ou les desseins 
de l'adversaire. Le résultat, fort appréciable quoique nulle- 
ment décisif, serait de jeter quelque trouble dans la marche 
des armées allemandes et d'intercepter l'un des principaux 
points de passage qui conduiraient l'ennemi en territoire fran- 
çais. 

L'opération, débattue le 29, fut discutée à nouveau le 31 
dans un conseil tenu à Forbach. Bazaine la désapprouva, notre 
organisation étant trop incomplète pour que nous pussions la 
pousser à fond. Lebœuf en reconnut l'utilité, mais demanda 
qu'on mît à profit le succès, c'est-à-dire qu'on osât franchir la 

(i) Voir à l'Appendice, carte n°4. 



364 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Sarre et détruire le chemin de fer : hardiesse bien modeste et 
qui parut audacieuse à l'excès. Entre ces deux opinions oppo- 
sées, une solution moyenne prévalut. On exécuterait l'entre- 
prise, mais en la limitant à la rive gauche de la Sarre. C'était 
par avance stériliser la réussite. Quelle que fût l'issue, le seul 
résultai serait le bulletin qu'on enverrait à Paris. 

La petite garnison de Sarrebruck se composait d'un bataillon 
d'infanterie, de deux ou trois escadrons de cavalerie et d'un 
peu d'artillerie. En arrière étaient cantonnés trois autres 
bataillons avec quelques détachements de hussards ou de 
uhlans. Ces faibles troupes, très hasardées à l'extrême lisière 
allemande, avaient ordre de se replier si elles étaient assaillies 
par des forces très supérieures. Cependant nous ne savions 
que fort imparfaitement ce qui se passait de l'autre côté de la 
frontière. Sur la foi de certains rapports, on s'était persuadé 
(ce qui serait vrai trois jours plus tard, mais ne l'était point 
encore) que de fortes colonnes prussiennes approchaient, les 
unes par la direction de Trêves, les autres par celle de Neun- 
kirchen. Dans cette incertitude et afin de prévenir toute sur- 
prise, un grand déploiement de troupes fut ordonné. Le 
2 e corps, chargé de la tâche principale, aborderait les hauteurs 
situées au sud de la ville et en particulier le champ de 
manœuvres, puis il atteindrait Sarrebruck, mais sans dépasser 
la rivière. Il serait appuyé sur sa droite par le 5 e corps et sur 
sa gauche par le 3 e . Il n'était pas jusqu'au 4 e corps qui, placé 
tout à l'extrême gauche, ne dût, par une marche sur Mar- 
garten et Merten, concourir au but commun. L'action fut 
fixée au 2 août. Le commandement supérieur fut confié à 
Bazaine. Mais celui-ci laissa pleine liberté à Frossard, soit 
qu'il se désintéressât volontiers d'une opération qu'il avait 
désapprouvée, soit qu'il crût par là se conformer au désir de 
l'Empereur, jaloux de grandir son aide de camp. 

L'appareil fut celui d'une bataille. La réalité se réduisit à 
une simple escarmouche. Le 2 août à neuf heures, les troupes 
quittèrent leur bivouac. A dix heures, le mouvement offensif 
commença. Dans le 2 e corps, le rôle principal était réservé à 
la division Bataille. L'une des brigades, la brigade Pouget, se 



FRQESCHWILLER ET FORBACH. 36.» 

dirigea vers YExercier-platz. L'autre brigade, la brigade 
Bastoul, après avoir envoyé un détachement vers le village de 
Saint-Arnual, porta le gros de ses forces vers les mamelons 
<jui, sous le nom de Winterberg, de Reppertsberg, de Nus sb erg, 
se développaient au sud-est de Sarrebruck, Deux autres bri- 
gades, empruntées l'une à la division Vergé, l'autre à la divi- 
sion Laveaucoupet, se tenaient en réserve. — Dès que les 
Prussiens virent se dessiner l'offensive française, ils garnirent 
d'infanterie et d'artillerie le champ de manœuvres et rappro- 
chèrent du faubourg Saint-Jean les bataillons cantonnés sur 
la rive droite de la Sarre. De part et d'autre, on tirailla pen- 
dant une heure. Pourtant Saint-Arnual était occupé, et la bri- 
gade Bastoul, accomplissant sa tâche, commençait déjà à cou- 
ronner les collines qui s'allongeaient vers YExercier-platz. 
Sentant qu'elles allaient être abordées de deux côtés, les 
troupes ennemies jugèrent inutile de prolonger une résistance 
désormais sans espoir. Sous la protection d'une batterie légère, 
elles opérèrent leur retraite vers le nord par les deux ponts de 
Sarrebruck. Notre artillerie les poursuivit de ses feux, et nos 
projectiles vinrent éclater le long du viaduc du chemin de fer 
ainsi que sur les bâtiments de la gare, ce qui fournit aux 
Prussiens un prétexte pour nous accuser d'avoir tiré sur la 
ville et pour justifier ainsi par avance leurs propres bombarde- 
ments. 

L'ordre était de ne point achever le succès. La prescription 
fut exécutée à la lettre. Les ponts ne furent point coupés, le 
chemin de fer ne fut point détruit, le télégraphe demeura intact; 
aucune poursuite ne troubla le mouvement rétrograde de l'en- 
nemi. Nos soldats, sans occuper la ville, campèrent sur les 
hauteurs qui la dominent au sud. Les Prussiens avaient eu 
83 hommes hors de combat; nous comptions de notre côté, 
parmi les régiments du 2 e corps, 85 tués ou blessés. C'était 
beaucoup trop pour la stérilité du résultat. Le W corps qui 
avait appuyé le 2 e n'avait perdu personne, et le seul souvenir 
de la journée était celui d'une longue marche inutilement 
imposée aux soldats; quant au 5 e corps, il n'était diminué (pie 
d'un seul homme, un traînard enlevé par les uhlans. 



366 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE 

On avait besoin d'un succès. Sous la plume des historio- 
graphes officiels, le petit engagement prit des airs de victoire. 
Incontinent, l'un des secrétaires de l'Empereur envoya au 
ministère de l'Intérieur un compte rendu fastueux. A ce bul- 
letin laudatif à l'excès s'ajoutèrent toutes les exagérations des 
courtisans. On eût dit que l'armée française avait décidément 
pris pied sur le territoire allemand. On se mit à raconter, avec 
toutes sortes de vanteries, les effets foudroyants des mitrail- 
leuses. Aux côtés de l'Empereur, le Prince impérial avait 
assisté à une portion du combat et y avait gardé une conte- 
nance digne de son nom. La flatterie s'empara de la scène et 
l'amplifia au point de jeter sur le généreux et vaillant enfant 
une sorte de discrédit que moins que personne il méritait. 
Voici l'envers du tableau triomphant. Gomme les dernières 
détonations retentissaient encore et comme l'Empereur passait 
devant le front des troupes, on vit le souverain mettre tout à 
coup pied à terre et s'appuyer lourdement sur le bras du 
général Lebrun. « Votre Majesté me paraît souffrir, lui dit le 
général. — Je souffre horriblement. — Ne serait-il pas mieux 
que la voiture de Sa Majesté vînt la prendre ici? — Non, j'aime 
mieux marcher un peu (1). » Napoléon venait d'être atteint 
d'une de ces crises néphrétiques qui marquaient les progrès du 
mal auquel plus tard il succomberait. Silencieusement, avec ce 
courage résigné et passif qui était l'une de ses vertus, il pour- 
suivit sa route, et tandis que près de lui se rédigeaient les bul- 
letins de victoire, il attendit, en essayant de dominer ses dou- 
leurs lancinantes, la fin de l'accès. Cette image mélancolique 
du souverain malade était le reflet fidèle de notre propre 
destin. La fortune, qui nous avait encore souri ce jour-là d'un 
paie et court sourire, venait de s'éloigner pour ne plus nous 
visiter jamais. 

(1) Général Lebrun, Souvenirs militaires, p. 223. 



FROi-SCUWILLEll LT FOlUiACII. 361 



VI 



Le 31 juillet, le roi Guillaume quitta Berlin. Au moment de 
prendre congé de son peuple, il n'échappait point au trouble 
inséparable des grandes résolutions. « Les derniers jours, 
disait-il à sou secrétaire Abekcn, ont été pleins de difficultés 
et d'inquiétudes (1). » Bien autrement confiantes étaient les 
dispositions de ses conseillers. Le général de Roon se félicitait 
du succès de la mobilisation. « Jamais, écrivait-il, l'Allemagne 
n'a vu d'armée plus belle ni qui autorise plus d'espérances (2). » 
Bismarck jugeait que l'Empereur ressentait déjà le repentir 
de sa brusque décision et guettait la première occasion défaire 
la paix. De l'étranger arrivaient des pronostics de victoire. 
« Dans deux mois, mandait le prince Charles de Roumanie, 
Napoléon sera vaincu et sa puissance abattue (3). » Entre tous, 
le plus rassuré était M. de Moltke. 

Chacun de ses calculs, incessamment refaits, confirmait sa 
sécurité. Le jour approchait où l'offensive française, redou- 
table au début, se briserait de tous côtés. A l'extrême droite, 
Steinmetz opposerait des forces doubles aux 27,000 hommes de 
Ladmirault. Au centre, le prince Frédéric-Charles disposerait 
de 194,000 hommes pour lutter contre les corps de Bazaine, 
de Frossard, de Failly, de Bourbaki, lesquels, même en y joi- 
gnant la réserve organisée sous les ordres de Canrobcrt, ne 
devaient pas dépasser 140,000 hommes; à gauche, le Prince 
royal pourrait déployer près de 130,000 hommes contre les 
44,000 hommes de Mac-Mahon. Ces évaluations ne tenaient 
point compte de tous les accroissements futurs qui maintien- 
draient, qui accentueraient même la supériorité numérique de 
l'Allemagne (4). 

(i) Heinrich Abeken, Ein schlichtes Leben in bewegter Zeit, p. 379. 

(2) Denkwùrdigkeiten des Krierjsministers Grafen von Boom, t. III, p. 170. 

(3) Âus dem Leben Kœnig Karls von Hnmanien, t. II, p. 103. 

(h Voir Correspondance militaire du maréchal de Moitié, t. I er , p. 220 221. 



80G HISTOIHE DU SECOND EMPIRE. 

C'est en ces sentiments de confiance assurée que s'achevait 
là concentration. Dès qu'elle serait terminée (et on calculait 
qu'elle le serait le 3 août) les opérations commenceraient. 
La III e armée, sous le commandement du Prince royal, était la 
I :!ns rapprochée de la frontière. Elle se répartissait entre 
Landau, Germcrsheim et Spire, et, à l'exception des contin- 
gents badois et wurtembergeois, tenait toutes ses divisions ras- 
semblées sur la rive gauche du Rhin. D'après les renseigne- 
ments recueillis, c'était elle qui rencontrerait les forces les 
moins considérables. Selon le plan général, elle serait appelée 
à porter les premiers coups. Elle franchirait la Lauter, se 
répandrait dans la Basse-Alsace, battrait l'armée de Mac- 
Mahon, la séparerait du reste de l'armée du Rhin. Puis 
la I r0 armée, concentrée dans la vallée de la Moselle, et la 
II e armée, demeurée un peu en arrière, aborderaient la Sarre, 
pénétreraient en Lorraine et refouleraient le gros des forces 
françaises. 

Le 2 août, à sept heures du matin, le roi fit son entrée dans 
Mayence. C'est en cette ville que fut provisoirement établi le 
grand quartier général. Ce fut là qu'on apprit le petit engage- 
ment de Sarrebruck. Moltke ne s'en émut point, de plus 
grands desseins le travaillant. Le 3 août, il écrivait au com- 
mandant du VIII e corps : « La position de Sarrebruck n'a, en 
ce moment, aucune importance pour nous (1). » Il voyait dans 
l'opération, si restreinte, si timidement circonscrite, un sujet 
de se réjouir plutôt que de craindre. Avec un mélange de sur- 
prise et de sécurité, il constatait que la gare de Saint-Jean 
n'avait pas été occupée : « Il semble, poursuivait-il, que l'en- 
nemi ait en vue de garder la défensive sur une forte position 
derrière la Sarre, avec toutes ses forces disponibles (2). » Et 
autant les Français se montraient circonspects, autant il s'ap- 
pliquerait à être audacieux. 

Il l'était au point d'effrayer le Prince royal. Dès le 30juillet, 
Moltke lui avait, dans la soirée, télégraphié en ces termes : 



(1) Voir Correspondance militaire du maréchal de Moltke, t. I er , p. 239. 

(2) Jbid., t. I er , p. 244. 



FROESCHWILLER ET FOU HA Cil. 3t>9 

u Sa Majesté regarde comme avantageux que la III armée, dès 
quelle aura été ralliée par les divisions badoises et wurtem- 
bergeoises, s'avance vers le sud par la rive gauche du Rhin 
pour rechercher l'ennemi et L'attaquer. » Kl il ajoutait : « <ïe 
sera la manière la plus efficace de protéger l'Allemagne du 
Sud. » Cette promptitude avait paru un peu excessive. La 
•II e armée ne disposait point encore de tous ses éléments : il 
lui manquait 12 bataillons, 16 escadrons, 30 batteries d'ar- 
tillerie, une grande partie du train. Moltke avait insiste : 
« Quand estime-t-on, télégraphiait-il le 31 juillet, que la 
III e armée sera prête? » — « Elle sera prête le 3 août, répondit 
le général de Blumenthal, chef d'état-major du Prince royal. » 
Non content de cette réponse, Moltke dépêcha à Spire l'un de 
ses officiers, le lieutenant-colonel Verdy du Vernois, pour s'as- 
surer contre tout retard. Le Prince royal eût préféré surseoir 
jusqu'à l'arrivée des derniers détachements. La volonté tenace 
qui présidait à toutes choses triompha des doutes et des 
obstacles. Le 3 août, à quatre heures du soir, le commandant 
en chef de la IIP armée publia un ordre conçu en ces termes : 
« Mon intention est de porter demain matin l'armée jusque 
sur la Lauter et de franchir cette rivière. A cet effet, on tra- 
versera le Bienwald par quatre voies différentes. L'ennemi 
devra être refoulé partout où on le trouvera. » Les dispositions 
qui suivaient avaient pour but de régler la direelion des 
colonnes. La soirée se passa à assurer, en tous ses détails, la 
marche du lendemain. Puis les troupes prirent, pour la der- 
nière fois, leurs campements en terre allemande. L'aurore qui 
allait luire marquerait le premier jour de la servitude de l'Alsace. 



VIII 



Mac-Mahon, que menaçait ce grand orage, trouverait sur- 
tout son appui dans sa vaillance; car tout lui manquait à la 
fois, et les forces qui résultent de l'organisation ou du nombre, 
et celles que puise en lui-même le génie. 

T. vi. 2i 



370 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Arrivé d'Algérie le 23 juillet, il avait pris la direction du 
1 er corps ; il exerçait, en outre, une autorité supérieure sur 
le 7% en sorte que toutes les troupes réunies en Alsace rele- 
vaient de son commandement. Vers la fin de juillet, le 1 er corps 
était pourvu de ses principaux éléments. Tout autre était la 
condition du 7° corps. La 3 e division (division Dumont) lui 
manquait et aussi une brigade de cavalerie. Les deux autres 
divisions, la division Liébert et la division Conseil-Dumesnil, 
voyaient seulement arriver leurs derniers détachements. En 
outre, l'organisation matérielle offrait d'innombrables lacunes. 
« Quelle est celle de vos deux divisions qui sera prête la pre- 
mière à entrer en action, télégraphiait le major général au 
général Félix Douay? » La réponse ne tarda pas : « Les deux 
divisions, répliqua sur l'heure Félix Douay, sont exactement 
dans le même état d'imperfection (1). » 

Au 1 er août, le 1 er corps comptait41, 816 hommes, 8,143 che- 
vaux; le 7 e corps 21,882 hommes, 3,870 chevaux. L'inquié- 
tude naissait moins de la faiblesse de ces effectifs que de leur 
dispersion. Le 23 juillet, Lebœuf, donnant au nom de l'Empe- 
reur ses instructions à Mac-Mahon, lui disait : « Vous êtes 
chargé de défendre la frontière depuis Huningue jusqu'à Lau- 
terbourg et jusqu'aux crêtes des Vosges. » Ainsi avait-il été 
réglé. Félix Douay avait ses deux divisions réparties entre 
Golmar et Belfort; Mac-Mahon s'étendait dans le département 
du Bas-Rhin. Il arriverait donc que l'ennemi, fort déjà de sa 
supériorité numérique, trouverait, par surcroît d'heureuse 
chance, ses adversaires éparpillés. 

Nul ne doutait qu'une concentration ne fût urgente. L'incer- 
titude sur les projets de l'armée allemande prolongea les hési- 
tations. Bien que les informations les plus dignes de foi et 
toutes les vraisemblances rendissent probable une invasion de 
la Basse-Alscce, certains bruits, les uns grossis par des rap- 
ports inexacts, les autres répandus à dessein par nos adver- 
saires eux-mêmes, faisaient redouter quelque entreprise vers 



(i) Télégramme du 1 er août. (Voiri a Guerre de 1870, rédigée à la section 
historique de l'état-major de l'armée, t. IV, p. 113.) 



FRQESCUWILLER ET FORBACH. 371 

le cours supérieur du Rhin. Le général Félix Douay ne lais- 
sait pas que d'être impressionné par ces rumeurs. « L'ennemi, 
écrivait-il le 30 juillet, pourrait faire passer le Rhin, en bar- 
ques, à quelques détachements et tenter un coup de main 
contre nos voies ferrées et même contre Mulhouse et Altkirch . . . 
Nous serions, ajoutait-il, très vulnérables de ce côté. » Le len- 
demain, il est vrai, il se ravisait et mandait qu'il n'y avait 
aucune force ennemie sur le territoire badois et jusqu'au Val- 
d'Enfer. Mais la crainte ne s'apaisait que pour renaître. Sur 
ces entrefaites, un ancien soldat de la Légion étrangère rap- 
porta, au milieu d'une profusion d'autres nouvelles, qu'il 
avait vu, aux environs de Lorrach , 25 à 30,000 Prus- 
siens. On fit à cet homme, qui, sans doute, n'était qu'un agent 
de l'ennemi, l'honneur d'enregistrer ses dires, et l'hésitation 
s'accrut. La vérité, c'est qu'un petit corps wurtembergeois, 
sous le commandement du colonel de Seubert, venait de tra- 
verser la forêt Noire et s'apprêtait à se montrer sur la rive 
droite du Rhin, dans le seul but d'égarer notre vigilance. Les 
jours suivants, ce petit corps, arrivé non loin du fleuve, multi- 
plierait les allées et venues, allumerait de grands feux, ferait 
bruyamment éclater ses sonneries, et, de la sorte, s'ingénie- 
rait à retenir une portion de nos forces dans la Haute-Alsace. 
A ces perplexités s'ajoutait, pour Mac-Mahon, l'ignorance 
du plan impérial. Le maréchal, arrivant d'Algérie, avait, le 
22 juillet, vu l'empereur à Saint-Cloud; et le souverain lui avait 
exposé des vues grandioses, qui n'étaient autres que celles de 
l'archiduc Albert. Pour séparer l'Allemagne du Nord de l'Alle- 
magne du Sud, on ferait passer le Rhin à une grande partie de 
l'armée française, en un point qui n'était pas encore détermine 
et qui serait choisi entre Lauterbourg et Maxau. Les jours 
avaient passé et déliait les illusions du monarque. Le 
30 juillet, Mac-Mahon, s'échappant de son corps d'armée, 
s'était rendu à Metz. Il avait trouvé Napoléon très abattu, 
« profondément affecté, » doublement déçu et du côté de ses 
forces et du côté des alliances. Le prince n'avait plus parlé ni 
de passer le Rhin, ni de séparer les deux Allcmagnes. Mais, à 
ce plan superbe caressé au début, quel plan l'Empereur avait- il 



372 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

substitué? Les notes de Mac-Mahon, dictées plus tard pendant 
la captivité, sont muettes sur ce point. Ainsi le maréchal 
semble être demeuré sans direction précise, à l'époque où 
l'absence de direction pourrait perdre et l'Empire et la France. 

Telle était, au moment critique de l'envahissement, la con- 
dition précaire des 1 er et 7 e corps. Cependant les rapports des 
plus perspicaces de nos officiers montraient le vrai péril du 
côté de la Lauter, non du côté d'Huningue. Le 1 er août, le 
capitaine Jung, chargé du service des renseignements, télé- 
graphiait en ces termes : « Wurtembergeois et Badois se rendent 
par voies rapides, depuis deux jours, vers le nord et l'ouest 
pour être encadrés, dit-on, entre les corps prussiens dans le 
Palatinat. » Et il ajoutait : a Personne à Neustadt, personne à 
Constance. » Le capitaine Kessler, envoyé en exploration à 
Saint-Louis, à Huningue, à Bâle, rapportait les mêmes informa- 
tions. L'Empereur, qui s'appliquait à concentrer les corps 
réunis en Lorraine, ne voulut point tarder davantage à concen- 
trer les forces disséminées en Alsace. En les rapprochant, il 
les dirigerait vers la frontière septentrionale du département 
du Bas-Rhin, c'est-à-dire vers les lieux où résidait le danger. 
Le principal obstacle était la grande pénurie du 7 e corps. Le 
2 août, Félix Douay reçut ses effets de campement et télégra- 
phia qu'il pouvait mettre en route les deux divisions Gonseil- 
Dumesnil et Liébert. L'ordre lui fut immédiatement envoyé 
de faire partir pour Strasbourg la division Conseil et de diriger 
sur Colmar une partie de la division Liébert. Le 1 er corps, 
ainsi relevé, pourrait porter toutes ses forces vers le nord : 
la l re division (division Ducrot), qui était à Reichshoffen, 
s'établirait à Lembach; la 2 e division (division Abel Douay), 
remonterait de Haguenau vers Wissembourg et se relierait par 
les hauteurs avec la division Ducrot. La 3 e division (division 
Raoult) et la 4° (division de Lartigue), qui étaient toutes deux 
à Strasbourg, iraient remplacer l'une à Reichshoffen, l'autre à 
Haguenau, la l re et la 2 e division-. 

Le mouvement devait s'exécuter le 4 août. A peine était-il 
réglé, que d'inquiétantes nouvelles dénoncèrent l'imminence 
du danger vers le nord. Elles arrivèrent, non par les recon- 



FROESCHWILLER ET FORBACH. Q1Ï 

naissances de cavalerie, mais par les journaux, les voyageurs, 
le service d'espionnage : de grandes masses se concentraient, 
disait-on, entre Landau, Maxau, Germersheim : dans les bois 
au nord de la Lauter avaient été aperçus des détachements 
ennemis. Entre tous les informateurs, l'un des plus actifs était 
M. Hepp, sous-préfet de Wissembourg. Plusieurs fois il avait 
signalé rapproche du danger, et avec une insistance qui n'avait 
pas laissé que de paraître importune. Le 2 août, il transmit u\i 
télégramme plus grave que tous les autres : les Bavarois, disait-il, 
avaient franchi la Lauter, avaient occupé la maison des doua- 
niers, avaient recensé les ressources d'Altenstadt, petit village 
à deux kilomètres de Wissembourg; puis ils s'étaient retirés 
en annonçant qu'ils reviendraient dans les vingt-quatre heures. 

Les dépêches du sous-préfet étaient volontiers suspectées 
d'exagération. Mais une information si précise ne pouvait être 
négligée. Dans la nuit du Ï2 au 3, l'ordre fut envoyé au général 
Abel Douay d'avancer son départ d'un jour, et de se mettre en 
route dès l'aube. Ducrot l'appuierait et, hâtant lui aussi son 
mouvement, porterait dès le matin vers Lembach une partie 
de ses troupes. Dans la pensée de Mac-Mahon, les deux divi- 
sions se relieraient fortement l'une à l'autre, suivant des dis- 
positions confiées à la prudence de Ducrot qui fut investi d'une 
autorité supérieure sur son collègue. 

A quatre heures du matin, le général Abel Douay leva son 
camp devantHaguenau. La marche déjà longue par elle-même 
fut retardée par une halte à Soultz. On y attendit, pendant 
cinq heures, des vivres qu'on ne put toucher et des pièces 
d'armes de rechange qui n'arrivèrent pas davantage. (Ihcmin 
faisant, les indices recueillis parurent plus favorables qu'inquié- 
tants. « Je ne pense pas, mandait dans la matinée Ducrot à son 
collègue à la suite d'une reconnaissance, que l'ennemi soit en 
forces dans nos environs, du moins à une distance assez 
rapprochée pour entreprendre immédiatement quelque chose 
de sérieux (1). » On raillait les appréhensions de M. Hepp, 

(1) La Guerre de 1870, rédigée à la section historique de l'état-major de 
l'année, t. V, p. 52. 



374 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

et les menaces des Bavarois étaient traitées de « pure fanfa- 
ronnade » . Ce ne fut que plus tard qu'un message plus trou- 
blant fut envoyé par Ducrot à Abel Douay : « Du col du 
Pigeonnier où je suis placé, écrivait le général, je vois arriver 
des trains de chemin de fer qui amènent probablement des 
troupes. » Il ajoutait que l'ennemi avait beaucoup de monde à 
Pirmasens, à Germersheim (1). 

Le jour déclinait déjà quand la division Douay atteignit les 
hauteurs qui, sous le nom de Geisberg et de Vogelsberg, 
s'étendent au nord de Wissembourg. Elle s'y établit tout 
entière, sauf un bataillon qui descendit dans la ville. Avec une 
joyeuse insouciance, les soldats dressèrent leurs bivouacs, au 
milieu de la population qui avait gravi en foule le plateau pour 
saluer, pour acclamer ses défenseurs. Parmi les corps de la 
division était un régiment de tirailleurs algériens qui, par leur 
costume, leur langage, leurteint basané, paraissaient fort extra- 
ordinaires; et avec une confiance non encore altérée, on faisait 
fête à ces hôtes nouveaux. Cependant le général Douay se ren- 
dit à la sous-préfecture afin d'y presser les approvisionnements. 
Le sous-préfet saisit l'occasion pour dévoiler les prochains dan- 
gers : « A vingt-quatre heures de nous, dit-il, de l'autre côté de 
la frontière, il y a 80,000 hommes. » Le général ayant répondu 
par un geste d'incrédulité, M. Hepp, entrant dans quelques 
détails, lui indiqua ce qu'il savait de l'ennemi. Abel Douay se 
retira, affectant la sécurité (2). Pourtant ce langage n'avait pas 
laissé que de le troubler. Il avait remarqué, entre les mains de 
M. Hepp, une excellente carte de la vallée de la 'Lauter. A 
minuit, une estafette, descendant dans Wissembourg, vint 
réclamer cette carte; et tandis que ses soldats reposaient, le 
chef de la 2 e division se mit à étudier, peut-être avec un com- 
mencement d'anxiété, les lieux où se livrerait le premier grand 
combat. 



(1) Voir Vie militaire du général Ducrot, t. II, p. 352. 

(2) Wissembourg récit d'un sous-préfet, par M. Hepp, p. 42-45. 



FRQESCHWILLER ET FORBACII. 



IX 



A l'aube du 4 août, Abcl Douay put, du sommet du Gcis- 
berg où bivouaquaient ses troupes, dominer toute la position 
qu'un croquis, même fort exact, ne lui avait qu'imparfaite- 
ment révélée (1). En face de lui, dans la vallée, courait la 
Lauter, petit affluent du Rhin, guéable en quelques endroits 
seulement, et dont le cours se marquait par de longues lignes 
de saules et de peupliers. Sur la rivière qui la divisait en deux 
parties avait été construite Wissembourg. C'était, en 1870, 
une place forte déclassée, mais ayant conservé son enceinte 
intacte, et ses fossés, baignés par les dérivations de la Lauter. 
Elle s'ouvrait sur la campagne par trois portes : la porte de 
Landau, la porte de Bitche, la porte de Haguenau. A l'est et à 
l'ouest, on distinguait les vestiges de vieilles redoutes, connues 
dans les guerres anciennes sous le nom de lignes de Wissem- 
bourg. La ville se reliait à Strasbourg par un chemin de fer 
qui se prolongeait au nord-est vers l'Allemagne; elle était, en 
outre, le point d'intersection de plusieurs routes dont l'une, 
s'élevant en lacets à travers les pentes des Vosges, franchissait 
la montagne au col dit col du Pigeonnier et mettait en commu- 
nication la Basse-Alsace et la Lorraine. La frontière était 
distante d'une demi-lieue, et de nombreuses alliances, des rap- 
ports journaliers, avaient établi entre Bavarois et Alsaciens 
une confiante intimité. Sur la rive gauche de la Lauter, 
s'étendaient au nord-ouest et au nord-est, de grandes forêts, à 
i'abri desquelles se dissimulerait en partie la marche des 
armées allemandes. Sur la rive droite, c'est-à-dire sur la rive 
française, le sol était plus découvert quoique coupé de quelques 
bouquets d'arbres et de nombreuses houblonnières. Comme 
beaucoup de places fortes d'autrefois, Wissembourg était 

(1) Voir à l'Appendice, carte n°2. 



376 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

encaissée entre deux rangs de hauteurs. Sur le versant alle- 
mand de la Lauter se dressait, en avant de Schweigen, une 
colline que l'ennemi avait déjà reconnue, puis un peu plus à 
l'est, une autre colline qu'on appelait le Windhof. Sur le ver- 
sant français, le relief était plus marqué : là venaient mourir 
les derniers contreforts des Vosges : c'était le Vogelsberg; 
c'était le Geisberg. Tout au sud, les hauteurs se redressaient 
enc rc et étaient couronnées à, leur sommet par trois peupliers, 
point culminant d'où la vue, masquée au nord-ouest par les 
forêts, au nord-est par les bois de la basse Lauter, s'étendait au 
nord sans limites sur les plaines du Palatinat. 

Tandis que le général Douay complétait son exploration, 
l'armée allemande, se conformant à l'ordre de la veille, se 
hâtait vers la frontière. En tète marchait la division bavaroise 
du général Bothmer, avant-garde plus forte à elle seule que 
toute la division Douay. Par des routes diverses s'avançaient 
les V e et XI e corps prussiens, partis à quatre heures, l'un de 
Billigheim, l'autre de Rohrbach. C'était une masse de près de 
70,000 hommes qui, convergeant vers la Lauter, pourraient, 
avant la fin de la journée, tomber sur la malheureuse Wis- 
sembourg. 

A cinq heures, le réveil sonna dans les bivouacs français. Les 
instructions de Ducrot prescrivaient de diriger sur Glimbach 
le 78 e de ligne. Le général Douay ne jugea pas le péril assez 
imminent pour surseoir à cet ordre, etlerégiments'éloigna. Des 
corvées de vivres, des isolés descendirent dans Wissembourg. 
Cependant les avertissements de la veille, les informations du 
sous-préfet, la proximité de la frontière, conseillaient une 
extrême prudence. Deux escadrons de chasseurs, accompagnes 
de quelque infanterie, partirent pour explorer la rive gauche 
de la Lauter. Gomme la reconnaissance était en route, une 
dépêche fort troublante parvint à Douay. Elle émanait de 
Mac-Mahon et était ainsi conçue : « Avez-vous ce matin 
quelques renseignements vous faisant croire à un rassemble- 
ment nombreux devant vous? Répondez-moi immédiatement. 
Tenez-vous sur vos gardes, prêt à vous rallier, si vous étiez 
attaqué par des forces très supérieures, au général Ducrot, par 



FROESCHWILLER ET FORBACII. 377 

le Pigeonnier. Faites prévenir le général Ducrot d'être égale- 
ment sur ses gardes. » A ce télégramme, Douay devint tout a 
fait soucieux et donna même des ordres en vue d'une retraite 
possible. Bientôt ses pensées s'éelaireirent. Le détachement 
envoyé en exploration venait de rentrer, et avec des rapports 
bien rassurants : hormis quelques tirailleurs, il n'avait rencontre 
sur la rive gauche de la Lauter aucune trace de forces enne- 
mies. 

La reconnaissance s'était bornée à une pointe sur la route 
de Spire : de là Terreur où elle était tombée et où elle indui- 
sait l'armée elle-même. Masqués par les bois et les fourrés, 
les soldats de Bothmer s'approchaient en une marche métho- 
dique et traîtresse. La pluie, qui était tombée avec abondance 
au commencement de la nuit, avait détrempé les chemins 
forestiers; de là quelques obstacles pour les convois et l'artil- 
lerie. A huit heures, l'extrême avant-garde atteignit la lisière 
du territoire français. A huit heures et demie, un obus, suivi 
de plusieurs autres, tomba dans Wissembourg : c'était une 
batterie bavaroise qui venait de s'établir sur la croupe en avant 
de Scrnveigen. 

Terrible était la situation d'Abel Douay. Des deux brigades 
de sa division, la brigade Montmarie, la brigade Pelle, il 
fallait défalquer le 78 e de ligne parti pour Climbach, et deux 
bataillons demeurés à Seltz. Les forces présentes se rédui- 
saient à huit bataillons, six escadrons et demi, trois batteries, 
c'est-à-dire 5,200 fantassins, 900 cavaliers, 18 pièces de 
canon (1). C'était au milieu de notre concentration inachevée 
que l'ennemi nous surprenait : aucune assistance à espérer de 
la 3* et de la 4 e division, distante l'une de trente, L'autre de 
trente-cinq kilomètres. Seul, Ducrot était à quinze kilomètres; 
mais séparé par la montagne, peut-être n'entcndrait-il pas le 
canon, peut-être ne recevrait-il pas à temps les demandes de 
secours. 

Douay ne mesura pas de suite le péril. Les rapports toul 



(1) La Guerre de 1870, rédigée à la section historique de l'état-major d< 
l'armée, t. V, p. 106. 



378 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

récents le rassuraient. «Je ne crois pas à une attaque sérieuse, 
dit-il à un de ses officiers. » Et, essayant de se convaincre lui- 
même, il ajoutait : « La reconnaissance n'a rien vu; puis s'il y 
avait eu danger imminent d'attaque, Ducrot ne m'aurait point 
enlevé le 78° (I). » Ce fut dans ces sentiments de confiance 
non encore ébranlée que la division prit les armes. Sous les 
ordres du général Pelle, le 1 er tirailleurs, accompagné d'une 
batterie d'artillerie, descendit vers la Lauter pour en garder le 
passage. A Wissembourg, le bataillon du 74 e , cantonné en ville 
depuis la veille au soir, et placé sous les ordres du comman- 
dant Liaud, s'apprêta à défendre les remparts. Sur le Geisberg 
se rangea la brigade Montmarie. Les bords de la Lauter, — la 
Ville, — le Geisberg, — tels seraient en effet les trois points 
sur lesquels se développerait le combat. 

Au pas de course les turcos avaient dévalé les pentes, criant, 
chantant, agitant leurs fusils, en enfants ignorants et intré- 
pides qui ne doutaient pas que leur fougue et leurs baïonnettes 
ne conquissent la victoire. Le 2 e bataillon déploya deux de ses 
compagnies le long de la rivière. Aussitôt un feu très vif s'en- 
gagea d'une rive à l'autre entre les Français et les Bavarois. 
Les turcos se cachent derrière les arbres ou les haies, se dissi- 
mulent dans les fossés, dans la maison de l'octroi, et par leur 
tir infligent des pertes sensibles à l'ennemi. A quelque distance, 
une autre compagnie s'embusque dans une petite redoute, 
reste des anciennes lignes de Wissembourg. Notre batterie 
est complètement dominée par l'artillerie allemande. Mais, 
bravant les projectiles, les turcos engagent le reste du bataillon. 
Pendant une heure, le combat se prolonge. De leur côté, les 
fantassins du 74 e résistent vaillamment sur les remparts et 
repoussent les soldats de Bothmer qui essaient de forcer la 
porte de Bitche. Une autre attaque, dirigée sur la porte de 
Landau, n'a pas meilleur succès. Aucun Bavarois ne parvient 
à dépasser la Lauter. En revanche les turcos menacent de 
franchir la rivière en aval de Wissembourg. 



(1) Notes du général Pédoya sur le combat de Wissembourg. (La Guerre 
de 1870, t. V, p. 203.) 



FROESCHWILLER ET FORBACII. 370 

L'arrivée des corps prussiens effacerait la trace de ces fra- 
giles succès. Sur les routes qui, de l'Allemagne, aboutissaient 
en territoire français, d'épaisses colonnes incessamment défi- 
laient. A neuf heures et quart, le Prince royal s'était établi à 
l'est de Schweigen : de là, il envoya des officiers pour que les 
régiments hâtassent leur marche. Entre neuf et dix heures, les 
renforts commencèrent à atteindre la frontière. Ce fut d'abord 
lavant-garde du V e corps qui, sous les ordres du colonel de 
Rex, franchit la Lauter au pont de Saint-Remy et s'achemina 
vers la ville en passant par le faubourg d'Altcnstadt; puis ce 
fut le V e corps lui-même, dont les premières colonnes se rap- 
prochèrent de Kappsweier. Cependant le XI" corps, parti à 
quatre heures du matin de ses cantonnements, se hâtait à tra- 
vers les terrains boisés de la basse Lauter. Déjà il avait franchi 
la rivière, déjà il dépassait Schleithal, et à l'est, du côté de la 
route de Lauterbourg, on entendait le grondement de son canon. 

Du haut du Geisberg, le général Douay observait, avec une 
surprise angoissée, les chemins qui se remplissaient d'ennemis. 
Derrière les Bavarois, à l'uniforme bleu et au casque à che- 
nille, se pressaient les sombres masses prussiennes. Bientôt 
toutes ces forces envelopperaient Wissembourg. De la ville 
bombardée commençaient à s'élever les gerbes des incen- 
dies. Les turcos résistaient, mais en s'épuisant. Sur le Geis- 
berg éclataient les projectiles, et déjà le XI e corps menaçait de 
tourner les hauteurs. «Nous allons être obligés de nous replier, 
dit Douay à l'un de ses officiers. » Peu d'instants après, il dicta 
l'ordre de retraite et le fit porter, par le capitaine de Rainvil- 
lcrs au général Pelle, par le capitaine de Biarre au comman- 
dant Liaud (1). Il allait donner le même ordre à la brigade 
Montmaric quand il tomba mortellement blessé à l'aine droite. 
Il fut transporté dans une ferme voisine où il expira quelques 
minutes après. 

Cependant, le colonel de Rex avait dépassé Altenstadt et, 
menant au combat l'avant-garde du V e corps, s'était porté vers 



(1) Rapport du général Pelle sur le combat de Wisseinliouij;. (Voir Wissem- 
bourg, Frœschiviller, par le commandant de Ciialus, p. 2V0.) 



380 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

la gare de Wissembourg. Menacé par ce nouvel ennemi, le 
général Pelle avait engagé un autre bataillon de tu?xos. C'est 
avec ces forces accrues que la lutte se prolonge. On se bat le 
long des remblais du chemin de fer, dans les prairies, dans les 
vergers, autour des moulins de la Lauter. Le général de Kirch- 
bach, commandant du V e corps, accourt lui-même sur le 
théâtre de l'action; il parcourt la ligne des tirailleurs bavarois, 
règle les mouvements des troupes, réconforte les combattants. 
A Test de la gare, un enclos, entouré de solides murailles, est 
disputé, de part et d'autre, avec un acharnement égal. Enfin 
l'ennemi enlève la position, mais n'y pénètre qu'après avoir 
perdu, en un seul bataillon, près de deux cents hommes (1). 
C'est en ce lieu que s'élève aujourd'hui l'un des monuments 
commémoratifs du combat : là furent creusées, dit l'inscription, 
« les premières tombes prussiennes pour l'unité allemande. » 
On était au plus fort de la lutte, quand arriva l'ordre de 
battre en retraite. Quelle que fût la volonté d'obéir, l'embarras 
était grand pour rompre une action aussi chaude. L'ordre por- 
tait d'ailleurs de rétrograder assez lentement pour donner aux 
défenseurs de Wissembourg le temps d'évacuer la place. Le 
général Pelle appela à lui son dernier bataillon de turcos, lui 
prescrivit de s'établir près de la gare et de recueillir le reste 
du régiment. Sur ces entrefaites, on apprit la blessure, puis la 
mort de Douay. Vers midi, la retraite commença. Beaucoup de 
turcos avaient consommé toutes leurs munitions. Ceux qui 
en avaient encore formèrent Farrière-garde. Les valeureux 
soldats parvinrent à se dégager plus facilement qu'on ne l'eût 
espéré, soit par la lassitude de l'ennemi, soit par la terreur 
qu'inspirait leur bravoure. « Les Prussiens, a écrit plus tard 
L'un des combattants, ne cherchaient pas à nous gagner de 
vitesse. On eût dit des gens qui craignaient une surprise et que 
la victoire étonne. De temps en temps, ils s'arrêtaient pour 
nous envoyer une décharge, puis ils reprenaient leur 
marche (2). » C'est en cet appareil que le brave régiment 



(1) Historique rédigé var le grand état-major prussien, t. I er , p. 187. 

(2) Historique du 1 er tirailleurs, p. 170. 



FROESCEIWILLER ET FORBAC1T. 381 

regagna les hauteurs : de là, il se replia vers Steinseltz. 

Dans la pensée du général Àbel Douay, les turcos et les 
défenseurs de Wissembourg devaient combiner leur retraite et 
se soutenir mutuellement. Un hasard malheureux voulut que 
Tordre expédié au commandant Liaud ne lui parvint pas de suite. 
Les compagnies du 7i e demeurèrent doue échelonnées sur les 
remparts, se défendant de leur mieux contre les Bavarois, 
tandis que l'artillerie lançait ses obus sur la ville. Vers midi, 
le feu se ralentit: puis, des remparts de la place, on vit les 
turcos qui se repliaient, sans qu'on sût si ce mouvement signi- 
fiait manoeuvre ou retraite. Ce ne fut qu'une heure plus tard 
que le commandant Liaud connut Tordre d'évacuation (1). La 
retraite lui serait-elle encore possible? Il essaya de s'échapper 
par la porte de Haguenau, puis par la porte de Landau : d'un 
côté veillaient les Bavarois, de l'autre les Prussiens. Ne pou- 
vant fuir, il résolut de prolonger la résistance, recommandant 
à ses hommes de ménager leurs cartouches et de ne tirer que 
quand l'ennemi se montrerait sur le bord du fossé. Les incendies 
s'étendaient, et les habitants suppliaient qu'on épargnât leur 
ville; quelques-uns d'entre eux, qui étaient, dit-on, Allemands 
d'origine, parvinrent même à abaisser le tablier d'un des ponts. 
Par le passage, les Bavarois firent irruption, puis ils furent 
refoulés et le pont-levis fut relevé. Dans Tentrefaite, sur un 
autre point de l'enceinte, l'ennemi réussit à forcer l'entrée. 
Dans l'intérieur de la place on se battit encore et le comman- 
dant Liaud fut blessé. Cependant, la mairie est assaillie, la 
place du marché est occupée, les rues sont fouillées. C'est 
alors que la garnison, ayant poussé jusqu'aux dernières limites 
la résistance, se décide à mettre bas les armes. 

La lutte avait cessé dans la ville comme dans la vallée de la 
Lauter. Sur les hauteurs, le combat se prolongeait encore. 

Dès dix heures du matin, les pièces ennemies avaient com- 
mencé à battre le plateau. Vers midi, on avait vu se dessiner 
deux attaques : à Test, celle du XI e corps qui s'était emparé de 



(1) Notes de M. le commandant Liaud adressées à M. le colonel Robert, 
ancien chef d'état-ma-or de la 2 ,: division. 



382 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

la ferme de Gutleithof; au nord, celle du V e corps dont les 
premières colonnes, venant d'Altenstadt, commençaient à 
gravir les pentes du Geisberg. Peu de moments après était 
arrivé le général Pelle, investi du commandement par la mort 
de Douay. La situation était critique. Notre artillerie ne pou- 
vait tenir contre les batteries prussiennes. La nature du terrain 
rendait malaisée l'action de la cavalerie. De tous côtés, au 
pied et sur le flanc des collines, se montraient les bataillons 
allemands. Le général Pelle, à ce qu'on assure, persista un 
instant à espérer le secours de la division Ducrot (1). Bientôt, 
devant la sombre réalité, il se résigna, et de même qu'il avait 
confirmé l'ordre de retraite pour le 1 er tirailleurs, de même il 
prescrivit la retraite de la brigade Montmarie. 

Dans l'immense débordement des troupes allemandes, 
l'embarras serait de rétrograder sans être écrasé. La brigade 
Montmarie se trouvait réduite à quatre bataillons, le 1 er et le 
3 e du 74% le 1 er et le 3 e du 50 e . Le 3 e bataillon du 50 e parvient 
à se dégager et, en une attitude martiale qui intimide l'ennemi, 
gagne au sud-ouest une grosse ferme entourée d'arbres qu'on 
appelait la ferme du Shafbusch ; le 3 e bataillon du 74 e marche 
dans les traces du 50 e , quoique sous un feu d'artillerie très 
meurtrier. Gomme les deux autres bataillons s'apprêtent à 
suivre la même voie, une plus vigoureuse poussée des forces 
allemandes amène vers le Geisberg six bataillons du V e corps et 
l'une des brigades du XI e corps. Les Français sont attaqués de 
front, de flanc, presque par derrière. Quelques-uns réussissent 
encore à briser l'étreinte. Les autres se défendent longtemps 
à la faveur des houblonnières qui couvrent le versant de la 
colline, mais ils sont enfin contraints à céder. Derrière eux, 
sur les pentes supérieures du plateau, se dressait un château 
qu'on appelait dans le pays le château du Geisberg. C'était un 
vaste édifice entouré de solides murailles et protégé du côté 
de l'est par une terrasse à pic qui dominait toute la plaine. 
C'est en cet abri que les nôtres se retranchent comme en un 
dernier refuge. 

(1) Notes du général Pédoya. 



FROESCHWILLER ET FOR BAC II. 383 

En ce lieu se déroula le dernier épisode, lamentable et glo- 
rieux, qui consomma la défaite et acheva d'illustrer cette 
défaite même. 

Dès que les Prussiens s'approchent des murs, un feu terrible 
les accueille, parti de toutes les fenêtres, depuis le rez-de- 
chaussée jusqu'aux combles. Nos adversaires s'embusquent 
dans les plantations, mettent à profit les moindres plis de 
terrain, mais tous leurs efforts sont inutiles et se paient par le 
sang de leurs meilleurs officiers, de leurs soldats les plus 
résolus. Réconfortés par ce léger retour, les défenseurs du 
château s'avisent que vers le sud-ouest, du côté des Trois-Peu- 
pliers, la route, pour un instant encore, est libre. Ils se 
groupent autour du commandant Cécile et, par une sortie 
désespérée, tentent de rejoindre le reste de la brigade dans la 
direction du Shafbusch. Ici s'arrête leur fortune. A peine ont- 
ils franchi les portes qu'une grêle de balles siffle autour d'eux. 
Le commandant Cécile s'affaisse, et on le croit atteint mortel- 
lement. A côté de lui tombent cinq officiers. Les survivants 
rentrent sous l'abri des murailles. Dans le même moment, une 
sonnerie retentit du côté du Shafbusch : c'est un des bataillons 
français qui a interrompu sa retraite pour venir au secours des 
camarades demeurés en détresse; mais, aussitôt il est assailli 
par des forces dix fois supérieures et ne réussit qu'avec peine à 
se dégager. Renonçant à une trouée impossible, les soldats, 
enfermés dans le château, s'y établissent, s'y fortifient, se 
flattent d'y demeurer invulnérables jusqu'à épuisement de 
leurs munitions. Ils grimpent sous les toits, en soulèvent les 
tuiles, et de chaque ouverture ils font une meurtrière. Les 
grenadiers du roi, les soldats du 87 e prussien tentent en vain 
l'assaut. Quelques-uns d'entre eux parviennent à se glisser 
jusqu'à l'une des entrées ; une fois là, ils ne peuvent ni avancer 
ni reculer et sont réduits à chercher au pied des murs un abri 
où ils se tiennent blottis. Le général de Kirchbach, comman- 
dant le V e corps, est blessé et autour de lui tombent un grand 
nombre de ses officiers. L'artillerie seule pourra vaincre la 
résistance. Au prix de grands efforts, on amène jusque sur le 
plateau une batterie d'artillerie, puis une seconde et bientôt 



384 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

deux autres. Les pièces couvrent de leur feu chaque étage du 
château. C'est alors seulement que les survivants du 74 e et du 
50% cernés sans espoir, se décident à capituler. Résistance 
héroïque, efficace d'ailleurs autant qu'héroïque, car en rete- 
nant l'ennemi sur la colline, elle a permis au reste de la divi- 
sion de continuer son mouvement rétrograde. Les tirailleurs 
algériens, la cavalerie, l'artillerie, quelques détachements isolés 
se retirent dans la direction de Lembach. Quant au gros de la 
brigade Montmarie, après un dernier engagement près de la 
ferme du Shafbusch, il s'écoule du côté de Haguenau. 

Les derniers coups de feu s'échangeaient entre les Prussiens 
et notre arrière-garde, quand le Prince royal arriva sur le 
plateau. 11 y fut accueilli par les acclamations de ses soldats. 
Du côté de la Lauter, de nouvelles colonnes continuaient à 
déboucher. C'était la grande invasion qui débordait en Alsace. 
Cependant aucune poursuite ne suivit la bataille, une partie 
de la cavalerie étant demeurée fort en arrière et nos adver- 
saires n'étant point encore enhardis par la victoire. Les pertes 
de l'ennemi s'élevaient, en tués ou blessés, à plus de 
1,500 hommes; les nôtres étaient de 1,170 hommes, sans 
compter 7 ou 800 prisonniers, faits, soit à Wissembourg, soit 
au château du Gcisberg. — Ce combat, le premier de la cam- 
pagne (car on ne peut appeler de ce nom l'escarmouche de 
Sarrebruck), offrait en raccourci l'image fidèle de ce que 
serait la guerre. Nous venions d'être surpris dans la sécurité 
de nos bivouacs : ainsi en serait-il dans les rencontres ulté- 
rieures. Notre cavalerie n'avait rien exploré, notre artillerie 
avait été écrasée par l'artillerie ennemie : ces faiblesses seraient 
celles des prochaines batailles. Notre infériorité numérique 
venait d'être constatée : combien de fois ne le serait-elle pas 
dans les temps qui suivraient! En s'affermissant dans le senti- 
ment de leurs avantages, les Prussiens purent, dès le premier 
choc, mesurer aussi ce que coûteraient leurs victoires. Ce qui 
manquait, de notre côté, en prévoyance initiale et en science 
militaire, se compenserait, pendant tout le cours de la guerre, 
par l'héroïque intensité des efforts individuels. Jamais ces 
efforts n'apparaîtront plus sublimes qu'en cette journée du 



FROESCHWILLER ET FORBAGIX. 385 

4 août. Durant sept heures, une seule division venait de lutter, 
sans découragement et sans peur, contre un ennemi qui, se 
renforçant d'instants en instants, avait fini par engager plus de 
30,000 hommes. Deux ans plus tard, comme Mac-Mahon 
déposait dans la commission d'enquête et racontait le combat 
de Wisscmbourg, on vit tout à coup l'émotion l'étreindre à 
l'évocation de la glorieuse défaite. « Je ne pense pas, dit-il, 
qu'à aucune époque, une troupe d'infanterie ait combattu 
avec plus de vaillance (l). » Ce témoignage avait été, sur le 
champ de bataille, celui de l'ennemi. Au milieu des joies du 
succès, le Prince royal exprima à plusieurs reprises son admi- 
ration pour la valeur française. Il voulut se rendre au lieu où 
reposait la dépouille mortelle de Douay et, s'inclinant pieuse- 
ment devant le vaillant chef, honora en lui toute la division. 
A la même heure, dans Wissembourg, se passa une scène plus 
suggestive encore. Maîtres de la ville, Bavarois et Prussiens se 
mirent à fouiller les rues, les casernes, les casemates, les mai- 
sons, pour y découvrir les soldats français. En dépit de toutes 
les affirmations contraires, ils ne pouvaient croire, ils ne pou- 
vaient s'imaginer que cette poignée d'hommes qu'ils tenaient 
sous la main eussent, à eux seuls, pendant de longues heures, 
brisé leur élan, et cette inquiète recherche d'un ennemi introu- 
vable était le plus bel hommage qui pût grandir les vaincus. 



X 



Vers neuf heures du matin, un télégramme du chef de gare 
de Wissembourg avait appris à Mac-Mahon l'attaque. Le maré- 
chal avait aussitôt quitté Strasbourg. A Soultz il avait reçu 
deux autres dépêches : la première mandait que Douay avait 
affaire à des forces très supérieures et que la voie était coupée ; 
la seconde, qui n'était pas exacte à l'heure où on la transmet- 

(1) Enquête sur le h Septembre; dépositions des témoins, t. I" r , p. -55, 
T. vi. 25 



386 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

tait, annonçait la prise de Wissembourg. Le commandant du 
1 er corps abandonna le chemin de fer et, montant à cheval, 
partit en toute hâte pour Lembach où il croyait rencontrer le 
général Ducrot. Celui-ci, séparé du lieu de l'action par des 
hauteurs boisées, n'avait point tout d'abord entendu la canon- 
nade. A la nouvelle du combat, il s'était dirigé sur Climbach 
Le maréchal l'y rejoignit et tous deux montèrent au col du 
Pigeonnier. De là ils purent contempler tout le champ de 
bataille. Mais déjà la défaite était consommée, et l'extraordi- 
naire aflluence des troupes ennemies eût rendu vaine toute 
intervention. Mac-Mahon descendit la montagne; revenant sur 
ses pas, il gagna Reichshoffen où il s'établit le soir, au château 
du comte de Leusse. 

Toutes les vraisemblances annonçaient que le combat du 
4 août était le prélude d'un engagement général. A l'est de 
Reichshoffen s'étendait la position de Frœschwiller, fort 
explorée en 1867 par Frossard, et signalée par lui comme 
excellente pour y livrer une bataille défensive. C'est là que 
Mac-Mahon se proposa de rallier ses divisions, et aussi tous les 
détachements dispersés dans la plaine du Rhin. 

Entouré du général Colson et du général Faure, le maréchal 
passa une portion de la nuit à étudier les cartes. De temps en 
temps, il interrogeait son hôte que sa connaissance du pays 
rendait un précieux informateur. Le 5, à quatre heures du 
matin, il se fit accompagner du général Ducrot ainsi que du 
comte de Leusse et, en un temps de galop, gagna le village de 
Frœschwiller. 

Ces lieux méritent d'être décrits en détail, car c'est là que 
se joueraient le lendemain le sort de l'Alsace et celui de la 
France elle-même. 

Parmi les cours d'eau (1) qui naissent dans le prolongement 
des Basses Vosges et arrosent la plaine d'Alsace se trouve la 
Sauer. Elle descend de Fischbach à Lembach, coule du nord 
au sud, passe à Wœrth, puis, inclinant vers l'est, longe la 
lisière de la forêt de Haguenau et va se déverser dans le Rhin. 

(1) Voir à l'Appendice, carte n° 3. 



FRQESCHWILLER ET FORBACH. 387 

C'cst sur le cours moyen de cette rivière, aux environs de 
Wœrth, que s'était fixée en IS(>7 l'attention de Frossard, que 
se portaient en 1870 les regards de Btfac-Mahon. A cet endroit, 
la Sauer, assez, forte après les pluies quoique guéableen beau- 
coup d'endroits, coule au milieu de prairies découvertes et 
dans une vallée large de huit à neuf cents mètres. A l'ouest de 
la rivière, c'est-à-dire sur la rive droite, se développe, sur une 
longueur de sept à huit kilomètres, l'un des derniers contre- 
forts des Vosges. C'est un plateau qui, par des pentes assez 
raides, s'élève de 70 à 80 mètres au-dessus de la Sauer. Ces 
pentes sont couvertes de vignes et de vergers. Le plateau lui- 
même est fortement ondulé, parsemé d'arbres fruitiers, coupé 
de haies, creusé de ravins. Sur la ligne des hauteurs ou sur le 
flanc des collines, plusieurs villages avaient été construits : 
c'était, tout au nord Nehwiller, tout au midi Morsbronn. Au 
centre, c'est-à-dire au point culminant, apparaissait Frœsch- 
willer, et à quinze cents mètres au sud, le hameau d'Elsass- 
hausen. Si de Frœschwiller on descendait vers l'est, on 
rencontrait, tout au bas du plateau et au bord même de la 
rivière, le bourg de Wœrth. Si au contraire on s'orientait vers 
l'ouest, on arrivait à une autre bourgade, celle de Reichshoffcn. 
Cette région était sillonnée de plusieurs routes : l'une d'elles, 
venant de Reichshoffcn, descendait sur Wœrth , puis franchis- 
sant la Sauer, se prolongeait vers Soultz : une autre, passant 
pareillement à Wœrth, longeait le pied des hauteurs et après 
avoir suivi quelque temps la Sauer, se dirigeait vers Haguenau. 
Le Hanc des coteaux, les coteaux eux-mêmes, étaient en partie 
couronnés de bois. En allant du nord au midi, on traversait la 
forêt de Langensoulzbach, le bois de Frœschwiller, le petit 
bois d'Elsasshausen, enfin le Niederwald qui s'étendaità l'ouest 
jusqu'au ruisseau et jusqu'au village d'Eberbach, et s'étendait 
à l'est jusqueMans le voisinage de la Sauer. En arrière et dans 
la direction de Reichshoffen se développaient les vastes futaies 
du Grosser-Wald. Le plateau ne s'abaissait qu'à son extrémité 
sud, au delà des houblonnières de Morsbronn. De ce côté, les 
collines, qui déclinaient en pente douce vers la Sauer, offraient 
une apparence presque dénudée, et cet aspect contrastait avec 



388 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

les fourrés, les vergers, les bouquets de noyers et d'acacias 
qui jalonnaient d'abris naturels le reste de la région. 

Tel était le long contrefort montagneux jadis étudié par 
Frossard. La position ne laissait pas que de présenter d'assez 
grands avantages. Si les Allemands, pénétrant en Alsace, vou- 
laient l'aborder, ils rencontreraient d'abord la Sauer, obstacle 
nullement infranchissable, mais qui retarderait leur marche et 
briserait leur élan. Au delà de la Sauer, se dressaient les hau- 
teurs de la rive droite, plus élevées en général que celles de la 
rive gauche. Les prairies qui bordaient la rivière n'offriraient à 
l'assaillant que de rares abris. Que si l'ennemi entreprenait de 
gravir les escarpements, il trouverait dans les bois, les vignes, 
les houblonnières, nos tirailleurs embusqués. 

Ces avantages, quoique réels, étaient loin de nous assurer 
une supériorité décisive, et les Prussiens les ont après coup 
fort exagérés pour grandir leur victoire. La rivière ne serait 
une sérieuse barrière qu'à la condition que les ponts fussent 
détruits, que Wœrth fût occupé, que les croupes fussent forti- 
fiées par des ouvrages défensifs. La rive droite commandait, 
il est vrai, la rive gauche, mais pas sur tous les points. A l'est 
de la Sauer se groupaient plusieurs villages, Gœrsdorf, Diffen- 
bach, Oberdorf, Gunstett, Durrenbach : or, le mamelon de 
Gunstett dominait toute la vallée et offrirait d'excellents empla- 
cements pour les pièces à longue portée de l'artillerie prus- 
sienne. Enfin un ennemi audacieux pourrait essayer de déborder 
nos ailes, et l'entreprise n'aurait rien de chimérique si le petit 
nombre de nos troupes nous contraignait à nous développer 
sur une ligne plus étendue que profonde. 

En dépit de ces dangers possibles, Mac-Mahon, satisfait de 
son examen, résolut d'échelonner ses divisions du nord au 
sud, le long du plateau. La l re division (division Ducrot), qui 
déboucha de Lembach dès neuf heures du matin, s'établit 
entre Nehwiller et Frœschwiller et forma l'aile gauche. — Au 
centre s'installa la 3 e division (division Raoult) qui, dès la 
veille, avait atteint les bords de la Sauer; elle se rangea en face 
de Wœrth, s'étendant d'un côté vers les bois de Frœschwiller 
et de l'autre vers Elsasshausen. — A l'aile droite fut répartie 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 389 

la 4 e division (division Lartigue) arrivée de Hagucnau dès la 
première heure du jour. Dans la pensée primitive de Mac- 
Mahon, cette division devait demeurer sur la rive gauche de la 
Sauer et, rassemblée sur le mamelon de Gunstett, menacer de 
flanc tout assaillant. La faiblesse des effectifs, l'incertitude sur 
le concours du 7 e corps avait contraint d'abandonner cette sage 
combinaison. Aussi le général de Lartigue avait-il été amené à 
établir ses troupes en une position, bonne par elle-même mais 
beaucoup trop étendue, qui se prolongeait depuis Elsasshausen 
jusque dans la direction de Morsbronn. — Dans la journée 
arriva la 2 e division confiée, depuis la mort d'Abel Douay, au 
général Pelle. Très affaiblie par le combat delà veille, elle fut 
postée en seconde ligne, au centre du plateau et derrière la 
division Raoult. — Mac-Mahon osait à peine compter sur l'as- 
sistance du 7* corps. Pourtant, dans l'après-midi, commença à 
débarquer, à la gare de Reichshoffen, l'une des divisions de 
Félix Douay, la division Gonseil-Dumesnil, qui prit position, au 
moins en partie, à l'ouest d'Elsasshausen. — La cavalerie 
bivouaqua, moitié à Reichshoffen, moitié à Ebcrbach. Le 
quartier général fut transféré à Frœschwiller. — On a évalué 
ces forces à 46,000 hommes. Mais ce chiffre représente l'ef- 
fectif total du 1 er corps, renforcé de toute la division Conseil, 
non celui des troupes rassemblées le 5 août à l'ouest de la 
Sauer. Au 1 er corps, deux bataillons manquaient ainsi que plu- 
sieurs escadrons de cavalerie et le 87 e de ligne, demeuré à 
Strasbourg. La division Conseil était privée de son artillerie. 
Ces défalcations opérées, l'armée, groupée sous les ordres de 
Mac-Mahon, comptait, d'après les calculs les plus dignes de 
foi, 35,000 fantassins, 6,000 cavaliers et disposait de 130 bou- 
ches à feu. 

Mac-Mahon et Ducrot qui, du col du Pigeonnier, avaient 
observé, la veille, le déploiement des armées allemandes, les 
avaient évaluées à plus de 80,000 hommes. Cette supputation 
demeurait en dessous de la vérité. Fût-elle exacte, elle suffi- 
sait à établir notre infériorité numérique. Aussi, en cette 
journée du 5, la pensée déjà soucieuse du maréchal s'appli- 
quait-elle à scruter d'où viendrait le secours. Il ne pourrait 



390 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

venir du 7 e corps qui, en dehors de la division Conseil, avait 
Tune de ses divisions à Altkirch, occupée à surveiller le Haut- 
Rhin, et l'autre encore à Lyon. En revanche, le 5 e corps était 
assez proche pour qu'on pût espérer son assistance. 

A dix heures du matin, Mac-Mahon adressa à l'Empereur 
une dépêche pour l'informer de sa position et de ses projets ; 
puis il continuait en ces termes : « S'il est possible de disposer 
d'un des corps d'armée de la Moselle, venant me rejoindre par 
le chemin de Bitche ou la route de la Petite-Pierre, je serai en 
état de reprendre l'offensive avec avantage. «Trois heures plus 
tard, la réponse arriva de Metz sous la forme d'un télégramme 
adressé par le major général à tous les commandants de corps 
et qui subordonnait, pour les opérations militaires, les 2% 3 e 
et 4 e corps à Bazaine, les 1 er , 5 e et 7 e corps à Mac-Mahon. On 
revenait ainsi, mais bien tard, mais bien incomplètement, à 
cette conception de deux grandes armées, qui avait été celle 
des premiers jours. Usant aussitôt de ces pouvoirs, Mac-Mahon 
invita Failly « à le rejoindre aussitôt que possible » . A cinq 
heures et demie du soir, il lui envoya une seconde dépêche : 
«Faites-moi connaître immédiatement, lui disait-il, quel jour 
et par où vous me rallierez. 11 est indispensable et urgent que 
nous réglions nos opérations. » Dans la soirée, un autre mes- 
sage s'ajouta aux précédents télégrammes : « Venez à Reich- 
shoffen avec tout votre corps d'armée le plus tôt possible, man- 
dait le maréchal à Failly... J'espère que vous me rallierez 
demain dans la journée. Accusez-moi réception. » 

Celui vers qui montaient ces pressantes dépêches avait sa 
3 e division (division Guyot de Lespart) rassemblée à Bitche, 
c'est-à-dire à 27 kilomètres seulement de Reichshoffen. La 
l re division (division Goze) bivouaquait autour de la ferme de 
Freudenberg,à trois kilomètres en arrière de Bitche. Seule, la 
2 e division (division L'Abadie d'Aydrein), répartie entre 
Rohrbacher et Sarreguemines, était plus éloignée. Avec un peu 
de hâte, la division Lespart, profitant des longues journées 
du mois d'août, pouvait arriver le 6, d'assez bonne heure, à 
Reichshoffen ; la division Goze pouvait suivre à peu d'inter- 
valle, et les délais eussent surtout été abrégés si on avait, pour 



FROESCHWILLER ET FORBACII. 391 

rinfanterie, utilisé la voie ferrée. — Un militaire, d'esprit 
simple et ferme, eût embrassé d'un coup d'œil cette situation, 
et, considérant tout le reste comme objet secondaire, se fût 
porté au plus vite là où tout se dénouerait, là où l'appelait d'ail- 
leurs la volonté de Mac-Mahon. Le général de Failly, très brave 
soldat et ayant de très beaux états de service, était de ces 
bommes médiocres et compliqués que les grands événements 
déconcertent et qui, honnêtement désireux de ne rien négliger, 
compromettent tout en voulant pourvoir à tout. En possession 
des ordres de Mac-Mahon, il ne sut point se dégager des détails 
et s'élever jusqu'à la conception exclusive de la grande tâche que 
le pays attendait du maréchal et de lui-même. Bien au contraire 
il se troubla de toutes les choses qu'il se jugeait appelé à cou- 
vrir, à savoir Bitche, le chemin de fer, la trouée de Rohrba- 
cher. Il craignit de perdre ses communications avec le 2 e corps. 
Puis, sur l'avis que l'ennemi avait été signalé à Pirmasens et 
aux Deux-Ponts, il se confirma dans la résolution de ne point 
dégarnir la longue bande de territoire qu'il avait reçu primiti- 
vement mission de protéger. Mac-Mahon réclamait l'assistance 
de tout le 5 e corps. Failly répondit qu'il ne pouvait se dessaisir 
ni de la division L'Abadie, ni même de la division Goze. Il ne 
disposait, disait-il, que d'une seule division, la division Guyot 
de Lespart : il allait la réunir et la diriger sur Reichshoffen. 
Encore ajoutait-il cette restriction un peu inquiétante : « Il est 
possible qu'elle soit obligée de s'arrêter à Niederbronn. » 

Cette situation, déjà à demi pénétrée dans la journée du 5, 
ne laissait pas que de provoquer l'anxiété dans l'entourage de 
Mac-Mahon Au quartier général du 1 er corps, des résolutions 
furent débattues qui attestaient la grandeur des inquiétudes. 
Ducrot, à qui sa connaissance de l'Alsace et son récent com- 
mandement à Strasbourg, donnaient une autorité particulière, 
multiplia les avis. Il eût voulu qu'en prévision d'une attaque, 
la position de Frœschwiller fût fortifiée par des ouvrages de 
campagne : il lui fut répliqué que les troupes étaient lassées 
de leur longue marche et qu'il serait peu opportun de leur 
imposer un surcroit de fatigue. Rebute de ce côté, le général 
insista pour que l'infanterie du 5 e corps fût amenée par la voie 



392 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

ferrée, ce qui laisserait la route libre pour la cavalerie, l'artil- 
lerie, les voitures : Mac-Mahon goûta peu ce conseil et allégua 
les longueurs des embarquements et des débarquements. 
Cependant Ducrot redoutait par-dessus tout, pour la prochaine 
bataille, l'extrême disproportion des forces. Dominé par cette 
appréhension, il alla j usqu'à proposer une retraite sur Lemberg. 
Là on tiendrait fortement les crêtes des Vosges, et on demeu- 
rerait en contact avec l'armée de Lorraine. Sans rejeter tout à 
fait le projet, le maréchal l'ajourna. Il se persuadait qu'il 
aurait pour aviser la journée du lendemain et que la lutte ne 
s'engagerait que le 7. Il ne cédait à la crainte que pour se rat- 
tacher aussitôt à l'espoir. L'heureux, l'héroïque vainqueur de 
Malakof et de Magenta se souvenait des luttes anciennes, 
croyait, sur de mémorables exemples, que la valeur indivi- 
duelle a toujours raison du nombre et, peu initié aux nouvelles 
méthodes de guerre, gardait une confiance non altérée dans la 
persistance de son bonheur, dans la valeur de ses soldats. 

Cette confiance, faite d'ignorance et de bravoure, était celle 
de l'armée. Tandis qu'au château de Reichshoffen et au quar- 
tier général de Frœschwiller, certains chefs commençaient à 
entrevoir, par tristes et brèves échappées, les revers futurs, 
nos soldats vivaient dans l'attente de la revanche. L'échec de 
Wissembourg n'avait point découragé ; on l'attribuait à la mau- 
vaise chance, à la surprise, au nombre. Le matin, on avait vu 
déboucher, du côté de Yalter-Muhle, en très bon ordre et en 
une allure très fière, les débris du 1 er tirailleurs. Aux soldats 
valides s'étaient mêlés beaucoup d'hommes légèrement blessés 
qui avaient refusé de quitter les rangs et qui, par leur énergie, 
dominaient la souffrance. Gomme ils montaient la côte de 
Wœrth à Frœschwiller, ils avaient traversé les bivouacs de 
leurs camarades du 2 e régiment; ceux-ci étaient venus à leur 
rencontre, s'étaient empressés autour d'eux, et avec de grandes 
protestations, leur avaient promis de les venger. La beauté 
des lieux, la perspective de la lutte, tout concourait à relever 
les âmes. Allègrement on prépara les bivouacs. Aucune alerte 
sérieuse ne troubla la journée. Vers midi, on avait aperçu 
quelques détachements prussiens qui semblaient se diriger de 



FltOESCHWILLER ET FORBACll. 393 

Gœrsdorf sur Gunstctt. Un peu plus tard, quelques uhlans, 
ayant osé franchir la Sauer, tombèrent sous le feu d'une 
grand'garde du 13 e bataillon de chasseurs. Vers le soir, une 
patrouille de turcos distingua à travers les houblonnières un 
officier allemand qui, accompagné de huit ou dix cavaliers, 
reconnaissait la rivière et prenait des croquis. On fit feu sur la 
petite troupe qui aussitôt se déroba. Dans la rapidité de sa 
fuite, l'officier avait laissé sur le sol une carte géographique. 
Les tirailleurs algériens l'ayant ramassée, la tournèrent curieu- 
sement dans leurs mains comme on fait d'un objet tout nou- 
veau, puis ils l'apportèrent à leur colonel. La carte passa de 
mains en mains et longuement on l'étudia ; on n'en avait 
jamais vu d'aussi pratique, jamais d'aussi complète, et les 
souillures dont elle était maculée prouvaient combien on s'en 
était servi. 



XI 



Ces partis de cavalerie, ces explorations annonçaient l'ap- 
proche de l'ennemi. Le 4 août, après le combat de Wissem- 
bourg, l'armée allemande avait perdu le contact avec la nôtre. 
Elle venait de le retrouver. Le 5 au soir, les Bavarois du 
II e corps s'établirent à Lembach tout près de la Sauer, et les 
Prussiens du V° corps à Preuschdorf. En arrière était le 
XI e corps, cantonné à Soultz où se trouvait le quartier général 
Le I er corps bavarois, les Wurtembergeois et les Badois étaient 
répartis entre Ingolsheim et Ahsbach. Entre les derniers cam- 
pements français et les premiers campements prussiens, la 
distance n'était que de six kilomètres. Cependant le Prince 
royal croyait, comme Mac-Mahon, que la journée du lendemain 
serait jour de repos et ne comptait livrer bataille que le 7. 

La nuit du 5 au 6 fut d'abord fort calme. Le silence n'était 
coupé que par les coups de sifflet des trains qui traversaient 
la grande forêt de Haguenau. Mais vers onze heures, le ciel, 
jusque-là très pur, se couvrit de nuées, et peu après un orage 



394 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

éclata avec des torrents de pluie. Bientôt des deux côtés de la 
Sauer, les avant-postes se mirent à tirailler, et les coups de 
fusil se prolongèrent jusqu'à l'aube. A la petite pointe du jour, 
Prussiens et Français coururent aux vignes, en arrachèrent 
les échalas, puis ils allumèrent de grands feux pour se sécher, 
et sur les hauteurs de Diffenbach comme sur celles de Frœsch- 
willer, on vit monter les flammes des brasiers improvisés. 
Malgré la proximité de l'ennemi, il ne semble pas que notre 
vigilance ait été fort en éveil; car vers six heures du matin, un 
assez grand nombre de Français, s'échappant du bivouac, 
descendirent dans Wœrth et, avec le laisser aller des mœurs 
militaires qui régnaient alors, se répandirent dans les auberges 
pour y acheter du tabac et s'y réconforter (1). 

Tandis que le matin ramenait la vie dans les camps, la déli- 
bération, entamée la veille, se prolongeait autour du maréchal. 
Ducrot estimait que la position de Frœschwiller, excellente 
pour lutter contre 45,000 hommes, deviendrait dangereuse en 
présence de forces doubles ; aussi il persistait à demander 
qu'on se repliât vers les Vosges. Mac-Mahon résistait : il ne 
croyait pas à une bataille immédiate : il calculait que Failly 
était sûrement en route. De nombreux coups de feu qu'on 
entendait aux rives de la Sauer ponctuaient l'entretien; mais 
on ne s'émouvait point, cette fusillade ayant duré une portion 
de la nuit. Le général Raoult et aussi le comte de Leusse joi- 
gnirent leurs représentations à celles de Ducrot. Dans l'entre- 
faite,des officiers annoncèrent que les escarmouches prenaient 
des airs de combat, que des troupes ennemies s'avançaient 
sur Gunstett. Sur de nouvelles instances, le maréchal se rendit, 
et décida même que la retraite commencerait aussitôt. On en 
était là quand tout à coup le canon, se mêlant à la fusillade, 
rompit brusquement la conférence. La bataille était com- 
mencée, bataille imprévue pour Mac-Mahon, et chose plus 
étrange ! imprévue pour le Prince royal lui-même. 

C'était au commandant de l'avant-garde du V e corps, le 
général Walther de Montbarry, qu'était due cette initiative 

(1) Voir le général Bonnal, Frœschwiller, p. 209. 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 395 

extraordinaire. Posté très près de la Saucr, il avait remarqué, 
cru remarquer, dans les camps français, des mouvements inu- 
sités. Aussitôt il avait prescrit une reconnaissance offensive : 
de là les coups de canon qui venaient d'inaugurer le combat 
et de trancher les indécisions de Mac-Mahon. 

Le hasard voulut que cette reconnaissance, opération secon- 
daire dans l'esprit du commandant prussien, marquât le début 
de l'engagement général. 

Dans l'après-midi du 5 août, l'ordre avait été donné au 
II e corps bavarois, campé à Lembach, de se porter contre l'aile 
gauche française, si le lendemain matin le canon retentissait 
du côté de Wœrth. Pour mieux assurer celte prescription, la 
4 e division, celle du comte Bothmer, s'était, à la pointe du 
jour, dirigée vers Matstall, puis elle s'était avancée jusqu'à 
Langensoulzbach. C'est à ce moment, c'est-à-dire vers sept 
heures, que la canonnade gronda, précisément du côté de 
Wœrth. Les Bavarois ne doutèrent point que ce ne fût le 
signal convenu, et ils marchèrent sur Frœschwiller où l'on 
distinguait les campements français. 

Ainsi se développerait vers notre aile gauche le combat 
inauguré au centre. Les chasseurs bavarois du 6 e bataillon, 
puis les fusiliers du 9 e régiment, s'engagent dans la forêt de 
Langensoulzbach. Ils la traversent, non sans s'y égarer un peu, 
et en abordent la lisière sud. Mais la division Ducrot à notre 
gauche et, plus au centre, la division Raoult, ont pris les 
armes. Au moment de pénétrer dans la clairière qui sépare la 
forêt du bois de Frœschwiller, les ennemis sont fusillés à 
courte distance par les zouaves, par les fantassins, par les 
turcos. Rapidement ils se rejettent sous les fourrés où les pour- 
suit le feu des batteries en position sur les hauteurs. A plu- 
sieurs reprises, les Bavarois renouvellent leur tentative; mais 
en vain essaient-ils de se rapprocher de Knrsehwiller. Toutes 
les fois qu'ils s'avancent à découvert, ils sont écrasés. Là 
tomhent de notre côté les premières victimes de la journée, le 
commandant Jodocius du 2' tirailleurs, le commandant Marion 
du 1 er zouaves. Cependant les noires, loin de pousser à fond 
leurs avantages, s'appliquent surtout à garder leurs positions. 



3C6 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE 

L'idée dominante est qu'on livre une bataille défensive, et le 
soin des officiers est moins d'exciter les soldats que de prévenir 
ou d'abréger les poursuites (l). 

Le général Walther de Montbarry, en engageant l'avant- 
garde du V e corps, avait été l'instigateur inconscient de l'offen- 
sive bavaroise. L'imprévu dominant de plus en plus, l'offen- 
sive bavaroise amènerait à son tour celle de tout le V e corps. 

De son quartier général de Preuschdorf, le commandant du 
V e corps, le général de Kirchbach, avait entendu, non sans 
surprise, le bruit de la canonnade qui se prolongeait au bord 
de la Sauer. Il était encore souffrant de la blessure reçue 
l'avant-veille à Wissembourg. En cette occurrence, il avait 
envoyé aux avant-postes son chef d'état-major, le colonel Von 
der Esch. Il était alors huit heures et demie. Quand le colonel 
arriva auprès du général Walther, la reconnaissance offensive 
sur Wœrth était terminée, et le feu avait à peu près cessé. En 
revanche, du côté de Langensoulzbach, le combat redoublait 
d'intensité et semblait gagner vers l'est. De là une crainte très 
grave, celle que les Bavarois, s'ils demeuraient isolés, pliassent 
et que l'échec de l'aile droite allemande fût l'origine d'un pré- 
judice irréparable. Le danger ne serait conjuré que si, en 
engageant le reste de l'armée, on contraignait les Français à 
diviser leurs efforts. Très pénétré de ces pensées, le colonel 
Von der Esch prit une résolution où se peint bien cette audace 
d'initiative qui s'allie chez l'officier prussien à la plus étroite 
discipline. Il jugea que le temps était trop précieux pour qu'on 
attendît de Soultz les ordres du Prince royal ou même de 
Preuschdorf les instructions du général de Kirchbach. Dans 
cet esprit, il disposa toutes choses pour que le V e corps entrât 
en ligne. Le commandant de la 10 e division, le général Schmidt, 
survint et approuva le dessein. Les ordres furent ratifiés, mais 
un peu plus tard, par le général de Kirchbach. 

Le succès seul amnistierait cette hardiesse. La principale 
condition du succès, ce serait un déploiement de forces assez 
important pour conjurer les chances mauvaises. Résolus à se 



(1) Voir Historique du 2 e tirailleurs algériens, p. 394. 



FROESCHWILLER ET FORBAGH. 301 

montrer osés, les Prussiens eurent la sagesse de l'être jusqu'au 
!)Oiit. Leur grande supériorité était ecllc de l'artillerie. L'artil- 
lerie préparerait les attaques de l'infanterie et en déconcertant 
la défense, la désorganiserait. 

On vit alors pour la première fois ee qu'on reverrait si sou- 
vent au cours de la campagne, à savoir le rapide rassemble- 
ment d'un grand nombre de pièces s'accumulant sur un même 
point, agissant par masses et produisant un double effet d'inti- 
midation et de destruction. Toutes les batteries du V e corps 
furent amenées sur les hauteurs de la rive gauche de la Sauer 
et prirent position en face de Wœrth. On en compta bientôt 
jusqu'à quatorze (1). Tous les rapports français, tous les sou- 
venirs des témoins de la bataille, marquent l'impression que 
produisit ce feu formidable. L'avant-veille, à Wissembourg, on 
avait éprouvé les effets de l'artillerie allemande. La démons- 
tration se complétait. Les pièces prussiennes, non seulement 
étaient plus nombreuses, mais avaient, en outre, le double 
avantage d'une plus grande précision et d'une plus grande 
porte'e. Les ravages eussent été plus terribles encore si les 
pluies de la nuit précédente n'avaient détrempé le sol, en sorte 
que beaucoup de projectiles, s'enfonçant dans la terre grasse 
et compacte, ne projetaient que peu d'éclats. Nos batteries 
résistèrent assez longtemps, puis ralentirent leur tir et furent 
obligées de se replier. Cependant l'artillerie ennemie fouille 
de ses obus les bois, les vergers, les enclos, tous les plis de 
terrain où elle soupçonne que les Français ont cherché un abri. 
Déjà quelques incendies se déclarent dans le hameau d'Elsas- 
shausen. 

Il était un peu plus de dix heures et demie. L'infanterie du 
V e corps s'était rapprochée de la Sauer. Les choses étant pré- 
parées par l'action des batteries, le 50 e et le 37 e prussiens 
furent lancés à l'attaque de Wœrth et des hauteurs de la rive 
droite. 

Les Prussiens franchissent la rivière, les uns à gué, les 



(1) La Guerre franco-allemande, rédigée pnr la section historique du 
grand État-major prussien, p, 226. 



308 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

autres à l'aide de passerelles improvisées faites de perches à 
houblon ; puis ils atteignent le bourg. Quand ils en veulent 
déboucher, tout ce qui a été jusque-là succès se transforme en 
échec. Les zouaves du 2 e régiment, les fusiliers du 21 e de 
li;;!ie, les chasseurs du 17 e bataillon entament contre eux un 
feu meurtrier. L'ennemi essaie de gravir les pentes, de gagner 
les coteaux vers Elsasshausen, d'atteindre les limites nord-est 
du Niederwald. Tout progrès est malaisé, et bientôt suivi d'un 
recul. Agdes non moins qu'intrépides, pourvus d'ailleurs d'un 
excellent fusil, nos fantassins mettent à profit les fourrés, les 
vignes, utilisent les moindres dépressions du sol, et font expier 
à l'adversaire les avantages dus à la supériorité de l'artillerie. 
Après plusieurs tentatives chèrement payées, les assaillants 
sont ramenés vers la rivière. Les uns se retranchent dans 
Wœrth où les zouaves menacent de les suivre ; les autres se 
blottissent dans les fossés qui bordent la route de Haguenau 
Mais sous ces abris précaires ils se maintiennent avec une 
inébranlable opiniâtreté ; car tout de même qu'ils ne réussissent 
pas à gravir les hauteurs, tout de même les Français ne par- 
viennent point à les rejeter sur la rive gauche de la Sauer. 

Au quartier général de Soultz, on avait pu percevoir le bruit 
des engagements du matin ; puis avaient éclaté, du côté de Lan- 
gensoulzbach la canonnade des Bavarois, du côté de Wœrth 
celle du V e corps. Grande avait été la surprise, le dessein 
n'étant pas de livrer bataille ce jour-là. Le major de Hahnkc 
fut expédié au général de Kirchbach, avec un ordre du prince 
royal. Cet ordre prescrivait a de ne pas accepter le combat et 
d'éviter tout ce qui pourrait en amener la reprise (1) » . 

Le message arriva à un moment où la condition de nos 
adversaires était plus défavorable que brillante. A la droite 
allemande, les Bavarois n'étaient point parvenus à déboucher 
de la forêt de Langensoulzbach ; au centre, le V e corps, quelle 
qu'eût été la vigueur de l'artillerie prussienne, s'efforçait en 
vain de dépasser Wœrth. Kirchbach, très soucieux de ses 



(1) La Guerre franco-allemande, rédigée par la section historique du grand 
état-major prussien, t. I er , p. 235. 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 399 

périls, venait même de faire appel, sur sa droite, au général 
Hartmann, commandant le II e corps bavarois, sur sa gauche 
au général de Bose, commandant le XI" corps, et les avait priés 
de l'assister. C'était sur ces entrefaites que survenait Tordre du 
commandant en chef. Mais était-il possible de rompre une 
action si chaudement engagée? Ici se montra (et pour la troi- 
sième fois dans cette journée) l'extraordinaire initiative des 
chefs prussiens. A six heures et demie, le général Walther 
avait spontanément ordonné une reconnaissance offensive 
contre les positions françaises. A huit heures et demie, le 
colonel Von der Ksch avait, avec la même spontanéité, engagé 
le V e corps ; trois heures plus tard, le chef du V e corps, le 
général de Kirchbach, arrivé sur les lieux malgré sa récente 
blessure, engagerait, de sa propre autorité aussi, l'armée tout 
entière. Il estima, à ce qu'on assure, qu'on ne pourrait ramener 
sans grandes pertes les troupes conduites au combat. Il jugea 
que toute retraite aurait un arrière-goût de fuite et donnerait à 
l'adversaire le droit de se dire vainqueur. La III e armée se 
composait en grande partie de Bavarois, de Badois, de Wur- 
tembergeois et aussi d'Allemands récemment annexés : une 
victoire décisive cimenterait l'unité; un recul s'appellerait aisé- 
ment défaite et raviverait les anciennes séparations. Une dis- 
position régnait d'ailleurs dans l'état-major prussien, c'était 
l'esprit d'offensive poussé à outrance, et l'impatience d'agir 
inspirait une hâte fébrile qui ne se réglerait que plus tard. 
Sous l'empire de ces considérations, sous l'impression de ces 
sentiments, Kirchbach interpréta, avec une liberté poussée 
jusqu'à la transgression, les ordres du prince royal. Loin de se 
dérober à la bataille, il attendit le résultat de la double demande 
qu'il avait adressée au général Hartmann et au général de 
Bose. 

Le général Hartmann avait déjà reçu de Soultz l'ordre de 
cesser le combat. Sur le message de Kirchbach, il se contenta 
d'arrêter la retraite de ses troupes. Tout autre fut le général de 
Bose. Il avait d'abord allégué ses ordres; sur une nouvelle 
invitation il répondit, avec une brièveté toute militaire, qu' « il 
ne laisserait pas son collègue dans l'embarras » . 



400 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Et il ne laisserait en effet dans rembarras ni son collègue ni 
l'armée elle-même. C'est au XI e corps qu'il appartiendrait de 
peser d'un poids décisif sur le sort de la journée. 

Jusqu'ici le général de Bose n'avait engagé que son avant- 
garde, c'est-à-dire les 80 e et S7 e régiments. Il avait dessiné 
deux attaques contre la division Lartigue, l'une en passant la 
Sauer à Spachbach, l'autre en la franchissant à Gunstett. La 
première avait été repoussée par le 3 e zouaves, la seconde avait 
été refoulée par le 3 e tirailleurs, soutenu par le 56 e de ligne. 

C'était en cette occurrence qu'arrivait l'appel de Kirchbach. 
La bataille s'étendant loin de s'apaiser, le V e corps continue- 
rait ses efforts contre le centre français, c'est-à-dire contre la 
division Raoult, tandis que le XI e renouvellerait, en les accen- 
tuant, ses tentatives contre notre droite, c'est-à-dire contre la 
division Lartigue. Les principes de la science militaire ayant 
été puisés par tous à la même source, l'artillerie fut appelée à 
préparer l'attaque du général de Bose, comme elle avait pré- 
paré celle de Kirchbach. Douze batteries amenées sur les 
hauteurs de Gunstett fouillèrent de leurs projectiles le Nieder- 
wald et les hauteurs occupées par notre 4 e division. Tout étant 
ainsi ménagé, une portion du XI e corps s'apprêta à aborder de 
front l'aile droite française. Une autre colonne, composée du 
32 e et du 94% sous les ordres du général de Schkopp, inclina 
au sud vers Durrenbach afin de tourner par Morsbronn les 
soldats de Lartigue. Les officiers prussiens, à tous les degrés 
de la hiérarchie, devinent cette tactique qui répond à leur 
fougue, à leur passion; ils pressentent que de ce mouvement 
enveloppant dépend le sort de la journée. Ils le comprennent 
si bien que leur ardeur étouffe en eux l'esprit de discipline. 
Un bataillon du 32 e de ligne, chargé de garder Surbourg, n'y 
laisse qu'une compagnie, les autres compagnies suivent le 
reste du régiment. Il en est de même du 3 e bataillon du 95% il 
en est de même des hussards chargés d'observer la forêt de 
Haguenau. Tous jugent que leur place est là où se décidera le 
sort de la bataille et, interprétant leurs ordres avec une indé- 
pendance qui confond nos habitudes, ils se joignent à la grande 
attaque. 



1111 

l'I 

rc 



FROESGUWILLER ET FORBACII. 401 

Cette offensive commençait à se prononcer quand, entre 
dî et une heure, arriva le Prince royal. 11 trouva le combat 
cinement engagé et ne put que confirmer ce qui avait été 
solu sans lui. Ses prescriptions ne firent que régulariser ce 
n'avaient préparé ses lieutenants. 
Une triple attaque se combinerait contre L'armée de Mac- 
Mahon : — à la droite allemande, celle des Bavarois qui se 
relieraient fortement au V e corps ; — au centre, celle du V e corps 
lui-même qui aborderait de front le centre français; — à 
gauche, celle du XI e corps contre la division Lartigue. Des 
ordres furent expédiés pour que les régiments tenus en réserve 
se rapprochassent du champ de bataille. En arrière étaient les 
Bavarois de Von der Thann, puis les Wurtembergeois et les 
Badois. Les Badois n'arriveraient point, et les Bavarois n'arri- 
veraient qu'incomplètement; mais déjà les Wurtembergeois 
s'engageaient dans les traces du XI e corps. Une heure encore, 
et une force réelle, effective, de plus de 100,000 hommes acca- 
blerait les 40,000 hommes de Mac-Mahon. 

Sur la droite allemande, l'attaque des Bavarois serait indé- 
cise, intermittente, et la médiocre étendue des pertes serait le 
signe de la mollesse de la lutte. — Au centre, l'action du 
V e corps se résumerait en une série d'assauts furieux, mais 
point décisifs, sinon vers la fin du combat. — Le rôle principal 
serait celui du XI e corps, qui avait déjà commencé sa tâche 
et qui, en débordant la droite française, déciderait la victoire. 
Du sommet des hauteurs, plus découvertes en cet endroit que 
sur le reste du plateau, le général de Lartigue voyait de loin 
s'avancer vers lui les masses sombres qui l'engloutiraient. Il 
commandait des troupes admirables, le 56 e de ligne et le 
1 er bataillon de chasseurs à pied, puis le 3 e zouaves, le 3 e tirail- 
leurs, régiments superbes éprouvés par les guerres du second 
Empire et dont les aigles décorées attestaient la bravoure. 
Déjà le matin ces braves gens avaient, au prix de leur sang (et 
la France n'en eut jamais de plus généreux), rendu témoi- 
gnage de leur vaillance. En arrière se trouvait une brigade de 
cuirassiers qui montrerait bientôt tout ce que peut le courage. 
Mais la division elle-même était incomplète, le 87° de ligne 

T. vi. 26 



402 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

étant demeuré à Strasbourg. Les forces disponibles se rédui- 
saient à 10 bataillons, 9 escadrons, 3 batteries, en tout 7 à 
8,000 liommes contre tout un corps d'armée. 

En cette situation précaire, Lartigue avait déjà envoyé vers 
Mac-Mahon son chef d'état-major, le colonel d'Andigné. Le 
commandant en chef s'était établi à l'est d'Elsasshausen, sur 
un mamelon couronné par un vieux noyer que dans le pays on 
appelle encore le noyer de Mac-Mahon. De là, il pouvait 
observer tout le champ de bataille, hormis toutefois sa droite, 
que lui masquaient en partie les bois. Sans compter l'attaque 
bavaroise assez peu inquiétante, deux grandes attaques se pro- 
nonçaient, celle du V e corps et surtout celle du XI e . Fallait-il 
céder à la supériorité décidément écrasante du nombre? Il 
semble que l'idée d'une retraite ait traversé, en ce moment, 
l'esprit du maréchal. La journée s'avançait et il n'avait pas de 
nouvelles de Failly. Il n'avait, en seconde ligne, que la divi- 
sion Conseil, déjà en partie engagée, et la division Pelle, tout 
épuisée de Wissembourg. La condition des choses permettait 
de rétrograder avec honneur, toutes les attaques partielles 
ayant été repoussées. L'épaisse forêt du Niederwald séparait le 
V e corps du XI e , et les empêcherait, quelque temps encore, 
d'unir leur action. Le projet semble avoir effleuré, mais effleuré 
seulement, la pensée du maréchal. En dépit de l'attente, 
jusque-là vaine, il ne doutait pas, ne voulait pas douter que, 
sur la route de Bitche, la division Lespart n'eût entendu le 
canon de Frœschwiller et ne se hâtât vers le combat. Confiant 
dans ses troupes, il se flattait de garder ses positions et jugeait 
que cette défense même aurait un air de succès. C'est sur ces 
entrefaites qu'était survenu le colonel d'Andigné. Il apportait 
des nouvelles graves : le combat d'artillerie était devenu 
impossible : de grandes masses d'infanterie se préparaient à 
l'attaque : les mouvements qu'on apercevait à grande distance 
révélaient le dessein de nous envelopper. A la demande de 
secours, Mac-Mahon avait répondu par la recommandation de 
tenir ferme, de ménager les munitions; puis il avait ajouté que 
la brigade de cuirassiers Michel était à la disposition du 
général de Lartigue. 



FRŒSCHWILLER ET FORBACH. 403 

Le colonel d'Andigné revint avec cette réponse qui n'amé- 
liorait rien. L'ennemi, se rapprochant, menaçait à la fois do 
front et de liane la malheureuse division. Sur le front, les 
zouaves et les turcos disputent pied à pied la lisière du Nie- 
derwald et les pentes des collines en face de Gunstett. Mais 
c'est l'attaque de flanc qui inspire les plus poignantes inquié- 
tudes. 

On distingue de plus en plus nettement au delà de la Saucr 
les colonnes du général de Schkopp, c'est-à-dire le 32 e et 
le 94 e . Gomme les troupes prussiennes franchissent entre 
Gunstett et Durrenbach le pont de la rivière, notre artillerie 
essaie de les arrêter, mais la distance ôte au tir toute efficacité. 
Du clocher de Morsbronn aucun mouvement n'échappe, et 
visiblement apparaît l'intention de l'ennemi qui a entrepris de 
nous tourner. Un nouveau messager, le commandant Warnet, 
est envoyé à Mac-Mahon. En cet instant, l'attention du maré- 
chal est attirée vers son centre qui se débat laborieusement 
contre les attaques du V e corps et qui, loin de pouvoir se 
priver d'aucun détachement, sollicite à tout prix des secours. 
A défaut de renfort, Mac-Mahon transmet à Larligue une pré- 
cieuse espérance, celle de la prochaine arrivée de la division 
Lespart. Le commandant Warnet retourne vers la 4 e division, 
propage partout la bonne nouvelle. Mais l'espoir est lointain et 
chaque minute accroît le péril. Les Prussiens pénètrent dans 
Morsbronn évacué. Le 5(> e de ligne, porté tout à notre extrême 
droite, essaie de contenir l'ennemi, mais, dans cette lutte, 
perd son colonel, son lieutenant-colonel, l'un de ses chefs de 
bataillon : les deux premiers sont atteints de plusieurs bles- 
sures; le troisième est frappé mortellement. Tandis que pro- 
gresse de la sorte l'attaque de flanc, l'attaque de front gagne 
elle-même du terrain. C'est à ce moment que tombe au pouvoir 
des assaillants Y Albrechshaùserhof, petit groupe de bâtiments 
situé au sud du Niederwald. 

En cette extrémité, Lartigue cherche partout quelle force 
retardera l'enveloppement. Il se souvient que le maréchal a 
mis à sa disposition la brigade de grosse cavalerie Michel. Il 
envoie le colonel d'Andigné au général de division Duhesme, 



404 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

commandant la cavalerie du 1 er corps, et lui demande l'un de 
ses régiments de cuirassiers. Le général Duhesme était grave- 
ment malade et alité. Le dessein l'épouvanta, et, ayant fait 
signe au colonel d'Andigné d'approcher : « Au nom du ciel, 
dites au général de Lartigue qu'il va faire une folie et faire 
détruire pour rien mes cuirassiers. — Mon général, répliqua 
l'officier, il n'y a plus d'autre moyen de sauver les débris de la 
division; et puis, ajouta-t-il en hésitant un peu, la cavalerie 
peut-elle, sans déshonneur, demeurer témoin impassible d'un 
pareil désastre? » A ces mots, le général Duhesme, compre- 
nant toute l'horreur des choses, ne résista plus. D'une voix 
émue jusqu'aux larmes, il répéta ces seuls mots : « Mes 
pauvres cuirassiers, mes pauvres cuirassiers! » Et, silencieu- 
sement, il pressa dans sa main fiévreuse la main du colonel 
d'Andigné. 

On n'avait demandé qu'un régiment. Les deux régiments de 
la brigade se disposèrent au combat. C'étaient le 8 e et le 9 e cui- 
rassiers. Deux escadrons du 6 e lanciers se trouvaient en outre 
disponibles. L'un des capitaines, s'adressant à ses hommes, 
leur dit en tirant son sabre : « Nous ne laisserons pas seuls nos 
camarades les cuirassiers. » Et par ces mots il enleva toute 
sa troupe. Cette cavalerie comprenait en tout neuf escadrons. 
Elle se rangea sur deux lignes dans le vallon formé par l'Eber- 
bach : en tête le 8 e cuirassiers, puis le 9 e et les lanciers. Le 
général de Lartigue indiqua comme objectif de la charge le 
corps du général de Schkopp qui commençait à déboucher de 
Morsbronn. Quoique les événements de la journée rendissent 
vraisemblable une intervention de la cavalerie, on avait omis 
de reconnaître le terrain, en sorte que tout manquerait, 
hormis l'héroïsme. Ce terrain lui-même était très défavorable, 
car il était planté d'arbres à branches très basses, coupé de 
fossés, parsemé de souches tranchées à fleur de sol. Le 
8 e cuirassiers se forme à l'abri du ravin; dès qu'il a remonté 
les pentes de l'Eberbach, il est criblé sous le feu des fantassins, 
cachés les uns dans les vignes ou les vergers, les autres dans 
les houblonnières. En dépit des balles, la charge continue et, 
comme un torrent, s'abat sur Morsbronn. Au moment d'y 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 405 

pénétrer, le régiment se divise. Tandis que quelques fractions 
se jettent à droite et à gauche sur l'infanterie, la plupart s'en- 
gouffrent dans la longue et étroite rue du village. Déjà les 
maisons sont occupées, et des fenêtres ou des toits les assail- 
lants sont fusillés à bout portant. A l'extrémité de la rue, une 
barricade a été improvisée. Arrêtés dans leur course, les 
malheureux cavaliers rebroussent chemin; ils se frayent leur 
route à travers les chevaux abattus et sur les corps de leurs 
camarades blessés. A toutes les fenêtres les fusils se rechargent, 
et les balles, dit un témoin oculaire, résonnent sur les cui- 
rasses comme la grêle sur les vitres en temps d'orage. Ceux 
qui parviennent à s'échapper se reforment, essaient encore de 
charger. Mais les cavaliers s'abattent sous les projectiles, les 
chevaux culbutent dans les fossés ou s'embarrassent dans les 
treillis qui relient les houblonnièrcs. Tout à coup ils se 
heurtent à un détachement de hussards prussiens qui font feu 
de leurs armes, mais, intimidés par ces fiers débris, n'osent 
aborder la valeureuse troupe même décimée (1). — Cependant 
les cuirassiers du 9 e régiment ont, avec les lanciers, suivi leurs 
camarades du 8 e . Ce fut le même héroïsme avec un pareil 
destin : eux aussi, ils s'enfoncent dans la rue de Morsbronn, 
tourbillonnent dans le village, n'en peuvent sortir etdemeurent 
presque tous aux mains de l'ennemi. Les pertes en tués, 
blessés, prisonniers, disparus, étaient, pour les neuf esca- 
drons, de près de huit cents hommes (2). Trente-sept officiers 
étaient tués ou blessés. Un quart d'heure plus tard, on voyait, 
à travers la plaine ou sur les pentes des coteaux, quelques 
groupes de cuirassiers ou de lanciers, égarés, comme à l'aven- 
ture, aux limites extrêmes du champ de bataille, et qui cher- 
chaient, fût-ce au prix de longs détours, à regagner nos lignes. 
C'étaient les restes de ceux qu'une tradition, durable autan! 
que la France elle-même, honorera sous le nom de cuirassiers 
de Reichshoffen ou sous le nom plus exact de cuirassiers de 
Morsbronn. 

(1) Revue de Cavalerie, 1887, t. V, p. 478. 

(2) Rapport sur la di.isioo de cavalerie du 1 er corps dans la journée du 
6 août. 



406 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Le sacrifice avait été inutile. Cependant les fantassins de la 
division Larligue parviennent à reprendre YAlbrechshaùscrhof; 
mais c'est la dernière lueur de succès. L'artillerie nous écrase 
de ses feux. Puis des troupes fraîches débouchent de Gunstett 
et nous arrachent la fragile conquête. Dans le même temps, 
le général de Schkopp, s'élevant au nord-ouest de Morsbronn, 
poursuit le mouvement qui contournera nos positions. 

Tout était perdu pour l'aile droite française. Dans leNieder- 
wald se livrèrent encore une série d'engagements partiels. 
Là-bas luttent pied à pied les zouaves du 3 e régiment. Con- 
traints de reculer sous la poussée des colonnes prussiennes, ils 
mettent à profit les abris, utilisent tous les replis de terrain 
pour prolonger la résistance. Aucune action d'ensemble, 
aucun ordre général, mais des groupes de soldats rassemblés 
autour de leurs officiers et ne se résignant pas à la défaite tant 
qu'il reste une cartouche à brûler. Le livre d'or du régiment 
recueillerait plus tard les noms des morts. Il serait plus court 
de dire ceux qui ont survécu que d'énumérer ceux qui tom- 
bèrent. Cependant le colonel Bocher, digne chef de si braves 
soldats, a hâte d'abréger le sacrifice. Sur ses ordres, un capi- 
taine, accompagné d'un clairon, parcourt toute la lisière ouest 
du Niederwald et fait sonner la retraite. A cet appel, on voit 
sortir du bois quelques officiers presque tous blessés, puis des 
soldats qui arrivent un à un ou par petits groupes. Beaucoup 
ne rejoignirent point, soit qu'ils n'eussent point entendu les 
sonneries, soit que déjà l'ennemi les cernât. Longtemps encore 
ils combattirent dans la forêt; la plupart furent tués; les 
autres tombèrent aux mains des assaillants, et c'est par eux 
que, durant les jours de la captivité, on connut les derniers 
détails de la lutte héroïque. 

Tandis que s'achevaient ces combats, les débris de la division 
Lartigue se repliaient au delà de l'Eberbach. La dépression des 
âmes se proportionnant aux prodigieux efforts déployés depuis 
le matin, on put observer, en quelques bataillons, les premiers 
signes de la démoralisation qui ferait tant de progrès dans les 
jours suivants. A propos de cette retraite, on lit dans le Journal 
de la 4 e division, ces lignes un peu attristées : « Il n'est plus 



FRQESCUWILLER ET FORBAC.U. 407 

possible de défendre aucune position. Les hommes n'en peuvent 
plus et n'en veulent plus. » Le seul souci était de ne point être 
enveloppé. On rétrograda vers Schirlenhof et de là vers 
Reichshoffen. Pendant ce temps, les Prussiens débouchaient 
de la lisière nord du Niederwald. Désormais, le XI e corps, 
ayant débordé la droite française, pouvait pousser vers 
Elsasshausen et, se reliant au V e corps, forcer le centre de 
notre position. 



XII 



C'est en effet vers le centre de la ligne de bataille qu'il fau* 
maintenant revenir. Adroite et à gauche de la route qui monte 
de Wœrth à Frœschwiller s'était continuée la lutte commencée 
le matin entre le V e corps et la division Baoult, pour la con- 
quête du plateau. Quoique longtemps indécis, le combat n'avait 
pas été sans profit pour l'ennemi : en retenant toutes les forces 
françaises, le V e corps empêchait Mac-Mahon de porter aucun 
secours à la division Lartigue et, par cela seul, il apporterait 
sa glorieuse contribution à la victoire. Cependant, des hauteurs 
deDiffenbach, Kirchbach était attentif aux progrès du XI e corps. 
Quand il avait su que les soldats du général de Rose occupaient 
Morsbronn et qu'ils venaient de conquérir Y Albrechtshâuserhof, 
il avait jugé qu'aucune prudence ne le contraignait plus à 
ménager ses réserves. A la hâte, il avait appelé sur la rive 
droite de la Sauer tous les détachements intacts. De là un 
nouvel effort, plus formidable que tous les autres, pour l'enlè- 
vement du plateau. Repoussés sur plusieurs points, les Prus- 
siens remportèrent un double avantage : d'un côté, ils attei- 
gnirent une des crêtes en avant de Frœschwiller; de l'autre, 
ils s'établirent au sud-ouest de Wœrth, sur un mamelon qu'on 
appelait le mamelon du Calvaire. 

De l'observatoire qu'il avait choisi dès le début de la bataille 
entre Elsasshausen et Wœrth, Mac-Mahon pouvait mesurer 
ses dangers croissants. Du corps de Failly il n'avait aucune 



408 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

nouvelle. Il pressentait, sans la connaître encore tout à fait, la 
ruine de la division Lartigue. Voici que le V e corps gagnait du 
terrain. Si, en même temps qu'ils étaient débordés sur leur 
droite, les Français étaient percés sur leur centre, la défaite 
serait irréparable. Confiant dans ses vaillantes troupes, le maré- 
chal essaya, par de vigoureuses contre-attaques, de se dégager 
de l'étreinte du V e corps. 

La division Raoult était engagée depuis le matin. En 
revanche la division Gonseil-Dumesnil avait jusque-là peu souf- 
fert. L'un des régiments de cette division, le 3 e de ligne, était 
demeuré en réserve au sud-ouest d'Elsasshausen. Le maréchal 
l'appelle au combat et donne au colonel Champion, qui com- 
mande par intérim la brigade, l'ordre de reprendre le Cal- 
vaire. Chemin faisant, on rallie quelques détachements du 
21 e de ligne et du 2 e zouaves. On dépose les sacs, on bat la 
charge. L'épée à la main, le colonel enlève son régiment. Sous 
les obus et sous les balles, les braves troupes s'élancent et, par 
leur impétuosité, font d'abord reculer l'ennemi. Les Prussiens, 
chassés du Calvaire, se rallient dans les vignes, dans les ver- 
gers; puis ils tentent une nouvelle irruption sur les hauteurs 
et de nouveau en sont chassés. Mais ce que l'infanterie prus- 
sienne n'a pu faire, l'artillerie l'accomplit. Elle fait converger 
sur le plateau le feu de plusieurs batteries. Nos soldats n'ont 
point de seconde ligne pour soutenir ceux qui fléchissent. Le 
colonel Champion s'affaisse, atteint de trois blessures, et le Cal- 
vaire, balayé parles obus, est définitivement perdu pour nous. 

Obstiné dans son espoir, Mac-Mahon décide une nouvelle 
contre-attaque, celle-ci contre les hauteurs qui montent direc- 
tement vers Frœschwiller. C'est au général Maire, comman- 
dant la 2 e brigade de la division Conseil, qu'est confié le com- 
mandement de la colonne. Le général rassemble ses deux 
régiments, le 47 e et le 99 e . Avec une énergie superbe, les 
Français rejettent l'ennemi de position en position et le con- 
traignent à dévaler les pentes. Une fois encore — et c'est la 
dernière — ils atteignent les maisons du bourg de Wœrth où 
se sont livrés les premiers engagements de la journée. Les 
pertes sont terribles : le général Maire est tué ; plusieurs offi- 



FROESCHWILLER ET FORBACII. 409 

ciers supérieurs sont blessés. En dépit de tant de sacrifices, 
l'issue est la même qu'au Calvaire. Quand notre infanterie a 
ramené jusque dans la vallée l'infanterie prussienne, l'artillerie 
répare le passager échec. De la rive gauche de la Sauer, les 
batteries tonnent, et sous la pluie des projectiles, les nôtres 
sont contraints à reculer. 

Il est deux heures et demie. Quoique lentement et au prix 
de bien des efforts, les Prussiens se consolident sur les hau- 
teurs. C'est en vain qu'une troisième contre-attaque est tentée 
avec le 36 e de ligne. Les nouvelles qui se succèdent ne laissent 
plus aucun doute sur l'entier désastre de la division Lartigue. 
Mac-Mahon est contraint de quitter le petit mamelon où il s'est 
tenu depuis le matin et de se reporter dans Elsasshausen. La 
réalité, un peu voilée jusque-là, apparaît dans toute son hor- 
reur. Sur le plateau de plus en plus rétréci où elle se défend 
encore, l'armée française est entourée de trois côtés : au nord, 
ce sont les Bavarois, heureusement peu pressants, qui 
s'étendent dans le bois de Frœschwiller; à l'est, c'est le 
V e corps qui tient le rebord des collines, à droite et à gauche 
de la route de Frœschwiller à Wœrth; au sud, c'est le 
XI e corps qui, débarrassé de la division Lartigue, se relie au 
V e corps, déborde du Niederwald et se rapproche du petit bois 
voisin d'Elsasshausen. Une seule voie est encore libre, celle 
de l'ouest, par où s'écoulent les débris de notre 4 e division. 
Combien de temps le sera-t-elle? Quelques fractions du 
XI e corps, et à leur suite les Wurtcmbergeois, remontent vers 
ricichshoffcn comme pour fermer la dernière issue. 

Même en cette extrémité, Mac-Mahon se flatte de rompre le 
cercle fatal. Le plus urgent est de dégager les abords d'Elsass- 
hausen, menacé au sud par le XI e corps. Le maréchal ne peut 
compter ni sur la division Lartigue qui est en fuite, ni sur la 
division Raoult qui est épuisée, ni sur la division Conseil qui 
vient de fournir deux contre-attaques terribles. Ducrot seul, 
qui n'a lutté que contre les Bavarois, a porté un peu moins 
lourdement le poids de la bataille. Mac-Mahon lui dépêche un 
de ses officiers et lui demande toutes ses troupes disponibles. 

De Frœschwiller débouche le Î)G C de ligne, conduit par le 



HO HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

colonel de Franchessin, puis le 18 e commandé par le ge'néral 
Wolff. Le 96 e s'abrite d'abord dans le vallon qui de Frœsch- 
willer descend sur Eberbacb. Dès qu'il se montre en terrain 
découvert, il est écrasé sous la mitraille. Cependant le régi- 
ment s'élance contre le petit bois au sud d'Elsasshausen, 
atteint même la lisière du Niederwald. Toutes ces contre- 
attaques, qui se ressemblent par le courage, se ressemblent 
aussi par le dénouement. Le colonel de Franchessin est tué. 
Des troupes fraîches arrivent et, de proche en proche, ramè- 
nent les Français. Le 18 e de ligne qui vient de déboucher de 
Frœschwiller n'a pas un sort plus heureux. 

A l'est et au sud, Elsasshausen est entouré par les masses 
ennemies, et déjà les Prussiens tiennent presque la victoire. 
Jaloux de la saisir, le général de Bose amène toutes ses bat- 
teries. De tous côtés les flammes jaillissent. C'est à ce moment 
qu'est frappé à mort, aux côtés de Mac-Mahon, le général 
Golson, chef d'état-major du maréchal, puis son aide de camp, 
le capitaine de Vogué. Cependant l'infanterie du XI e corps 
débouche du Niederwald et du Petit-Bois. Chemin faisant, elle 
se grossit d'une portion du V e corps. C'est alors que se livre 
l'attaque contre le hameau. Malgré les incendies, une poignée 
d'hommes l'occupe encore. Ils ont barricadé les maisons et s'y 
défendent jusqu'à menace de complet enveloppement. Les 
Prussiens font irruption dans Elsasshausen en feu. Près de là, 
ils s'emparent de cinq pièces de canon, premiers trophées 
recueillis sur ce champ de bataille où jusque-là les Français 
ont laissé surtout leurs morts. 

Tout s'effondrait. Sur le plateau un seul point nous restait, 
Frœschwiller, déjà cerné, bientôt ravi. Le seul souci était 
désormais d'échapper au complet enveloppement. Pour assurer 
cette dernière et triste chance, Mac-Mahon n'hésita point à 
demander à son armée de nouveaux sacrifices. Il appela à lui 
la grosse cavalerie du général Bonnemains et lui prescrivit 
d'arrêter par ses charges les progrès de l'ennemi. Les cuiras- 
siers chargèrent, mais avec plus de courage que d'efficacité. 
Après la cavalerie, l'artillerie de la réserve fut engagée. Mais 
les batteries, installées un peu précipitamment, furent placées 



FROESCIIWILLER ET FORBACH. 411 

trop près de l'infanterie ; aussi les hommes et les chevaux 
tombèrent-ils presque aussitôt sous les balles. Cependant un 
régiment restait qui avait perdu l'avant-veille à Wissembourg 
une portion de son effectif et que pour cette raison on avait 
tenu en réserve : c'était le 1 er tirailleurs, rangé au nord-ouest 
d'Elsasshausen. En ce péril extrême, il reçut Tordre de se 
porter en avant et de contenir l'ennemi. On vit alors combien, 
à défaut de science militaire, il y avait de ressort vivacc et de 
ressources en ces armées du second Empire. On croyait tout 
abattu, soudain tout se ranima. Ce ne fut qu'une courte 
flamme, mais si vive qu'elle illumina toute la défaite. Les 
tirailleurs se rassemblent derrière les crêtes. « A la baïonnette ! » 
s'écrie le colonel en levant son épée. A ce commandement, 
les turcos s'élancent en poussant de grandes clameurs; ils bon- 
dissent plutôt qu'ils ne marchent et, sans souci des obstacles, 
fondent sur l'ennemi. Sous cette furie guerrière, les Prussiens 
s'intimident et subissent, quoique victorieux, une de ces 
paniques qui ne gagnent d'ordinaire que les vaincus. Ils 
cèdent le terrain et n'écoutant plus la voix de leurs officiers, 
s'enfuient à toutes jambes. Leurs adversaires, se précipitant à 
leur suite, rentrent dans Elsasshausen, occupent le petit bois, 
reprennent chemin faisant quelques pièces d'artillerie, recon- 
quièrent même en partie le Niederwald. Tout cela dura jusqu'à 
ce que les Prussiens se fussent remis de leur épouvante 
Alors une fusillade terrible, partie de tous les côtés à la fois, 
accable les assaillants; et les positions regagnées sont reprises 
presque aussi vite qu'elles ont été enlevées. Les turcos se 
réfugient dans le Grosser-Wald, diminués de six cents hommes 
suivant certaines relations, de huit cents suivant d'autres; 
mais ils avaient du moins retardé un peu la défaite et avaient 
assuré le répit nécessaire pour qu'on sauvât ee qui était encore 
sauvable. 

Pendant ce temps se préparait le dernier acte de la bataille, 
à savoir, la prise de Frœschwiller. Vers le village convergenl 
tous les corps ennemis, au nord les Bavarois, à l'est le \ corps, 
au sud le XI e corps et une portion des Wurtcmbergeois. A la 
lisière du bois et aux environs du bourg se livrent les suprêmes 



412 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

combats. Plus de direction; rien que des engagements partiels 
livres un peu au hasard, suivant ce que dicte l'initiative indi- 
viduelle ou ce qu'inspire la colère. A ceux qui lui demandent 
du secours, le général Raoult répond : « Voyez, je suis seul, je 
n'ai plus d'état-major, plus d'aide de camp, plus de cheval : 
faites ce que vous pourrez (1). » Il n'y a plus d'unité régulière, 
il n'y a plus que des débris : débris du 36 e , du 48 e de ligne, du 
2 e tirailleurs. Aux fantassins, aux chasseurs, aux zouaves, se 
mêlent quelques cavaliers démontés qui se sont armés d'un 
fusil et, traînant avec eux leur sabre, font le coup de feu au 
milieu de leurs camarades. On voit des hommes qui, déjà 
blessés, se tiennent adossés contre un arbre et essayent de 
tirailler encore. Ailleurs des officiers, tout couverts de sang, 
s'appuient sur les bras de leurs soldats et tentent d'organiser 
ou de prolonger la résistance. On fouille les gibernes des 
morts, et on en retire les cartouches qu'on use jusqu'à la der- 
nière. Serrés de près par les Bavarois, quelques hommes du 
36 e de ligne se laissent exterminer plutôt que de livrer leur 
drapeau ; quatre ou cinq survivent, et, se précipitant dans une 
grange, cachent sous un amas de fagots la soie de l'emblème 
sacré. Qui pourrait se rappeler, fussent les acteurs eux-mêmes, 
les incidents de la dernière et confuse mêlée ? Toutes les 
notions d'heures et de durée se confondent : « Il n'est pas pos- 
sible, dit la Relation officielle prussienne, de retracer avec exac- 
titude la marche propre des divers combats où se confondent 
amis et ennemis (2). » Cependant, aux engagements furieux 
succèdent d'étranges accalmies. Les mêmes hommes, héroïques 
jusque-là, s'affaissent tout à coup comme exsangues et anéantis. 
Ce sont les premiers signes de la dépression qui suit tout effort 
surhumain; c'est aussi le résultat de l'immense fatigue, et 
cette fatigue n^est pas seulement la nôtre, elle est aussi celle 
de l'ennemi. 

Quatre-vingt-quatre pièces tonnent contre Frœsclrw iller. Les 
incendies s'allument ; la mort redouble ses coups. On vient 



(1) Historique du 2° tirailleurs algériens, p. 399, 

(2) T. I er , p. 274. 



FROESCHWILLER ET FORBACII. 413 

d'apprendre le trépas du colonel Suzzoni, coin mandant du 
2 e tirailleurs, tué glorieusement dans les combats en avant du 
bourg. Voici que tombe, mortellement blessé, le général 
Raoult, l'un des plus vaillants soldats de l'armée. Sous les 
ordres du commandant Lanty, une compagnie du génie, aidée 
de quelques isolés, essaye de défendre le village. Parmi les 
sapeurs, les uns s'efforcent de contenir le progrès des flammes, 
les autres d'étayer les barricades. Mais l'artillerie ayant préparé 
l'attaque, les Allemands arrivent jusqu'aux premières maisons 
du bourg, et en rangs si pressés qu'une certaine confusion naît 
de leur nombre même. Encore une dernière lutte, courte, 
désespérée. Puis les Wurtembergeois, les Prussiens, les Bava- 
rois font irruption. En une confusion inexprimable les nôtres 
essayent de se frayer une issue. Mais la plupart demeurent pri- 
sonniers. 

Déjà le gros de l'armée s'écoulait vers l'ouest, loin du champ 
de bataille. La retraite était protégée parla brigade Montmarie 
et par le 45 e de ligne ; elle l'était surtout par le 1 er zouaves. 
« Ceux-ci, a écrit un témoin oculaire, avaient gardé un ordre 
admirable; ils chargeaient leurs armes en courant, s'arrêtaient 
pour faire face, chargeaient de nouveau à la course, tiraient 
encore après avoir fait demi-tour, et, superbes de vaillance, 
continuaient ainsi, enveloppés d'un épais nuage de poussière 
et de fumée (1). » Grâce à ce valeureux sang-froid, l'ennemi 
fut retenu quelque temps à la lisière orientale du Grosser- 
Wald, et les vaincus purent, sans trop de pertes, gagner 
Rcichshoffen, puis Niederbronn. 

Les premiers fuyards atteignaient cette dernière bourgade 
quand on y vit arriver les colonnes de la division Lespart. 
Son histoire, en cette journée, avait été lamentable. Toujours 
préoccupé d'une attaque possible du côté de Rohrbach ou 
par les routes des Deux-Ponts et de Pirmasens, le général de 
Failly avait retardé le départ de Bitche jusqu'à sept heures et 
demie (2). Le trajet, qui n'était que de vingt-quatre kilomètres 



(1) Général Bonnal, Frœschwiller, p. 420. 

(2) Journal du capitaine de La Nouvelle, de l'état- 



■major du 5* corps. 



414 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

jusqu'à Niedcrbronn et de vingt-sept jusqu'à Reichshoffcn, 
s'était accompli avec la plus grande lenteur (l). La même 
crainte qui obsédait le commandant du 5 e corps agitait ses 
lieutenants, et à chaque croisement de chemin on s'attardait à 
rechercher si quelque ennemi n'arrivait point du nord. La cha- 
leur, très grande dans les défilés, avait encore allongé la route. 
Cependant, du côté de Reichshoffen, le canon retentissait. On 
mit plus de huit heures à faire six lieues. Même arrivés tardi- 
vement, les régiments de la division Guyot de Lespart ne 
furent point inutiles. Rangés sur les hauteurs, ils facilitèrent la 
retraite en intimidant l'ennemi, et ce fut, à défaut d'une inter- 
vention plus mémorable, le modeste et très appréciable ser- 
vice qu'ils rendirent à l'armée d'Alsace. 

Mac-Mahon, d'abord à Elsasshausen, puis à Frœschwiller, 
avait subi toutes les angoisses de la grande défaite. Forcé de 
quitter le champ de bataille, il s'était arrêté quelques instants 
à la lisière du Grosser-Wald, au milieu des valeureuses troupes 
qui couvraient la retraite. Puis il se rendit en hâte à Reich- 
shoffen, dans l'espoir d'y régler le défdé désordonné des 
hommes, des chevaux, des voitures qui s'écrasaient sur les 
ponts. A Niederbronn, il entra lui-même au bureau du télé- 
graphe et annonça à l'Empereur le terrible revers. La dépêche 
ne déguisait ni n'atténuait rien : « J'ai été attaqué ce matin, 
mandait le maréchal, par des forces très considérables... J'ai 
perdu la bataille. » Deux routes s'offraient aux vaincus, celle 
de Bitcbc qui ramènerait l'armée d'Alsace vers l'armée de Lor- 
raine, et celle de Saverne. Mac-Mahon choisit la seconde. Par 
une illusion qui devait s'évanouir bientôt, il se flattait qu'en 
prenant cette direction, il pourrait encore disputer à l'ennemi 
le passage des Vosges (2). 

Telle fut cette bataille funeste que les Allemands, en mémoire 
du lieu où commença le combat, ont appelée bataille de 
Wœrth et qu'on peut appeler plus justement bataille de 
Frœschwiller, du nom du village qui domine tout le plateau, si 

(1) Journal de marche du 5 e corps. 

(2) Souvenirs du maréchal de Mac-Mahon. (Voir la Guerre de 1870-1871, 
t. VII, annexes, p. 13.) 



FRQESCHWILLER ET FORRACH. 415 

chaudement attaque, si chaudement défendu. Une autre dési- 
gnation, celle de bataille de Reîchshoffen, a parfois prévalu, 
mais sans aucune raison plausible, aucun engagement n'ayant 
été livré en ce lieu. — Autant l'action avait été vive, autant la 
poursuite fut molle. Les Allemands étaient épuisés : ils redou- 
taient de s'engager à travers les ténèbres dans la région mon- 
tagneuse des Vosges : en outre, le principal corps de cavalerie 
était resté en arrière. Le 7 août, après une longue marche de 
nuit, accomplie dans la stupeur et l'angoisse, l'armée se rallia 
à Saverne, mais non tout entière; car, quelques détachements 
s'étaient écoulés par Haguenau et se rassemblèrent ensuite à 
Strasbourg; d'autres avaient pris la route de Bitche; en outre, 
1,200 ou 1,500 hommes, appartenant à la division Ducrot, 
s'étaient dirigés sur la Petite-Pierre. — Vingt-huit canons, 
cinq mitrailleuses, un assez grand nombre de voitures, d'armes 
et de chevaux étaient tombés aux mains de l'ennemi. Quand 
on fit l'appel, il se trouva que les effectifs étaient diminués de 
20,000 hommes, tués, blessés, prisonniers ou disparus (1). Les 
régiments de ligne n'étaient plus que des débris ; quant aux 
magnifiques régiments de zouaves et de tirailleurs algériens, on 
pouvait dire qu'ils n'existaient plus. On comptait 103 officiers 
tués ou blessés dans les trois régiments de turcos, 99 dans les 
trois régiments de zouaves (2). « J'ai le cœur brisé et surtout 
le cœur navré, écrivait le 7 août à son frère le colonel du 
3 e zouaves. Mes pauvres officiers, mes pauvres soldats. C'étaient 
des lions, c'étaient des héros! Sur 65 officiers, 47 sont blessés, 
morts ou disparus... Le lieutenant-colonel Deshortics a été 
blessé d'une balle dans le ventre... Il faut croire qu'il sera 
mort aux mains des Prussiens. Les deux commandants Charmes 
et Pariset ont été tués. Morland (le troisième chef de bataillon) 
est mort s'il n'est pas prisonnier. Saint-Sauveur a été blessé si 



(1) La Guerre de 1870, rédigée par la section historique de l'éta'é-inajor de 
l'armée, t. VII, p. 186. 

(2) Martisikx, État nominatif des officiers tués ou blessés pendant la pre- 
mière partie de la campagne. — Les pertes des Allemands étaient de 10,642 offi- 
ciers et soldats. (Voir la Guerre franco-allemande rédigée par la section 
historique du grand état-major prussien, t. I er , p. 284.) 



416 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

grièvement que j'ai bien peu d'espoir. Pierron a été tué raide. 
Hélas! hélas! il vaut mieux te dire les survivants, ceux qui 
sont ici avec moi : Hervé, Saint-Marc, Puymorin, Revin, d'Ai- 
guillon. Tous les autres sont entre les mains de Dieu. » 
— Frœschwiller fut vraiment le tombeau de cette armée du 
second Empire, vaillante et débrouillarde, présomptueuse et 
brillante, dédaigneuse de l'étude autant qu'amoureuse du 
péril, qui avait commencé son éducation militaire en Afrique, 
qui l'avait continuée dans les rudes assauts de Sébastopol, dans 
les batailles de la Lombardie, dans les longues marches du 
Mexique, et qui, n'ayant guère connu que la bonne fortune, 
n'imaginait pas que la victoire pût être infidèle. Une Provi- 
dence, bienfaisante plus encore que sévère, fermait à temps 
les yeux de ces hommes vaillants, et ils n'entreverraient la 
défaite qu'à travers les vagues et fuyantes perspectives de leur 
agonie. Tout ce que peut le courage, l'armée de Mac-Mahon 
l'avait fait. Même illuminé de glorieux rayons, le revers n'était 
pas moins cruel. L'Alsace était envahie, et les Prussiens, qui 
déjà touchaient la crête des Vosges, demain les franchiraient 



XIII 



La journée du 6 août fut doublement fatale à la France. 
Elle ne fut pas seulement marquée par la destruction de 
l'armée d'Alsace, mais aussi par un mémorable échec de l'armée 
de Lorraine. 

On a retracé le combat de Sarrebruck. Il n'avait rien appris 
ni rien rapporté. Le lendemain et le surlendemain se consu- 
mèrent en conjectures sur les projets de l'adversaire. Les 
volontés oscillantes du commandement se traduisirent par des 
ordres et des contre-ordres dont le seul résultat fut d'imposer 
aux hommes des marches inutiles. Le 4 août au soir arriva, 
comme un sanglant avertissement, la nouvelle du combat de 
Wissembourg. Décidément nous étions gagnés de vitesse, et 
loin d'imposer nos desseins nous étions réduits par degrés à 



FROESCIIWILLER ET FORBACH. 117 

subir ceux de l'ennemi. L'armée du Prince royal venait de 
franchir la Lauler: quanti 'l'armée de Steinmetz, quand celle 
du prince Frédéric-Charles franchiraient-elles la Sarre ? 

L'une et l'autre se rapprochaient. Le 4 août, la l r ' armée se 
répartit entre Tholey et Lehach. Ardent à l'action malgré sa 
vieillesse et jaloux de porter les premiers coups, Steinmetz se 
proposait de pousser le 6 août le Y 11° corps jusqu'à Guichen- 
bach, le YIII e jusqu'à Fischhaeh. Quant à la II e armée, elle 
était demeurée jusque-là un peu en arrière de la l rt , mais on 
calculait qu'elle serait prête pour le 4 août : le 6, le III e corps 
atteindrait Xcunkirclïen et dirigerait une avant-garde vers Sar- 
rebruck; le IV e s'établirait aux Deux-Ponts avec une avant- 
garde à Neu-Hornbach ; la garde, le X e , le IX e , le XII e corps, 
retenus un peu plus loin de la frontière, seraient cantonnés à 
Hombourg, à Waldmohr, à Landstuhl, à Kaisersîautern. Deux 
divisions de cavalerie, la 5 e et la 6 e , pousseraient des pointes 
en avant de l'armée et l'éclaireraient à grande distance. 

En présence de cette invasion imminente, le plus exposé 
était Frossard. Avec une portion de ses troupes, il occupait au 
sud de Sarrebruck les monticules évacués le 2 août par les 
Prussiens, à savoir : l'Exercier-Platz ou ebamp de manœuvres, 
le Reppertsberg, le Nussberg, le Galgenberq, le Winterberg. De 
là il ne pouvait manquer de recueillir quelques informations. 
Il connaissait assez le réseau des chemins de fer allemands 
pour savoir que le principal débouché des lignes venant du 
Rhin était, du côté de la Lorraine, Neunkirchen, puis, tout en 
avant, Sarrebruck. a Je m'attendais parfaitement à être atta- 
qué, » a-t-il déclaré plus tard (l). Le 5 dès le matin, ses appré- 
hensions se traduisirent dans la dépêche suivante adressée au 
major-général : » Je ne fais rien sur ma position avancée, j'y 
suis un peu en flèche. Le 2 e corps serait beaucoup mieux sur 
le plateau de Forbach à Sarreguemines en gardant Forbach. 
L'Fmpereur juge-t-il que je doive me replier là? » Deux 
heures plus tard, la réponse arriva de RÎCtz. Napoléon approu- 
vait le projet, en fixait l'exécution au lendemain et laissait à 

(1) Imposition du général Frossard. (Voir Procès haziiinc.) 

T. vi. 21 



418 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Frossard toute latitude pour concentrer autour de lui ses 
troupes (1). La journée s'avançant, le général apprit que l'une 
des divisions de cavalerie allemande était à proximité de Sarre- 
bruck, et de certains indices il conclut à un mouvement con- 
vergent qui s'opérait vers cette ville. Estimant qu'en cas 
d'attaque il pourrait être tourné, il résolut de quitter aussitôt 
ses positions. Le soir même, il rétrograda et, ainsi qu'il l'avait 
télégraphié à l'Empereur, ramena ses divisions vers le pla- 
teau de Forbach. Les bivouacs ne furent installés que bien 
avant dans la nuit. 

Tous ces lieux étaient familiers à Frossard. Il les avait 
explorés en 1867. A quatre ou cinq kilomètres au sud de Sar- 
rebruck, en arrière des petits mamelons où s'était livré le 
combat du 2 août, s'étendait une chaîne de collines qui pre- 
naient naissance près de Forbach et s'abaissaient vers la Sarre 
près de Saint-Arnual (2). Ces collines sur lesquelles s'était 
élevé le village de Spicheren étaient couvertes, sur leurs flancs, 
de bois touffus : c'était à l'ouest le Spicheren-Wald ; c'était à 
l'est le Gifert-Wald, le Pfaffen-Wald, enfin le Slijh-Wald qui 
descendait vers la Sarre. L'aspect était celui, non d'une sur- 
face unie, mais de hauteurs fortement découpées : tels appa- 
raissaient le Forbacher-Berg et le Pj'affen-Berg. La plus 
escarpée de ces hauteurs, faisant saillie au nord et surplombant 
la plaine, se reconnaissait de loin à ses blocs de roches rou- 
geatres; de là le nom de RolJier-Berg ou de Montagne-Rouge 
qui lui avait été donné. Cette région accidentée se continuait 
au sud-ouest vers OEtingen et se redressait au sud vers Gaden- 
bronn, point principal de la position défensive que Frossard 
avait jadis signalée. De l'extrémité occidentale de la chaîne 
on pouvait, à l'ouest, du côté du chemin de Sarrelouis, aper- 
cevoir d'autres coteaux couverts de bois. Mais dans l'intervalle 
le sol se déprimait et donnait naissance à une sorte de ravin où 
couraient presque côte à côte le chemin de fer et la route de 
Metz à Sarrebruck. A l'endroit le plus rétréci du ravin avait été 

(1) Général Frossard, Opérations du 2 e corps, p. 30. 

(2) Voir à l'Appendice, carte n° 4. 



FRQESCHWILLER ET FORBACH. 410 

construite la ville de Forbach. A mesure qu'on s'avançait vers 
le nord, le vallon s'ouvrait dans un horizon plus élargi. Entre 
la voie ferrée et la grande route se développait, avec ses 
grandes forges, le village de Stiring. Plus loin, à gauche, se 
montrait le Vieux-Stiring et, à travers les bois, se distinguaient 
des usines, les unes en activité, les autres abandonnées. La 
route, s'éloignant du chemin de fer, était bordée à cet endroit 
de plusieurs maisons, la Baraque-Mouton, la Brème-dOr, la 
Maison de Douane; puis elle suivait le pied du Forba her-Berg 
etdu Rot lier -B "erg et traversant le Folster-Hbhe, se prolongeait 
vers Sarrebruck. 

Telles étaient les positions entre lesquelles Frossard venait 
de répartir ses trois divisions. La division Vergé, cantonnée 
autour de Stiring, c'est-à-dire dans la vallée, gardait la route, 
le chemin de fer, et surtout la ville de Forbach où, non sans 
quelque imprudence, d'immenses approvisionnements avaient 
été rassemblés. La division Laveaucoupet, campée sur les 
hauteurs au nord et au sud de Spicheren, surveillait toute la 
région jusqu'au delà de la Sarre. La division Bataille, postée à 
OEtingcn où elle n'avait pu dresser ses tentes qu'à la fin de la 
nuit, se tenait prête à accourir partout où un renfort serait 
nécessaire. Le quartier général avait été installé à Forbach où 
étaient rassemblées aussi la cavalerie et la réserve d'artillerie. 
— La possession des hauteurs assurerait au commandant du 
2 e corps d'incontestables avantages vis-à-vis de tout adversaire 
qui déboucherait de la Sarre. Toutefois, l'ensemble de la posi- 
tion offrait une forme généralement convexe et présentait un 
saillant très prononcé exposé aux feux convergents de l'ennemi. 
En outre, les troupes du général Laveaucoupet et celles du 
général Vergé, tenant celles-ci la vallée et celles-là la mon- 
tagne, étaient mal reliées ensemble, car elles étaient séparées 
par la forêt de Spicheren. A ces dangers s'ajoutait celui de la 
faiblesse numérique, le 2 e corps ne comptant en tout que 
28,000 hommes. Mais on ne doutait point, on ne pouvait 
douter qu'en cas de grande attaque, les secours ne fussent 
réclamés en toute hâte et ne fussent, avec une hâte égale, 
amenés sur le lieu du combat. L'assistance ne viendrait ni du 



',-20 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

4 e corps qui avait son quartier général à Boulay, ni de la garde 
qui était à Gourcelles-Chaussy En revanche, les quatre divi- 
sions du 3 e corps formaient comme une seconde ligne derrière 
le 2 e corps, et sûrement Bazaine, investi depuis la veille du 
commandement supérieur de Tannée de Lorraine, ne lais- 
serait pas succomber son lieutenant. 

De nombreux corps de cavalerie devançaient les armées 
allemandes. Le 6, dès le matin, les reconnaissances se por- 
tèrent de tous côtés sur les rives de la Sarre. Des détachements 
du 47 e hussards prussien occupèrent le faubourg de Saint- 
Jean; puis, s'avançaht au delà de la rivière, ils poussèrent jus- 
qu'au Champ-de-Manœuvres, jusqu'au Galgenberg, c'est-à-dire 
jusqu'aux emplacements abandonnés la veille par les Français. 
De là ils se mirent à observer tout à la fois la vallée de For- 
bach et les hauteurs de Spicheren. Ils remarquèrent, crurent 
remarquer que plusieurs bataillons d'infanterie se rassemblaient 
entre la Brême-d'Or et Stiring; en outre, ils crurent saisir un 
mouvement inusité de locomotives près de la gare de Forbach. 
Rassemblant ces divers indices, ils se persuadèrent que leurs 
adversaires se disposaient à se replier, et ce fut en ce sens 
qu'ils rédigèrent leurs rapports. 

Cependant Steinmetz avait prescrit pour le 6 une marche 
qui porterait ses troupes jusque dans le voisinage de la fron- 
tière. Vers huit heures, l'avant-garde de la 14 e division, com- 
mandée par le général de François, atteignit Guichenbach. 
Dans l'entrefaite on connut les informations recueillies par la 
cavalerie et qui annonçaient la retraite des Français. Le 
général de Kameke, commandant la division, marchait avec 
l'avant-garde. Il fit demander à son supérieur hiérarchique, le 
général de Zastrow, chef du VII e corps, l'autorisation de fran- 
chir la Sarre et d'occuper les hauteurs au sud de Sarrebruck. 
La réponse, arrivée sans retard, laissa à Kameke toute latitude 
pour agir suivant ses inspirations. Le temps était beau, la 
journée peu avancée, les troupes point fatiguées. L'éducation 
des officiers prussiens leur avait enseigné l'offensive à outrance. 
L'idée s'affermit de se jeter dans les traces de la retraite fran- 
çaise. Vers onze heures, le général de Kameke passa la rivière, 



FROESCHWILLER ET FORBAGH. 421 

mettant à profit ces mêmes ponts qu'après l'engagement du 
2 août, on avait eu l'incurie de ne pas détruire. Sur le Champ- 
de-Manœuvres, une courte délibération s'engagea entre lui et le 
général de François. Le résultat fut que, sans plus tarder, on 
aborderait l'ennemi. C'est ainsi que, le même jour, aux rives 
de la Sauer et en avant de Spicheren, l'initiative des chefs 
secondaires engagerait la bataille. 

Dans les bivouacs français, installés fort tard, le réveil avait 
sonné après un court repos. Au quartier général impérial, on 
s'attendait à un engagement; on s'y attendait si bien qu'à 
quatre heures du matin Lebœuf avait télégraphié à Frossard 
afin de contre mander une conférence militaire fixée pour ce 
jour-là : a Tenez-vous prêt à une attaque sérieuse, mandait le 
major général, elle pourrait avoir lieu aujourd'hui même. » 
L'information ne tarda pas à se confirmer. En hâte, le général 
de Laveaucoupet fit exécuter quelques travaux défensifs; puis 
sur la position avancée du Rotherberg, il rangea le 10 e bataillon 
de chasseurs à pied. Ces apprêts n'étaient point encore achevés 
quand on vit déboucher de Sarrebruck les cavaliers ennemis. 
Ceux-ci avaient avec eux de l'artillerie. Une batterie prus- 
sienne s'installa sur le Champ- de- Man œuvres tandis que l'une 
des nôtres prenait position sur le Rotherberg, et, vers neuf 
heures, la lutte s'engagea des deux parts à coups de canon. Au 
premier bruit des détonations, Frossard avisa Bazaine qui, 
depuis la veille, était son chef : « J'entends le canon à mes 
avant-postes, télégraphia-t-il; je vais m'y porter. » Puis il 
ajouta, mais sous la forme d'une suggestion plutôt que d'une 
demande formelle : « Ne serait-il pas bien que la division 
Montaudon envoyât de Sarreguemines une brigade vers Gross- 
bliederstroff, et que la division Decaen se portât en avant vers 
Merlebach et Uosbruck? » — Comme cette dépêche allait 
trouver Bazaine, l'avant-garde de la 14 e division prussienne 
s'acheminait vers les ponts de Sarrebruck. Bientôt les colonnes 
(I infanterie, conduites par le général de François, se mon- 
trèrent en avant de la ville et se portèrent contre nos campe- 
ments. C'était, après les escarmouches du matin, la vraie 
bataille qui commençait. 



A22 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Elle commença par une double attaque tentée contre les 
flancs de la position française. Deux bataillons, inclinant vers 
l'est, se dirigèrent vers le Stifts-Wald, dans l'espoir de déborder 
notre droite. Deux autres bataillons, obliquant un peu à 
l'ouest, essayèrent de refouler notre gauche et de se rappro- 
cher de Stiring. — Sur notre droite, l'ennemi gagna la lisière 
des bois, les traversa en partie, atteignit la bordure sud-est du 
Gifert-Wald, s'étendit même jusqu'à la clairière qui sépare le 
Gifert-Wald du Pfaffen-Wald. Mais là s'arrêtèrent ses progrès, 
et tous ses efforts pour pousser plus avant n'aboutirent qu'à de 
grandes pertes. — Sur notre gauche, les Prussiens pénétrèrent 
très avant dans le bois de Stiring, mais ne s'y maintinrent 
qu'avec peine et au prix de beaucoup de sang. 

La lutte se prolongea longtemps, nos adversaires déployant 
une obstination pareille aux deux extrémités de la ligne de 
combat. Entre deux et trois heures, on vit déboucher la bri- 
gade de Woyna, seconde brigade de la 14 e division. — Du 
côté de Stiring, le seul avantage des Allemands fut la con- 
quête d'une hauteur qu'on appelait les Vieilles-Houillères. — 
Du côté du plateau, l'ennemi, impuissant à s'avancer sous bois, 
imagina d'aborder de front le Rother-Berg. L'audacieuse entre- 
prise échoua, et, pour échapper à une destruction totale, les 
assaillants furent réduits à se blottir contre le rocher, dont les 
parois leur offraient un précaire abri. Un peu plus tard, une 
seconde attaque fut tentée par le général de François. Le 
général fut tué dans l'action, mais ses troupes réussirent à 
prendre pied sur les premiers escarpements. Cet avantage fut 
presque aussitôt compensé par un échec; car les Prussiens 
furent chassés de tout le Gifert-Wald et obligés de se replier 
vers le Winterberg. 

En engageant spontanément le combat, Kameke et ses offi- 
ciers avaient écouté leur fougue plutôt que la prudence. Sur 
le lieu de l'action, ils n'avaient amené d'abord qu'une des 
brigades de la 14 e division; l'autre brigade venait seulement 
d'entrer en ligne. Ces forces si insuffisantes étaient éparpillées 
sur une longue bande amincie qui s'étendait depuis les 
Vieilles-Houillères jusqu'au Pfaffen-Wald en contournant le 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 423 

Rothei'berg, et qui ne mesurait guère moins de 6 kilomètres. 
Tout recul eût pu devenir désastre, car les Prussiens combat- 
taient avec la Sarre à dos. En arrière, d'importants renforts 
convergeaient à la vérité vers Sarrcbruck, mais ils n'arriveraient 
que tard; on pouvait même affirmer qu'ils arriveraient trop 
tard si les Français, concentrant rapidement leurs divisions, 
mettaient à profit le court moment, le moment unique, où ils 
• avaient la supériorité du nombre. 

Un véritable homme de guerre, prompt et résolu, eût saisi 
la chance que lui offrait la témérité de l'adversaire. Ingénieur 
très savant plutôt que manieur de troupes, Frossard n'avait ni 
le rapide et sûr coup d'œil qui est le fruit de l'expérience, ni 
\c. génie qui supplée l'expérience elle-même. Ses premières 
dépêches avaient trahi l'incertitude : il avait demandé à être 
appuyé plutôt qu'à être secouru : il était demeuré perplexe sur 
les projets de l'adversaire qui, disait-il, « ne prononçait point 
encore son mouvement d'attaque. » Pendant la première partie 
de l'engagement, il se tint à Forbach, à proximité du télégraphe, 
du chemin de fer, en une excellente position pour recevoir et 
transmettre les ordres; mais la vue du champ de bataille lui 
échappait Pour embrasser tout l'horizon, il eût fallu gravir 
les hauteurs, par exemple le Forbacher-Berg : de là, il eût été 
possible d'évaluer la passagère faiblesse de l'ennemi et de 
hâter, fût-ce avec les seules forces du 2 e corps, la vigoureuse 
offensive qui rejetterait l'adversaire vers la Sarre. Fixé à son 
quartier général, Frossard attendait passivement que les Prus- 
siens dévoilassent leurs desseins, que l'assistance arrivât du 
3 e corps, et de la sorte laissait passer l'heure précieuse. L'acti- 
vité de Bazaine eût pu réparer cette inertie. Il était investi du 
commandement en chef de l'armée de Lorraine, et toute res- 
ponsabilité des échecs comme tout honneur des succès remon- 
terait vers lui. Ce fut alors qu'il montra pour la première fois 
cette insuffisance qui aurait sur l'avenir de la guerre des suites 
si funestes. Depuis le matin, il prévoyait une attaque. Mais 
irrésolu et compliqué à la manière des esprits médiocres, il 
accueillait toutes les rumeurs sans parvenir à fixer l'impor- 
tance de chacune d'elles et laissait flotter sa pensée sur Sarre- 



A2i HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

gucmines, sur Saint- Vvold, sur Boucheporn, sur Garling, sans 
qu'aucune conception maîtresse s'arrêtât en son esprit. 11 était 
dix heures quand il reçut les premières dépêches de Forbach. 
Mollement, Frossard demandait le secours; plus mollement, 
Ha/aine l'accorda. Sur les quatre divisions dont il disposait, il 
donna l'ordre à la division Metman de se diriger surMacheren 
et Bening, à la division Gastagny de marcher sur Farschwiller 
et Théding. Par là, il les rapprochait du lieu de l'action; mais 
aucune prescription précise n'éclaira les deux divisionnaires 
sur le plan général auquel ils concourraient. A une heure 
vingt-cinq minutes, une nouvelle dépèche de Frossard, celle-là 
plus pressante, arriva à Saint- Avold. Le commandant du 
2 e corps mandait à Bazaine : « Je suis fortement engagé, tant 
sur la route et dans les bois que sur les hauteurs de Spicheren. 
C'est une bataille. » Et il ajoutait : « Prière de faire marcher 
rapidement la division Montaudon sur Grosbliederstroff et la 
brigade de dragons sur Forbach. » Sur cet appel, les dragons 
partirent. Quant à la division Montaudon, Tordre de se mettre 
en route ne lui fut transmis que cinq quarts d'heure plus tard. 
Cependant, Saint-Avold était à quatre lieues de Forbach, et en 
vingt minutes, le chemin de fer y conduisait. Bazaine demeura 
à son quartier général, en une immobilité indifférente, comme 
s'il eût oublié qu'il commandait en chef, qu'une bataille se 
livrait tout près de lui, que le péril de Frossard était le sien. 
Ainsi tout concourait pour stériliser même nos chances pro- 
pices. Frossard perdrait l'occasion; Bazaine se bornerait à 
donner de loin des ordres équivoques, incomplets; et, ainsi 
qu'on le dira plus loin, aucun des divisionnaires du 3 e corps 
ne saurait, par la surabondance de son activité et de son ini- 
tiative, réparer les erreurs de l'un et de l'autre. 

Tandis que se transmettaient ces messages et ces dépêches, 
les soldats de Laveaucoupet et de Vergé continuaient à défendre 
avec énergie, mais avec une énergie toute passive, les pre- 
miers le plateau, les seconds la -vallée. Parmi les chefs prus- 
siens, l'anxiété était extrême. Du haut du Galgenberg, ils sui- 
vaient les mouvements de leurs troupes qui se débattaient 
laborieusement dans le Gifert-Wald et dans les bois de Stiring. 



FROESCinVILLEll ET FORBACH. 425 

Ils ne doutaient guère que les Français, mettant l'heure à 
profit, ne rassemblassent leurs forces et ne punissent leur 
témérité. Comme le temps s'écoulait sans qu'aucune offensive 
ne se dessinât, leur crainte se mêla d'espoir; bientôt, l'espoir 
se colora de joie. Les renforts arrivaient, non du côté de 
Forbach, mais du côté de Sarrebruck. 

A partir de trois heures, on commença à voir les colonnes 
allemandes s'engager sur ces ponts de la Sarre que notre 
négligence avait laissés intacts. Tout d'abord arriva l'avant 
garde de la 16 e division. Puis la II e armée entrant en action, 
les tètes de colonne du III e corps vinrent prendre position sur 
le Reppertsberg et le }\ interberg. Les autres régiments du 
corps d'armée suivaient, une partie débouchant déjà de Sarre- 
bruck, une autre partie s'en approchant. Les généraux, arri- 
vant successivement, se concertent : c'est le général de Gceben, 
chef du VIII e corps, qui prend le commandement des mains 
du général de Kameke; c'est le général de Zastrow, chef du 
VII e corps, qui, par droit d'ancienneté, succède au général de 
Gceben; c'est le général d'Alvensleben, chef du III e corps, à 
qui sera confiée spécialement la conduite des attaques contre 
le plateau. Même à travers ces directions multiples, l'unité 
subsiste; tous, ayant puisé à la même source les mêmes prin- 
cipes, sont animés des mêmes vues. Tout afflue, la cavalerie, 
l'infanterie et surtout l'artillerie. En arrière, d'autres corps 
de troupes s'échelonnent, et avant la fin de la journée, plus 
de 50,000 hommes pourront être engagés sur le champ de 
bataille. 

C'est avec ces forces incessamment renouvelées que se 
poursuit le combat. Six batteries s'établissent sur le Folster- 
hbhe, sur le Galgenberg . Puis la lutte s'étend sur les deux 
points où elle s'est développée le matin, c'est-à-dire dans la 
plaine et sur les hauteurs. 

Dans la plaine, les Prussiens s'usent longtemps en vains 
efforts pour déboucher du bois de Stiring; plusieurs fois ils 
sont rejetés dans 1 intérieur des fourrés. Mais leur opiniàtrelé, 
leur nombre toujours croissant, leur permet enfin de pro- 
gresser; ils atteignent la route de Forbach, s'emparent d'un 



426 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

petit groupe de constructions connues sous le nom de la 
Baraque-Mouton, de la Brême-dOr, de la maison de douane; 
puis ils se rapprochent des usines de Stiring. 

Du côté du plateau, les premières fractions du III e corps, 
se rassemblant en avant de Sarrebruck, viennent relever les 
soldats du général de Kameke. Vers trois heures et demie, deux 
bataillons du 48 e prussien, descendant du Winterberg, 
gagnent au pas de course le pied des hauteurs boisées. Pen 
dant une heure se succèdent dans le Gifert-Wald une série 
d'engagements confus et indécis, assez semblables aux com- 
bats qu'en ce jour-là même les Français de l'armée d'Alsace 
livraient dans le Niedcrwald. L'ennemi, grossi par des renforts, 
arrive jusqu'à la lisière sud de la forêt. Avec le 2 e de ligne, le 
général Doens, l'un des brigadiers de Laveaucoupet, accourt 
de Spicheren afin d'arrêter la marche débordante de l'envahis- 
seur. Une mêlée furieuse s'engage. Les Français, tout d'abord, 
regagnent du terrain. Mais, par les ponts de Sarrebruck, des 
troupes fraîches défilent sans cesse et sont en toute hâte ache- 
minées vers les hauteurs. Le général Doens est mortellement 
frappé; le colonel de Saint-Hillier est tué; le lieutenant- 
colonel de Boucheman est blessé. Derechef, les Prussiens 
atteignent la bordure du bois et tout notre effort se réduit à 
les contenir. Pendant ce temps, sur le Rotherberg, l'attaque 
progresse pareillement, et le général de Laveaucoupet est 
obligé de mettre l'épée à la main pour encourager et soutenir 
ses hommes épuisés. 

Stationnaire jusqu'à trois heures de l'après-midi, le combat 
tournait contre nous. Frossard, décidément inquiet, attendait 
vainement le concours du 3 e corps. Aucun des divisionnaires 
de Bazaine ne paraissait, ni Metman, ni Gastagny, ni Mon- 
taudon. Seule, une brigade de dragons arriva; le secours était 
peu efficace, l'infanterie seule pouvant évoluer à l'aise sur le 
terrain tourmenté où l'on se battait. Le général Frossard télé- 
graphia directement à Montaudon : « Avez-vous reçu l'ordre de 
diriger des troupes sur ma droite vers Grosbliederstroff ? Si 
oui, activez leur marche. » En cette grande pénurie, la seule 
ressource était la division Bataille. Par degrés, elle avait été 



FROESCHWILLER ET FORBACH. 427 

amenée presque tout entière de ses campements d'OEtingcn. 
Par malheur, elle n'offrait que des effectifs insuffisants : de 
plus, elle était réduite à se partager entre Spicheren et Stiring 
et portait ses forces de l'un et de l'autre coté du champ de 
bataille, suivant les alternatives de la lutte. 

En dépit de ces désavantages, il lui fut donné de rétablir 
pour un moment le combat qui fléchissait. — Sur le plateau, 
elle réussit à contenir l'ennemi, et même à le ramener un peu 
en arrière. — Du côté de Stiring, les sombres perspectives de la 
journée s'éclairèrent tout à coup d'une lueur de victoire. Vers 
cinq heures (sans qu'on puisse bien fixer les heures, demeu- 
rées pour cette journée fort incertaines), par la route en lacets 
qui conduisait de Spicheren dans la plaine, on vit descendre 
l'un des régiments de la division, le 67 e de ligne, soutenu en 
arrière par un bataillon du 8 e . Le régiment dégage les forges; 
puis, malgré un feu terrible, il s'avance en terrain découvert, 
aborde le bois de Stiring et l'enlève d'un élan superbe. Plu- 
sieurs compagnies prussiennes sont dispersées, coupées en 
tronçons, rejetées vers la lisière opposée. Cinq pièces de canon, 
qui avaient été abandonnées, sont reprises. Le mouvement de 
retraite s'étendant, l'ennemi rétrograde jusqu'à Schœneck, 
jusqu'à Drahtzug : contre-attaque admirable, quoique par- 
tielle, quoique tardive, et qui montre ce qu'eût été une offen- 
sive générale tentée à l'heure propice, c'est-à-dire en ces 
heures du milieu du jour où notre passagère supériorité sem- 
blait gage de succès. 

lîasscmblés sur le Galgenbcrg, les commandants prussiens 
Gœben, Zastrow, d'Alvensleben, déjà s'apprêtaient à triom- 
pher. Ils se reposaient en ce confiant espoir quand ils con- 
nurent le fragile mais brillant avantage des Français. Quelques 
obus éclatant non loin d'eux montrèrent, mieux que tout le 
veste, qu'on ne tenait point encore le dénouement. Il fallait 
achever le double effort commencé depuis le matin, effort vers 
" les hauteurs, effort vers Stiring. 

La lutte continua donc, sous le soleil déjà décroissant. 
1 L'ennemi occupait les rebords du Rotherberg, mais non toutes 
/ les assises de la montagne. Il essaya, soit hâte d'en finir, soit 



i28 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

bravade, d'amener sa cavalerie jusque sur les escarpements 
Deux fois, les hussards hasardèrent l'entreprise; la téméraire 
opération rencontra l'insuccès qu'elle méritait. L'artillerie fut. 
plus heureuse et parvint, au prix de grands efforts, à hisser 
huit pièces jusqu'au sommet de la colline. Le général Laveau- 
coupet tente encore d'énergiques retours; mais tout le Rother- 
berg lui échappe et pareillement le Gifert-Wald. Il est réduit à 
se replier en arrière, à la lisière sud-ouest des bois. Cepen- 
dant, l'attention des généraux prussiens et surtout d'Alvens- 
leben s'était portée sur le Forbacher-Berg qui dominait la 
route, le chemin de fer, toute la vallée. La conquête de cette 
position, en séparant les défenseurs de Stiring et les défen- 
seurs de Spicheren, contraindrait le 2 e corps à la retraite. Les 
batteries installées sur le Folster-Hohe préparent l'attaque. 
Toutes les troupes fraîches sont portées à l'assaut delà colline 
Sur les hauteurs se déployaient quatre ou cinq de nos batail- 
lons. Un combat s'engage, sanglant et acharné. Enfin la posi- 
tion est emportée. 

Du côté de Stiring, nos affaires ne prospéraient pas davan- 
tage. Déjà s'était effacée la trace des courts succès dus à la 
division Bataille. Dans les bois où ils s'étaient avancés à la 
poursuite de leurs adversaires, nos soldats avaient été écrasés 
par les batteries prussiennes. Dans le même temps, l'ennemi, 
qui s'est replié vers Dsrahtzug, s'y reforme et, grossi par des 
renforts, reprend l'offensive. Il reconquiert le bois, en 
débouche, se porte à l'attaque des forges. La résistance se 
prolonge derrière les murailles des usines et à l'abri des mon- 
ceaux de scories. Mais l'assaillant, gagnant toujours, atteint les 
premières maisons du village. 

Frossard n'était arrivé que tard sur le champ de bataille. 11 
semble qu'il ait été lent à dépouiller toute espérance. Dans un 
télégramme adressé à Bazaine à cinq heures quinze du soir v 
nous lisons ces mots : « J'espère rester maître du terrain, mais 
cela pourra recommencer demain matin ou peut-être à la 
nuit. » Et, ne voyant rien venir, il priait que du moins on lui 
envoyât par le chemin de fer un régiment d'infanterie. Un 
quart d'heure plus tard, une nouvelle dépêche, dépouillée de 



FRQESCHWILLKU ET FOHBACH. «9 

toute illusion, trahit 1 imminence de la défaite. Le comman-* 
dant du 2 e corps mandait au maréchal : « Ma droite sur les 
hauteurs a été obligée de se replier. Je me trouve compromis 
gravement. Envoyez-moi des troupes très vite et par tous les 
moyens. » L'heure était proche où les renforts eux-mêmes ne 
sauveraient plus rien. En cette condition presque désespérée, 
voici quelle circonstance précipita l'ordre de retraite. 

Tandis que la lutte se poursuivait du côté de Spicheren et 
du côté de Stiring, l'avis avait été transmis à Frossard qu'une 
troupe d'infanterie, accompagnée d artillerie, s'avançait par la 
route de Sarrelouis à Forhach. Ces colonnes dont on signalait 
l'approche étaient celles de la 13" division prussienne. Elles 
avaient, vers midi, passé la Sarre à Wehrden. Après une 
longue halte, elles venaient de se remettre en marche au hruit 
croissant delà canonnade et remontaient les rives de la Rossellc. 
Nulle information n'eût pu jeter plus de trouhle dans l'esprit 
du général en chef. Si au douhle effort tenté sur nos ailes 
s'ajoutait une attaque du côté de la route de Sarrelouis, nous 
courions le risque d'être pris à revers, et la retraite deviendrait 
impossible, sinon pour la division Laveaucoupet, toujours 
libre de rétrograder par les hauteurs, au moins pour la divi- 
sion Yergé engagée autour de Stiring. L'anxiété s'accroissait 
par la pénurie des effectifs. Tous nos régiments avaient été, 
les uns après les autres, amenés sur le lieu de l'action princi- 
pale. Aux abords de la route de Sarrelouis, nous n'avions 
conservé qu'une compagnie du génie et une portion du 12 e dra- 
gons sous les ordres du lieutenant-colonel Dulac; à ces déta- 
chements se joignirent deux cents réservistes tout récemment 
débarqués par le chemin de fer. C'est contre cette poignée 
d'hommes que se heurta, entre six et sept heures du soir, 
l'avant-garde de la 13 e division. Heureusement la bravoure eut 
raison du nombre. Établie sur un monticule, au sud de la route 
de Sarrelouis, la petite troupe contint longtemps l'ennemi et, 
par sa fière contenance, sauva, pour ce jour-là du moins, For- 
hach. Cependant ce danger, qui s'ajoutait à tous les autres, 
avait triomphé des dernières hésitations de Frossard. A sept 
heures vingt, il télégraphia à Bazaine : « Nous sommes tournés 



430 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

par Wehrden, je porte tout mon monde sur les hauteurs. » 
C'était la retraite. Plusieurs détachements continuèrent la 
lutte, les uns par impossibilité de rompre l'action, les autres 
par ignorance d'un ordre qui, dans la confusion de la mêlée et 
dans l'obscurité croissante, ne leur parvint pas. A la nuit, on se 
battait encore autour de Stiring. Enfin la division Vergé 
s'écoula par Forbach. La division Laveaucoupet s'était retirée 
au sud-ouest de Spicheren, refoulée plutôt que vaincue; à onze 
heures du soir, les vaillants soldats, qui avaient opiniâtrement 
défendu le plateau, commencèrent à se replier dans la direction 
de Behren. La division Bataille, un peu moins maltraitée que 
les autres et chargée de couvrir la retraite, rétrograda la der- 
nière et ne quitta qu'à la petite pointe du jour sa position 
d'OEtingen. L'ennemi ne nous poursuivit point, soit que la 
fatigue fût extrême ou l'obscurité trop profonde, soit que les 
vallonnements du terrain rendissent presque impossible l'inter- 
vention de la cavalerie. Il n'entra même pas dans Forbach qu'il 
n'occupa que le lendemain, et la petite ville, évacuée par les 
nôtres, attendit toute la nuit un ennemi qui n'arrivait point. 
Frossard avait prescrit que l'armée se dirigeât sur Sarregue- 
mines; puis il ordonna qu'elle se rabattît sur Puttelange. C'est 
en cette dernière bourgade que se rassembleraient le lende- 
main matin les divisions vaincues. Elles étaient diminuées de 
2,000 tués ou blessés, de 2,000 prisonniers et avaient infligé 
une perte de plus de 4,000 hommes à l'ennemi. Elles avaient 
sauvé leurs pièces d'artillerie et leurs drapeaux; en revanche, 
beaucoup de voitures, un équipage de ponts, de grands appro- 
visionnements avaient été abandonnés. 

Les routes qui sillonnent les coteaux entre Sarreguemines et 
Forbach ne virent pas seulement passer, pendant cette nuit du 
6 au 7 août, les régiments du 2 e corps. Plusieurs fois, pendant 
cette marche inquiète et lassée, les fuyards purent percevoir 
dans le lointain le bruit d'autres colonnes, qui, se guidant mal 
à travers les ténèbres, tantôt s'arrêtaient pour reconnaître le 
chemin, tantôt se hâtaient pour regagner le temps perdu. On 
entendait, dans le grand silence, le pas rythmé des hommes, 
le choc des bidons, le lourd roulement des caissons. Ces 



FIIQESCIIWILLER ET FORBACII. 431 

troupes, harassées par la marche autant que les soldats de 
Frossard par la bataille, étaient celles du 3' corps. C'est ici le 
lieu de rapporter quel ensemble de mauvaises chances, de 
timidités, de malentendus, avait paralysé jusqu'au soir le 
général Metman, le général de Castagny, le général de Mon- 
taudon, c'est-à-dire les divisionnaires de Bazaine. 

Il était midi quand le général Metman, campé à Marienthal, 
avait reçu de Bazaine l'ordre de se porter avec une portion de 
ses troupes sur Béning et de surveiller les abords de Merlc- 
bach. L'ordre avait le mérite d'être bref, mais il l'était trop; 
il manquait du commentaire qui l'eût éclairé : ni avis de se 
mettre à la disposition du général Frossard, ni même aucune 
allusion au combat déjà commencé. A trois heures, Metman 
avait atteint Béning. Il n'était qu'à neuf ou dix kilomètres du 
champ de bataille, et distinctement on percevait la canonnade 
grandissante. On fit halte en ce lieu, et, sans provoquer de 
nouvelles instructions, passivement on attendit. A quatre 
heures, un ordre arriva de Bazaine, mais qui semblait imposer 
l'inaction. Le maréchal ne parlait ni du 2 e corps ni du combat, 
et se bornait à prescrire que la division s'établît le soir entre 
Béning et Betting. Dans le même temps, un pressant message 
de Frossard appelait Metman à Forbach ; les malheurs s'ajou- 
tant aux fautes, il se trouva que cette dépêche s'égara. Pen- 
dant plusieurs heures l'immobilité se prolongea, non sans 
éveiller parmi les plus ardents quelques murmures. Le canon 
continuait à tonner, et nos chances s'évanouissaient une à 
une, faute de renforts. Il était plus de sept heures quand un 
télégramme de Frossard arriva à la gare de Béning : « Metman 
est-il là? Qu'il vienne. » Metman se hâta vers Forbach. Vers 
neuf heures et demie du soir il atteignit les faubourgs. Tout 
était fini. 

Le sort de la division Gastagny fut à peu près pareil. Le G, 
le général de Gastagny était à son bivouac à Puttelange quand, 
dans la matinée, il entendit le canon. Il fit prendre les armes 
à sa division. Entre toutes les routes, il choisit, non la meil- 
leure, mais la plus courte et, par une inspiration heureuse, se 
dirigea vers Forbach. Chemin faisant, il reçut le message de 



K33 HTSTDttRE DU SKCONI) KM PIRE. 

liazainc qui lui prescrivait de se porter sur Farchswiller cl 
Theding; sans gTanfl souci de cet ordre, il répliqua qu'il mar- 
chait dans la direction du canon. Au bout de six 'kilomètres, 
ayant rencontré une « belle position », il s'arrêta, désireux 
cl être fixé sur l'importance de rengagement et ne voulant pas, 
suivant ses propres expressions, « éreinter ses hommes pour 
rien (l). » A ce moment les détonations ne s'entendaient plus 
guère; en outre, un officier envoyé en reconnaissance rapporta 
des renseignements rassurants. Sans plus ample information, 
Castagny revint vers Puttelange. A peine y était-il que la canon- 
nade reprit, et cette fois « avec un vacarme abominable » . Jl 
était cinq heures. Derechef le général mit en marche ses régi- 
ments. Deux heures plus tard, il rencontra près de Théding 
des fuyards, puis un officier qui l'ahorda avec ces mots : «Tout 
est perdu (2). » Le général continua sa route jusqu'à Tentc- 
ling, puis il rebroussa chemin et, à travers la nuit, ramené 
vers Puttelange ses troupes harassées. 

Le même destin pesa sur la division Hontaudon. Elle était 
à Sarreguemines, c'est-à-dire à l'extrême droite, reliant le 
3 e corps au 5 e . Vers dix heures du matin, elle avait entendu, 
du côté de Sarrebruck, le roulement du canon. Le général 
Montaudon n'avait point quitté ses positions : il attendait les 
ordres de Bazaine, et craignait d'ailleurs pour lui-même, l'en- 
nemi ayant été signalé dans les environs. Vers trois heures, il 
reçut de Saint- Avold la dépêche qui lui prescrivait de se portci 
vers Grosbliederstroff et de se mettre à la disposition du général 
Frossard. L'ordre était tardif : par surcroît de malheur, l'exé- 
cution fut lente. Près de deux heures s'écoulèrent avant que 
la division pût quitter Sarreguemines. A Rouhling, un nouveau 
retard s'ajouta à tous ceux de la journée (3). On était près de 
Lixing quand on rencontra un officier d'état-major du 2 e corps, 
le capitaine Allaire, qui pria, supplia Montaudon d'accourir au 
plus vite. Le général hâta sa marche à travers champs. Gepen- 

(1) Déposition du général de Castagny. (Voir Procès Bazaine.) 

(2) Déposition du capitaine Becat. (Voir Procès Bazaine.) 

(3) Voir la Guerre de 1870-1871, rédigée à la Section historique du minis- 
tère de la guerre, t. VIII, p. 202-204. 



FROESGHWILLER ET FORBACH. 433 

dant le bruit du canon avait cessé et la nuit était tombée. 
Arrivé à trois kilomètres de Forbach, Montaudon envoya à 
Frossard un officier pour lui annoncer qu'il était à sa disposi- 
tion. Mais Frossard était parti, la ville déserte et le combat 
fini. 

Le 7 août, toute cette masse confuse d'hommes, de chevaux, 
de voitures, reflua sur Puttelange. Tout ce qui était demeuré 
éparpillé à l'heure de la bataille se trouverait, par une singu- 
lière ironie des choses, concentré au lendemain de la défaite. 
Presque sans sommeil depuis deux nuits, privés de distribution 
régulière, les hommes, exténués de marches ou de combats, 
s'affaissèrent en arrivant à l'étape, en gens que rien n'intéresse 
plus, hormis les vivres et le repos. Les plaintes les plus 
bruyantes étaient celles des malheureux soldats de Frossard ; 
un grand nombre d'entre eux avaient perdu leurs effets de 
campement, leurs ustensiles, et ne savaient comment préparer 
la soupe ou se dresser un abri. Cependant ceux dont la lassitude 
n'avait pas engourdi les pensées ne songeaient pas sans un 
abattement morne à tout ce que la journée de la veille conte- 
nait de révélations. Frœschwiller offrait l'image de la vaillance 
trahie par la fortune, et les regrets, si grands qu'ils fussent, ne 
se mêlaient point de remords : Forbach laissait l'impression 
d'une victoire à demi saisie et peu à peu échappée de nos 
mains. Frossard, en face de forces inférieures, avait manqué 
de décision et de coup d'œil. Bazaine, bien autrement cou- 
pable, n'avait formulé que des ordres tardifs, des prescriptions 
vagues, et moitié médiocrité de génie, moitié égoïsme, n'avait 
suivi que de loin une bataille qu'il ne jugeait point la sienne. 
Malgré l'avertissement redoublé du canon, aucun des division- 
naires de Bazaine n'avait osé prendre une de ces promptes ini- 
tiatives qui sauvent les peuples et fondent les renommées. 
Quand la gravité des conjonctures eût exigé une entière soli- 
darité, chacun n'avait regardé que son propre horizon, et plus 
ou moins inconsciemment, s'était préparé d'avance à ne porter 
que le petit deuil de ce qui serait l'échec d'un autre. De là la 
disgrâce de tous. Dans la lassitude du jour, dans le désarroi de 
la défaite, ces perspectives n'apparurent qu'à un bien petit 

28 



434 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

nombre, confusément et par échappées. Mais voici ce qui sur 
l'heure grava dans les âmes le sentiment de la défaite : De 
même que l'armée de Mac-Mahon se retirait à travers les 
Vosges, de même l'armée de Bazaine commença, dès le 7 au 
soir, à rétrograder vers Metz. On refit en sens inverse la route 
qu'on venait d'accomplir, et ces belles campagnes lorraines 
qu'on laissait derrière soi, aucun soldat français ne les foule- 
rait plus jamais 



FIN DU TOME SIXIÈME 



APPENDICE I 

COMPOSITION DE L'ARMÉE DU RHIN (1) 



Commandant en chef : S. M. I'Empereur. 

Major général : Maréchal Lebof.uf. 

1 er aide-major général : Général de division Lebrun. 

2 e aide-major général : Général de division Jarras. 

Commandant de l'artillerie : Général de division Soleille. 

Commandant du génie : Général de division Coffinières de Ncr- 

deck. 
Intendant général : Intendant générai Wolff. 

1" CORPS 
Commandant : Maréchal de Mac-Maiion. 

l re DIVISION D'INFANTERIE 

Commandant : Général de division Ducrot. 

l re brigade: Général Moréno (2) (13 e bataillon de chasseurs à pîcd, 

18 e et 96 e de ligne). 
2 e brigade : Général de Postis du Houlbec (45 e de ligne et 1 er de 

zouaves). 
Artillerie : 6 e , 7 e et 8 e batteries du 9 e régiment. 
Génie : 3 e compagnie de sapeurs du 1 er régiment. 

2 e division d'infanterie 

Commandant : Général de division Douay (Abel). 

l re brigade : Général Pelletier de Montmarie (16 e bataillon de 

chasseurs à pied, 50 e et 74 e de ligne). 
2 e brigade : Général Pelle (78 e de ligne, 1 er tirailleurs algériens). 

(1) Extrait de la Revue militaire, rédigée à l'Etat-major de l'armée, avril 1899. 

(2) Puis général Wolff. 



4S6 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Artillerie : \i% 10° et 12 e batteries du 9 e régiment. 
Génie : 8 e compagnie de sapeurs du 1 er régiment. 

3 e division d'infanterie 

Commandant : Général de division Raoult. 

l re brigade : Général l'Hérillier (8 e bataillon de chasseurs à pied, 
36 e de ligne et 2 e de zouaves). 

2° brigade : Général Lefebyre (48 e de ligne, 2 e tirailleurs algé- 
riens). 

Artillerie : 5 e , 6 e et 9 e batteries du 12 e régiment. 

Génie : 9 e compagnie de sapeurs du 1 er régiment. 

4 e division d'infanterie 

Commandant : Général de division de Lartigue. 

l re brigade : Général Fraboulet de Kerleadec (1 er bataillon de chas- 
seurs à pied, 56 e de ligne et 3 e de zouaves). 

2 e brigade : Général Lacretelle (87 e de ligne (1) et 3 e tirailleurs 
algériens). 

Artillerie : 7 e , 10 e et 11 e batteries du 12 e régiment. 

Génie : 13 e compagnie de sapeurs du 1 er régiment. 

division de cavalerie 

Commandant : Général de division Duhesme. 
l re brigade : Général de Septeuil (3 e hussards, 11 e chasseurs). 
2 e brigade : Général de Nansouty (2 e et 6 e lanciers, 10 e dragons). 
3 e brigade : Général Michel (8 e et 9 e cuirassiers). 

Réserve d'artillerie et du génie. 

2 e CORPS 
Commandant : Général de division Frossard. 

l re DIVISION D'INFANTERIE 

Commandant : Général de division Vergé. 

l re brigade : Général Letellier-Valazé (3 e bataillon de chasseurs a 

pied, 32 e et 55 e de ligne). 
2 e brigade : Général Jolivet (76 e et 77 e de ligne). 
Artillerie : 5 e , 6 e et 12 e batteries du 5 e régiment. 
Génie : 9 e compagnie de sapeurs du, 3 e régiment. 

(1) Rattaché à la garnison de Strasbourg. 



APPENDICE I. 437 

2 e division d'infanterie 
commandant : Général de division Bataille. 

1" brigade : Général Poucet (12 e bataillon de chasseurs à pied, 8 e 
et 23* de ligne). 

2 e brigade : Général Fauvart-Bastoul (66° et 67 e de ligne). 
Artillerie : 7% 8 e et 9 e batteries du 5 e régiment. 
Génie : 12 e compagnie de sapeurs du 3 e régiment. 

3 e division d'infantebib 
Commandant : Général de division de Laveaucoupet. 
l re brigade : Général Doèns (10« bataillon de chasseurs à pied, 2 e et 

63 e de ligne). 
2 e brigade : Général Micheler (24 e et 40 e de ligne). 
Artillerie : 7 e , 8 e et 11 e batteries du 15 e régiment. 
Génie : 13 e compagnie de sapeurs du 3 e régiment. 

DIVISION DE CAVALERIE 

Commandant : Général de division Lichtlin. 

l re brigade : Général de Valabrègue (i e et 5 e chasseurs). 

2 e brigade : Général Bachelier (7 e et 12 e dragons). 

Réserve d'artillerie et du génie. 



3 e CORPS 
Commandant : Maréchal Bazaine. 

l rc DIVISION D'iNFANï ERIK 

Commandant : Général de division Montaudon. 

l re brigade : Général Aymard (18 e bataillon de chasseurs à pied 51 e 

et 62 e de ligne). 
2 e brigade : Général Clixceiant (81 e ot 95 e de ligne), 
Artillerie : 5 e , 6 e et 8 e batteries du 4 e régiment. 
Génie : 6 e compagnie de sapeurs du 1 er régiment. 

2 e DIVISION D'iNFANTERIE 

Commandant : Général de division de Castagny. 
21 ree brigade, : Général Nayral (15 e bataillon de chasseurs à pied 

et 41 e de ligne). 
19" brigade : Général Duplessis (69 e et 90 e de ligne). 
Artillerie : 9 e , 11 e et 12 e batteries du 4 6 régiment. 
Génie : 10 e compagnie de sapeurs du 1 er régiment. 



438 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

3* division d'infanterie 

Commandant : Général de division Metman. 

l re brigade : Général de Potier (7° bataillon de chasseurs à pied, 

7 e et 29 e de ligne). 
2° brigade : Général Arnaudeau (59 et 71 e de ligne). 
Artillerie : 5 e , 6 e et 7 e batteries du 11 e régiment. 
Génie : II e compagnie de sapeurs du 1 er régiment. 

4 e division d'infanterie 

Commandant : Général de division Degaen. 

l re brigade : Général de Brauer (Joseph) (11 e bataillon de chasseurs 

à pied, 44 e et 60 e de ligne). 
2 e brigade : Général Sanglé-Fer rière (80 e et 85 e de ligne). 
Artillerie : 8 e , 9 e et 10 e batteries du 11 e régiment. 
Génie : 12 e compagnie de sapeurs du 1 er régiment. 

division de cavalerie 

Commandant : Général de division de Clérembault. 
l re brigade : Général de Bruchard (2 e , 3 e et 10 e chasseurs). 
2 e brigade : Général de Maubranches (2 e et 4 e dragons). 
3 e brigade : Général de Juniag (5 e et 8 e dragons). 

Réserve d'artillerie et du génie. 

4 e CORPS 
Commandant : Général de division Ladmirault. 

l re DIVISION D'iNFANTERIE 

Commandant : Général de division de Cissey. 

l re brigade : Général Brayer (20 e bataillon de chasseurs à pied, 1 er 

et 6 e de ligne). 
2 e brigade : Général de Golberg (57 e et 73 e de ligne). 
Artillerie : 5 e , 9 e et 12 e batteries du 15 e régiment. 
Génie : 9 e compagnie de sapeurs du 2 e régiment. 

2 e DIVISION - d'infanterie 

Commandant : Général de division Rose. 

l re brigade : Général Bellecourt (5 e bataillon de chasseurs à pied, 
13 e et 43 e de ligne 



APPKNDICE I. 439 

2 e brigade : Général Pradier (64 e et 98 e de ligne). 
Artillerie : 5 e , 6 9 et 7 8 batteries du 1 er régiment. 
Génie : 10 e compagnie de sapeurs du 2 e régiment. 

3* division d'infanterie 

Commandant : Général de division de Lorencez. 

l re brigade: Général Pajol (G.-P.-V.) (2 e bataillon de chasseurs à 

pied, 15 e et 33 e de ligne). 
2° brigade : Général Berger (54 e et 65 e de ligne). 
Artillerie : 8 e , 9 e et 10 e batteries du 1 er régiment. 
Génie : 13° compagnie de sapeurs du 2 e régiment. 

DIVISION DE CAVALERIE 

Commandant : Général de division Legrand. 

l re brigade : Général de Montaigu (2 e et 7 e hussards). 

2 e brigade : Général de Gondrecourt (3 e et 11 e dragons). 

Réserve d'artillerie et du génie 

5° CORPS 
Commandant : Général de division de Failly. 

l re DIVISION D'INFANTERIE 

Commandant : Général de division Goze. 

l re brigade : Général Grenier (1) (4° bataillon de chasseurs à pied, 

11 e et 46 e de ligne). 
2 e brigade : Général Nicolas (61 e et 86 e de ligne). 
Artillerie : 5 e , 6 e et 7 e batteries du 6 e régiment. 
Génie : 6 e compagnie de sapeurs du 2 e régiment. 

2 a division d'infanterie 

Commandant : Général de division de l'Abadie d'Aydrein. 

l re brigade : Général Lapasset (14° bataillon de chasseurs à pied, 

84 e et 97 e de ligne). 
2 e brigade : Général de Maussion (49 e et 88 e de ligne). 
Artillerie : 5 e , 7 e et 8 e batteries du 2 e régiment. 
Génie : 8 e compagnie de sapeurs du 2 e régiment. 

(1) Puis Saurin. 



440 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

3 e division d'infanterie 

Commandant : Général de division Guyot de Lespart. 

l re brigade : Général Abbatucci (19 e bataillon de chasseurs à pied, 

17 e et 27 e de ligne). 
2 e brigade : Général de Fontanges (30 e et 68 e de ligne). 
Artillerie : 9 e , 11 e et 12 e batteries du 2 e régiment. 
Génie : 14 e compagnie de sapeurs du 2 e régiment. 

DIVISION de cavalerie 

Commandant : Général de division Brahaut. 

l rc brigade : Général de Bernis (5 e hussards, 12 e chasseurs). 

2 e brigade : Général de la Mortière (3 e et 5 e lanciers^. 

Réserve d'artillerie et du génie. 

8 e CORPS 
Commandant : Maréchal Canrobert. 

l re DIVISION D'INFANTERIE 

Commandant : Général de division ïixier. 

l re brigade : Général Péchot (9 e bataillon de chasseurs à pied, 

4 e et 10 e de ligne). 
2 e brigade : Général Leroy de Dais (12 e et 100 e de ligne). 
Artillerie : 5 e , 7 e et 8 e batteries du 8 e régiment. 
Génie : 3 e compagnie de sapeurs du 3 e régiment. 

2 e division d'infanterie 

Commandant : Général de division Bisson. 
l re brigade : Général Noël (1) (9 e et 14 e de ligne) 
2 e brigade : Général Maurice (20 e et 31 e de ligne). 
Artillerie : 10 e , 11 e et 12 e batteries du 8 e régiment. 
Génie : 4 e compagnie de sapeurs du 3 e régiment. 

3 e division d'infanterie 

Commandant : Général de division La Font de Villiers. 
l re brigade : Général Becquet de Sonnay (75 e et 91 e de ligne). 
2 e brigade : Général Colin (93 e et 94 e de ligne). 
Artillerie : 5 e , 6 e et 7 e batteries du 14 e régiment. 
Génie : 7 e compagnie de sapeurs du 3 e régiment. 

(1) Puis Archinard. 



APPENDICE I. 441 



DIVISION D INFANTERIE 



Commandant : Général de division Le Vassor-Sorval. 
l re brigade : Général de Marguenat (25 e et 26 e de ligne). 
2 e brigade : Général de Chanaleilles (28 e et 70 e de ligne) 
Artillerie : 7 e , 8 e et 9 e batteries du 10 e régiment. 
Génie : 11 e compagnie de sapeurs du 3 e régiment. 



DIVISION DE CAVALERIE 



Commandant : Général de division de Salignac-Fénelon. 
l re brigade : Général Tilliard (1 er hussards, 6 e chasseurs). 
2 e brigade : Général Savaresse (1 er et 7 e lanciers). 
3 e brigade : Général de Béville (5 e et 6 e cuirassiers); 

Réserve d'artillerie et du génie. 



7 e CORPS 
Commandant : Général de division Douay (Félix). 

l re DIVISION D'INFANTERIE 

Commandant : Général de division Conseil-Dumesnil. 

l re brigade : Général Nicolaï (17 e bataillon de chasseurs à pied, 

3 e et 21 e de ligne). 
2 e brigade : Général Maire (47 e et 99 e de ligne). 
Artillerie : 5 e , 6 e et 11 e batteries du 7 e régiment. 
Génie : 2 e compagnie de sapeurs du 2 e régiment. 

2 e division d'infanterie 

Commandant : Général de division Liébert. 

l re brigade : Général Guiomar (6 e bataillon de chasseurs à pied, 

5 e et 37 e de ligne). 
2 e brigade : Général de la Bastide (53 e et 89 e de ligne). 
Artillerie : 8 e , 9 e et 12 e batteries du 7 e régiment. 
Génie : 3 e compagnie de sapeurs du 2 e régiment. 

3 e division d'infanterie 

Commandant : Général de division Dumont. 

l re brigade : Général Bordas (52 e et 79 e de ligne). 

2 e brigade : Général Capriol de Péchassaut (1) (82 e et 83 e de ligne). 

(1) Puis BlTTARD DES PORTES. 



442 HISTOIRE DU SECOND EMPIIIE- 

Artillerie : 8°, 9° et 10° batteries du 6 e régiment. 
Génie : 4° compagnie de sapeurs du 2 e régiment. 

DIVISION DE CAVALERIE 

Commandant : Général de division Ameil. 

l re brigade : Général Gambriels (4 e hussards, 4 e et 8 e lanciers). 

2 e brigade : Général Jolif-Ducoulombier (6 e hussards, 6 e dragons) 

Réserve d'artillerie et du génie. 



RESERVE DE GAVALERIL 

l re DIVISION DE CAVALERIE 

Commandant : Général de division Du Barail. 
l re brigade : Général Margueritte (1 er et 3 e chasseurs d'Afrique). 
2 e brigade : Général de Lajaille (2 e et 4 e chasseurs d'Afrique). 
Artillerie : 5 e et 6 e batteries du 19 e régiment. 

2 e DIVISION DE CAVALERIE 

Commandant : Général de division de Bonnemains. 

l re brigade : Général Girard (1 er et 4 e cuirassiers). 

2 e brigade : Général de Brauer (Léopold) (2 e et 3 e cuirassiers). 

Artillerie : 7 e et 8 e batteries du 19 e régiment. 

3 e DIVISION DE CAVALERIE 

Commandant : Général de division de Forton. 
l re brigade : Général prince Murât (1 er et 9 e dragons). 
2 e brigade : Général de Grammont (7 e et 10 e cuirassiers). 
Artillerie : 7 e et 8 e batteries du 20 e régiment. 

GARDE IMPÉRIALE 
Commandant : Général de division Bourbaki. 

l rc DIVISION D'INFANTERIE 

Commandant ; Général de division Deligny. 

l re brigade : Général Brincourt (bataillon de chasseurs à pied, 1« 

et 2 e régiment de voltigeurs). 
2 e brigade : Général Garnieu (3 e et 4 e voltige ars). 
Art'.'derie : l re , 2 e et 5 e batteries du régiment monté. 



e>e 



APPENDICE I. 443 



DIVISION D INFANTE m £ 



Commandant : Général de division Picard. 

l re brigade : Général Jeanningros (régiment de zouaves, 1 er régi- 
ment de grenadiers). 

2 e brigade : Général Le Poitevin de la Croix (2 e et 3 e régiments de 
grenadiers). 

Artillerie : 2 e , 4 e et 6 e batteries du régiment monté. 

DIVISION DE CAVALERIE 

Commandant : Général Desvaux 

l re brigade : Général IIalna du Frétay (régiment des guides, régi- 
ment des chasseurs). 

2 e brigade : Général de France (régiment de lanciers, régiment de 
dragons). 

3 e brigade : Général du Preuil (régiment des cuirassiers, régiment 
des carabiniers). 

Artillerie : l re et2 e batteries du régiment à cheval. 

Génie : 8 e et 10 e compagnies du 3 e régiment. Réserve d'artillerie et 
du génie. 

RÉSERVE GÉNÉRALE D'ARTILLERIE 
Général de division Canu. 

GnAND PARC DE CAMPACNE 

Directeur général des parcs : le général de brigade Mitrecé. 

RÉSERVE GÉNÉRALE DU GÉNIE 
Commandant : le colonel Rémond. 



APPENDICE II 

COMPOSITION DES ARMÉES ALLEMANDES 

(l or AOUT 1870) 



Généralissime : Guillaume I er , roi de Prusse. 

Chef d'état-major général : Général de l'infanterie baron de 
Moltke. 

I" ARMÉE 

Commandant en chef : Général de l'infanterie de Steinmetz. 
Chef d'état-major général : Général-major de Sperling. 



VII e COUPS D'ARMEE 
Général d'infanterie de Zastrow. 

13 e division d'infanterie 

Lieutenant-général de G lu mer. 

25 e brigade : Général-major de Osten, dit Sacken. 

Régiment n° 13 (1 er de Westphalie). 

Régiment n° 73 (fusiliers du Hanovre). 
26 e brigade : Général-major von der Goltz. 

Régiment n° 15 (2 e de Westphalie). 

Régiment n° 55 (6 e de Westphalie). 

Rataillon de chasseurs de Westphalie n° 7. 

8 e régiment de hussards (1 er de Westphalie). 

4 batteries (2 légères et 2 lourdes) du régiment d'artillerie d< 
campagne n° 7 (de Westphalie). 

14 e division d'infanterie 



Lieutenant-général de Kami; eh. 

27 e brigade : Général-major de François. 



446 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

Régiment n° 39 (fusiliers du Bas-Rhin). 

Régiment n° 74 (1 er de Hanovre). 

28 e brigade : Général-major de Woyna . 

Régiment n° 53 (5 e de Westphalie). 

Régiment n° 77 (2 e de Hanovre). 

Régiment de hussards de Hanovre n° 15. 

4 batteries du régiment d'artillerie de campagne n° 7. 

. .„ . , \ 2 batteries à cheval du réaiment n° 7, 

Artillerie de corps : l . , t . .. , , . . . „ 

r | 4 batteries montées du régiment n° h 



VIII e CORPS D'ARMEE 
Général d'infanterie de Goeben. 

15 e division d'infanterie 

Lieutenant-général de Weltzien. 

29 e brigade : Général-major de Wedell. 

Régiment n° 33 (fusiliers de la Prusse orientale). 

Régiment n° 60 (7 e de Brandebourg). 
30 e brigade : Général-major de Stubrerg. 

Régiment n° 28 (2 e rhénan). 

Régiment n° 67 (4 e de Magdebourg). 

Bataillon de chasseurs rhénan n° 8. 

Régiment de hussards du Roi n° 7 (1 er rhénan). 

Un groupe de 4 batteries du régiment d'artillerie de campagne 
n° 8. 

16 e division d'infanterie 

Lieutenant-général de Barnekow. 

31 e brigade : Général-major de Gneisenau. 

Régiment n° 29 (3 e rhénan). 

Régiment n° 69 (7 e rhénan). 
32 e brigade : Général de Rex. 

Régiment n° 40 (fusiliers de Hohenzollern). 

Régiment n° 72 (4 e de Thuringe). 

9 e régiment de hussards (2 e rhénan). 

Un groupe d'artillerie du régiment n° 8. 

. .„ , l 2 batteries à cheval du régiment n° C. 

Artillerie de corps :.<*,, . . , -, , °. . „ t 

r / 4 batteries montées du régiment n° c. 

3 e division de cavalerie 
(Constituée le 3 août) 

Lieutenant-général von der Groeren. 
6 e brigade : Général-major de Mirus. 



APPENDICE II. 447 



Régiment de cuirassiers n° 8 (rhénan). 
Régiment de uhlans n° 7 (rhénan). 
( e brigade : Général-major de Dohna. 

Régiment de uhlans n° 5 (Westphalie). 
Régiment de uhlans n° 14 (2 e de Hanovre). 
Une batterie à cheval du régiment n° 7. 



II e ARMÉE 

Commandant en chef : Général de la cavalerie Frédéric-Charges, 

prince de Prusse. 
Chef d'état-major : Général-major de Stiehle. 



CORPS DE LA GARDE 
Général de la cavalerie prince Auguste de Wurtemberg 

i re DIVISION D'INFANTERIE 

Général-major de Pape. 

l r « brigade : Général-major de Kessel. 

1 er régiment à pied de la garde. 

3* régiment à pied de la garde. 
2 e brigade : Général-major de Medem. 

2 e régiment à pied de la garde. 

Régiment de fusiliers de la garde. 

4 9 régiment à pied de la garde. 

Rataillon des chasseurs de la garde. 

Régiment des hussards de la garde. 

Un groupe d'artillerie. 

2 e division d'infanterie 

Lieutenant-général de Budritzki. 
3 e brigade : Colonel de Knappst,edt. 

1 er régiment de grenadiers (Empereur Alexandre) 

3 e régiment de grenadiers (Reine Elisabeth). 
4 e brigade : Général-major de Berger. 

2 e régiment de grenadiers (Empereur François). 

4 e régiment de grenadiers (Reine Augusta). 

Bataillon de tirailleurs de la garde. 

2 e régiment de uhlans de la garde. 

Un groupe d'artillerie. 



4i8 HISTOIRE DU SECOND EMPIRE. 

DIVISION DE CAVALERIE DE LA GARDE 

Lieutenant-général comte de Goltz. 

ï ro brigade : Général-major de Brandebourg I. 

Régiment des gardes de corps. 

Régiment de cuirassiers de la garde. 
2 e brigade : Général-lieutenant prince Albert de Prusse (fils). 

1 er régiment de uhlans de la garde. 

3 e régiment de uhlans de la garde. 
3 e brigade : Général-lieutenant comte de Brandebourg II. 

1 er régiment de dragons de la garde. 

2 e régiment de dragons de la garde. 

4 ..« . j \ Groupe à cheval (3 batteries), 

Artillerie de corps : { ~ r , ,, \ . x r 

r | Groupe monte (4 batteries). 

III e CORPS D'ARMÉE 
Lieutenant-général d'Avens leben II. 

5 e DIVISION D'INFANTERIE 

Lieutenant-général de Stulpnagel. 

9 e brigade : Général-major de Doering. 

Régiment de grenadiers du corps n° 8 (1 er de Brandebourg). 

Régiment n° 48 (5 e de Brandebourg). 
10 e brigade : Général-major de Schwerin. 

Régiment de grenadiers n° 12 (2 e de Brandebourg). 

Régiment n° 52 (6 e de Brandebourg). 

Bataillon de chasseurs n° 3 (de Brandebourg). 

2 e régiment de dragons de Brandebourg n° 12. 

Un groupe d'artillerie du régiment de campagne n° 3. 

6 e division d'infanterie 

Lieutenant-général de Buddenbrock. 

II e brigade : Général-major de Rothmaler. 

Régiment n° 20 (3 e de Brandebourg). 

Régiment n° 35 (fusiliers de Brandebourg). 
12 e brigade : Général de Bismarck. 

Régiment n° 24 (4 e de Brandebourg). 

Régiment n° 64 (8 e de Brandebourg). 

1 er régiment de dragons de Brandebourg n° 2. 

Un groupe d'artillerie du régiment de campagne n° 3- 

.„ . 1 12 batteries à cheval du régiment n° 3. 

Artillerie de corps : ! Â ^^ montées du régiment n . 3 



APPENDICE II. 4,0 



IV CORPS D'ARMÉE 
Général d'infanterie d'Alvensleben I er . 



DIVISION D I N F A N T K II I E 



Lieutenant-général de Schwarzhofp. 
13 e brigade : Général-major de Borries. 

Régiment n° 26 (1 er de Magdebourg). 

Régiment n° 66 (3 e de Magdebourg). 
14 e brigade : Général-major de Zychlinsk 

Régiment n° 27 (2 e de Magdebourg). 

Régiment n° 93 (d'Anhalt). 

Bataillon de chasseurs de Magdebourg n° 4. 

Régiment de dragons de Westphalie n° 7. 

Un groupe d'artillerie du régiment n° 4. 

8 e division d'infanteiue 

Lieutenant-général de Scholer. 

15 e brigade : Général-major de Kessler. 

Régiment n° 31 (1 er de Thuringe). 

Régiment n° 71 (3 e de Thuringe). 
16' brigade : Général de Scheffler. 

Régiment n° 86 (fusiliers du Sehleswig-IIolstein). 

Régiment n° 96 (7 e de Thuringe). 

Régiment de hussards de Thuringe n° 12. 

Un groupe d'artillerie du régiment n° 4. 

.„ . j \ 2 batteries à cheval du régiment n° 4. 

Artillerie de corps : \ . u ^ . 4 . , ,". . . 

r / 4 batteries montées du marnent n°4. 



IX e CORPS D'ARMÉE 
Général d'infanterie de Manstein. 

18 e division d'infantehie 

Lieutenant-général de Wrangel. 

35 e brigade : Général-major de Blumenthal. 

Régiment n° 26 (fusiliers de Magdebourg). 

Régiment n° 84 (Schleswig). 
36 e brigade : Général-major de Below. 

Régiment de grenadiers n° 11 (2 e de Silésie). 

Régiment n° 85 (llolstein). 

Bataillon de chasseurs du Laucnbourg n* 0. 

t. vi. 29 



450 HISTOIRE DU SECOND' EMPIRE. 

Régiment de dragons de Magdebourg n # 6. 
Un groupe d'artillerie du régiment n° 9. 

25 e division d'infanterie (Grand-ducale hessoise) 

Lieutenant-général prince Louis de Hesse. 
49 e brigade : Général-major de Wittich. 

1 er régiment hessois (gardes de corps) 

2 e régiment hessois (grand-duc). 

1 er bataillon de chasseurs (garde). 
50 e brigade : Colonel i»e L\ncker. 

3 e régiment hessois (du corps). 

4 e régiment hessois (Prince Charles). 

2 e bataillon de chasseurs (du corps). 
25 e brigade de cavalerie : Général-major de Schlottheim. 

1 er régiment de cavalerie (chevau-légers de la garde). 

2 e régiment de cavalerie (chevau-légers du corps). 

Groupe de batteries de campagne hessoises (deux lourdes et 
trois légères). 

. .,j . , j 2 batteries à cheval du régiment n° 9. 

P ' j 4 batteries montées du régiment n° 9. 

X e CORPS D'ARMÉE 
Général d'infanterie de Voigts-Rhetz. 

19 e division d'infanterie 

Lieutenant-général de Schwartzroppen. 
37 e brigade : Colonel Lehman. 

Régiment n° 78 (Frise orientale), 

Régiment n° 91 (Oldenbourg). 
38 e brigade : Général-major de Wedell. 

Régiment n° 16 (3 e de Westphalie). 

Régiment n° 57 (8 e de Westphalie). 

1 er régiment de dragons de Hanovre n° 9. 

Un groupe d'artillerie du régiment n° 10. 

20 e division d'infanterie 

Général-major de Kraatz-Koschlau. 
39 e brigade : Général-major de Woyna. 

Régiment n° 56 (7 e de Westphalie). 

Régiment n° 79 (3 e de Hanovre). 
40* brigade : Général-major de Diringshofen. 

Régiment n° 17 (4 e de Westphalie). 



APPENDICE II. 461 



Régiment n° 92 'de Brunswick). 
Bataillon de chasseurs du Hanovre n° 10. 
2 e régiment de dragons de Hanovre n° 16. 
Un groupe d'artillerie du ré